07.11.2009

Le Rêveur de chats

Je ne souhaite pas que Le Rêveur de chats, pas plus que les autres phases de Terre, soit doté d'un quatrième de couverture ou d'un prière d'insérer, gadgets éditoriaux rigoureusement inutiles... A la rigueur, on pourrait écrire au dos du Rêveur... quelque chose du genre « première partie d'un roman qui en comporte trois, et sur lequel l'auteur travaille depuis six ans ».

C'est une information qui a le mérite de la sobriété. Je ne souhaite pas davantage de notice biographique.
E.J. (Lettre à l'éditeur)

 

Comme le texte ci-dessus peut le suggérer, Emmanuel Jouanne (1960-2008) était quelqu'un d'assez particulier. Auteur prodige et prolifique qui fit ses débuts dans la revue Minuit avec un texte sobrement intitulé "Le jour où Albert Einstein rencontra les Martiens (verts) et où il découvrit les propriétés décidément bizarres de l'espace et du temps" alors qu'il n'avait même pas dix-neuf ans, il publia son premier roman trois ans plus tard dans la prestigieuse collection Présence du Futur et son deuxième l'année suivante dans la non moins prestigieuse collection Ailleurs et Demain, fonda le fameux groupe Limite, fut même un temps critique littéraire au Monde… et disparut l'année dernière dans une obscurité quasi totale, après quatre lustres de publications rares et irrégulières, laissant derrière lui une petite vingtaine de livres, certains sous pseudonyme, et une bonne quantité de nouvelles aux titres plus insensés les uns que les autres : "Quand le cancer fera de toi une forteresse, voisin, sauras-tu retrouver la douceur de tes paysages et la naïveté des dessins de ton enfance ?", "Si vous balbutiez encore dans votre tombe de pierres, pensez et priez, et peut-être les vivants découvriront-ils des limites au camp !" ou l'inédit sans doute à jamais perdu "Quand vint l'époque de la fin des époques, votre propre inutilité se révèlera enfin après la pluie".

Pour l'anecdote, le titre Le Rêveur de chats vient de Katzentraümer, roman fictif que j'avais inventé en 1982 dans mon anthologie Bientôt la marée ! en présentant le texte d'un certain "Michel Rémond" — qui n'était autre qu'Emmanuel Jouanne sous pseudonyme.

Une autre fois, je vous raconterai comment, sur la côte picarde, nous avons cherché Malgré le Monde avec Lionel Évrard sans jamais le trouver.

 

Roland C. Wagner

 



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Emmanuel Jouanne

Denoël "Présence du Futur", 1988


On attendait depuis plusieurs années cette première phase de ce qui doit constituer la trilogie « Terre  ». Jouanne y renoue avec une science fiction fouillée, qui distribue ses créations mentales sur un vaste paysage. Tout commence dans une de ces communes qui se divisent la Terre du siècle prochain, et plus particulièrement la ville-monument historique de Paris. Ariane, portraitiste publique, s'y découvre des pouvoirs aussi surprenants qu'effrayants.
Mais Ariane est aussi la femme-chat du rêve de ce protagoniste qui donne son nom au roman après y avoir débuté comme un très anonyme « il », au point que j'ai peine à ne pas lui donner les traits d'Emmanuel Jouanne lui-même. Le Rêveur, donc, est un nouvelliste, quelqu'un qui transforme l'information en produit de consommation pour le grand public des réseaux informatiques, il procure le lien avec les autres plans du roman : le destin tragique du futur cosmonaute-cyborg Afverdson, et les manigances de Cavendish, collègue médiocre et jaloux du Rêveur.
D'Emmanuel Jouanne, on ne saura rien si on lit la quatrième de couverture de son livre ; mais on peut se souvenir de sa qualité d'écriture, ainsi que de sa tendance occasionnelle à s'écouter écrire. Les deux sont présentes ici, et même s'il dote d'une arrogance rare son personnage central (« vous voyez, je sais faire des phrases. Débrouillez-vous pour savoir ce que ça veut dire maintenant », p. 263), il sait mettre sa plume au service d'images aussi accessibles qu'originales. Sans renier ses préoccupations littéraires : l'histoire de la Cité du Ciel, fermement accrochée au sol pour des raisons médiatiques, est une parabole sur le gauchissement du réel par le langage, plus efficace peut-être que les aperçus du travail des nouvellistes. Et Jouanne revient à des thèmes politiques se recrutent dans cette infime minorité de l'humanité qui s'accroche aux vieilles valeurs d'ordre.
A mon sens, nous tenons là le meilleur roman de Jouanne depuis Nuage : le feu d'artifice imaginatif s'y soumet (presque) aux exigences d'une narration, et quand il s'en éloigne ne fait qu'accentuer le plaisir par ses infidélités. Seul problème : avec ses quatre pistes principales et ses-multiples personnages, le roman s'ouvre en éventail, et il faudra attendre les prochains volets pour savoir s'il va quelque part, s'il converge à nouveau vers un point focal, ou s'il s'éparpille en paillettes de brillance.


Pascal J. Thomas

05.11.2009

Je le confesse

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Je le confesse, j’aime une littérature érotique.


Pas une littérature pornographique qui me rapprocherait de la mort, pas une littérature sentimentale qui joue de la répétition et des formes. Non, une littérature totalement érotique,  qui se plonge dans mes désirs, les utilise et les manipule dans ses aspects les plus lumineux et les plus sombres.


Erotisme et pornographie sont proches, mais il y a beaucoup de distance entre le désir et son accomplissement. Le désir se concentre sur le possible, le potentiel, sur ce qui se dévoile et n’est qu’en germe. Un simple mouvement, une parole évocatrice et l’esprit vagabonde. Le potentiel d’une rencontre n’épuise jamais l’Autre, là où la pornographie oblige à s’y perdre.  La Mort rode autour de la pornographie, il y règne un parfum de peur, comme à chaque fois que l’on est confronté à son animalité.


Erotisme et sentimental sont éloignés, mais il est aisé de les confondre. Parce que les sentiments sont un paravent du désir, et leur expression une manière de dissimuler les vrais enjeux. La littérature sentimentale a enfoui les pulsions sous des aspects honnêtes, les rendant courtois, agréables et chaleureux, feignant d’anéantir le désir. Il est aisé de s’y repérer, le chemin y est balisé, rien à craindre.


C’est pourquoi j’aime une littérature érotique, une littérature qui  interprète mes désirs, évoque tout ce qui est en moi sans s’exprimer. Une littérature qui m’offre de nouvelles possibilités, une littérature de vie. Elle peut être naïve (car le désir peut se bercer d’illusion), elle peut être sombre (tous les désirs ne sont pas bénéfiques), mais elle est riche, car nos désirs sont vastes, multiples, évolutifs, contradictoires. La seule limite est l’imagination, la seule limite est le réel vu comme potentiel.


J’aime une littérature érotique, j’aime la science-fiction

 

Olivier Paquet

 

25.10.2009

Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich

medium_mistero.jpgValerio Evangelisti

Il mistero del inquisitore Eymerich (1996)

Pocket SF n°5872

 

Cette fois, c'est en Sardaigne que le terrible inquisiteur va exercer ses talents. Il accompagne en effet le roi d'Espagne, venu à la tête d'une expédition militaire pour mettre fin à un culte païen dont les adeptes possèdent, semble-t-il, le pouvoir de guérir les malades, y compris les plus graves. Mais pourquoi les ruisseaux et torrents de l'île se mettent-ils à heure fixe à grouiller d'amibes et autres parasites rendant leur eau impropre à la consommation? Ailleurs, prisonnier d'une cellule surréaliste située en un lieu indéterminé, Wilhelm Reich vit d'hallucinantes entrevues avec un Eymerich qui semble bien décidé à le psychanalyser. Ailleurs encore, dans un futur proche consécutif à l'effondrement des États-Unis causé par l'anémie falciforme, des jeunes gens originaires des différentes — et peu sympathiques— nations qui se partagent désormais le territoire nord-américain se retrouvent pour punition envoyés au mystérieux Lazaret… Enfin, certains chapitres content les épisodes cruciaux de la vie de Reich, dont les hypothèses sur les bions et l'énergie orgonique constituent la base même du roman.

À la lecture du résumé ci-dessus, pas besoin d'être un habitué de la série pour comprendre que Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich nage en plein délire. Aux psytrons et aux cathares mutants gavés de colchique ont « simplement » succédé les orgones. Continuant sa tournée des théories scientifiques alternatives, Evangelisti se retrouve à chasser, métaphoriquement parlant, sur les terres d'Arthur Koestler, lui aussi grand spécialiste des marges et marginaux de la science. Le tragique destin de Reich, persécuté par les nazis puis par la justice étatsunienne — qui aura finalement sa peau — , n'est pas sans rappeler celui du malheureux Paul Kammerer, un biologiste autrichien dont les travaux, parce qu'ils semblaient confirmer les théories de Lamarck sur l'hérédité des caractères acquis, lui valurent d'être traîné dans la boue par la communauté scientifique internationale (1). Dans les deux cas, on assiste à un acharnement dont les motifs relèvent plus de la politique — à tous les sens du terme — que de la science, et c'est lamedium_misteropocket.jpg nature de cet acharnement que dénoncent Evangelisti et Koestler dans leurs ouvrages respectifs. L'un des personnages de la partie « biographique », lorsqu'on lui demande s'il croit aux théories de Reich, joue sans doute les porte-parole de l'auteur quand il répond: « Je ne puis vous dire si cette énergie existe ou pas. Je n'ai pas la compétence nécessaire, et puis la chose ne m'intéressepas beaucoup. Mais ce n'est sûrement pas un "expert" judiciaire inconnu qui peut juger de décennies de travail, d'essais, d'expérimentations. » Toutes les époques possèdent leurs inquisiteurs.

Il paraît clair que ce quatrième volume des aventures d'Eymerich marque une étape importante dans la série. Plus long, plus complexe, il a en outre le mérite de commencer à dévoiler le projet global d'Evangelisti. Le schéma général de l'histoire du futur « évangélique » se met en place, et il est frappant de constater combien cet avenir dystopique plonge ses racines dans le passé, et plus précisément à l'époque d'Eymerich. Certes, ce lien est avant tout une commodité littéraire, mais il est probable qu'il possède un sens que les prochains volumes finiront peut-être par dévoiler. Et pour ceux qui ignorent encore tout du redoutable dominicain, cette histoire d'horreur aux accents quasiment lovecraftiens constitue une excellente entrée en matière.

 

Roland C. Wagner


 

(1) L'Étreinte du crapaud (Calmann-Lévy).

23.10.2009

De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (3)

jl4326-1996.jpgJusqu'ici, nous avons essentiellement passé en revue ce qui rapprochait L'Antarctique des Montagnes hallucinées. Il s'agit maintenant de souligner les différences, et elles sont d'importance.

Tout d'abord, la nature même de la race perdue : les Atlantes de Sévriat sont des géants, certes, mais des hommes, alors que les Anciens de Lovecraft sont des extraterrestres qui n'ont strictement rien d'humanoïde.

Et Sévriat nous éclaire sur l'origine des Atlantes dans un dialogue entre le narrateur de l'histoire et Hergueu, un autre membre de l'expédition :

« — Mais enfin, qui a pu construire cela ?

« […]

« — Qui ? me répond-il. Vous avez fréquenté le séminaire, si je ne me trompe. Souvenez-vousdu sixième chaîtrede la Genèse, verset 4.

« — Eh bien, ? dis-je ne comprenant pas.

« — Le verset 4 est ainsi conçu : "Or, il y avait des géants sur la terre, en ce temps-là. Car depuis que les enfants de Dieu eurent épousé les filles des hommes, il en sortit des enfants qui furent des hommes puissants et fameux dans les siècles…" Voilà qui a construit cela. » (L'Antarctique, pp. 157-158.)

Au lieu de fresques racontant l'histoire de l'acienne race, comme dans Les Montagnes hallucinées, ce sont sur des scènes de catéchisme, avec la chute d'Adam et Ève, que tombent les membres de l'expédition Lahaye-Beaucourt. Les références religieuses abondent, et pas seulement chrétiennes. C'est la "Tradition" en entier qui y passe? Les Atlantes ont conservé dans une bibliothèque les versions originales de tous les livres sacrés de l'humanité : le Zend-Avesta de Zoroastre, les quatre Védas intégraux, le Livre des Morts, le Livre des Hymnes et le recueil des sentences de Ptahhotep égyptiens, et même "[…] le plus ancien livre du monde, le Livre de l'Origine, ou de Seth, écrit par Malaéel, le cinquième des Patriarches antédiviluvens". (L'Antarctique, pp. 157-158.)

cal-abime1973.jpgQuel contraste avec l'esprit de Lovecraft ! Les archives de la Grand'Race, dont il est question dans Dans l'abîme du temps, sont certainement d'une toute autre richesse. Il n'est nullement questuon pour lui de faire appel aux livres sacrés de l'humanité pour justifier ses Anciens. La science suffit, à commencer par la paléontologie, qui nous apprend que le pôle Sud était jadis peuplé d'espèces animales (12). Ses Anciens ne sont en rien nos ancêtres mythisés, come les Atlantes de Sévriat, mais des êtres complètement autres, dont il nous détaille avec minutie la morphologie en des pages inoubliables (13).

Ou plutôt si, il s'appuie bien sur des textes, mais plus… maudits que sacrés, et surtout, absolument imaginaires, comme le Necronomicon. ce caractère fictf donne d'ailleurs à penser que Lovecraft se moque de ces récits où les explorateurs découvrent tels ou tels descendants de telle ou telle brillante civilisation du passé en se basant sur l'interprétation de livres sacrés ou de légendes. Au lieu de Patriarches bibliques, de majestueux Atlantes, de nobles Romains ou de blonds Vikings, ce sont des monstres épouvantables que l'expédition Miskatonic rencontre au pôle Sud. Nous sommes bien loin de l'Éden ou du Paradis perdu que constituent bien souvent les coins préservés du monde, explorés par les aventuriers des romans de "lost worlds". Point de nostalgie des origines chez Lovecraft, bien au contraire.

Par contre la nostalgie est omniprésente dans le récit de Sévriat, mêlée à d'autres sentiments bien spécifiques qui transparaissent dans l'inquiétant discours tenu par Hergueu dans un palais atlante :

« — Le moderne, bouffi de suffisance, n'innove rien, n'invente rien, quoi qu'il apparaisse. […] je ne connais pas de plus ridicules extravagnaces que les hymnes de notre temps au fameux Progrès. […] L'une des plus grandes pitiés de ma vie est de savoir qu'il se trouve en France, en Europe, ailleurs, des écolâtres à parchemin, appointés pour débiter dans les chaires de Facultés et de Sorbonnes que l'homme, au début de sa vie, cassait les reins aux bêtes à coup de matraque, leur ouvrait le ventre avec ses ongles, et se suçait les doigts avec sa grosse langue rouge, comme je l'ai lu dans un papier prétendument scientifique. Ces fables-là n'ont jamais habité qu'un crâne rabugri ou complètement carié. Qu'il y ait des cerveaux obtus dans l'espèce humaine, ces messieurs ne le démontrent-ils pas ? Je me garderai de révoquer en doute leur témoignage. Mais, de ce qu'on trouve des morceaux de silex, des fragments de mandibules, des échardes de massues, ou des racines de canines dans un antre, qu'on ne se hâte pas de conclure qu'il y eut l'âge de bois, l'âge de pierre, l'âge de fer, l'âge de ceci et de cela ! On ne juge pas un fleuve d'après les boues qu'il dépose sur ses bords. Non, cent fois, mille fois non, l'homme des origines n'était pas une brute. Personne n'était plus éloigné de lui que la brute. la brute et lui s'opposent comme le feu s'oppose à l'eau… C'est le contraire qu'il faut affirmer. C'est nous qui sommes des brutes comparativement à ces antiques exemplaires d'humanité. Car l'humanité ne monte pas, madame, c'est là une colossale erreur. L'humanité ne monte pas, elle descend ! Elle ne se perfectionne pas, elle se dégrade ! Elle se dégrade ! » (L'Antarctique, pp. 162-164.)

jl4326-2002.jpgC'est donc la honte, la culpabilité, la religiosité que suscite chez les membres de l'expédition Lahaye-Beaucourt la découverte de l'Atlantde. À en croire cette diatribe anti-évolutionniste (on pourrait risquer la qualificatf de "dévolutionniste" !), nous ne sommes que les descendants dégénérés d'une race jadis parfaite. Et cette déchéance ne peut s'expliquer, bien évidemment, que par une "faute" initiale. Sévriat a joué pendant un temps le jeu de la science pour nous assener d'un coup une profession de foi créationniste. On comprend mieux alors l'abondance des références religieuses dans L'Antarctique.

Ces propos, teintés d'un mysticisme naïf, auraient bien amusé le matérialiste qu'était Lovecraft. Partout, dans Les Montagnes hallucinées, triomphe la science, et notamment le darwinisme. L'histoire pourtant grandiose des Anciens n'est qu'une longue lutte pour la vie, le fameux "struggle for life". Quant aux origines de l'homme, elles n'ont rien de très brillant, puisque les Anciens ont créé toute vie sur Terre. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer le fameux passage :

« — Ces derniers (les shoggoths), ainsi qu'une énorme quantité d'autres formes de vie, étaient les produits d'une évolution non dirigée, agissant sur des cellules créées par les Anciens. Ceux-ci les avaient laissésse développer librement, parce qu'ils n'étaient jamais entrés en lutte contre leurs maîtres. Certaines des sculptures les plus récentes montraient un mammifère primitif à la démarche pesante, que les Anciens utilisaient parfois comme aliment, parfois comme bouffon, et dont la silhouette simiesque annonçait déjà la silhouette de l'homme. » (recueil Dans l'abîme du temps, pp. 189-190.)

En guise d'ancêtre de l'homme moderne, le bel Atlante est remplacé par une manipulation biologique plus ou moins ratée, effectuée par une race extraterrestre. Il est difficile d'aller plus loin dans la dérision…

Soulignons aussi combien diffèrent les concepts de dégénérescence et de décadence chez les deux auteurs. Lovecraft est souvent hanté par la crainte d'une régression à un stade antérieur de l'humanité, un retour à l'état bestial de nos lointains ancêtres. Chez Sévriat, c'est l'état antérieur de l'espèce humaine (les géants atlantes) qui est présenté comme supérieur. Nous avons là deux conceptions de l'évolution de l'humanité totalement irréconciliables.

foliosf037.jpgIl est également significatif de comparer les perspectives qui s'ouvrent à la fin de chacune des deux histoires.

Chez Lovecraft, la fin est ouverte. Que se passera-t-il si de nouvelles expéditions partent à l'assaut de la gigantesque cité polaire squattée, si j'ose employer ce terme, par les effroyables shoggoths ? Le lecteur reste sur une angoissante interrogation. J'ose à peine dire, par contre, comment se termine L'Antarctique, car le lecteur le moins perspiccace l'aura deviné : par l'engloutissement définitif de l'Atlantide. Cette conclusion d'une banalité éculée n'est pas à la gloire de Sévriat, qui avait déjà en partie gâché son récit en y imbriquant une pénible histoire d'amour entre le narrateur et la femme de Lahaye-Beaucourt.

En conclusion, nous dirons que Les Montagnes hallucinées présente avec L'Antarctique des ressemblances formelles qu'il est impossible de nier. Par contre, d'un point de vue philosophique, l'opposition entre les deux textes est totale. Lovecraft se fait le chantre du darwinisme et du matérialisme, aors que Sévriat défend le créationisme et la religion. On pourrait presque dire que chacun des deux auteurs tente de tourner en dérision les convictions de l'autre. Mais dans ce combat où s'affrontent deux conceptions du monde, Lovecraft l'emporte haut la main.

Avec Les Montagnes hallucinées, Lovecraft sonne le glas de la nostalgie des origines.

 

Joseph Altairac


am-sf2-30.jpg(12) Abraham Merritt fait de même dans Le Visage dans l'abîme. « Il est certain que le continent Antarctique avait jadis bénéficié des rayons d'un chaud soleil. La preuve en était donnée par les fossiles de palmiers et d'autres végétaux tropicaux qu'on y avait trouvés. » (op. cit., p. 52.)

(13) Cf. le recueil Dans l'abîme du temps, pp. 156-162. On consultera également avec profit le bel article de Bert Atsma sur la morphologie des Anciens : "An Autopsy of the Old Ones" (in Crypt of Cthulhu n°32).



Karpath n° 3/4, 1990.

22.10.2009

Space Girl Dance

Le Pouvoir

foliosf190-2004.jpgFrank M. Robinson

The Power, 1999

(révision d'un roman de 1956)

Folio SF, 2004

 

Bill Tanner dirige pour l'US Navy des recherches sur l'endurance humaine. Un membre de l'équipe estime qu'un cerveau doté d'énormes pouvoirs se dissimule parmi eux. Ses lubies parapsychiques sont considérées avec dédain jusqu'à sa mort, inattendue, alors qu'il s'apprêtait à écrire une lettre de révélations au professeur Tanner. Celui-ci a le tort de chercher à en savoir plus : très vite, le mutant s'introduit dans son esprit pour le pousser à se suicider ou manipule son entourage pour précipiter sa mort. Les traces de son diplôme universitaire disparaissent, comme celles de son compte en banque. Fugitif sans ressources, s'interdisant de dormir, Tanner doit se hâter de découvrir l'identité du surhomme sans cependant l'approcher de trop près s'il veut résister à ses assauts psychiques.

On a rarement fait mieux dans la catégorie du récit parano que ce thriller qui ne laisse pas une seconde de répit. Écrit en 1956, le roman, typique des intrigues qu'inspirait la guerre froide, n'est pas sans rappeler Marionnettes humaines d'Heinlein, L'Invasion des profanateurs de sépultures (le film de Don Siegel est sorti la même année), Le Père truqué de Dick, ainsi qu'Escamotage de Matheson et Bester pour le passage où le héros voit son univers se déliter. Il ne brille donc pas par son originalité thématique, pas plus que par son traitement inspiré des Dix Petits Nègres d'Agatha Christie, ni par sa réflexion, axée sur la part humaine du mutant : tout surhomme qu'il est, il n'en reste pas moins homme, avec ses faiblesses et ses envies de pouvoir.

Mais le suspense qui maintient le lecteur en haleine du début à la fin est si maîtrisé que ce roman est un petit joyau dans sa catégorie. On peut même s'offusquer de ne le voir traduit que près de cinquante ans après sa parution, alors qu'il fut adapté en 1967 (La Guerre des cerveaux, de Byron Haskin, avec George Hamilton) comme on peut s'étonner que cet auteur et éditeur plutôt prolifique n'ait jamais été traduit en France, hormis une poignée de nouvelles dans les années cinquante. Voilà une injustice réparée.

 

Claude Ecken

21.10.2009

Perdido Street Station

fn07185-2003.jpgChina Miéville

Fleuve Noir, 2003

Perdido Street Station, 2000

 

La gare de Perdido est le pivot du réseau ferré de la Nouvelle-Crobuzon : ses trois rivières, ses multiples quartiers grouillant d'humains et de races étrangères, sa milice impitoyable, ses industries, ses commerces et ses dépotoirs... Au cœur du roman, un couple réprouvé mais passionné : Isaac, scientifique humain franc-tireur et Lin, sculptrice Khépri (corps humain surmonté d'un scarabée géant). Scandalisant les bienpensants, ils vivent parmi des intellectuels bohèmes, tentés par la résistance clandestine. Leurs vies commencent à basculer quand Isaac reçoit la visite d'un Garuda amputé de ses ailes en quête de ses envolées perdues, et Lin une commande d'un des principaux chefs mafieux de la ville. Par inadvertance, Isaac met la main sur un spécimen immensément dangereux, clé d'un trafic illicite entre les caïds de la drogue et la municipalité corrompue. Tandis que des monstres rôdent dans la cité, nos protagonistes doivent prendre la fuite en compagnie d'alliés inattendus.

Elle ne lui ressemble dans aucun détail, mais la Nouvelle-Crobuzon est Londres, avec son réseau de transport, sa superposition foisonnante de quartiers et de communautés, ses dockers en grève, jusqu'à un Jacques l'Énucléeur. L'action violente prend son temps avant de démarrer, et je me suis délecté des descriptions de la vie urbaine. Miéville accumule les détails baroques et les créatures étonnantes (diablotins volants semi-intelligents, amphibies pratiquant la sculpture sur eau...), mais n'oublie pas les marchés et les universités. Lin est issue d'une famille de bigotes khépris du ghetto le plus miséreux, soumises aux mâles de l'espèce (de gros insectes dépourvus de toute intelligence). Avant de se mêler à la société multiraciale à majorité humaine, elle est passée par un quartier khépri plus prospère, mais tétanisé par le nationalisme. Et elle ne sait plus lequel elle rejette le plus. Quand on se représente que les Khépris sont (essentiellement) des femmes dont le visage est masqué par un insecte noir, on peut transposer à la société contemporaine...

fn07290-2003.jpgSi Miéville pétrit un univers qui relève stricto sensu de la fantasy (comme c'était le cas des ouvrages « SF » de Serge Brussolo), sa finesse et sa souplesse dans la description sociale le rapprochent de la SF. Et l'auteur, comme son Isaac, approche l'irrationnel comme réductible au raisonnement, sur lequel on peut agir à condition d'avoir les théories et les outils idoines. Si la technologie décrite dans le livre est un mélange biscornu et suranné de vapeur, de dynamos et d'éclairage au gaz (emblématique du XIXe siècle en Angleterre), cela lui permet de replonger dans l'état d'esprit de la SF des débuts, où l'inventeur génial pouvait, en connectant trois fils de cuivre, s'assurer la clé d'une nouvelle force de l'univers. Surtout, le livre est un hymne enthousiaste au mélange hétérogène, aux unions inattendues. Baroque et palpitant, il mérite largement les distinctions reçues dans son pays d'origine : la SF britannique nous sort un autre petit génie de son chapeau.

 

Pascal J. Thomas

 


Galaxies n°32, 2004

Le Corps et le sang d'Eymerich

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Valerio Evangelisti

Il corpo e il sangue di Eymerich (1996)

Pocket SF n°5861

 

Pour sa troisième aventure, Nicolas Eymerich, inquisiteur d'Aragon, se rend à Castres, en 1358, pour enquêter sur la secte des masc buveurs de sang. Il y rencontrera également quelques cathares, et ceux qui ont lu Les chaînes d'Eymerich (1) ont sans doute déjà commencé à se frotter les mains à l'idée d'apprendre comment il a gagné son surnom de Saint Mauvais. Parallèlement, au XXe siècle, un savant fou propose à diverses factions extrémistes — Ku Klux Klan, OAS, etc. — de propager une maladie mortelle pour les gens de couleur, l'anémie falciforme, qui a pour conséquence une gigantesque hémorragie de tous les vaisseaux sanguins.

Sur cette base peu ragoûtante, Valerio Evangelisti a construit un roman d'horreur et de suspense plutôt enlevé et dynamique. Tout va très vite dans cette histoire, où le roman policier médiéval se taille la part du lion par rapport à la SF, réduite ici à la portion congrue — sauf dans les dernières pages où elle revient en force. Outre une documentation historique toujours impressionnante, on retiendra notamment la frappante description de Castres, avec ses murs rougis par la teinture de garance, et quelques affreux personnages à côté de qui Eymerich finirait par paraître presque sympathique. L'intérêt principal du livre est d'ailleurs le développement de la personnalité de l'inquisiteur, qui révèle ici des aspects insoupçonnés, et notamment une propension à la pitié dont on ne se serait pas douté au vu des épisodes précédents— un propension, toute relative, rassurez-vous, et qui ne l'empêchera pas de jouer du briquet au détriment des hérétiques.

À l'évidence, Le Corps et le sang d'Eymerich est un roman de transition qui, derrière son apparente simplicité, procure d'intéressants indices sur le mode de composition de la série dans son ensemble. Les psytrons du premier volume établissaient un lien direct entre les medium_corpspocket.jpgdeux lignes de narration, puisque l'expédition du Malpertuis et l'enquête d'Eymerich se déroulaient pour ainsi dire simultanément par la vertu du voyage dans l'imaginaire. Dans le second, la relation entre les intrigues parallèles se limitait à l'exploitation à l'époque moderne des anomalies médiévales. Le troisième reprend ce dernier schéma en le simplifiant: cette fois, l'anomalie est unique. Aux manipulations génétiques tous azimuths de la RACHE succède l'obsession d'un savant fou raciste. Mais les conséquences en seront, historiquement parlant, bien plus considérables. Véritable prologue à Métallica (2), Le Corps et le sang d'Eymerich n'est peut-être pas le meilleur livre pour découvrir le terrible inquisiteur, car il semble de prime abord manquer d'ampleur, mais les perspectives qu'il ouvre en filigrane devraient titiller agréablement les neurones des habitués de la série — en attendant le prochain volume, où le chaste dominicain rencontre un célèbre psychanalyste adepte de l'énergie orgasmique.

 

Roland C. Wagner

 


 

(1) Bien qu'il soit le précédent titre de la série, Les Chaînes se déroule après Le Corps et le sang — du moins, en ce qui concerne la partie moyenâgeuse.

(2) Cette novella, parue dans Galaxies n°11 où l'on trouve un dossier Evangelisti, est la première du recueil Métal hurlant, qui décrit un avenir dystopique.

 

Brain Damage a composé un morceau intitulé « Rêves de Métal » en hommage au Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti. Vous pouvez l'écouter et le télécharger gratuitement  —  ainsi que d"autres titres du même groupe, dont « Quand le paysage se déchire », dédié à Philip K. Dick, et « Un été de serre », inspiré par Norman Spinrad — sur le site musique-libre.org. Je précise qu'il s'agit de téléchargement légal car les morceaux en question sont sous licence creative commons.

20.10.2009

De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (2)

Lovecraft3.jpgAutre ressemblance, peut-être superficielle, mais tout de même assez frappante, entre L'Antarctique et Les Montagnes hallucinées : l'épisode du survol et de l'exploration de la gigantesque ville perdue. Je reproduis ici un extrait de L'Antarctique que le lecteur pourra comparer aux passages correspondants des Montagnes hallucinées.

« Les hublots givrés nous interdisent la vue de la banquise. Mais à travers la glace de l'avant, l'île rose grandit, grandit… Saisis par l'imminence du fantastique, nous nous taisons.

« L'apparition accourt à notre rencontre. Déjà, nous pouvons discerner la côte. Mais la stupeur nous cloue : il n'y a de neige nulle part. La banquise se brise net contre les falaises du rivage, et, après, ce sont des colorations inouïes : du rose, du bleu, du vert, de l'irange, toutes les nuances de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais du rose surtout.

« À présent, nous survolons cette terre inimaginable. cette profusion de couleurs enivre nos yeux dessillés. Une ville énorme s'étale sous nos pieds. Mais nul mouvement ne s'y manifeste. D'un bout à l'autre, elle semble morte.

« La campagne, c'est-à-dire une terre brunâtre, toute nue, comme calcinée. Pendant des kilomètres, cela fuit derrière nous. Alors une autre ville monstrueuse surgit, frappée de la même malédiction. Nous l'observons de cinq cents mètres d'altitude. Tout y a l'immobilité du sépulcre. D'immenses voiles la sillonnent en tous sens. Autant que nous en pouvons juger, les constructions sont colossales. La débauche des couleurs tourne, ici, à l'orgie, et nos yeux papillottent. En descendant davantage, nous pouvons constater que ces colorations sont celles des monuments eux-mêmes.

« Arrivés à la lisière de la ville, nous reprenons de la hauteur. Une chaîne de volcans, vraisemblablement éteints, se démasque, et la disproportion éclate entre la stature de ces montagnes et celle des monuments que nous venons de voir : celle-ci, proportionnellement, est plus considérable […].

« Le Polaire se rapproche du soleil, et aprèsun virage autour d'une colonne de jade de cent cinquante mètres, nous nous posons sur une avenue pavée de dalles pourpres. » (L'Antarctique, pp. 150-151.)

c5920.jpgNous sommes ici très proche de l'atmosphère des Montagnes hallucinées. Et la même impression de puissance écrasante va se retrouver dans l'exploration de la ville atlante. Deux citations plus brèves suffiront à l'évoquer :

« Nous rencontrons des ruines. mais l'ensemble donne une impression de solidité, j'allais dire de neuf, incroyable.

« En allant, nous nous apercevons que certains des minéraux qu'il nous est impossible d'identifier sont nimbés d'une lumière falotte qui luit dans l'ombre des voûtes cyclopéennes. d'autres distullent des parfums ténus et lascifs dont les murailles sont imprégnées et dont défaille notre odorat.

« Nous parvenons dans une rotonde qui pourrait circonscrire les quatre pieds de la tour Eiffel. Au-dessus de nos têtes, un dôme vertigineux bombe ses parois irisées. Écrasés, les sept myrmidons, les sept atomes que nus sommes, contemplent… » (L'Antarctique, pp. 156-157.)

« Cette fois, nous n'avons pas du tout envie de rire. L'effroi, plutôt, nous immobilise. Devant nous, cent, deux cents aéroplanes sont rangés. Il en est de manchots, de boiteux, de démolis. mais la plus grande partie est en bon état. Nous n'aurions jamais rêvé d'aussi fantastiques machines. Ce qui nous frappe, c'est leur puissance et leur sveltesse inégalable. Nous pensons au Polaire, l'un des produits les plus achevés de l'industrie française, et, sincèrement, nous éprouvons de la honte. » (L'Antarctique, p. 161.)

lovecraft-abime-temps.jpgIl s'agit pour Sévriat de montrer le caractère dérisoire de l'homme moderne confronté à la grandeur d'une civilisation supérieure et d'une incommensurable antiquité. On retrouvera une démarche comparable chez Lovecraft, et pas seulement dans Les Montagnes hallucinées.

Précisons maintenant ce que nous évoquions plus haut, à savoir la place occupée dans les deux récits par la théorie de Wegener.

On se souvient que le narrateur des Montagnes hallucinées parvient à reconstituer l'histoire des Anciens de l'Antarctique à l'aide de bas-reliefs très explicites dont il nous fournit de longues et précises descriptions. En voici un extrait :

« Les métamorphoses de l'univers au cours des âges géologiques étaient représentées sur plusieurs cartes avec une netteté surprenante. Quelques-unes, montrant le monde carbonifère d'il y a cent millions d'années, portaient des crevasses et des fissures significatives qui devaient par la suite séparer l'Afrique des terres jadis réunies de l'Europe (la Valusia des légendes), l'Asie, l'Amérique, et le continent Antarctique. D'autres montraient tous les continents actuels très différenciés. Enfin, sur les spécimens les plus récents, datant peut-être du Pliocène, le monde d'aujourd'ui apparaissait clairement, bien que l'Alaska fût rattaché à la Sibérie, l'Amérique au nord de l'Europe (par le Groenland), et l'Amérique du sud à l'Antarctique (par la terre de Graham). » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)

Il semble bien que Lovecraft s'appuie sur la théorie de Wegener. Le géophysicien allemand émit en 1915 l'hypothèse selon laquelle, dans le passé, les continents n'étaient pas séparés, mais formaient une sorte de "supercontinent" qui se serait fragmenté et dont les morceaux se seraient progressivement éloignés les uns des autres. Cette théorie, dite de la "dérive des continents", aujourd'hui admise dans ses grandes lignes, était âprement discutée à l'époque où Lovecraft écrivait Les Montagnes hallucinées.

 

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Voyons ce qu'il en est dans le texte de Dominique Sévriat. Le professeur Lahaye-Beaucourt expose les raisons qui l'ont amené à penser que l'Atlantide se trouve au pôle Sud (10) :

« On en peut, on en doit conclure, d'abord l'existence d'une force qui, à proportion inverse de leur cohérence, étire les terres de haut en bas. Ce qui explique pourquoi le sol de l'Amérique, moins consistant, s'est plus étiré que celui de l'Afrique et descend plus au sud. On peut émettre la même comparaison au sujet de l'Afrique et de ce que j'appelle les franges de l'Asie. De plus, nous pouvons affirmer une autre force qui agit à partir du tropique du Capricore et projette les terres vers le sud-ouest […].

« Rapprochez maintenant de l'Atlantide ces quelques données. les nébulosités qui enveloppent sa disparition se dissipent. La lumière devient aveuglante. Comme toutes les parcelles de terre du globe, elle subit pendant de probables millénaires la puissance de ces forces verticales et diagonales. mais un jour vint où la cohésion de son sol ne les compensa plus. Ce jour-là, l'Atlantide glissa sur ses assises et partit à la dérive. Oui, messieurs, à la dérive. Combien de siècles dura son voyage, on ne peut l'estimer. Mais ce que l'on peut déterminer par approximation, c'est son itinéraire. Elle dut descendre verticalement l'Atlantique jusqu'au Capricorne, puis, obliquer vers le sud-ouest, passer au large de Buenos-Aires, effleurer la Terre de Feu, bousculer peut-être les Shetlands du sud et s'enfoncer dans l'Antarctique. […] Eh bien, l'Atlantide ne peut être qu'en un lieu du monde, et ce lieu, c'est le pôle Sud. » (L'Antarctique, pp. 139-141.)

En fait, ce que le savant de Sévriat a retenu de la théorie de la dérive des continents émise par Wegener, c'est essentiellement le mot "dérive" !

Atlantean_chronicles.jpgOn ne peut que s'émerveiller de l'imagination de Sévriat, tout en souriant de la désinvolture dnt il fat preuve dans l'emploi d'une théorie respectabe. Placer l'Atlantide au pôle Sud et justifier cette localisation par la dérive des continents revue et corrigée, il fallait le faire ! Il est dommage que Henry M. Eichner, l'auteur des Atlantean Chronicles (11), n'ait pas retenu cette hypothèse d'Atlantide australe. Cela nous aurait eut-être valu une carte encore plus spectaculaire que celle où il tentait déjà d'accorder l'existence de l'Atlantide avec la théorie de Wegener.

Revenons un moment sur la façon dont les Anciens de Lovecraft présentent l'évolution de la topographie terrestre.

La dérive des continents n'est pas la seule explication donnée. Il est question de l'émersion de nouveaux continents, mais aussi d'une autre théorie, plus aventurée, mais fort à la mode à l'époque :

« La façon dont les Anciens avaient survécu aux convulsions géologiques les plus formidables tenait vraiment du miracle. Ils s'étaient tout d'abord établis dans l'océan Antarctique, peu de temps après que la susbtance dont la Lune est constituée eut été arrachée au Pacifique Sud. À cette époque, d'après une des cartes sculptées, le monde entier était sous les eaux. D'autres cartes montraient une vaste étendue de terrain sec autour du pôle Sud : quelques entités y avaient établi des coloies, mais les centres principaux se trouvaient toujours au fond de la mer. » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)

Lovecraft semble metionner comme en passant cette théorie fort discutable (12) dans le but de susciter chez le lecteur une impression de vertige face à l'effarante antiquité de la race des Anciens : des êtres qui peuplaient la Terre avant même l'apparition de la Lune !

 

Joseph Altairac


(10) Dans le corpus, pourtant vaste, des romans de "lost worlds", il est rare de trouver des Atlantes au pôle Sud. Un exemple illustre cependant, avec les descendants des Atlantes du Visage dans l'abîme d'Abraham Merritt, qui ont habité le pôle Sud dans un passé très reculé : « Un peuple si vieux que ses antiques cités étaient recouvertes par les glaces de l'Antarctique ! » (Le Visage dans l'abîme, Albin Michel, coll. Science-Fiction, p. 52). Rappelons que, si ce roman date de 1931, sa première partie a été publiée dans Argosy dès 1923.

(11) Atlantean Chronicles (Fantasy Publishing Company, USA, 1971) est une étude précieuse, surtout pour sa remarquable bibliographie des ouvrages de fiction sur l'Atlantide et la Lémurie. On regrettera que, dans son enthousiasme à justifier l'existence de l'Atlantide, Eichner mette sur le même plan les idées de fumistes comme Hoerbiger ou Velikovsky, et celles de… Wegener !



Karpath n° 3/4, 1990.



Première partie

19.10.2009

Le Frère des dragons

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Charles Sheffield

Robert Laffont, 1994

Brother to Dragons, 1992

 

Connu pour ses œuvres pétries de rigueur technologique, pour ne pas dire scientistes, qui devaient initialement quelque chose à Arthur C. Clarke, Sheffield a beaucoup élargi sa palette en près de vingt ans de métier. Pourtant, il surprend encore avec ce livre inspiré par celui de Job — dans la Bible — et cette vision d'un futur épouvantable sous tous les rapports, que n'aurait pas renié la SF « Club de Rome », la SF éco-catastrophiste des années 70 dont les échantillons chez nous les plus connus furent sans doute des romans de John Brunner, Tous à Zanzibar et Le Troupeau Aveugle (parus, déjà, chez « Ailleurs et Demain »).

Les USA du futur sont restés un îlot de relative stabilité, et de relative prospérité, dans un monde qui se déglingue sous l'effet des pollutions de toutes sortes. Mais la prospérité américaine — et ce n'est pas bien nouveau, prennent soin de nous rappeler des personnages-clé du livre — signifie qu'au milieu d'un grand nombre de pauvres, se trouvent quelques familles immensément riches. Ayant jeté bas le masque de la démocratie, elles ont pris le contrôle d'un pouvoir qui se matérialise encore dans les formes vidées de sens de celle-là : la célèbre promenade washingtonienne, de la Maison-Blanche au Capitole, connue sous le nom de Mall (1), désormais transformée en camp retranché. Pour Job Napoleon Salk, bébé prématuré abandonné dès sa naissance par une mère toxicomane, le Mall n'est qu'une zone blanche dans la ville, défendue par des systèmes automatiques impitoyables. Son enfance se passera d'orphelinat en gang de trafic de drogue en maison de redressement, avant d'aboutir dans la rue, où il ne se débrouille pas trop mal. Car Job, malgré son physique malingre et disgracieux, dispose d'un avantage : il peut assimiler à la perfection langues et accents étrangers, et les USA tiers-mondisés ont accueilli plus d'une communauté dans un melting-pot de moins en en moins lisse.

Alors, me direz-vous, Sheffield — qui, soit dit en passant, est Anglais d'origine — se met à nous faire du Dickens ? D'une certaine façon, oui ; du Dickens modernisé, fantasmé, mais terriblement efficace. Et d'autant plus surprenant de la part d'un auteur de hard science que les capacités, certes intellectuelles, qui permettent à Job de survivre n'ont rien de scientifique : son mimétisme linguistique repose sur la mémoire, et lui permet de gagner la sympathie des hommes plus puissants que lui, pas forcément d'analyser le monde.

Pourtant science et technologie s'arrangent pour tenir un rôle de premier plan dans Le Frère des Dragons, mais c'est leur absence qui se fait sentir de façon aiguë : ayant besoin d'un bouc émissaire, les nouveaux maîtres du pays (et des autres, doit-on comprendre ; mais il n'en est jamais question, sauf pour dire qu'ils sont plus mal en point, et cette insularité américaine est une faiblesse du roman) ont choisi les scientifiques, coupables par association de toutes ces catastrophes qui ont saccagé la biosphère. On notera que Sheffield, qui doit aimer à imaginer ses collègues ingénieurs ou écrivains de SF en intellectuels subversifs, s'est arrangé pour peindre la science dans le rôle de la victime (qu'elle devient souvent quand la politique s'emballe, quand bien même les scientifiques ne sont pas touchés dans leur personne). Pour réserver aux vilains savants un châtiment qui corresponde à leur « crime », le gouvernement les exile dans le Nebraska, plus précisément dans la D.E.N.T. — « destruction et élimination des déchets nucléaires et toxiques » — une zone où sont parachutés quotidiennement des containers de matières irradiées ou chimiquement toxiques. Leur espérance de vie est, naturellement, réduite.

ldp7218.jpgOn doit savoir, au moins depuis L'Archipel du Goulag, qu'une société répressive se reflète dans ses prisons ; que cet univers à part, qui finit par acquérir ses propres lois, tout en représentant la réalisation la plus représentative du marxisme léniniste (en l'occurrence), donne paradoxalement naissance à espace de liberté (une fois que l'on est au Goulag, on ne peut plus vous y envoyer). La littérature carcérale, en ce qu'elle décrit un univers social coupé du nôtre, avec des lois faites plus par ses pensionnaires que par ses gardiens, m'a toujours fasciné. Et Sheffield se lance dans l'exercice avec talent. Par exemple, si la Dent est entourée d'un système automatique et mortel de défense des barrières, il n'y a pas de gardiens à l'intérieur. Ce sont des détenus qui excercent le pouvoir, et ils ont mis en place un système — extrêmement discipliné — d'organisation de la population. Plus étonnant encore, ils ont organisé la récupération industrielle des déchets qui leur sont parachutés, et réussissent à faire fonctionner leur enclave plutôt plus équitablement que le monde extérieur. S'il n'y avait pas autant de Vendredi à mourir des radiations, ce serait une vraie île de Robinson !

J'en viens à regretter que le livre ne passe pas plus de temps à explorer l'univers de cette prison qui évolue lentement en un contre-pouvoir, tout aussi mafieux que celui de Washington, mais potentiellement supérieur à cause du sain respect pour la technologie que lui ont inculqué les nécessités de la survie autant que la présence en son sein d'un contingent de scientifiques bannis. Peut-être la prolongation de l'exercice aurait-elle mis en évidence quelques-unes des faiblesses logiques du livre. Par exemple, pourquoi le pouvoir de Washington, pour aussi corrompu qu'il soit, a-t-il commis l'erreur de laisser en vie (2), et surtout de concentrer en un même endroit les plus brillants des cerveaux qui s'opposent à lui ? Cette centralisation est évidemment dangereuse, mais elle reflète le point de vue réduit d'un livre qui réduit les USA au couple Washington-Nebraska et le monde aux USA — ce qui lui impose, pour mettre en valeur les aptitudes linguistiques de Job, de peupler son Amérique d'une foule de communautés immigrées dont la présence qui cadre mal avec le délabrement économique mondial, propice aux fermetures de frontières. Mais avouons que ce réductionnisme présente des commodités du point de vue l'organisation dramatique.

De façon générale, comme me l'a fait remarquer Jean-Claude Dunyach, les invraisemblances surgissent aux frontières des compartiments clos qui composent l'univers mis en place par Sheffield. Invraisemblable, la rencontre entre Job et une jeune femme de la meilleure société, qui serait certainement plus surveillée, vue sa personnalité ; plus invraisemblable encore cette totale indépendance dont jouissent les détenus de la Dent ; qu'on les ait envoyés là pour mourir, et qu'on se soucie peu de leur sort, soit, mais comment alors expliquer leur équipement, en particulier les étonnants marchants (3), véhicules-robots qui sont aussi nécessaire à leur activité de tri des déchets qu'impossibles à fabriquer sur place ? J'imagine plutôt qu'un gouvernement bien organisé n'aurait accordé ces équipements aux détenus qu'en échange d'un paiement en nature, et que tout un réseau d'échanges — économiques ou autres — se serait mis en place et aurait fourni de puissants leviers au gouvernement pour le contrôle de l'enclave contaminée. La dynamique sociale de l'intérieur, avec ses moutons, ses modérés, ses extrémistes, et ses provocateurs, en serait devenue d'autant plus complexe, d'autant plus intéressante... d'autant plus difficile à dépeindre ?

Quoiqu'il en soit, j'ai apprécié que le livre reste à la fois de la SF au plus haut point, de celle qui veut montrer les univers qui basculent, le portrait d'un personnage hors du commun, Job, et qui pour une fois ne se distingue pas par des capacités scientifiques, et qu'en fin de compte il ait pour pivot un choix moral et non pas une astuce technologique. Il n'est pas parfait, mais il reste un agréable changement de la part de Sheffield, même s'il n'applique pas toujours à la politique la logique inexorable de la science.


Pascal J. Thomas

(1) Il est amusant de noter que le même mot, mall, désigne aussi en américain moderne les centres commerciaux qui ont poussé dans les banlieues.

(2) La vérité m'oblige à signaler qu'un représentant des services secrets exprime un bref regret qu'un de ses ennemis scientifiques ait été arrêté par une police hors de son pouvoir, qui n'a pas pensé à le faire exécuter.

(3) Le terme, que je suppose dérivé de l'anglais walker, aurait pu être avantageusement remplacé par déambulateur. C'est un des rares reproches que j'aie à adresser à la traduction.

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