26.06.2008

J.G. Ballard

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Crash !

(1973) 

Denoël D'Ailleurs 

 

Millenium people

(2003)

Folio n°4350 

 

    À l'origine influencé par le surréalisme, James Graham Ballard est décidément l'auteur de science-fiction ayant le mieux cerné notre monde contemporain, mieux que n'importe quel auteur, au-delà des étiquettes et des genres. Depuis Crash ! et La Foire aux atrocités, ses romans se situent véritablement au cœur du réel.

    Né à Shangaï en 1930, Ballard n'a jamais joué la carte des futurs ou espaces lointains. La séparation d'avec ses parents pendant son enfance explique peut-être ce parti pris : livré à lui-même dans Shangaï, interné dans un camp de prisonniers japonais à onze ans, en Mandchourie, c'est vivre un exotisme radical dans l'ici et maintenant ; Empire du soleil (disponible chez Folio), adapté à l'écran par Spielberg, relate de façon romanesque cette période dramatique, à la troisième personne. La distanciation par la fiction, déjà. Ballard ne s'embarque pas pour les étoiles, estimant le rêve mort sitôt après avoir commencé. Sa première période littéraire est catastrophiste, comme tout Britannique qui se respecte, avec notamment une tétralogie mettant successivement en scène les quatre éléments : Le Monde englouti, La Forêt de cristal, Le Vent de nulle part, Sécheresse. Les paysages surréalistes qu'il y décrit se rapprochent déjà des paysages intérieurs, oniriques, qui annoncent la période suivante, faite d'expériences narratives, de jeux d'écriture, décrivant par fragments les restes d'un mythe brisé où la conquête spatiale est abandonnée, où plages et hôtels déserts sont le signe de la lente déliquescence de la société, comme en témoignent maints titres de recueils de nouvelles : La Plage ultime, Vermillion Sands, Mythes d'un futur proche.

medium_trilogiebeton.2.jpg     Crash !, en 1973, suit ce constat d'échec : le premier volume de la trilogie de béton (avec L'île de béton et I.G.H.) tente d'explorer la mythologie du monde moderne, sur fond de prolifération du béton et de prolongation technologique du corps. Prophétique par de maints aspects, le roman explore jusqu'au bout les obsessions contemporaines ; nul besoin de vernis S-F : celle-ci est passée dans la réalité et nous vivons dans une sorte de fiction permanente.

    Après un accident de voiture, le narrateur James Ballard se trouve face à la femme blessée dont il vient de tuer le mari. Ce choc développe chez lui une obsession pour la tôle froissée qui n'échappe pas à Vaughan qui l'enrôle dans ses morbides projets artistiques. Il reconstitue en effet les accidents automobiles célèbres, celui de James Dean par exemple, et exhibe ses cicatrices comme des trophées. Son rêve est de mourir dans un accident de voiture avec Elisabeth Taylor. Dès lors, la sexualité de Ballard se confond avec l'érotisme de l'objet automobile. Il participe aux fantasmes de Vaughan, voire les renforce, dans la mesure où ceux-ci seraient dépourvus de signification s'ils n'avaient pas un public. Les noces technologiques de la chair et du métal sont ici décrites avec une précision chirurgicale. Le désir est sans affect, le plaisir et la souffrance se confondent dans l'impact avec la Machine, les plaies et les cicatrices sont les nouvelles images sexuelles célébrant cette rencontre sauvage avec le symbole technologique de l'automobile, ses chromes étincelants, ses banquettes de vinyle tachées de sperme, ses tôles froissées perlées de sang.

medium_crash.4.jpg     Le récit ne prend jamais le parti d'inquiéter ni de condamner, il se contente de décrire, avec un hyperréalisme monomaniaque. Le récit est efficient, fonctionnel, à l'image de la machine et de la société contemporaine, sans âme, sans finalité. On éprouve un sentiment de béance à lire ce roman, un vertige devant la vacuité de cette énergie brute qui déborde le narrateur. Ballard parle de « logique perverse plus puissante que la raison » et revendique ce livre comme le premier roman pornographique fondé sur la technologiue et aussi comme une apocalypse prémonitoire. Le temps lui a donné raison : dans sa préface à l'édition française, en 1974, il parlait déjà de « mise en garde contre ce monde brutal aux lueurs criardes qui nous sollicite de façon toujours plus pressante en marge du paysage technologique. » Tout le monde a encensé ce roman prophétique : Baudrillard y a vu le grand roman de l'ère de la simulation, des thèses lui ont été consacrées et l'adaptation à l'écran, somme toute tardive (1996 — mais il fallait attendre que le public des salles obscures soit prêt à accepter ce type de fiction) a achevé de faire de Crash ! un mythe contemporain. Ce n'est pas un hasard si l'œuvre fut adaptée par David Cronenberg, qui avait déjà filmé en 1983 l'impact de la technologie sur le corps humain avec Vidéodrome.

medium_millenium.jpg    Millenium people, son dernier roman, ne fait que confirmer ce constat trentenaire. Après un détour par la littérature générale, Ballard est revenu en force dans la science-fiction avec Super-Cannes et La Face cachée du soleil, qui poursuivent sa description de la décadence lente de nos sociétés. Dans Millenium people, ce sont les bourgeois, classe très conservatrice, qui se révoltent : dans la coquette banlieue londonienne de la Marina de Chelsea, médecins et cadres supérieurs refusent de payer leur loyer, volent leur nourriture dans les supermarchés et saccagent leurs biens. Ce ras-le-bol de la société de consommation est justifié par la paupérisation de la classe moyenne qui perd ses repères en même temps qu'elle perd son train de vie. Comme l'observe l'auteur dans un entretien à Lire, « la consommation entraîne, tôt ou tard, l'insatisfaction. Et de l'insatisfaction naît l'ennui. Or, de l'ennui peut naître la révolte » (n°332, février 2005). Les « prolos en costume trois pièces » plastiquent donc les vidéothèques et incendient la Cinémathèque. Le pathétique et le grotesque se mêlent dans cette révolution qui serait réellement une farce dérisoire si des éléments extrémistes n'avaient joué aux terroristes.

    Pour avoir perdu son ex-femme dans un attentat, le psychologue David Markham se lance sur la trace de ses auteurs. C'est ainsi qu'il intègre un mouvement clandestin dirigé par Richard Gould, un charismatique médecin bien décidé à dénoncer le vide de nos existences, à provoquer un sursaut salutaire. Comme dans Crash !, mais aussi Super-Cannes, un déséquilibré éclairé permet de voir au-delà de la surface des choses et l'enquêteur neutre, désireux de comprendre, est initié à la logique perverse des révolutionnaires. Ceux-ci n'ont même pas de véritable cible : « Nous n'aimons pas le genre de personnes que nous sommes devenues », clament-ils ; ils ne peuvent que s'attaquer à ce qu'ils ont adoré. Une fois de plus, le narrateur est en quête de sens : le spectre du 11 septembre et des attentats aveugles plane sur ce roman. La gratuité, la mort frappant au hasard effraie car elle renvoie à la vacuité de l'existence comme à la fragilité de la civilisation qu'un moindre grippement des rouages peut mettre à mal.

    Cette fois, le détachement ballardien disparaît sous l'humour, très pince-sans-rire. La charge est féroce, la satire au vitriol. Le récit grinçant ne suscite pas moins le malaise, car si le diagnostic prête à rire, il n'existe aucun remède apparent. Tout le monde s'accorde à penser que nous multiplions les actions dépourvues de sens pour notre plus grand désarroi, mais personne ne sait plus quoi faire pour rendre le monde moins dangereux.

    Pour Ballard, la S-F est morte depuis que l'homme a marché sur la lune. Il définit ce qu'il écrit comme de la fiction réaliste extrême. A y bien réfléchir, n'est-ce pas précisément une belle définition de la science-fiction ?

    S-F ou pas, Millenium People est un roman aussi jubilatoire qu'enrichissant par sa réflexion sur les contradictions de nos sociétés et leur avenir. Quant à Crash !, non seulement il n'a pas pris une ride, mais sa relecture de nos jours le fait briller d'éclats nouveaux.

 

Claude Ecken

24.06.2008

Gros Temps

medium_grostemps.jpgHeavy Weather (1994) 

Bruce Sterling (Folio SF n°58)

  

Si William Gibson fut en quelque sorte l'initiateur, ou le détonateur, du mouvement cyberpunk, Bruce Sterling en est généralement considéré comme l'idéologue et le théoricien, comme en témoigne sa préface à l'anthologie-manifeste Mozart en verres miroirs. II y exprime notamment sa conviction que « l'auteur typiquement cyberpunk n'existe pas », et que « La tendance cyberpunk forme une extension naturelle d'éléments déjà présents dans la Science-Fiction ». On pourrait ajouter qu'une fois passés les excès liés à l'émergence d'une nouvelle manière d'aborder le genre, le destin de la tendance en question est de se fondre peu à peu dans le courant principal de la S-F, enrichissant celui-ci de ses éléments les plus pertinents.

     Gros temps, qui illustre parfaitement ce processus d'intégration générique, s'inscrit dans la lignée des œuvres les plus récentes de Sterling, comme les textes réunis dans Crystal Express — et notamment la nouvelle donnant son titre au recueil — ou le doublement volumineux Les mailles du réseau. Dans une Amérique du proche futur où l'effet de serre a complètement détraqué le temps, les ravages effectués par des tornades d'une fréquence et d'une violence accrue ont provoqué l'exode de millions de personnes, transformant le Middle West en un véritable désert. L'épuisement des nappes phréatiques ne fait qu'aggraver cette situation cataclysmique.

     Socialement, les choses ne sont guère plus riantes, et l'on ne sait qui est le plus à craindre, des bandes de pillards, des terroristes « déstructurants » ou des milices constituées pour lutter contre ces derniers. L'état d'urgence, durant lequel le gouvernement semble avoir perdu — ou abandonne — l'essentiel de son pouvoir, a laissé des traces indélébiles. À cet égard, le passage consacré à l'argent privé développe une extrapolation inquiétante, tout à la fois démente et réaliste.
 
medium_bsgrostemps.2.jpg     Sur le plan sanitaire, le monde décrit par Sterling a tout d'un véritable cauchemar. Tous les protagonistes de l'histoire éprouvent une méfiance — justifiée — à l'égard des fluides corporels intimes, et tous les accessoires entrant en contact avec des parties sensibles du corps doivent être soigneusement désinfectés avant emploi. Ainsi, les casques et lunettes virtuelles des salles de jeux deviennent facteurs de transmission de conjonctivites, d'otites — et même de poux ! Le sida et sa mythologie sont passés par là. Pourtant, là où Graham Masterton ou Maurice G. Dantec prennent soin de montrer leurs personnages usant du préservatif — le premier d'une manière purement grotesque, le second avec beaucoup de sensibilité — , Sterling choisit de décrire des rapports sexuels non protégés ; comme Jean-Marc Ligny dans Inner City, c'est la découverte par ses protagonistes du sexe... disons « naturel » qui l'intéresse. L'intrigue, quant à elle, est tout à la fois simple et touffue. La relative linéarité de la quête d'une tornade exceptionnelle — qui motive les membres de la tribu de néo-nomades cyberpunks placée par l'auteur au cœur même du roman — s'oppose en effet à la complexité des relations entre les divers personnages. Et le dénouement, qui intervient bien entendu durant la — brève — apparition de la tornade en question, souffre de cette opposition fondamentale, ainsi que du parti pris par l'auteur de recourir à une trame « enterrée », une sorte de sous-récit pratiquement invisible, qui ne prend son importance que dans le dernier chapitre. Désirant dissimuler au lecteur les machinations qui se trament dans l'ombre, Sterling est partiellement tombé dans le piège d'une allusivité excessive ; du fait de cette rétention d'informations, certaines révélations, arrivant comme des cheveux sur la soupe, donnent à la structure de ce livre une apparence assez artificielle.

     Pourtant, Gros temps n'est pas dénué de qualités, et tant l'intérêt accordé aux personnages que la minutie avec laquelle Sterling a construit son univers en font un roman de Science-Fiction passionnant, presque un modèle de l'œuvre post-cyberpunk. En effet, loin de phagocyter le récit, la tendance y devient une simple couleur, faite de technologie récupérée et d'astuces scientifiques. L'éloge du bricoleur, qui se trouve au centre de bon nombre de textes écrits par les principaux acteurs du mouvement neuromantique (1), est reléguée ici au second plan par l'aspect purement hard science des choses — comme si Bruce Sterling voulait nous faire comprendre que le cyberpunk a cessé d'exister en tant que tel, pour devenir une simple réserve d'images et d'idées science-fictives.
 
     Et, que cela ait été ou non l'intention de son auteur, telle est bien l'impression principale qui se dégage de ce thriller météorologique.

 

Roland C. Wagner



(1) Pour reprendre le terme aussi élégant qu'astucieux inventé par Norman Spinrad. 

29.05.2008

Défense et illustration de Miss Univers (5)

Humaine, tout simpement

 

medium_def.jpg    Tout au long de sa carrière, Joëlle Wintrebert s'est interrogée sur la nature humaine. Ses textes les plus forts sont ceux où elle pousse le plus loin l'expérimentation de nouvelles structures sociales, intellectuelles et sexuelles. Et toujours, le problème insoluble des rapports et relations entre hommes et femmes revient au premier plan, même lorsqu'elle fait intervenir des créatures hermaphrodites ou parthénogénétique, même lorsqu'elle aborde le monde théoriquement désexualisé de l'enfance.

    Sa vision globale, que cet article a tenté de cerner, procède d'une démarche tout autant psychologique que politique. La militante et la femme de lettres mènent un même combat, et toutes deux s'intéressent avant tout à l'être humain. Appartenant à la génération qui a pleinement vécu la remise en question du rôle des deux sexes, Joëlle Wintrebert a su tirer parti de la liberté procurée par la Science-Fiction pour extrapoler en ce sens. Et ce sujet d'une grande richesse lui a fourni la matière d'une bonne partie de son oeuvre, des Olympiades truquées à Chromoville, de L'Océanide au Créateur chimérique. Il n'est pas étonnant que beaucoup des textes cités plus haut se répondent les uns aux autres, présentant souvent des versions différentes d'un même thème. Les hétaïres de Chromoville renvoient aux visioputes de Bébé-Miroir, dont la fillette de « Sans appel » n'est pas très éloignée. Les traitements que subissent les sportives des Olympiades truquées, poussés à bout dans leur logique, peuvent très bien déboucher sur les pondeuses décérébrées de Chromoville. Il ne s'agit pas ici de répétition, mais d'approches multiples ; le thème de l'exploitation, qui revient fréquemment, concerne des victimes différentes : enfants, femmes, humains mutés, créatures extraterrestres... Et la suppression des différences, de quelque type qu'elles soient, ne résout en rien ce problème fondamental.

    En tant que femme, Joëlle Wintrebert a dû se heurter à bon nombre des obstacles que rencontrent ses semblables dans un monde qui, s'il a évolué au cours du XXe siècle, demeure malgré tout un monde d'hommes. C'est peut-être également pour cette raison qu'elle a choisi la Science-Fiction pour s'exprimer, parce qu'il s'agissait d'un domaine où la prépondérance masculine était presque caricaturale, comme on l'a vu au début de cet article. Un domaine à conquérir.

    Notre société demande aux femmes, bien plus encore qu'aux hommes, de prouver leur valeur. Il me semble que Joëlle Wintrebert y a réussi, accomplissant le tour de force de prouver qu'elle était avant tout un écrivain.

    Un être humain.

 

Roland C. Wagner

27.05.2008

Défense et illustration de Miss Univers (4)

La question du sexe

 

medium_chr.jpg    Les rapports entre hommes et femmes constituent véritablement le coeur de l'oeuvre de miss Wintrebert. Chromoville (1984) décrit une cité post-cataclysmique, Tour de Babel bâtie sur le modèle du mandala, où la technologie la plus sophistiquée côtoie une structure sociale qui rappelle l'Inde traditionnelle. Les castes y sont identifiées par des couleurs : bleu pour les marchands, violet pour les urbanistes ou jaune pour les hétaïres, etc. Celles-ci sont les seules femmes à pouvoir acquérir un certain pouvoir au sein de cette société rigide, fondée par un Hiérarque misogyne. La ligne événementielle globale de ce roman — qui débouche sur le renversement de l'ordre établi — est avant tout prétexte à une floraison d'idées, où un soin tout particulier a été apporté aux détails annexes. Il s'agit sans doute de la création d'univers la plus aboutie de son auteur, et certains passages ne sont pas sans faire penser à un Jack Vance hypothétique qui connaîtrait la chaleur des émotions.

    Le monde de Chromoville a tout d'une dystopie : on y drogue le pain pour faire tenir la populace tranquille, les enfants y sont mis au monde par des pondeuses décérébrées, les femmes y ont été relégués à des rôles subalternes parce qu'elles — enfin, leurs ancêtres — se sont rebellées contre le système de castes lorsque celui-ci s'est mis en place. Le sexe y prend également une grande place, sous des formes multiples. Outre les hétaïres déjà citées, on s'y accouple aussi avec les saïs — race synthétique hermaphrodite, créée par un savant génial, dont les représentants servent de domestiques aux castes supérieures. Il est également question de viol, de défloration, d'avortement. C'est le cas de le dire, les personnages féminins en voient de toutes les couleurs, et pas des plus agréables, comme si Joëlle Wintrebert voulait bien insister sur l'injustice fondamentale de cette société vis-à-vis des femmes.

    Woman is the nigger of the world..., comme le chantait John Lennon.

    Le personnage le plus marquant de cet kaléidoscope aux couleurs de l'arc-en-ciel est certainement Sélèn, le chorège, qui ne connaît de l'amour que sa forme la plus douloureuse. Il peut rendre les autres heureux ; néanmoins, la réciproque n'est pas vraie. Difforme mais capable d'agir sur les molécules qui composent son corps, il représente une variation intéressante sur le vieux schéma hugolien : ressortant à la fois de l'ombre et de la lumière, il symbolise la fusion de deux principes complémentaires.

    Hétéros et Thanatos (1982), qui se déroule bien longtemps après Chromoville, ne fait que confirmer cette dualité/ambivalence du chorège. Dans ce texte, il use de ses pouvoirs pour tenter de résoudre les problèmes d'un couple de paysans. Capable de se dématérialiser et de réapparaître sous l'apparence qu'il désire - c'est à dire, en général, celle de l'homme ou de la femme du couple concerné -, il mime l'appariement tel qu'il devrait s'accomplir. Ce qui ne va pas sans provoquer des réactions parfois violentes. Cette nouvelle tout à la fois poétique et d'une noirceur forcenée, non contente de prolonger Chromoville, affine le personnage de Sélèn, notamment à travers ses rapports avec Violette, l'Azarine, qui le tuera sur sa demande à la fin du texte, avant de marcher vers sa propre mort qui l'attend le lendemain.

    Hurlegriffe (1983) présente lui aussi des amants séparés par la mort, mais le traitement y est fort différent, car conditionné par la nature du personnage principal, cette créature aux allures de chimère qui donne son titre au texte, et dont les monologues pleins de haine ne sont pas sans évoquer ceux de Sans appel dans leur vigueur et leur écriture. La tentation de l'engloutissement est également présente, à cette différence près que celui-ci débouche sur une renaissance. Toutefois, Hurlegriffe vaut surtout par l'éclairage qu'il jette, au détour d'un paragraphe, sur l'ensemble de l'oeuvre de Joëlle Wintrebert : « Les hommes ne sont pas un, mais deux (...). Ils ne sont pas capables, comme nous, de se reproduire tout seuls. Morcelés, ils cherchent par l'union de leurs deux principes à réaliser la Totalité. » Le thème de l'androgyne mythique, déjà esquissé avec Sélèn, prend ici toute sa dimension, mais ce n'est qu'avec Le créateur chimérique (1988) qu'il sera poussé dans ses derniers retranchements (8).

medium_crea.jpg     Le roman en question réunit en un faisceau unique les trois grandes orientations dégagées dans cet article : enfance, sexe et mort. Il réalise la fusion des thèmes wintrebertistes en un authentique chef-d'oeuvre, venant couronner le corpus qui l'a précédé. Sa première partie est constituée de la nouvelle La créode (1979), primée en 1980, à la première convention de Rambouillet. Le récit de cette difficile scission d'un être humain avec son double parthénogénétique repose sur une astucieuse transposition : l'humanité se reproduisant désormais par scissiparité, le lieu de l'amour se retrouve déplacé. Comme le note Joëlle Wintrebert, les Ouqdars n'ont que de rares contacts physiques entre eux - conséquence de leur mode de reproduction. Par contre, durant le développement de leur unique enfant, ils vivent des fantasmes d'accouplement tout droit issus de l'époque où il existait encore deux sexes, ce qui rend la séparation encore plus douloureuse. Damballah, qui se refuse à perdre l'être qui naît de lui, est à la fois l'amant retenant à tout prix celle qu'il aime et la mère craignant de voir son enfant la quitter. A l'inverse de Chromoville, le sexe - même s'il prend une forme fort différente de celle que nous connaissons - est intimement lié au processus de reproduction. Le temps de la maturation du double est aussi celui de l'amour, auquel la séparation met fin à jamais, puisque le nouveau-né perd tout souvenir des événements ayant précédé son individuation.

    Joëlle Wintrebert exploite et pousse à bout les possibilités offertes par ce prologue d'une force rare. La mort d'Ayuda, son double, libérera Damballah de son obsession pour elle (9), mais celle de Mercure, issu d'Ayuda, avant qu'il n'ait pu se reproduire, met fin à sa lignée. Il lui sera néanmoins proposé, à la fin du roman, d'endosser un corps sexué, ce qui règle le problème mais en soulevant de nouveaux. Tout comme les saïs hermaphrodites de Chromoville, les Ouqdars sont nés d'une mutation contrôlée — par le Créateur chimérique du titre. Et bien qu'ils se reproduisent parthénogénétiquement, ils conservent de vagues caractéristiques sexuelles mâles ou femelles. Jusqu'à la Sci — et surtout durant la période de développement de leur double — ils réalisent l'union des deux principes. On retrouve là le thème, évoqué par Platon dans Le banquet, de l'androgyne originel auquel faisait déjà allusion Hurlegriffe ; l'amour naît du désir qu'ont de se réunir les deux moitiés complémentaires de cette créature mythique, séparée par Zeus et Hermès. Et si les Ouqdars réalisent cette fusion avec une plus grande plénitude que les humains sexués, c'est au prix d'une souffrance finale elle aussi plus importante, puisque le porteur du bourgeon revit intégralement la division de l'androgyne primitif.

    La parthénogenèse n'apparaît donc pas une solution aux peines de coeur.

 

Roland C. Wagner

 

 

 



    (8) Hurlegriffe se déroule dans le même univers que Les Maîtres-Feu et L'Océanide, mais il s'agit apparemment plus d'un clin d'oeil que d'un détail important pour la compréhension du lecteur

    (9)  Ayuda est d'emblée considérée comme un être féminin par Damballah.

24.05.2008

Défense et illustration de Miss Univers (3)

medium_maitrewintre.jpgÀ l'autre bout, la mort 

 

    Il semblerait que les extrêmes de la vie fascinent Joëlle Wintrebert, puisqu'après l'enfance, la vieillesse et la mort sont des thèmes courants chez elle. « Victoire » (1992), qui nous permettra de faire la transition, montre une fillette meurtrière qui se retrouve condamnée à vivre l'existence de la vieille dame qu'elle a assassinée. « L'oeil rouge du coutelier » (1995) voit une enfant victime d'un phénomène d'empathie durant lequel elle partage par la pensée le suicide d'un vieillard.

    Ces deux textes, situés au-delà de la lisière du territoire qui nous intéresse, font écho à « Qui sème le temps récolte la tempête » (1977). On a réussi à préserver la jeunesse, mais au prix d'un vieillissement terminal d'une rapidité fulgurante - dont les effets exacts sont cachés à la population : « La détérioration publique est interdite ». Ordalie, qui sent la mort venir, tuera un enfant, puis se suicidera, afin de montrer aux gens ce qu'il advient d'eux lorsqu'ils meurent ; comme Pepe, personnage central de « L'oeil rouge du coutelier » , elle utilisera un couteau. Mais alors que ce dernier texte ressort simplement de la thématique de l'engloutissement que j'évoquais plus haut, « Qui sème le temps... » présente une défaite apparente qui s'avère être une victoire. On retrouvera cette conclusion dans les trois ouvrages « pour adultes » de Miss Wintrebert.

    Il est aussi question de vieillissement dans Les Maîtres-Feu (1983) un fort sympathique roman d'aventure qui fut controversé en son temps — sans doute parce qu'il représentait une rupture par rapport aux oeuvres précédentes de son auteur. Planète étrangère, paysages torturés, jungle hostile, autocrate cruel - tous les ingrédients sont réunis, jusqu'au bon/méchant porté sur la bouteille et au savant dont la découverte va bouleverser le monde. Le livre vaut surtout pour ses Oï-tîkî cannibales et immortels, qui n'arrivent pas à comprendre que les Terriens ne se mangent pas entre eux. Et quand on sait que l'on a besoin de ces extraterrestres à l'esprit tordu pour synthétiser une drogue de longévité, on devine les problèmes auxquels vont se heurter les protagonistes de cette histoire frappée du sceau de la bonne humeur, qui préfigure certains aspects de L'Océanide — dont notamment l'attirance entre un « garçon » couvert d'écailles et une adolescente proche de devenir femme. Mais ici, l'acte attendu n'aura pas lieu — ce qui, si ma mémoire est bonne, avait frustré certains lecteurs, à l'époque. Les Maîtres-Feu est vraiment fun et je le conseille vivement à tous ceux qui ne se prennent pas trop au sérieux.

 

Roland C. Wagner

29.04.2008

Les Monades urbaines

medium_monades.jpgRobert Silverberg

The World Inside (1971) 

Livre de Poche SF n°7225 

 

 

    Fin du XXIVe siècle. 75 milliards d'habitants. Des immeubles de mille étages abritant près d'un million de personnes... Personne, pourtant, ne parle de surpopulation. Au contraire, le mot d'ordre est : « Croissez et multipliez  ! »

    Voici trente ans, alors que le spectre de la surpopulation générait de pessimistes avenirs, Silverberg prenait le contre-pied absolu en peignant une société qui semble n'avoir d'autre finalité que de prospérer aveuglément, conformément au message biblique.    

    L'organisation pratique bannit le gaspillage  : tous les déchets sont recyclés, la chaleur humaine est reconvertie en énergie. Les voyages sont désormais inutiles ; la géographie, d'ailleurs, n'existe plus. La promiscuité, inévitable, génère de nouveaux comportements bannissant les conflits. La sexualité y est, par exemple, très libre. Chacun peut pénétrer la nuit dans l'appartement de son choix pour y avoir des relations sexuelles, qu'il est de bon ton de ne pas refuser. Mais derrière ce vernis de paix sociale et de bonheur individuel on trouve des personnes en proie au doute, écrasées par une organisation totalitaire qui ne perdure que par l'élimination immédiate des déviants.

    Jason, historien en proie à d'ataviques sentiments de jalousie, comprend que l'homo urbmonadus n'est qu'une illusion ; Michael, son beau-frère épris de grands espaces, découvre le rude monde des paysans ; l'ambitieux Siegmound nourrit des doutes préjudiciables à sa carrière. Les trajectoires croisées de quelques individus de la Monade urbaine 116 démontent les rouages de cette civilisation verticale qui n'est évidemment qu'une transposition radicale de quelques excès de notre société.

 

Claude Ecken