04.05.2009

Pollen

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Joëlle Wintrebert

Au Diable Vauvert

(2002)

 

 

Joëlle Wintrebert aborde à nouveau les difficiles relations entre les sexes, à la recherche de l'équilibre.

Sur la planète Pollen, les femmes, dégoûtées de la violence des hommes, ont remplacé la cellule familiale par une triade composée de deux femmes et d'un homme. La violence masculine est ainsi largement tempérée par les éléments féminins. En revanche, sur le Bouclier — satellite qui assure la défense des colons débarqués sur Pollen — , les proportions hommes-femmes sont inversées et la violence, non seulement domine, mais est entretenue à des fins martiales. Pour éviter que ce noyau de barbarie ne se retourne contre ses supérieures, les guerriers peuvent, une fois l'an, au Bal du Don, enlever le quota de filles que les généticiennes de Pollen rendent à ce moment fertiles.

Sur Pollen, Sandre, pour des raisons politiques et passionnelles, se rend coupable d'un meurtre. Sa mémoire effacée, il est envoyé sur le Bouclier. Mais l'une de ses sœurs, Salem, tient tant à lui qu'elle se débrouille pour devenir l'épouse d'un guerrier et le suivre dans son exil tandis que son autre sœur, Sahrâ, âme en peine qui passe dans de nombreux bras, finit par étudier l'histoire et se lance dans la politique.

Dès le départ, Joëlle Wintrebert met donc à mal cette utopie en y décrivant un meurtre. Le procès et les événements qui en découlent sont l'occasion de découvrir les rouages de cette société qui, sous couvert de paix et d'harmonie, dissimule une violence doublée d'un profond cynisme. La matriarchie de Pollen pratique une discrimination sexuelle encore plus révoltante dans la mesure où elle est fondée sur une énorme duperie.

L'écriture ciselée de l'auteur sert à merveille le propos, en féminisant les pluriels incluant les genres masculins et féminins ; comme pour mieux dénoncer l'insidieuse stigmatisation des sexes dans des rôles, fonctions et schémas préétablis, le vocabulaire subit parfois de subtiles variations de genre secouant les habitudes du lecteur. L'histoire se déroule avec fluidité, dévoilant méthodiquement les facettes de cet univers sexiste. Joëlle Wintrebert en a volontairement gommé les aspects technologiques, ce qui lui donne une apparence bucolique des plus trompeuses. Le contexte sociologique et politique est en revanche décrit avec minutie, à travers les pérégrinations de personnages décidément très attachants ou fort bien campés. Bien que psychologiquement différents, Salem, Sandre et Sahrâ manifestent des qualités humaines démontrant à elles seules l'inanité d'une thèse sexiste de la violence. Au total, Joëlle Wintrebert signe son retour sur les devants de la scène éditoriale avec un livre intelligent joliment troussé. Voilà qui n'a rien d'une surprise, mais c'est toujours un grand plaisir.

 

Claude Ecken

26.06.2008

J.G. Ballard

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Crash !

(1973) 

Denoël D'Ailleurs 

 

Millenium people

(2003)

Folio n°4350 

 

    À l'origine influencé par le surréalisme, James Graham Ballard est décidément l'auteur de science-fiction ayant le mieux cerné notre monde contemporain, mieux que n'importe quel auteur, au-delà des étiquettes et des genres. Depuis Crash ! et La Foire aux atrocités, ses romans se situent véritablement au cœur du réel.

    Né à Shangaï en 1930, Ballard n'a jamais joué la carte des futurs ou espaces lointains. La séparation d'avec ses parents pendant son enfance explique peut-être ce parti pris : livré à lui-même dans Shangaï, interné dans un camp de prisonniers japonais à onze ans, en Mandchourie, c'est vivre un exotisme radical dans l'ici et maintenant ; Empire du soleil (disponible chez Folio), adapté à l'écran par Spielberg, relate de façon romanesque cette période dramatique, à la troisième personne. La distanciation par la fiction, déjà. Ballard ne s'embarque pas pour les étoiles, estimant le rêve mort sitôt après avoir commencé. Sa première période littéraire est catastrophiste, comme tout Britannique qui se respecte, avec notamment une tétralogie mettant successivement en scène les quatre éléments : Le Monde englouti, La Forêt de cristal, Le Vent de nulle part, Sécheresse. Les paysages surréalistes qu'il y décrit se rapprochent déjà des paysages intérieurs, oniriques, qui annoncent la période suivante, faite d'expériences narratives, de jeux d'écriture, décrivant par fragments les restes d'un mythe brisé où la conquête spatiale est abandonnée, où plages et hôtels déserts sont le signe de la lente déliquescence de la société, comme en témoignent maints titres de recueils de nouvelles : La Plage ultime, Vermillion Sands, Mythes d'un futur proche.

medium_trilogiebeton.2.jpg     Crash !, en 1973, suit ce constat d'échec : le premier volume de la trilogie de béton (avec L'île de béton et I.G.H.) tente d'explorer la mythologie du monde moderne, sur fond de prolifération du béton et de prolongation technologique du corps. Prophétique par de maints aspects, le roman explore jusqu'au bout les obsessions contemporaines ; nul besoin de vernis S-F : celle-ci est passée dans la réalité et nous vivons dans une sorte de fiction permanente.

    Après un accident de voiture, le narrateur James Ballard se trouve face à la femme blessée dont il vient de tuer le mari. Ce choc développe chez lui une obsession pour la tôle froissée qui n'échappe pas à Vaughan qui l'enrôle dans ses morbides projets artistiques. Il reconstitue en effet les accidents automobiles célèbres, celui de James Dean par exemple, et exhibe ses cicatrices comme des trophées. Son rêve est de mourir dans un accident de voiture avec Elisabeth Taylor. Dès lors, la sexualité de Ballard se confond avec l'érotisme de l'objet automobile. Il participe aux fantasmes de Vaughan, voire les renforce, dans la mesure où ceux-ci seraient dépourvus de signification s'ils n'avaient pas un public. Les noces technologiques de la chair et du métal sont ici décrites avec une précision chirurgicale. Le désir est sans affect, le plaisir et la souffrance se confondent dans l'impact avec la Machine, les plaies et les cicatrices sont les nouvelles images sexuelles célébrant cette rencontre sauvage avec le symbole technologique de l'automobile, ses chromes étincelants, ses banquettes de vinyle tachées de sperme, ses tôles froissées perlées de sang.

medium_crash.4.jpg     Le récit ne prend jamais le parti d'inquiéter ni de condamner, il se contente de décrire, avec un hyperréalisme monomaniaque. Le récit est efficient, fonctionnel, à l'image de la machine et de la société contemporaine, sans âme, sans finalité. On éprouve un sentiment de béance à lire ce roman, un vertige devant la vacuité de cette énergie brute qui déborde le narrateur. Ballard parle de « logique perverse plus puissante que la raison » et revendique ce livre comme le premier roman pornographique fondé sur la technologiue et aussi comme une apocalypse prémonitoire. Le temps lui a donné raison : dans sa préface à l'édition française, en 1974, il parlait déjà de « mise en garde contre ce monde brutal aux lueurs criardes qui nous sollicite de façon toujours plus pressante en marge du paysage technologique. » Tout le monde a encensé ce roman prophétique : Baudrillard y a vu le grand roman de l'ère de la simulation, des thèses lui ont été consacrées et l'adaptation à l'écran, somme toute tardive (1996 — mais il fallait attendre que le public des salles obscures soit prêt à accepter ce type de fiction) a achevé de faire de Crash ! un mythe contemporain. Ce n'est pas un hasard si l'œuvre fut adaptée par David Cronenberg, qui avait déjà filmé en 1983 l'impact de la technologie sur le corps humain avec Vidéodrome.

medium_millenium.jpg    Millenium people, son dernier roman, ne fait que confirmer ce constat trentenaire. Après un détour par la littérature générale, Ballard est revenu en force dans la science-fiction avec Super-Cannes et La Face cachée du soleil, qui poursuivent sa description de la décadence lente de nos sociétés. Dans Millenium people, ce sont les bourgeois, classe très conservatrice, qui se révoltent : dans la coquette banlieue londonienne de la Marina de Chelsea, médecins et cadres supérieurs refusent de payer leur loyer, volent leur nourriture dans les supermarchés et saccagent leurs biens. Ce ras-le-bol de la société de consommation est justifié par la paupérisation de la classe moyenne qui perd ses repères en même temps qu'elle perd son train de vie. Comme l'observe l'auteur dans un entretien à Lire, « la consommation entraîne, tôt ou tard, l'insatisfaction. Et de l'insatisfaction naît l'ennui. Or, de l'ennui peut naître la révolte » (n°332, février 2005). Les « prolos en costume trois pièces » plastiquent donc les vidéothèques et incendient la Cinémathèque. Le pathétique et le grotesque se mêlent dans cette révolution qui serait réellement une farce dérisoire si des éléments extrémistes n'avaient joué aux terroristes.

    Pour avoir perdu son ex-femme dans un attentat, le psychologue David Markham se lance sur la trace de ses auteurs. C'est ainsi qu'il intègre un mouvement clandestin dirigé par Richard Gould, un charismatique médecin bien décidé à dénoncer le vide de nos existences, à provoquer un sursaut salutaire. Comme dans Crash !, mais aussi Super-Cannes, un déséquilibré éclairé permet de voir au-delà de la surface des choses et l'enquêteur neutre, désireux de comprendre, est initié à la logique perverse des révolutionnaires. Ceux-ci n'ont même pas de véritable cible : « Nous n'aimons pas le genre de personnes que nous sommes devenues », clament-ils ; ils ne peuvent que s'attaquer à ce qu'ils ont adoré. Une fois de plus, le narrateur est en quête de sens : le spectre du 11 septembre et des attentats aveugles plane sur ce roman. La gratuité, la mort frappant au hasard effraie car elle renvoie à la vacuité de l'existence comme à la fragilité de la civilisation qu'un moindre grippement des rouages peut mettre à mal.

    Cette fois, le détachement ballardien disparaît sous l'humour, très pince-sans-rire. La charge est féroce, la satire au vitriol. Le récit grinçant ne suscite pas moins le malaise, car si le diagnostic prête à rire, il n'existe aucun remède apparent. Tout le monde s'accorde à penser que nous multiplions les actions dépourvues de sens pour notre plus grand désarroi, mais personne ne sait plus quoi faire pour rendre le monde moins dangereux.

    Pour Ballard, la S-F est morte depuis que l'homme a marché sur la lune. Il définit ce qu'il écrit comme de la fiction réaliste extrême. A y bien réfléchir, n'est-ce pas précisément une belle définition de la science-fiction ?

    S-F ou pas, Millenium People est un roman aussi jubilatoire qu'enrichissant par sa réflexion sur les contradictions de nos sociétés et leur avenir. Quant à Crash !, non seulement il n'a pas pris une ride, mais sa relecture de nos jours le fait briller d'éclats nouveaux.

 

Claude Ecken

24.06.2008

Gros Temps

medium_grostemps.jpgHeavy Weather (1994) 

Bruce Sterling (Folio SF n°58)

  

Si William Gibson fut en quelque sorte l'initiateur, ou le détonateur, du mouvement cyberpunk, Bruce Sterling en est généralement considéré comme l'idéologue et le théoricien, comme en témoigne sa préface à l'anthologie-manifeste Mozart en verres miroirs. II y exprime notamment sa conviction que « l'auteur typiquement cyberpunk n'existe pas », et que « La tendance cyberpunk forme une extension naturelle d'éléments déjà présents dans la Science-Fiction ». On pourrait ajouter qu'une fois passés les excès liés à l'émergence d'une nouvelle manière d'aborder le genre, le destin de la tendance en question est de se fondre peu à peu dans le courant principal de la S-F, enrichissant celui-ci de ses éléments les plus pertinents.

     Gros temps, qui illustre parfaitement ce processus d'intégration générique, s'inscrit dans la lignée des œuvres les plus récentes de Sterling, comme les textes réunis dans Crystal Express — et notamment la nouvelle donnant son titre au recueil — ou le doublement volumineux Les mailles du réseau. Dans une Amérique du proche futur où l'effet de serre a complètement détraqué le temps, les ravages effectués par des tornades d'une fréquence et d'une violence accrue ont provoqué l'exode de millions de personnes, transformant le Middle West en un véritable désert. L'épuisement des nappes phréatiques ne fait qu'aggraver cette situation cataclysmique.

     Socialement, les choses ne sont guère plus riantes, et l'on ne sait qui est le plus à craindre, des bandes de pillards, des terroristes « déstructurants » ou des milices constituées pour lutter contre ces derniers. L'état d'urgence, durant lequel le gouvernement semble avoir perdu — ou abandonne — l'essentiel de son pouvoir, a laissé des traces indélébiles. À cet égard, le passage consacré à l'argent privé développe une extrapolation inquiétante, tout à la fois démente et réaliste.
 
medium_bsgrostemps.2.jpg     Sur le plan sanitaire, le monde décrit par Sterling a tout d'un véritable cauchemar. Tous les protagonistes de l'histoire éprouvent une méfiance — justifiée — à l'égard des fluides corporels intimes, et tous les accessoires entrant en contact avec des parties sensibles du corps doivent être soigneusement désinfectés avant emploi. Ainsi, les casques et lunettes virtuelles des salles de jeux deviennent facteurs de transmission de conjonctivites, d'otites — et même de poux ! Le sida et sa mythologie sont passés par là. Pourtant, là où Graham Masterton ou Maurice G. Dantec prennent soin de montrer leurs personnages usant du préservatif — le premier d'une manière purement grotesque, le second avec beaucoup de sensibilité — , Sterling choisit de décrire des rapports sexuels non protégés ; comme Jean-Marc Ligny dans Inner City, c'est la découverte par ses protagonistes du sexe... disons « naturel » qui l'intéresse. L'intrigue, quant à elle, est tout à la fois simple et touffue. La relative linéarité de la quête d'une tornade exceptionnelle — qui motive les membres de la tribu de néo-nomades cyberpunks placée par l'auteur au cœur même du roman — s'oppose en effet à la complexité des relations entre les divers personnages. Et le dénouement, qui intervient bien entendu durant la — brève — apparition de la tornade en question, souffre de cette opposition fondamentale, ainsi que du parti pris par l'auteur de recourir à une trame « enterrée », une sorte de sous-récit pratiquement invisible, qui ne prend son importance que dans le dernier chapitre. Désirant dissimuler au lecteur les machinations qui se trament dans l'ombre, Sterling est partiellement tombé dans le piège d'une allusivité excessive ; du fait de cette rétention d'informations, certaines révélations, arrivant comme des cheveux sur la soupe, donnent à la structure de ce livre une apparence assez artificielle.

     Pourtant, Gros temps n'est pas dénué de qualités, et tant l'intérêt accordé aux personnages que la minutie avec laquelle Sterling a construit son univers en font un roman de Science-Fiction passionnant, presque un modèle de l'œuvre post-cyberpunk. En effet, loin de phagocyter le récit, la tendance y devient une simple couleur, faite de technologie récupérée et d'astuces scientifiques. L'éloge du bricoleur, qui se trouve au centre de bon nombre de textes écrits par les principaux acteurs du mouvement neuromantique (1), est reléguée ici au second plan par l'aspect purement hard science des choses — comme si Bruce Sterling voulait nous faire comprendre que le cyberpunk a cessé d'exister en tant que tel, pour devenir une simple réserve d'images et d'idées science-fictives.
 
     Et, que cela ait été ou non l'intention de son auteur, telle est bien l'impression principale qui se dégage de ce thriller météorologique.

 

Roland C. Wagner



(1) Pour reprendre le terme aussi élégant qu'astucieux inventé par Norman Spinrad. 

29.04.2008

Les Monades urbaines

medium_monades.jpgRobert Silverberg

The World Inside (1971) 

Livre de Poche SF n°7225 

 

 

    Fin du XXIVe siècle. 75 milliards d'habitants. Des immeubles de mille étages abritant près d'un million de personnes... Personne, pourtant, ne parle de surpopulation. Au contraire, le mot d'ordre est : « Croissez et multipliez  ! »

    Voici trente ans, alors que le spectre de la surpopulation générait de pessimistes avenirs, Silverberg prenait le contre-pied absolu en peignant une société qui semble n'avoir d'autre finalité que de prospérer aveuglément, conformément au message biblique.    

    L'organisation pratique bannit le gaspillage  : tous les déchets sont recyclés, la chaleur humaine est reconvertie en énergie. Les voyages sont désormais inutiles ; la géographie, d'ailleurs, n'existe plus. La promiscuité, inévitable, génère de nouveaux comportements bannissant les conflits. La sexualité y est, par exemple, très libre. Chacun peut pénétrer la nuit dans l'appartement de son choix pour y avoir des relations sexuelles, qu'il est de bon ton de ne pas refuser. Mais derrière ce vernis de paix sociale et de bonheur individuel on trouve des personnes en proie au doute, écrasées par une organisation totalitaire qui ne perdure que par l'élimination immédiate des déviants.

    Jason, historien en proie à d'ataviques sentiments de jalousie, comprend que l'homo urbmonadus n'est qu'une illusion ; Michael, son beau-frère épris de grands espaces, découvre le rude monde des paysans ; l'ambitieux Siegmound nourrit des doutes préjudiciables à sa carrière. Les trajectoires croisées de quelques individus de la Monade urbaine 116 démontent les rouages de cette civilisation verticale qui n'est évidemment qu'une transposition radicale de quelques excès de notre société.

 

Claude Ecken