30.11.2009
ORA:CLE

Kevin O'Donnell
Robert Laffont, 1986
ORA:CLE, 1983
De Kevin O'Donnell — à ne pas confondre avec « K. M. O'Donnell », pseudonyme de Barry Malzberg -, on ne connaissait jusqu'ici que deux textes traduits en français, l'un dans le défunt Galaxie (n° 153), l'autre dans Tschaï, fanzine des années 70. La publication d'ORA : CLE chez Laffont constitue donc un authentique événement ainsi qu'une confirmation de la vivacité de la jeune SF américaine, déjà perceptible à la lecture d'ouvrages comme Maître de l'espace et du temps de Rudy Rucker (Denoël) ou Neuromancien de William Gibson (La Découverte).
ORA : CLE est d'ailleurs proche parent de ce dernier titre, puisqu'il y est question d'informatique. Utilisant l'hypothèse d'un gigantesque réseau d'ordinateurs interconnectés couvrant la planète, Kevin O'Donnell développe une histoire étrange et passionnante, celle d'un Consultant par Liaison Electronique — le CLE d'ORA : CLE — spécialisé dans l'histoire de la Chine, Aël Elcatrevain, que l'on cherche à assassiner pour une raison inconnue. Après avoir échappé à un Dac — représentant d'une espèce extra-terrestre dont l'activité principale semble consister à chasser les humains — , Aël se retrouve entraîné dans une aventure mouvementée bien que statique.
En effet, tout le roman se déroule dans un lieu clos et unique, l'appartement d'Aël et, malgré quelques scènes dynamiques, l'action consiste essentiellement en une série d'échanges par terminal et interface interposés. Car les gens de cette année 2188 ne sortent pour ainsi dire jamais de chez eux. « Tan Wang Ch'i avait marché de Canton à Pékin — et retour, » écrit Kevin O'Donnell en parlant d'un écrivain chinois du XIXe siècle, « Aël n'avait jamais marché plus loin que jusqu'à l'ascenseur voisin. »
Ce qui surprend tout d'abord dans ORA : CLE, c'est ce monde refermé sur lui-même, vivant dans la terreur des Dacs et totalement dépendant d'un réseau informatique dont chaque panne prend des allures de catastrophe. Puis, au fur et à mesure que se développent l'histoire et ses prolongements, on se rend compte que l'auteur va plus loin — la clef du roman en témoigne. Kevin O'Donnell ne s'est pas arrêté à son thème de base ; de postulat en conclusion, il a su traquer les développements les plus subtils de son hypothèse de départ, jusqu'à leur aboutissement logique. Une totale réussite.
Roland C. Wagner
11:37 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, informatique, huis clos
29.11.2009
Aube d'acier

Charles Stross
Mnémos, 2006
Iron Sunrise, 2004
Dans le monde de Crépuscule d'Acier, la vie de l'humanité a été changée le jour où une intelligence artificielle et transtemporelle, l'Eschaton, a kidnappé une bonne partie de la population terrestre pour l'expédier coloniser nombre de systèmes stellaires... dans le passé. Ainsi, quand les humains commencent à voyager dans les étoiles, ils y trouvent des répliques, à un niveau planétaire, de diverses cultures européennes ; mais aussi un certain nombre de McWorlds, des planètes sans grand caractère qui ressemblent aux USA du XXe siècle. Mais le voyage spatial leur est possible, quitte à importer les vaisseaux. Corollaire, les guerres arrivent aussi, que les Nations Unies (privatisées, mais encore basées sur Terre) essayent d'empêcher. Et que l'Eschaton contrôle de façon beaucoup plus brutale : la violation de causalité (sortir du « cône de lumière ») est nécessaire pour le voyage ou la communication plus rapide que la lumière, mais elle est strictement encadrée, et la planète qui se risquerait à jouer avec pour produire des armes verrait son soleil exploser en supernova. C'est ce qui se produit sur Moscou, système pourtant tranquille. Il apparaît vite qu'une puissance extérieure a provoqué cette mort subite de centaines de millions de personnes, et le roman suit les itinéraires d'une poignée de personnages qui cherchent à reconstituer les faits, et à en arrêter les auteurs : Wednesday, une survivante moscovite ; Frank, un journaliste d'investigation interplanétaire ; l'agent de l'ONU, Rachel Mansour et son mari Martin Springfield, déjà rencontrés (et qui s'étaient rencontrés) dans le volume précédent (qui, soit dit en passant s'appelait en anglais Singularity Sky, sans « Iron » ; tandis que le présent titre fait référence au fer, élément chimique 56 et aboutissement des réactions de fusion stellaire, comme déclencheur de la supernova susmentionnée, et pas du tout à l'acier, alliage de fer et de carbone utilisé par l'industrie). Plus une foule de personnages secondaires intéressants.
Rachel Mansour est en retrait dans ce livre centré sur la figure adolescente de Wednesday, à la fois tragique et pleine de ressources. Et sur les retournements et les trahisons qui pimentent l'intrigue. Plus que le thriller policier auquel on pourrait s'attendre à la lecture du résumé, le roman cherche ses modèles d'ans les récits de navigation : il se déroule à bord de vaisseaux spatiaux, et, corollaire des difficultés de communication dans l'espace, les événements se jouent entre les personnages présents à bord. Stross ne manque pas d'imagination, ni de talent pour le suspense (quoique ses procédés stylistiques — ellipses délibérées pour accrocher avant d'expliquer, hyperbole verbale — finissent par montrer leurs limites). On se laisse emporter par la course-poursuite. On regrette qu'il n'ait pas creusé plus profondément les horreurs de ses Nazis de l'espace (mais il y reviendra peut-être). Si, comme moi, on adore les histoires de pirates avec une dose d'astronomie, la recette garantit le plaisir.
Pascal J. Thomas
11:44 Publié dans Pascal J. Thomas | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, space opera, intelligence artificielle
28.11.2009
Au-delà de l'infini

Gregory Benford
Presses de la Cité, 2007
Beyond Infinity, 2004
Cley est une Originale, autrement dit ce qui se fait de plus proche de l'Ur-Humain tel qu'il est apparu sur Terre. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des doigts se transformant en autant d'outils de couteau suisse. Elle a en fait été recrée par les Supras, à partir des données conservées dans la Grande Bibliothèque où elle travaille et où elle s'est éprise d'un Supra que son infériorité ne gêne pas. Mais la Bibliothèque est attaquée par un ennemi venu de l'espace, qui éradique tous les Originaux, à l'exception de Cley, laissée pour morte. C'est Traqueur de Modèles, un raton laveur génétiquement modifié d'une intelligence aiguë, qui lui sauve la vie. Mais les archives d'ADN ont été détruites, ce qui fait de Cley la dernière représentante des Ur-humains. Traquée, elle décide d'affronter son ennemi, le Malin, créé par des extraterrestres à présent disparus, un destructeur de mondes auquel on avait opposé jadis un ennemi de puissance comparable dont on a perdu la trace.
Dans un futur très lointain, le concept d'humanité a évolué au point de ranger les représentants actuels parmi les hommes des cavernes. Cley elle-même, de par son relatif isolement au sein de la Bibliothèque, découvre avec étonnement des espèces capables de l'expédier dans une des dimensions cachées de l'univers. D'autres, comme le Balancier Stellaire, une baguette géante bondissante en rotation autour d'une planète, constituent un moyen de transport à travers les mondes. Des squales de l'espace sillonnent le vide à la recherche de Léviathans ou apparentés pour se repaître des parasites et voyageurs qui y nichent.
L'étrangeté plus que déstabilisante de cet univers ne donne que plus de force au leitmotiv que Cley entend depuis le début de son équipée, à savoir qu'elle n'est pas le summum de la création et que son espèce a même contribué à en créer d'autres qui lui sont supérieures. C'est ainsi que Traqueur, avisé compagnon de route, considéré comme quantité négligeable par les Supras qui ont laissé l'espèce se développer seule, apparaît de plus en plus comme une pièce importante de l'échiquier qui dissimule sa véritable nature.
Gregory Benford a poussé ici l'humanité dans ses ultimes développements, plantant un décor d'un exotisme absolu. Si le lecteur est bluffé par l'inventivité dont il fait preuve à chaque page, il est en même temps dérouté par l'étrangeté qui prévaut du début à la fin. Le récit lui-même manque de relief, ne serait-ce que parce que durant une grande partie du livre, Cley et Traqueur sont les seuls protagonistes affrontant des dangers liés à l'environnement. Déjà trop éloignés de l'humanité primitive, les protagonistes peinent à nous faire partager leurs émotions ou leur motivations, ce qui nuit grandement à l'intérêt qu'on peut leur porter. Au-delà de l'infini est une superbe construction intellectuelle, brillante sur le plan des idées, mais à qui il manque une âme pour provoquer l'adhésion.
Claude Ecken
10:03 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, génétique, évolution, futur lointain
27.11.2009
L'Humour, un compagnon fidèle
Seul un genre bien établi, dont la solidité va de pair avec un ensemble de poncifs apparus pendant ses jeunes années, peut offrir un terrain fertile à l’humour. De fait, il faut attendre les années quarante pour que celui-ci prenne une certaine importance éditoriale dans la SF moderne, avant tout par le biais de la parodie, qui culminera pendant la décennie suivante, notamment dans les pages de la revue Galaxy où elle va souvent de pair avec une certaine critique sociale. Cette dernière tendance fait les choux gras des fort rebelles années 60 et 70, en parallèle avec une veine absurde et nonsensique s’éloignant parfois de la SF.
Henry Kuttner et Catherine L. Moore, sous leurs divers pseudonymes — le plus connu étant Lewis Padgett —, ont produit une de nouvelles au ton sarcastique, comme les aventures du professeur Gallegher, un savant pas si fou que ça mais tout à fait alcoolique, qui a pour habitude de concevoir en état d’ébriété avancée des inventions dont l’utilité lui échappe une fois dégrisé (“Le robot vaniteux”). Il leur arrive aussi de s’inspirer de Lewis Carroll (“Tous smouales étaient les borogoves”), et leur grande spécialité consiste à plonger leurs personnages dans les pires ennuis à la suite d’une rencontre avec diverses machines et créatures originaires des époques et/ou des planètes les plus lointaines (“Saison de grand cru”). Déjà demain (Denoël) et leur Livre d’Or (Pocket) réunissent quelques-unes de leurs plus grandes réussites.
Maître de la forme courte — et même ultra-courte —, Fredric Brown publie dans les années 50 deux chefs-d’œuvres absolus. Martiens, go home ! (Gallimard) décrit une hilarante invasion de la Terre où les Martiens sont vraiment de petits hommes verts, aussi insupportables que des personnages de Tex Avery. L’Univers en folie (Gallimard) se déroule dans une uchronie où les pires clichés de la SF bas de gamme sont devenus réalité, et où la propulsion interstellaire a été inventée en bricolant une machine à coudre !
D’autres auteurs opèrent dans des registres voisins, tels Robert Sheckley qui passe à la moulinette le thème du premier contact avec une race extraterrestre (“Tout ce que nous sommes”), Damon Knight et son art de la nouvelle à chute (“Comment servir l’homme”) ou Philip K. Dick dans ses jeunes années. Quant à Poul Anderson, auteur en temps normal plutôt « sérieux », il signe avec Les Croisés du cosmos (Gallimard) le récit tout autant réjouissant que pince-sans-rire de la conquête d’un empire interstellaire par des chevaliers médiévaux qui se sont emparés du vaisseau d’extraterrestres venu les conquérir.
Planète à gogos (Gallimard) de Frederik Pohl et C.M. Kornbluth constitue un parfait exemple d’union efficace entre la satire et la critique sociale. Dans un monde dominé par la publicité, un “créatif” se retrouve à subir le matraquage dont il était jusque-là l’un des responsables : « J’étais en train de devenir le genre de consommateurs que nous aimons. Vous pensez à fumer, pensez à une Starr, allumez-la. Vous allumez une Starr, pensez à la limonade. Vous buvez un coup de limonade, vous pensez aux Craquesel et vous en achetez une boîte. Vous en achetez une boîte et vous pensez à fumer, vous allumez une Starr. Et à chaque étape, roulent dans votre tête les formules publicitaires dont on vous a bourré les yeux et les oreilles. »
Norman Spinrad n’hésite pas à donner avec bonheur dans le pamphlet le plus cinglant. Dans La Der des Der (Presses de la Cité) le destin du monde dépend d’un émir du pétrole richissime qui oblige ses troupes à fumer du haschisch en permanence, d’un Premier Secrétaire du Parti communiste soviétique décédé depuis des années (on le décongèle lorsqu’on a besoin de lui), et d’un ancien vendeur de voitures devenu obsédé sexuel et président des États-Unis. Du même auteur, le sarcastique Jack Barron et l’éternité (Robert Laffont), qui date de la fin des années 60, décrit avec férocité un monde sous la coupe de l’audiovisuel ressemblant étrangement au nôtre.
Nombre des auteurs ci-dessus n’ont pas hésité à recourir à l’humour noir, mais peu sont allés aussi loin dans cette direction que Régis Messac et Bernard Wolfe. Du premier, La cité des asphyxiés (Édition Spéciale) montre une ville d’un lointain futur baptisée La-Pah-Trih, où l’air qui fait défaut est fabriqué à partir des excréments, dont le nom local est « san ». D’où cette complainte chantée en chœur par les lumpens locaux déféquant de concert :
Donnons notre san ! Donnons notre san !
Oui notre san, tout notre san !
Tout notre san pour La-Pah-Trih !
Quant à Bernard Wolfe, il présente avec Limbo (Robert Laffont) la solution définitive à toutes les guerres : l’Immob, une doctrine qui pousse les gens à se faire amputer leurs membres, puisque qui n’a pas de main ne peut tenir d’arme. Un livre cruel et grinçant qui suscite le ricanement plutôt que le sourire.
Plus près de nous et dans une tonalité nettement plus débridée, Douglas Adams repousse les frontières de l'absurde avec une tonalité bien anglaise dans la série du Guide galactique (Gallimard) tirée d’un feuilleton radiophonique. Tout commence par l’arrivée d’extraterrestres qui expliquent aux Terriens qu’ils ont vingt-quatre heures pour évacuer la Terre car celle-ci doit être détruite pour permettre le passage d’une autoroute hyperspatiale !
Terry Pratchett, non content de détourner joyeusement les clichés de la fantasy, entre autres, dans sa série du Disque-monde (L’Atalante), cosigne avec Neil Gaiman l'hilarant De bons présages (Au Diable Vauvert), parodie des histoires d’Antéchrist où le Molosse des Enfers est un gentil bâtard répondant au nom de Toutou !
Enfin, last but not least, Les escargots se cachent pour mourir (Le ’Bélial), de Michel Pagel, aussi à l’aise dans la SF que la fantasy et le fantastique réunit Le cimetière des astronefs, franche rigolade pastichant allègrement le space opera et ses clichés , et Pour une poignée d’helix pomatias, incursion insensée dans les univers référentiels et bouillonnants de la création littéraire, tous genres confondus. Ces derniers exemples montrent à l'évidence que l'humour, désormais compagnon fidèle de la science-fiction, du fantastique et de la fantasy, n'hésite pas à mélanger les genres pour la plus grande jubilation du lecteur.
Roland C. Wagner
22:12 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, humour, littérature
25.11.2009
Ataque de Pánico!
11:33 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, robots, court-métrage
24.11.2009
Les chants que l'on n'entendra plus
Pour comprendre la science-fiction du siècle dernier, il faut comprendre le XIXe siècle. Et pour comprendre le XIXe s. du point de vue de la science-fiction d'hier comme aujourd'hui, il ne suffit pas de connaître les succès techniques et intuitions scientifiques du XIXe s. Il est également vital de comprendre toutes les dimensions de l'impérialisme européen que la science-fiction, encore aujourd'hui, a tendance à reproduire en toile de fond du space-opéra, par exemple.
Le défi peut sembler immense. Des tomes entiers ont été consacrés à l'exploration du monde, à sa colonisation et à ce qu'on appelle aujourd'hui la première mondialisation. Toutefois, il est possible d'appréhender en miniature la vision européenne de cette aventure en s'attachant au genre narratif de la robinsonnade.
Le choix d'îles lointaines comme cadre de sociétés imaginaires ou de personnages intéressants remonte au moins à l'Odyssée d'Homère, mais les îles sont devenues peu à peu le site de rencontres qui donnaient naissance à des sociétés nouvelles. Daniel Defoe avait fondé le genre en 1719, mais les grandes robinsonnades du XIXe s. mettent en scène des groupes qui font la démonstration de la capacité de l'ingéniosité européenne à dompter la nature d'une île sauvage, à commencer par Le Robinson suisse (1812) de Johann David Wyss.
Les îles en question sont souvent particulièrement accueillantes et la robinsonnade du XIXe s. suggère qu'une nature bienveillante se prêtera volontiers à la domestication voulue par les nouveaux venus. Sur ce point, les robinsonnades sont moins fantaisistes qu'on pourrait le croire et elles reflètent effectivement les relations des premiers explorateurs européens, et même leurs récits postérieurs.
Certes, il est devenu pénible de lire les rapports de voyage du XIXe s., quand les plus grands explorateurs ont jugé comme une percée que de s'affranchir du déplacement de quantités importantes de provisions en apprenant à survivre en harmonie avec l'environnement qu'ils traversaient et à vivre sur le pays — en chassant et abattant tout ce qui pouvait l'être. Comme nous savons aujourd'hui que la chasse a contribué à la disparition de plusieurs espèces insulaires (dont l'oiseau dodo de l'île Maurice), les exploits cynégétiques des explorateurs et naufragés ne nous enthousiasment plus autant.
Le capitaine Nemo s'avère d'ailleurs un devancier en matière écologique dans L'Île mystérieuse (1874) quand il intervient (même s'il ne s'en vante pas plus tard) pour priver les naufragés d'une tortue marine qu'ils ont capturée et dont ils veulent faire du potage. Or, la surexploitation de tortues terrestres sur les îles de l'océan Indien a entraîné leur disparition dans la plupart des cas, à quelques exceptions près. Verne a-t-il fait le lien? On peut se le demander.
Ailleurs, les voyageurs européens loin de chez eux, fictifs ou non, ne sont pas empêchés de réaliser des massacres de bêtes sauvages, l'arme à la main, et ils s'en vantent. André Maurois s'en moque un peu dans Les Silences du colonel Bramble (1918), qui raconte une histoire de chasse que Hergé adapte dans Tintin au Congo (1931), où le jeune reporter abat une série de gazelles en croyant n'en avoir abattu qu'une seule.
Nous sommes plus conscients aujourd'hui de l'abondance limitée des animaux de toute espèce et des effets d'une prédation illimitée. Surtout que l'ampleur de l'entreprise laisse souvent entrevoir des buts autres que la simple subsistance. Des espèces décimées ou carrément effacées de la carte en Amérique du Nord, comme le bison des plaines ou la tourte voyageuse, n'ont pas disparu pour simplement sauver de la faim une population nouvellement arrivée. Tout indique que le gaspillage a été prodigieux, que l'aménagement (l'humanisation) de l'environnement primait parfois et que la mort a souvent été commercialisée, d'une manière de loin supérieure aux prélèvements indigènes.
Or, la science-fiction a souvent récupéré les pré-supposés de cette exploitation du monde naturel, dont celui que le monde naturel est fait pour être habité par des humains. Dans la mesure où de nombreux récits de colonisation du cosmos s'inspirent encore de la robinsonnade du XIXe siècle, il importe de bien comprendre les racines de ce sous-genre.
Par exemple, dans L'Île mystérieuse, Jules Verne multiplie les notes au sujet de l'innocence quasi édénique des animaux de son île déserte. C'est à la fois une façon de souligner l'isolement de l'île et son éloignement des lieux civilisés, mais c'est aussi une façon de stimuler une certaine nostalgie du paradis perdu, un lieu où les animaux étaient en quelque sorte apprivoisés, l'agneau couchant avec le loup — et les uns et les autres ne fuyant pas les humains...
Les personnages de Verne ont à peine débarqué qu'ils se mettent en chasse. Bientôt, ils croisent des couroucous et le jeune Harbert hasarde qu'« il est facile de les approcher et de les tuer à coups de bâton. » De fait, c'est ce qui se passe : « Les chasseurs se redressèrent alors, et, avec leurs bâtons manœuvrés comme une faux, ils rasèrent des files entières de ces couroucous, qui ne songeaient point à s'envoler et se laissèrent stupidement abatttre» (t. 1, 1e ptie, ch. VI) Le gibier terrestre semble trahir la même ignorance de l'homme : « Cependant, le cabiai ne se débattait pas contre le chien. Il roulait bêtement ses gros yeux profondément engagés dans une épaisse couche de graisse. Peut-être voyait-il des hommes pour la première fois. » (t. 1, 1e ptie, ch. IX)
Ceci peut sembler fantaisiste, mais ce n'est pas le cas. Nul autre que Darwin l'avait relevé aux îles Galápagos, écrivant au sujet des oiseaux présents dans cet archipel : « There is not one which will not approach sufficiently near to be killed with a switch, and sometimes, as I have myself tried, with a cap or hat. » Et il cite un prédécesseur, un certain Cowley qui avait visité les îles en 1684 : « Turtle doves were so tame that they would often alight upon our hats and arms, so as that we could take them alive : they not fearing man, until such time as some of our company did fire at them, whereby they were rendered more shy. » De fait, les espèces isolées sur des îles dépourvues de prédateur perdent souvent toute méfiance instinctive à l'endroit des créatures inconnues — sans doute que l'évolution considère énergétiquement avantageux de se débarrasser du réflexe de fuir s'il est devenu inutile.
La chasse n'en est donc que plus aisée pour les naufragés et Jules Verne souligne souvent la facilité de l'entreprise. Plus loin, des « faisans de montagne » sont abattus à « coups de bâton, adroitement portés ». (t. 1, 1e ptie, ch. XII) Évidemment, toutes ces indications contribuent également à épaissir le mystère de l'île, qui semble habitée mais dont la faune ne semble rien savoir de l'homme. On le voit encore dans un autre passage : « Canards sauvages, pilets, sarcelles, bécassines y vivaient par bandes, et ces volatiles peu craintifs se laissaient facilement approcher. » (t. 1, 1e ptie, ch. XXI)
Les singes aussi sont témoins de l'intrusion humaine sur cette île vierge : « deux ou trois de ces animaux s'arrêtèrent à quelque distance du canot et regardèrent les colons sans manifester aucune terreur, comme si, voyant des hommes pour la première fois, ils n'avaient pas encore appris à les redouter. » (t. 1, 2e ptie, ch. III)
Enfin, touchant peut-être sans y toucher à l'évolutionnisme, Verne inclut de nouveau les singes de l'île dans ce recensement : « on revit des bandes de singes qui semblaient marquer le plus vif étonnement à la vue de ces hommes, dont l'aspect était nouveau pour eux. Gédéon Spilett demandait plaisamment si ces agiles et robustes quadrumanes ne les considéraient pas, ses compagnons et lui, comme des frères dégénérés! » (t. 1, 2e ptie , ch. IV)
Jules Verne semble avoir été acquis à cette conception de la timidité des animaux comme résultat de la présence humaine — et l'équation humains=chasseurs est implicite. Même si l'absence de peur des animaux conforte son propos, elle n'est pas inventée. De nombreux récits de voyage signés par des explorateurs européens attestent que la faune de certaines îles n'était décidément pas très farouche.
Dans Deux ans de vacances (1888), Verne décrit la faune d'une île qui a déjà été habitée : « les oiseaux s'enfuyaient craintivement, comme s'ils eussent appris déjà à se défier des êtres humains. Ainsi il était probable que cette côte, si elle n'était pas habitée, recevait accidentellement la visite des indigènes d'un territoire voisin. » (ch. IV) Il appuie sur ce principe, au risque de paraître se contredire en l'espace de quelques pages : « Là aussi deux ou trois couples de phoques à fourrure s'ébattaient à l'accore des brisants, ne manifestant aucun effroi d'ailleurs, et sans chercher à s'enfuir sous les eaux. On pouvait en inférer que si ces amphibies ne se défiaient pas de l'homme, c'est qu'ils ne croyaient pas en avoir rien à craindre, et que, depuis bien des années, à tout le moins, aucun pêcheur n'était venu leur donner la chasse. » (ch. V) Verne n'hésite d'ailleurs pas à se répéter dans un passage ultérieur, selon une intention sans doute pédagogique : de nouveau, ce sont des phoques qui « devaient être peu familiarisés avec la présence de l'homme. Peut-être, après tout, n'avaient-ils jamais vu d'être humain, puisque la mort du naufragé français remontait à plus de vingt ans déjà. C'est pourquoi, bien que ce soit une mesure de prudence habituelle à ceux que l'on pourchasse dans les parages arctiques ou antarctiques, les plus vieux de la bande ne s'étaient point mis en sentinelle afin de veiller au danger. » (ch. XVI)
En fait, ce principe chéri de Verne n'était qu'une demi-vérité. Le plus souvent, les espèces insulaires qui avaient désappris la peur du prédateur le devaient non pas à l'absence plus ou moins récente des humains, mais à l'absence de tout prédateur potentiel sur une période assez longue pour que l'instinct de fuite se soit étiolé. Or, dans les romans de Verne, les îles en question abritent aussi des prédateurs, y compris des jaguars et des sortes de renards. En fait, la faune de ses îles si accueillantes aurait été relativement prudente. Verne s'est donc trompé...
C'est ce que j'ai compris en lisant The Song of the Dodo: Island Biogeography in an Age of Extinction (1996) de David Quammen, un livre dont la lecture m'avait été suggérée à Victoria en juin dernier. Quammen combine le récit de voyage contemporain, l'histoire des sciences (il s'intéresse à Alfred Wallace, qui avait découvert indépendamment de Darwin le principe de la sélection naturelle) et la vulgarisation scientifique (en particulier dans le domaine de l'écologie). Il souligne l'importance de comprendre la vie et la mort des espèces insulaires pour comprendre la biodiversité et ce qui guette sans doute la biosphère mondiale, qui est de plus en plus fragmentée. L'absence fréquente de grands prédateurs sur les îles est due soit à leur isolement physique (les jaguars ne volent ni ne nagent très loin!) soit à leur petite taille, car les prédateurs qui occupent le faîte de la chaîne alimentaire ont besoin d'un nombre de proies suffisant pour qu'une petite population de prédateurs soit viable à long terme.
Les humains se sont substitués à ces prédateurs absents dans de nombreux cas, ou ils en ont apporté dans leurs bagages (singes, chats, rats, microbes). Ce qui a eu pour résultat de provoquer de telles réductions des faunes îliennes que l'extinction pure et simple s'est ensuivi dans de nombreux cas, même quand ce n'est pas un chasseur qui a abattu le dernier membre de l'espèce. De nombreux animaux ont disparu, dont le cri ou le chant ne seront plus jamais entendus.
La question, c'est de savoir si la fragmentation des habitats naturels ne risque pas de faire de toutes les espèces animales du monde des espèces insulaires... Et l'auteur de science-fiction se dit aussi qu'à l'échelle du cosmos, la Terre est une île.
Jean-Louis Trudel
Article repris de l'excellent blog Culture des Futurs.
10:26 Publié dans Jean-Louis Trudel | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, xixe siècle, robinsonnade, jules verne
20.11.2009
L'I.A. et son double

Scott Westerfeld
Evolution's Darling, 1999
Flammarion, 2002
Il fut un temps barbare où les machines, pour intelligentes qu'elles fussent, étaient réduites en esclavage par les humains. Puis elles purent faire reconnaître leurs droits une fois franchi, par accident ou par effort déterminé, le fameux seuil de Turing qui définit l'accès à la conscience. Et désormais, dans une société plus juste, on les aide à sauter le pas de la pensée autonome.
Mais Chéri, intelligence mécanique d'un vaisseau spatial franc-tireur, a dû passer le mur de Turing à la force du poignet, contre la volonté de son propriétaire, un corsaire besogneux de l'information qui n'avait pas les moyens de se payer un autre ordinateur de bord. Chéri avait un avantage : il était amoureux de la fille du capitaine, seule autre occupante humaine de la nef. Il garde de son enfance difficile des talents érotiques inégalables, et un fort lien affectif avec les autres machines qui se sont elles-mêmes tirées de la servitude. Comme Robert Vaddum, sculpteur génial, dont Chéri devient le négociant préféré et l'expert attitré dans toute l'Expansion humaine.
Aussi, quand on découvre subitement des œuvres nouvelles quelques années après la mort de l'artiste, Chéri est-il envoyé à la rescousse pour authentifier les objets. Pour enquêter. Et il n'est pas le seul sur le coup...
Ni roman policier du futur ni space opera, L'I.A. et son double distille savamment les flashbacks qui offrent autant de révélations, et les scènes d'action plus ou moins effrayantes. Même la torture est ici prétexte à dérive esthétique. La sensation ne doit jamais rester au premier degré (et l'art finit par jouer des tours aux tueurs endurcis). Et c'est très réussi : Westerfeld n'ennuie jamais ; grâce à sa maîtrise du récit, mais aussi parce qu'il aborde toujours des questions profondes derrière les péripéties. Comme le lien entre développement affectif (et même purement sensuel) et développement cognitif. Ou la terreur de découvrir un double de soi-même. Ou le mystérieux passage entre la matière et l'esprit dont elle est le support. Mais le tout est vu du point de vue des machines pensantes (bien sûr : elles devraient être beaucoup plus faciles à copier que les êtres biologiques ; leur fonctionnement matériel et leur développement cognitifs sont bien plus précisément étudiés que ceux des cerveaux humains, lourds qu'il sont d'implications économiques). Une des créations les plus touchantes de Westerfeld est la machine-enfant, Beatrix, qui découvre doucement le monde en explorant un dépôt d'ordures à l'échelle planétaire — et ce n'est qu'un personnage secondaire du livre. Iain Banks, dans la série de « la Culture », cantonne les machines à des rôles comiques : Westerfeld, qui subit son influence, ajoute à ce registre toute la gamme des émotions.
Voilà bien un auteur à découvrir, et toutes affaires cessantes.
Pascal J. Thomas
Bifrost n°27, 2003
09:49 Publié dans Pascal J. Thomas | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, intelligence artificielle, littérature
19.11.2009
Cherudek
Valerio EvangelistiCherudek (1998)
Pocket SF n°5857
C'est aux agissements d'une armée que l'on dit « tout droit sortie de l'Enfer » que Nicolas Eymerich va être confronté dans ce volume. Mais tandis qu'on le voit chevaucher solitaire dans le Sud-Ouest de la France, du côté de Castres et d'Albi, trois jésuites, qui sont apparemment nos contemporains, mènent une autre enquête, aux buts incertains, dans une étrange ville noyée de brume à la localisation spatiotemporelle imprécise II est également question — entre autres — d'entropie négative, d'un univers à huit dimensions et de « plans inclinés » qui en relient les différentes parties, ainsi que d'un « temps zéro » où l'on peut créer de la matière en partant du temps : « Là où il n'y a pas de temps, il y a de la matière, et tout rêve est réalité ».
On l'aura compris, la cinquième aventure du personnage le plus méchant de la science-fiction européenne, voire mondiale, fait encore moins dans la sobriété imaginative que les précédentes. Après les psytrons de Dobbs et les orgones de Reich, Evangelisti est en effet aller pêcher aux marges de la culture scientifique la théorie de la relativité complexe, du français Jean-Emile Charon, censée unifier la relativité générale et la physique quantique par l' « ajout » de quatre dimensions à celles que nous connaissons déjà. Cherudek exploite également l'idée que l'esprit est contenu dans les particules élémentaires — non seulement l'esprit, d'ailleurs, mais aussi la mémoire de l'espèce humaine et l'inconscient collectif cher à Jung. Toutes ces informations sont fournies au lecteur très tôt dans le roman, mais ce n'est bien entendu qu'à la fin qu'elles prennent tout leur sens, lorsque l'organisation cosmologique de l'univers décrit achève de se mettre en place avec l'éclaircissement inattendu de l'énigme pictographique du Temps Zéro.
Le plus étonnant est peut-être qu'Evangelisti se soit servi de cette base science-fictive solide et riche en potentialités pour construire une intrigue multiple qui doit en apparence bien plus au fantastique — notamment sud-américain — qu'à la SF pure et dure. Ainsi, la ville mystérieuse où les jésuites cherchent un « plan incliné » ou une « porte tournante » menant au Cherudek fonctionne sur une logique psychique, psychologique, voire psychanalytique, et non selon des principes rationnels. Il est vrai qu'elle se situe à la lisière de ce qui se révèle être le Purgatoire. Ou plutôt un purgatoire privé, Cherudek, ou Nicolas Eymerich, inquisiteur du XIVe siècle, mène avec ses méthodes habituelles l'interrogatoire d'un hérétique de trois siècles son cadet ! L'essentiel de l'odyssée du terrible inquisiteur, qui voit défiler, outre les inévitables hérétiques, guerriers zombies, intoxication à l'ergot de seigle, cloches dépourvues de battant, apparitions divines, mystiques illuminés de tout poil et arrivée annoncée des légions infernales, relèverait plutôt quant à elle d'une fantasy médiévale particulièrement soucieuse de réalisme en ce qui concerne les conditions de vie de la population.
En effet, si Cherudek est, comme les autres aventures d'Eymerich, un roman d'horreur, les détails les plus atroces, les plus épouvantables, y sont en général aussi les plus authentiques. Il faut dire que la période choisie — en pleine Guerre de Cent Ans — ne se prête pas plus à la paix et à l'amour qu'à la douceur et a la gentillesse. On est loin des univers édulcorés de la fantasy issue de Tolkien et de Walt Disney ; ici, comme chez Glen Cook, la crasse, la maladie, la violence, la souffrance, la bêtise, l'ignorance, la haine — bref, toutes ces choses charmantes qui nous rappellent que nos ancêtres pas si lointains n'étaient vraiment que des sauvages — sont montrées avec un souci constant de réalisme, sans jamais se départir de cette froideur quelque peu clinique qui est l'une des caractéristiques d'Evangelisti — et qui oppose sa démarche à celle d'auteurs complaisants, comme par exemple Graham Masterton ou Serge Brussolo. L'importance, l'omniprésence de la religion, à laquelle on en appelle et que l'on n'hésite pas à mettre à toutes les sauces afin de justifier les pires exactions, n'est pas non plus oubliée, et tous ces éléments se conjuguent pour dessiner l'effrayante description d'une des périodes les plus noires de notre histoire.
Il va sans dire que cette attention accordée aux détails, jusque et y compris les plus infimes, renforce considérablement le roman. Même s'il ne fait pas oublier — heureusement — la ligne de narration consacrée à la ville brumeuse du Temps Zéro, le background précis et détaillé de la partie située au XlVe siècle en compense néanmoins le flou et l'imprécision. Le soin accordé à la documentation historique constitue dès lors le principal point d'ancrage offert au lecteur — et notamment au lecteur novice en matière de littératures de l'imaginaire. En dépit des événements qui s'y déroulent, le Moyen Âge d'Eymerich possède une crédibilité si forte que l'on suspend d'autant plus facilement son incrédulité dans le reste du livre. Ce principe n'a rien de nouveau, puisque Evangelisti l'a employé dès Nicolas Eymerich, inquisiteur, premier volume de la série, mais il avait été utilisé jusqu'à présent pour soutenir des développements science-fictifs tels que cathares mutants ou anémie falciforme. Son application en vue de justifier un décor fantastico-onirique inspiré de Borges avec une pointe de Kafka constitue une première dans les aventures d'Eymerich — à moins, bien sûr, que l'on ne mette le Cherudek et ses dépendances sur le même plan que le lieu sans nom où votre tortionnaire favori interroge Wilhelm Reich dans Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich... ou, mieux encore, que l'endroit en question ne soit précisément le Cherudek, hypothèse à laquelle j'aurais tendance à souscrire.
Enfin, ne serait-ce qu'en raison du rôle qu'y joue l'ergot de seigle, le roman possède une couleur psychédélique avouée, qui transparaît tout d'abord dans la ressemblance de la grande réunion mystique qui a lieu près d'Albi autour d'une des fameuses cloches dépourvues de battant avec certaines images du film Woodstock — sauf qu'il n'y a personne pour sonner l'alerte au mauvais acide — avant de contaminer rétroactivement toute l'intrigue lorsque se révèle enfin l'origine de l'étrange croix qui sert de plan à la ville brumeuse. Je n'irai pas jusqu'à dire que tout le livre est construit sur une hallucination récurrente, mais il est clair que celle-ci lui sert de leitmotiv visuel, sans doute parce que ce dessin est aussi le fil conducteur du voyage de Nicolas Eymerich.
Ainsi que les lignes précédentes peuvent le suggérer, Cherudek constitue un parfait exemple de ce mélange des genres qui semble bien parti pour constituer l'un des fers de lance de la littérature populaire de demain. Sur une base de roman historique se développe une intrigue piochant tout à la fois dans le surnaturel et dans la matière dont sont faits les rêves et les cauchemars, avec comme d'habitude une résolution science-fictive tirée par les cheveux. C'était déjà plus ou moins le cocktail employé dans les précédents volumes, mais jamais il n'avait été aussi équilibré, aussi réussi — preuve que des thèmes, motifs et techniques issus de genres différents peuvent non seulement coexister dans un même ouvrage, mais également se renforcer. Et peu importe que Cherudek soit un roman historique qui dérape dans le délire, un livre fantastique où le surnaturel est rationalisé, un ouvrage de SF dont l'aspect psychanalytique vient faire éclater la logique ou une étude sur la schizophrénie déguisée sous forme romanesque. Ébouriffant.
Roland C. Wagner
12:15 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, horreur, religion, inquisition, littérature, roman historique, fantastique
18.11.2009
La Mémoire de la lumière

Kim Stanley Robinson
J'ai lu, 1985
The Memory of Whiteness, 1985
Au XXXIVe siècle, l'humanité a essaimé dans le système solaire, grâce notamment à une technologie issue de la physique quantique permettant de créer des soleils miniatures autour des planètes et satellites qui en nécessitent. Dans ce contexte d'une humanité fragmentée, la musique reste le principal vecteur culturel. Le même physicien ayant unifié la théorie des dix dimensions (cinq macro et cinq micro-dimensions), Arthur Holywelkin, est l'inventeur de l'Orchestre, qui regroupe en une seule mécanique un ensemble d'instruments et de claviers manipulables par un seul joueur. Pour certains, il ne s'agit que d'une boîte à rythme géante, pour d'autres l'unique et fragile Orchestre attend encore le compositeur qui saura l'utiliser pleinement. Johannes Wright, le Maître en titre, est peut-être celui-là : il cherche à écrire une œuvre basée sur les équations décrivant l'univers, dont la portée dépasserait le simple art musical.
Mais on cherche à le tuer, lors de sa tournée qui le mène de Pluton jusqu'à Mercure. S'agit-il des Gris, une secte très secrète vouant un culte au soleil et qui aurait de l'univers une vision déterministe, ou bien d'Ernst Ekern, le directeur de l'institut en charge de l'Orchestre, qui ne cache pas son antipathie pour Wright ? À l'opposé des Gris, ce dernier, qui pratique le métadrame, un art faisant de la vie une scène de théâtre, défend une théorie respectant le libre-arbitre. Dent Ios, critique musical sur Hollande, autour d'Uranus, est amené à couvrir les concerts ; il se lie d'amitié avec le musicien qui aime échanger avec lui des mérites de la connaissance par l'expérience et par le discours. Avec l'équipe chargée de la sécurité de Wright, il tente de déjouer le complot, tandis que Wright poursuit ses recherches sur Holywelkin, qui semble bien avoir percé un secret de l'univers qu'il aurait dissimulé dans l'Orchestre.
Les passages hard science dignes d'un Greg Egan alternent avec les descriptions poétiques et des considérations politiques qui préfigurent la trilogie martienne. On ne peut qu'être conquis par la maestria avec laquelle K. S. Robinson parvient à combiner, au sein d'un space opera avec ce qu'il faut de mondes exotiques et de rebondissements palpitants, physique quantique, art et philosophie autour d'une intrigue magnifiquement structurée, la dialectique autour de la connaissance expérimentale et discursive faisant pendant à la musique comme outil de perception de la nature de l'univers.
Claude Ecken
19:01 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction
17.11.2009
Éon & Éternité
Greg Bear
Eon, 1985
Robert Laffont,1989
Bear n'a jamais fait deux romans semblables ; même s'il a trouvé depuis quelques années son style, ne vous attendez pas ici à une suite à La musique du sang. Il s'agit plutôt d'un retour magistral à une SF éprouvée, celle qui joue avec les immensités du temps et de l'espace. Réussie, elle peut instiller une sorte de terreur émerveillée dans le lecteur, et ce fut mon cas pour ce livre comme quand j'avais quinze ans et lisais Van Vogt.
Tout commence quand un astéroïde visiblement aménagé par des extraterrestres se met en orbite autour de la Terre ; on découvre à l'intérieur un monde cyclindrique infini qui s'étend dans une autre dimension de l'espace et dans notre futur. La création de la Voie et de la Cité de l'Axe mérite de prendre place au panthéon des mondes imaginaires de la SF, à côté de l'Anneau-Monde de Niven et de l'Orbitsville de bob Shaw.
Dans la dimension temporelle, Bear reste beaucoup plus proche de notre monde, sur lequel pèse la menace d'une guerre nucléaire due aux errements bureaucrates de tous les pays. Sans sympathie pour l'Union Soviétique dont il a une vision nettement anti-perestroïka, Bear donne pourtant un portrait réussi du colonel Pavel Mirski, qui sait dépasser ses convictions nationalistes. De façon générale, ses nombreux personnages ne se laissent pas noyer par le paysage fantastique dans lequel ils sont plongés, et une des plus remarquables de ce point de vue est Luisa Vasquez, spécialiste de physique mathématique qui fournit au roman une héroïne inhabituelle — les Mexicains forment une importante minorité en Calimais sont plus souvent travailleurs de peine que professeurs, si la hard science n'est pas féministe, ce n'est pas faute d'essayer ! Tous les fans devraient faire leurs délices de ce livre riche en rebondissements.
Greg Bear
Eternity, 1988
Robert Laffont,1989
Vingt ans après... la formule rendue célèbre par Alexandre Dumas a depuis été réutilisée par de quarterons d'auteurs plus ou moins populaires. Revoici donc les protagonistes de la découverte mouvementée par l'humanité du 20e siècle, siècle fou, de la Voie, univers cylindrique infini dissimulé au fond d'un astéroïde remanié. Garry Lanier et Karen Farley, reconvertis à la reconstruction de la Terre ravagée par les échanges atomiques, Olmy, toujours plongé dans la politique de l'Hexamone — maintenant en orbite terrestre — et Rhita, une descendante de Patricia Vasquez dans l'univers parallèle où cette dernière s'était retrouvée en essayant de regagner son passé d'origine depuis la Voie. Oui, il vaut mieux avoir lu Eon pour tirer de ce livre-ci un profit complet.
Et si en conclusion d'Eon la Voie avait été fermée, cautérisée même, il est une règle sans appel du roman d'aventure à rallonge qui veut que les héros en reviennent toujours, comme des mouches au miel, au péril et à l'enjeu qui avaient fait le piment des volumes précédents. La Voie sera donc rouverte, n'en doutons pas. Les seuls éléments nouveaux du roman tiennent à la description des Jartes, ennemis sans visage dans Eon, et aux passages situés dans l'univers de l'Oikoumënë, où Patricia est devenu la Sophë Patrikia Vazkayza.
Malheureusement on ne passe pas assez de temps dans l'Okoumënë pour apprécier ce qui le différencie d'un démarquage d'antiquité hellénistique ; et les Jartes, s'ils ne se révèlent pas aussi mauvais que l'on aurait pu le croire, avec leur aspect de blattes qui auraient inventé l'humanicide en aérosol avant nous, sont en fin de compte quand même un cliché : l'ennemi qui sacrifie tout à une idéologie et méprise la valeur de l'individualité. Ainsi la littérature populaire américaine a-t-elle décrit les Japonais durant la Deuxième Guerre Mondiale, et les Soviétiques durant la guerre froide... Bear a perdu l'effet de surprise qui donnait son punch à Eon, et quand il s'est essayé en fin de livre à des envolées transcendantes, je ne l'ai pas suivi.
Ajoutons à cela une erreur de technique littéraire : intrigue et péripéties nous sont débités en tranches de trois pages, alternant sans cesse entre trois pistes parallèles. Cette tactique du salami porte tort à un livre déjà trop long, qui finit par tristement mériter son titre.
Pascal J. Thomas
14:59 Publié dans Pascal J. Thomas | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, hard sf





Joseph Altairac




