19.12.2009

La Reine des anges

laffont-ad07159-1993.jpgGreg Bear

Robert Laffont, 1993

Queen Of Angels, 1990

 

Dans le Los Angeles de 2047, les serial killers ne sont plus chose courante. D'abord, parce qu'une bonne partie de la population est passée par une « thérap » qui, en principe, met à l'abri de ce type de dérive désagréable. Les traitements psychiques ont fait de sacrés progrès ! Ensuite, parce que les « Sélecteurs », un groupe de justiciers fanatiques qui considèrent que la thérapie ne constitue pas une véritable punition pour les criminels, veillent. Et il n'est pas bon, lorsque l'on est un criminel et que l'on tombe entre leurs mains, de se retrouver coiffé d'une « couronne d'enfer ». Les tortures psychiques qu'elle fait endurer aux présumés coupables (on se trompe parfois, bien sûr) ne sont pas de celles que l'on parvient aisément à oublier. Certains y réfléchissent à deux fois avant de s'engager dans la voie du crime. En tout cas, ils ne recommencent pas, après une petite séance (illégale) de couronne...

Et pourtant, le poète Emmanuel Goldsmith a égorgé, semble-t-il sans raison, huit de ses admirateurs. L'enquêtrice Mary Choy sera chargée de résoudre ce troublant mystère et surtout de retrouver Goldsmith avant qu'il ne tombe entre les mains des Sélecteurs.

La reine des anges est bien, cela ne fait aucun doute, un roman typiquement américain. Pas seulement parce ce que Greg Bear accorde une importance démesurée à la poésie, genre qui, depuis bien longtemps chez nous, n'intéresse plus personne (1), mais aussi parce qu'on y parle de la définition du bien, du mal et de la justice. Rien moins !

Il y est aussi question, et c'est peut-être là le plus intéressant pour nous, de la définition de la conscience.

En même temps que Mary Choy poursuit son enquête improbable et s'empêtre dans de fausses pistes dont l'une, fertile en rebondissements, la conduira jusqu'en Hispaniola (plus ou moins l'ex-Cuba, qui continue à exaspérer l'Oncle Sam), une sonde spatiale, avec à son bord la première intelligence artificielle, scrute avec espoir d'éventuelles traces de vie un peu futée au large d'une étoile proche. Ce sera une terrible déception, mais faute de trouver la vie, sous le choc, l'intelligence artificielle acquerra ce qui est peut-être une forme de conscience (l'énorme « JE » qui s'étale page 445 nous le laisse fortement supposer). Cet épisode, très réussi, ne manquera pas, a contrario, de vous remettre en mémoire telle mésaventure célèbre...Dave. Stop. Stop. Will you. Stop, Dave. Stop, Dave. I'm afraid. I'm afraid. Dave. Dave. My mind is going. There is no question about it. I can feel it. I can feel it. I can feel it. I'm afraid...

Mary Choy, pour sa part, ne manque pas de conscience. Elle ferait même plutôt figure de bonne conscience, face au monde qu'elle va découvrir en Hispaniola. À sa grande surprise, elle va se rendre compte que le reste du monde ne raisonne pas nécessairement comme... les Américains ! Voilà le type de situation qui, généralement, provoque les ricanements du lecteur français de mauvais esprit qui sait que le reste du monde ne raisonne pas comme lui (tout en s'en moquant, il ne faut pas exagérer). Pourtant, Greg Bear se tire de ce poncif avec brio, parce qu'il parvient à rendre à merveille l'atmosphère étrange et inquiétante d'Hispaniola en révolution, tout en jouant sur la personnalité déroutante du dictateur de l'île, soupçonné de cacher son ami Goldsmith.

Mais Goldsmith ne se trouve pas en Hispaniola. Il est aux mains de l'influent et sévère Thomas Albigoni, dont la fille fait partie des victimes du poète, et qui veut à tout prix comprendre le pourquoi de ce geste horrible. Albigoni fait appel à un spécialiste en disgrâce, Martin Burke, pour qu'il « sonde » le « Pays de l'Esprit » du poète.

L'exploration du « Pays de Goldsmith » par Martin Burke et sa collaboratrice Carol constitue un très grand moment, qui, à lui seul, rend la lecture de La reine des anges indispensable. Rarement une impression de malaise, d'inquiétude, voire même de peur panique aura été rendue avec une telle intensité. On ne sort pas intact de cette délirante enquête psychique, et c'est en hurlant de terreur que Burke s'éveillera du cauchemar. Il conservera l'impression qu'une partie de la hideuse personnalité de Goldsmith s'est glissée insidieusement dans son esprit pour le contaminer...

L'explication de la chute de Goldsmith s'avère finalement assez décevante. Encore les traumatismes de l'enfance et les parents indignes...

Mais c'est sans grande importance. Greg Bear est parvenu avec habileté à mener en parallèle deux histoires qui se répondent : celle de l'acquisition de la conscience par une machine, l'intelligence artificielle, et celle de la perte de la conscience par un homme, le poète déchu. On s'en doute bien, les problèmes du bien, du mal, de la justice et de la conscience n'auront pas été résolus, mais Greg Bear est un excellent illusionniste : l'espace d'un roman, le lecteur aura eu l'impression d'avancer... avant de revenir à la case départ.

Et puis, et ce n'est pas banal, ce roman devrait plaire à Pierre Stolze. Certes, notre critique acéré ne manquera pas de relever dans La reine des anges, de ci, de là, quelque épisode inutile à la progression de l'intrigue, quelque digression psychologique mal venue, mais Greg Bear, en fin renard (2) sentant venir les coups, ne fait-il pas dire à son héros Martin Burke, perdu dans le Pays du démoniaque Goldsmith, qu'il « connaissait le pouvoir de sa barrière métaphorique, dans une zone où les métaphores étaient tout » ?

 

Joseph Altairac


 

(1) Enfin, c'est de la SF, on peut toujours imaginer un univers dans lequel la poésie aurait de l'intérêt.

(2) Fin renard, mais qui peut se faire piéger. Par exemple, on lit, p.30 : « l'énergie électrique [...] fut utilisée par MESA pour démontrer le système de propulsion antimatière, pour le réduire en gine poudre à l'aide de nanomachines de destruction et projeter électriquement ces déchets retraités dans le sens opposé à celui de son déplacement, afin de réduire encore davantage sa propre vitesse ». Or, il est bien évident que si les déchets sont rejetés dans le sens opposé à celui de son déplacement, la vitesse du système de propulsion va plutôt avoir tendance à augmenter (principe de l'action et de la réaction). Et que l'on n'accuse pas le traducteur Guy Abadia, l'erreur est la même dans la version américaine. La hard science est une dure maîtresse...


Yellow Submarine n° 108, mars 1994

22.10.2009

Le Pouvoir

foliosf190-2004.jpgFrank M. Robinson

The Power, 1999

(révision d'un roman de 1956)

Folio SF, 2004

 

Bill Tanner dirige pour l'US Navy des recherches sur l'endurance humaine. Un membre de l'équipe estime qu'un cerveau doté d'énormes pouvoirs se dissimule parmi eux. Ses lubies parapsychiques sont considérées avec dédain jusqu'à sa mort, inattendue, alors qu'il s'apprêtait à écrire une lettre de révélations au professeur Tanner. Celui-ci a le tort de chercher à en savoir plus : très vite, le mutant s'introduit dans son esprit pour le pousser à se suicider ou manipule son entourage pour précipiter sa mort. Les traces de son diplôme universitaire disparaissent, comme celles de son compte en banque. Fugitif sans ressources, s'interdisant de dormir, Tanner doit se hâter de découvrir l'identité du surhomme sans cependant l'approcher de trop près s'il veut résister à ses assauts psychiques.

On a rarement fait mieux dans la catégorie du récit parano que ce thriller qui ne laisse pas une seconde de répit. Écrit en 1956, le roman, typique des intrigues qu'inspirait la guerre froide, n'est pas sans rappeler Marionnettes humaines d'Heinlein, L'Invasion des profanateurs de sépultures (le film de Don Siegel est sorti la même année), Le Père truqué de Dick, ainsi qu'Escamotage de Matheson et Bester pour le passage où le héros voit son univers se déliter. Il ne brille donc pas par son originalité thématique, pas plus que par son traitement inspiré des Dix Petits Nègres d'Agatha Christie, ni par sa réflexion, axée sur la part humaine du mutant : tout surhomme qu'il est, il n'en reste pas moins homme, avec ses faiblesses et ses envies de pouvoir.

Mais le suspense qui maintient le lecteur en haleine du début à la fin est si maîtrisé que ce roman est un petit joyau dans sa catégorie. On peut même s'offusquer de ne le voir traduit que près de cinquante ans après sa parution, alors qu'il fut adapté en 1967 (La Guerre des cerveaux, de Byron Haskin, avec George Hamilton) comme on peut s'étonner que cet auteur et éditeur plutôt prolifique n'ait jamais été traduit en France, hormis une poignée de nouvelles dans les années cinquante. Voilà une injustice réparée.

 

Claude Ecken

19.08.2008

Stephen Baxter (7)

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COALESCENCE
(LES ENFANTS DE LA DESTINÉE T. 1)
PRESSES DE LA CITE
2006

 

De nos jours, à la mort de son père, George Poole, informaticien londonien, apprend qu'il aurait eu une sœur jumelle. Cherchant à résoudre ce secret familial, sur lequel sa sœur aînée, Regina, expatriée aux États-Unis, refuse de se répandre, il se lance sur la piste de l'Ordre de Sainte Marie Reine des Vierges, une institution basée à Rome, spécialisée dans la généalogie, aidé par Peter, un ancien camarade d'école qui élabore des idées bizarres sur la nature de l'univers, la mécanique quantique ou sur l'Anomalie de Kuiper, l'étrange lumière récemment apparue dans la ceinture d'astéroïdes.
Sous la domination romaine, Regina, fille de dignitaires occupant la Bretagne, voit son univers se délabrer : sa famille dispersée ou décimée en peu de temps, elle est hébergée par la famille de son esclave affranchie, laquelle essuie à son tour des revers et fuit devant les invasions barbares. Malgré la série de malheurs qui l'accablent, Regina, au fort instinct de survie, se fraie un chemin dans la vie, jusqu'à intégrer, à Rome, une communauté féminine, qu'elle va transformer pour assurer à sa descendance un havre de paix. Dans les catacombes transformées en abri inviolable, les femmes de l'Ordre de Sainte Marie prospèrent à l'écart de la folie du monde.
De nos jours encore, Lucia, élevée dans l'Ordre, est effrayée par le destin qui l'attend car elle capable, au contraire de ses sœurs stériles, de concevoir des enfants d'une façon non orthodoxe.
Ces trois récits entrelacés forment une fascinante intrigue qui permet à Stephen Baxter de se pencher une fois de plus sur le thème de l'évolution. Ici, il développe le concept d'émergence en étudiant la façon dont un agrégat d'actions isolées, une coalescence, se transforme en structure : c'est l'embouteillage automobile résultant de décisions individuelles prises dans l'ignorance, c'est la ville adoptant sa physionomie avec ses rues commerçantes et ses quartiers insalubres ou encore une mosaïque d'activités comme le transport de marchandises, les services de voirie ou de sécurité débouchant sur un système autonome, une société qui perdure malgré les actions des dirigeants à leur tête. C'est la ruche, où l'individu, dont le rôle est permutable, n'a pas de vision globale du système. Par sa perfection même, cette eusocialité figée est une impasse évolutive.
La démonstration qu'en fait Baxter à travers son roman est aussi implacable que vertigineuse. Il la poursuit même vingt mille ans dans l'avenir, dans une conclusion opposant l'Expansion à la Coalescence. Et par une de ces acrobaties intellectuelles dont il a le secret, l'auteur parvient à relier son propos à la manipulation de l'espace-temps par un générateur de trou noir et  à l'Anomalie de Kuiper qui pourrait bien se révéler être une menace pour l'évolution de l'humanité… dans un volume à venir.
On a du mal à apparenter ce roman à de la science-fiction tant l'essentiel du récit, alternativement conté sur le mode du thriller ou de l'épopée romanesque, est faible en éléments permettant de le reconnaître pour tel. Les révélations entraînant ces puissantes spéculations n'interviennent qu'en fin de volume, après que Poole soit parvenu au terme de sa passionnante enquête et que le récit de Regina, superbe reconstitution historique de la décadence romaine, s'achève, et juste avant de conclure de façon magistrale ce fascinant opus.

La suite, Exultant, sortie en 2006, nous ramène au cœur de la science-fiction avec la suite du combat contre les Xeelees.

 

Claude Ecken