11.10.2009
Les Chroniques d'Alvin le Faiseur
Orson Scott Card
L'Atalante
Indiscutablement, les Chroniques d'Alvin le Faiseur forment un cycle à part dans l'oeuvre abondante d'Orson Scott Card, comme en témoigne le choix du cadre ; cette Amérique uchronique - et onirique - ouvre en effet une voie nouvelle pour la création d'univers, et si de nombreux auteurs, de Poul Anderson à Richard-Bessière en passant par Randall Garrett, ont décrit des mondes - en général parallèles - où la "magie" possède une action effective, celui d'Alvin est certainement tout à la fois l'un des plus fascinants et des plus symboliques.
Pour cette série, Card a joué à fond de jeu de l'uchronie, on l'on ne peut que l'en féliciter. Les cartes qui ouvrent chaque volume parlent d'elles-mêmes, avec leurs États-Unis réduits à six états, que bordent au nord la Nouvelle-Angleterre et le Canada français et, au sud, les Colonies de la Couronne - d'Angleterre - et l'Appalachie, autre territoire indépendant. Mais c'est au lecteur d'imaginer quels événements historiques ont conduit à une telle situation au début du XIXe siècle, car l'auteur demeure très discret sur ce point, même s'il met en scène, dans le second volume, Napoléon Bonaparte et La Fayette. Quoi qu'il en soit, Card a su créer là un cadre fascinant, riche en possibilités, qui lui permet une très grande liberté quant aux éléments qu'il introduit dans son récit - du clin d'oeil ironique aux idées les plus belles et audacieuses.
Né septième fils vivant d'un septième fils - de justesse, toutefois, car son frère Vigor meurt quelques secondes après sa naissance -, Alvin est censé détenir les pouvoirs d'un "Faiseur". Cela n'a pas que des avantages : il doit, entre autres, se méfier de l'eau - qui tente d'ailleurs de le prendre avant même sa venue au monde -, ce qui obligera son père et ses frères à construire des ponts sur les cours d'eau qu'ils traversent dans le premier volume, lors de leur voyage vers la Frontière. De plus, il possède un ennemi mortel, le mystérieux Défaiseur, qui ravage la Terre, la nature, au fur et à mesure de la progression de l'homme blanc vers l'Ouest.
L'apparition d'un mouvement messianique parmi les tribus indiennes va radicalement infléchir l'existence du jeune Alvin. Il vit un temps parmi les Indiens, apprend à courir comme eux, la nuit dans la forêt, les yeux fermés, plus vite que le vent... Mais le Défaiseur et la stupidité de l'homme blanc sont les plus forts et le grand rêve de Lolla-Wossiky, le Prophète rouge qui donne son titre au deuxième volume, finira dans le sang d'un terrible massacre. Alvin part alors comme apprenti forgeron loin de chez ses parents. Ce voyage lui donne l'occasion de rencontrer Peggy, la "torche" qui a vu son avenir lors de sa naissance, et d'apprendre l'existence des atomes, des molécules, etc. — ce qui lui permettra vraisemblablement de mieux maîtriser son pouvoir dans d'éventuels tomes à venir (1).
Ce très bref résumé ne peut donner qu'une vague idée du foisonnement de cette - pour le moment - trilogie. Les aventures que vit Alvin s'inscrivent en effet dans un contexte bien plus vaste, au milieu d'autres lignes de narration composant une histoire plus globale. Ainsi, Le septième fils constitue une honnête reconstitution - à peine romancée - de la vie et des croyances et superstitions des pionniers, tandis que Le Prophète rouge traite de la question indienne et que L'apprenti se penche sur l'esclavage. Parallèle ou non, l'Histoire suit grossièrement les mêmes ornières, et l'homme — blanc — reste l'homme — blanc. Fidèle à l'humanisme qui est l'un des principaux traits de son oeuvre (2), Card n'hésite pas à dénoncer certaines des bases sur lesquelles se sont construits les États-Unis - massacre de l'homme rouge et exploitation de l'homme noir. Mais ce n'est toutefois qu'un arrière-plan et le véritable thème de la série se trouve ailleurs, dans la nature exacte du Faiseur et de son adversaire - le Défaiseur.
Comme il n'est pas question de procéder ici à une analyse détaillée, je me contenterai de soulever quelques idées et d'émettre quelques hypothèses quant à la véritable signification, à l'entre-les-mots des Chroniques d'Alvin le Faiseur. Celles-ci demeurant pour l'instant inachevées - on ne peut, en effet, considérer les dernières pages de L'apprenti comme la fin d'une oeuvre aussi complexe -, il est en effet difficile et délicat d'essayer de déterminer où leur auteur a voulu en venir et pourquoi il a conçu ce cycle tel qu'il est. Pour simplifier, disons que je choisirai de suivre la "piste mormone", en relation avec la secte para-chrétienne à laquelle appartient Orson Scott Card et dont le fondateur, Joseph Smith, présente certaines ressemblances avec Alvin.
Smith n'est âgé que de quatorze ans lorsqu'en 1820, il reçoit la visite d'un envoyé divin qui lui révèle l'emplacement de tablettes d'or contenant la transcription d'un livre sacré, le Livre de Mormon. Une fois "découvert", celui-ci devient, avec la Bible — bien entendu —, l'une des deux bases et sources d'inspiration de la secte. Les membres de celle-ci, tout d'abord installés dans la région de New York, ne tardent pas à se diriger vers l'Ouest, fuyant les persécutions qui semblent inévitablement les frapper - que ce soit parce qu'on les prend pour des abolitionnistes ou parce qu'ils pratiquent la polygamie. Smith lui-même trouve la mort en 1844 dans l'attaque par la foule de la prison où il se trouve enfermé avec les autres chefs de la secte.
Les Mormons décident alors de fuir en Utah, où ils fondent Salt Lake City. Mais la civilisation les rattrape et des heurts et des accrochages se produisent, tant avec les troupes fédérales qu'avec les convois de pionniers ; une centaine de personnes se rendant en Californie seront même massacrées par un groupe de Mormons - un crime qui pèse, aujourd'hui encore, sur la mentalité collective de la secte. Puis, peu à peu, les relations se normalisent et l'Utah devient un état à part entière en 1896.
Joseph Smith et Alvin naissent approximativement à la même époque, et tous deux connaissent un genre de révélation au cours de leurs jeunes années. Mais tandis que Smith opère dans un contexte judéo-chrétien — le Livre de Mormon est censé être l'oeuvre d'une tribu issue du peuple hébreu —, Alvin évolue plutôt dans le cadre d'un mysticisme primitif, où se mêlent les superstitions des pionniers et les croyances des Indiens. De plus, ce dernier possède d'authentiques pouvoirs — d'ailleurs plus ou moins rationalisés dans L'apprenti —, ce qui ne paraît pas être le cas du fondateur de l'Eglise mormone. Enfin, dans Le Prophète rouge, c'est Lolla-Wossiky/Tenskwa-Tawa qui endosse le rôle-titre, Alvin se contentant d'être un observateur émerveillé ; la scène de la tornade de cristal est en ce sens hautement symbolique — le guide spirituel est l'Indien, et non l'enfant.
Il y a bien projection de l'histoire de Joseph Smith, mais projection éclatée.
Quant aux tragiques événements qui se déroulent à Prophetville, avec le massacre de milliers de fidèles de Tenskwa-Tawa, ils renvoient tout à la fois aux persécutions dont furent victimes les Mormons à Nauvoo, dans l'Illinois — où ils avaient construit, sur des marécages, une ville qu'ils furent forcés d'abandonner — et à l'extermination, évoquée ci-dessus, de tout un convoi de pionniers par ces mêmes Mormons.
Cela dit, le parallèle avec l'église mormone n'est qu'une piste parmi d'autres. Toute oeuvre un tant soit peu complexe possède un aspect pluriel, ne peut être réduite à une interprétation unique. Dans le cas des Chroniques d'Alvin le Faiseur, le démarquage de la vie de Joseph Smith et de la secte qu'il a fondée viennent s'imbriquer dans un schéma plus vaste, qui plonge ses racines bien au-delà du vernis judéo-chrétien des Saints des Derniers Jours. Car ce que découvre Alvin dans le second volume, c'est que la terre est vivante, et que l'avancée de l'homme blanc la tue à petit feu, accroissant par là même la puissance du Défaiseur. Les Indiens vivent en harmonie avec la nature, que les colons venus d'Europe exploitent et détruisent sans vergogne.
Cette thématique délicieusement primitiviste rend tout à fait crédible l'interprétation selon laquelle le Défaiseur serait une allégorie de la Révolution industrielle et du progrès technologique, Alvin devenant dès lors le dernier rempart contre le monde moderne qui, inexorablement, repousse la Frontière vers l'Ouest. Deux Weltanschauung s'affrontent et si, dans notre univers, la victoire est allée à l'homme blanc, peut-être n'en sera-t-il pas de même dans l'uchronie décrite par Card... En effet, la découverte par Alvin de la théorie atomique, dans L'apprenti, laisse présager qu'en comprenant mieux comment - et sur quoi - il agit lorsqu'il emploie ses pouvoirs, il réussira à renforcer ceux-ci et, sinon à vaincre le Défaiseur, du moins à l'empêcher de continuer sa progression vers l'Ouest.
L'introduction de cet aspect scientifique et science-fictif dans un univers de superstition et de magie ouvre encore de nouvelles portes, de nouvelles pistes pour l'interprétation globale du cycle, mais celles-ci ne sont qu'à peine esquissées et laissent de nombreuses questions en suspens. Orson Scott Card a-t-il l'intention de bâtir un genre de théorie mystico-scientifique ou demeurera-t-il au niveau de l'allégorie et du symbole ? Le destin d'Alvin rejoindra-t-il ou non celui de Joseph Smith (3) ? Où Card veut-il exactement en venir lorsqu'il tisse ensemble des fils aussi différents que ceux évoqués ci-dessus ? Et pourquoi a-t-il interrompu sa série en 1989, après trois volumes, alors que le dernier d'entre eux appelait irrésistiblement une suite ? Son histoire, devenue trop complexe, était-elle en train de le dépasser ? Éprouvait le besoin de faire une pause ? Ou bien a-t-il renoncé définitivement ? Et, dans ce cas, pourquoi relancer et donner une dimension supplémentaire à l'énigme intellectuelle sur la fin du troisième volume, alors que rien dans ce qui précédait n'appelait une telle manoeuvre ?
Quelle que soit la réponse à ces interrogations, il me paraît en tout cas certain qu'Orson Scott Card a rarement été aussi sincère - et inspiré - qu'avec les Chroniques d'Alvin le Faiseur. Réunissant, comme on l'a vu, des éléments disparates qu'il réorganise habilement, il a su créer un monde qui semble à la fois familier et d'une profonde étrangeté, un monde d'une grande beauté où ceux qui savent entrer en résonance avec la terre, avec la forêt, courent dans leur sommeil sur des lieues et des lieues, leurs pieds touchant à peine le sol.
Peut-être fallait-il cela, peut-être fallait-il que Card, mormon, réécrive l'Histoire américaine pour évoquer d'une façon détournée le crime jadis perpétré par les siens dans le désert de l'Utah. Car, comme le dit Tenskwa-Tawa, à la page 330 du Prophète rouge, quand il s'adresse aux auteurs du massacre de Prophetville : "Si un étranger vient à passer et que vous ne lui dites pas toute l'histoire avant d'aller vous coucher, alors le sang reviendra sur vos mains et il restera jusqu'à ce que vous ayez parlé. Ce sera ainsi pour le restant de votre vie : tout homme et toute femme que vous rencontrerez devra entendre la vérité de vos lèvres, ou vos mains seront à nouveau souillées. Et si jamais, pour une raison ou pour une autre, vous tuez encore un être humain, alors vos mains et votre visage seront couverts de sang pour toujours, même dans la tombe."
Roland C. Wagner
(1) De fait, trois romans sont parus depuis la rédaction de cet article : Le Compagnon, Flammes de vie et La Cité de cristal, ainsi qu'une nouvelle éditée sous forme de plaquette, L'Apprenti Alvin et le soc bon-rien.
(2) Mais qui est, curieusement, absent de La stratégie Ender, son livre le plus ambigu sur le plan idéologique.
(3) A priori, non, puisque Le Prophète rouge épuise deux des principaux "emprunts" à l'histoire des Mormons : l'arrivée d'un guide spirituel et le traumatisme d'un massacre injuste. Mais c'est en or qu'Alvin transforme un soc de charue dans L'apprenti - cet or dont sont constituées les tablettes du Livre de Mormon découvertes en 1827 dans l'État de New York.
11:43 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, mormons, indiens, littérature, uchronie
18.09.2009
Au fil d'une ligne de probabilité, cosmologie et chronologie (6)
La Grande Terreur primitive
Et nous voici en 2013, pour être précis le 23 mai 2013... C'est l'Apocalypse... Le chamboulement ultime. La Grande Terreur primitive. Le Psycataclysme. Celui-qui-n'est-pas-nommé, sous la forme de Dragon Rouge, se trouve en pleine possession de ses moyens, s'appuyant sur une armée de junkies, et quelque peu aidé par ce rêve de Bolgenstein, qui détermine tout, en dernière analyse. Face à lui, on a un rassemblement d'Archétypes incarnés — au rang desquels la Dame Blanche (archétype de l'héroïne, qui se fera phagocyter par Dragon Rouge...), le Rock'n'Roll, Legba (dieu vaudou des carrefours), et tant d'autres... — et d'humains — les époux Montaigu, bien entendu, mais également Hiéronimus Bolgenstein, ou Michel Viard, un psychologue ami de ce dernier. Pour ce qui est de l'affrontement final, on ne peut que l'envisager, tant les témoignages sur cette période de l'histoire sont fluctuants — psycataclysme oblige — (et aussi parce que Roland C. Wagner n'en a jamais vraiment parlé directement...). Ce qu'on peut supposer, c'est que Killer, Archétype de la Mort en Marche, devenu Tête-de-Crâne après s'être fait tatouer un crâne sur son visage, a redécouvert son statut d'enfant de la psychosphère, qu'il a affronté Dragon Rouge, en compagnie du Rock'n'Roll, et qu'ensemble ils l'ont vaincu, même si le Rock'n'Roll n'en est pas sorti indemne... « Le Rock'n'Roll a été [dispersé] pendant la Terreur. (...) Je veux dire que ses composantes n'ont pas disparu, mais qu'elles ont été séparées, éparpillées. Imaginez un Archétype comme un ensemble mathématique, né de l'union d'un grand nombre d'ensembles, dont certains appartiennent eux-mêmes à des ensembles plus vastes qui sont d'autres Archétypes... Dans le cas du Rock'n'Roll, disons que l'on a effacé son contour et que ses éléments ont retrouvé leur autonomie. » (Tekrock) Ce on correspondant à Celui-qui-n'est-pas-nommé... Tout ceci se passant dans un décor absurde de collages psychédéliques, puisque bien qu'ayant lieu dans la Réalité Consensuelle, celle-ci vient d'entrer en collision avec la psychosphère... Le seul résumé valable qu'on possède, c'est celui de Michel Viard : « Pour simplifier, je dirai que l'Armaguédon a eu lieu et que le Bien a gagné. » (La Balle du Néant) Aussi, à la fin de la Grande Terreur, chacun regagne sa place, les enfants de la psychosphère en elle, les hommes dans la réalité. Il n'y a guère que le Rock'n'Roll, trop affaibli, et risquant les foudres de Celui-qui-n'est-pas-nommé (dans le cas hypothétique où celui-ci ne serait pas tout à fait mort...), qui reste sur Terre, confié aux bons soins de l'Humanité qui oubliera vite son sauveur... Mais il y a d'autres conséquences...
Les derniers soubresauts de la bête immonde
Les conséquences du Psycataclysme sont multiples. L'une des plus remarquables est l'apparition de la Troisième Tribu... Elle est formée d'humains (aux caractères biologiques précis) (du style, une anomalie sur la huitième paire de chromosomes) qui vont perdre leur nom et leur réalité sociale au sortir de la Terreur. Ils auront encore des souvenirs de leur vie d'avant, fonctionneront très bien dans leur tête... mais ne se souviendront plus du tout de leur nom... Cela ne serait pas si grave, si TOUS les autres humains — leurs proches, les administrations... — ne l'avaient pas oublié aussi... Un peu comme si ces noms avaient été aspirés dans la psychosphère... Leurs descendants, quant à eux, seront appelés la Quatrième Tribu... Pourquoi les différencier de leurs géniteurs ? Tout simplement parce qu'ils développent un pouvoir mutant... Ils sont les homo sapiens superior...
Mais les conséquences de la Terreur ne s'arrêtent pas là ... La Bête est morte, à ce qu'il semble, ce qui a pour autre effet un assagissement considérable des humains... En effet, Celui-qui-n'est-pas-nommé était issu d'eux, mais influait également sur eux. Sa disparition de la psychosphère aurait donc pour effet de retirer du cœur humain cette tendance à la sauvagerie, à la méchanceté, au Mal... Très vite, les guerres disparaissent, les hommes n'étant plus vraiment motivés pour s'entre-tuer. Les gens vont se mettre à s'entraider, à ne plus vivre dans cet esprit de compétition basique avec leur voisin... Enfin, presque tout les gens, car c'est l'époque de l'émergence des Multinationales... Ces entreprises, la Nakimeraï en tête, vont se partager le monde grâce à un nouveau Plan Marshall Post-Terreur... Et rien que cela — l'esprit de Libre-Entreprise, de grand goût pour les possessions et tout ce qui va avec... — aurait dû mettre la puce à l'oreille de ceux qui avaient lutté contre Celui-qui-n'est-pas-nommé... Car, à votre avis, qui est celui qui les inspire ?... Oui. La Bête immonde n'est pas morte, mais tente de se faire oublier quelque temps... Pourtant, elle n'est plus dans la Psychosphère... Elle a simplement trouvé un abri dans notre réalité consensuelle, chez ses plus fervents serviteurs : les chefs de grandes entreprises... C'est alors qu'elle mettra en route plusieurs projets, en vue de retrouver sa puissance et de se venger de ceux qui l'ont exilé ici... L'un de ceux-ci, c'est la création de clones de celui qui a accueilli son esprit lorsque celui-ci fut chassé de la psychosphère... Huit clones pour être précis. Pourquoi huit ? Parce qu'il y a huit multinationales...
Et les années vont passer. Et la fille de Richard et Suzy Montaigu, frappée de millénarisme — c'est ce qu'on dit d'une personne ayant perdu son nom lors de la Terreur — va mettre au monde un garçon, doté du talent de la transparence, et qu'elle appellera Temple Sacré de l'Aube Radieuse (Tem pour les intimes). Ce dernier, après une enfance un peu difficile — comment l'auriez-vous vécu, vous, si ceux qui vous sont chers vous avaient oublié dès que vous sortiez de leur champ de vision ; sans compter ces repas pendant lesquels on ne vous servait pas, ou, bébé, ces couches qu'on ne vous changeait pas... — décide de découvrir le monde, puis finalement de s'installer à son compte comme détective privé, après avoir aidé une aya expérimentale à se faire la malle d'un satellite militaire sous haute surveillance... Sa première enquête (La Balle du Néant) va le faire rencontrer Michel Viard, la deuxième (Les Ravisseurs quantiques) va lui faire croiser le Chien Jaune qui parle, qu'avaient déjà rencontré ses grands-parents, et comprendre un peu la notion de Faisceau Chromatique. Il était logique que lors de sa troisième enquête (L'Odyssée de l'espèce), Celui-qui-n'est-pas-nommé soit son adversaire...
Car Tem a une relation particulière avec Celui-qui-n'est-pas-nommé. En effet, les millénaristes ont une pratique rituelle qu'ils nomment la Fusion — expliquée dans les termes des spéculations hindoues, nous diront qu'ils quittent leur atman, leur âme particulière, pour se fondre dans le brahman, l'âme cosmique, qui revêt chez eux la forme du Millénarisme, leur Archétype tutélaire. Tem, peut-être à cause de son don de Transparence, ne serait pas parvenu à vivre pleinement cette communion, mais serait par contre resté à errer dans la Psychosphère... Jusqu'au jour où il découvrira un univers-île plutôt glauque : celui auquel Hiéronimus Bolgenstein a donné forme... Il verra, tout jeune enfant encore, Killer, avec tous ses attributs de la Mort en Marche, portant sa bien-aimée, morte, dans ses bras. Du coup, Tem sera marqué à vie (on le serait à moins), refusera désormais à participer à la Fusion, mais sera lié involontairement à l'histoire de Killer, autrement dit, à Celui-qui-n'est-pas-nommé... Une lutte s'engage donc entre la Bête Immonde et Tem et ses amis. Ces derniers parviennent in extremis à le bannir de la réalité consensuelle — enfin, ils l'espèrent...
Parce que ce n'est pas fini... Car au moment du bannissement, un petit groupe d'allumés vont se faire une datura-party... Une datura-party, c'est une soirée durant laquelle les participants (cette fois-là les membres d'un courant artistique nommé le Délirium) absorbent du datura, une plante très toxique qui possède des propriétés hallucinogènes et possédant une accointance avec la drogue nommée Dragon Rouge, donc avec Celui-qui-n'est-pas-nommé... Ce qui fait qu'au moment où le groupe mené par Tem réussit à le bannir, il est suscité par les participants à la datura-party... Et comme ce dernier n'aime pas avoir trop de témoins, il va s'ingénier à les faire disparaître un à un... Et devinez à qui va être confiée l'affaire dite de L'Aube incertaine ? Bref, la lutte est encore ouverte, et va même pousser Tem (dans Tekrock) à sauver l'Archétype du Rock'n'Roll des griffes de la Bête, un peu aidé par un Tête-de-Crâne, toujours accompagné par la Marquise et le Baron Roux (redescendu de là haut lors de la Terreur). Mais la Bête a réussi à s'abriter dans un lieu nouvellement découvert : la cybersphère...
Cette cybersphère, c'est le concept de psychosphère appliqué à l'informatique... Parce que tout comme les psychons sont générés par l'esprit humain et filent directement dans la psychosphère, qui devient ainsi le lieu de la mémoire collective humaine, il existerait un nouvel état du quanton qui est généré par l'esprit informatique (les IAs et les ayas — qu'il faut maintenant appeler fantomas) et qui s'agglutinent dans ce qu'il faut bien appeler la mémoire collective informatique, ou cybersphère... Ces particules, découvertes lors de l'enquête menée dans Tøøns, seront donc appelées des... psychons. Ainsi, les quelques dimensions qui restaient en forme de simples possibilités sont maintenant bel et bien existantes, et le modèle cosmologique wagnerien est désormais bouclé. Remarquons une chose : ces deux sphères seraient organisées de manière jumelle, ce qui permet d'établir une série de parallèles intéressants : entre les IAs et les néanderthaliens d'un côté, et entre les fantomas et les homo sapiens sapiens de l'autre. En effet, les deux premiers sont capables de produire des états différents du quanton, mais d'une manière très basique, et presque uniforme. Ce qui aurait pour effet de générer un monde figé, sans bouleversement notable. Par contre, avec les deux suivants, il y a la notion de la pensée qui entre en jeu. Et là, c'est une autre affaire... Ainsi, pour éviter de voir la cybersphère, ce monde quasi vierge, être l'objet de la mutation qu'avait subi la psychosphère, Celui-qui-n'est-pas-nommé considère que la seule solution est de ... faire disparaître les fantomas. Comme la seule dont il ait connaissance est Gloria, cette aya expérimentale amie de Tem depuis qu'il l'a libérée de chez les militaires... il va tout faire pour la tuer ... ce qu'il parviendra à faire, semble-t-il, à la fin de Tøøns. Pour ce qui est de la suite donnée à tout ceci... il nous faut attendre que Roland C. Wagner nous écrive de nouveaux volumes (2)...
Par contre, on sait un peu ce qu'il adviendra de l'Humanité dans un futur beaucoup beaucoup plus lointain... En effet, comme on pouvait le présager après la Nuit de la Lune, l'homme va s'élancer dans les étoiles, pour découvrir d'autres mondes habitables. La première époque de cette exploration spatiale correspond à l'utilisation d'un vitesse infra-luminique. Dans les années 2500-2600, les quelques planètes ainsi découvertes vont se mettre une à une a déclarer leur autonomie. C'est l'heure pour les humains de découvrir que l'espèce humain est capable d'évolutions différentes. Et Océan, la planète dont il est question dans Cette Crédille qui nous ronge, le fera en 2567, mais c'est un siècle plus tard qu'un Envoyé de la Terre découvrira qu'elle possède un champ empathique fort (en d'autre terme, qu'elle possède un équivalent à notre psychosphère terrestre — qu'elle serait l'un de ces Faisceaux chromatiques que Richard Montaigu avait aperçu à la fin de son périple uchronique). Puis enfin, l'homme découvrira l'hyper-propulsion, permettant d'aller plus vite que la lumière. Cette propulsion se base sur la théorie des p-branes et de la vibration de l'univers. L'univers fait des vagues, et plutôt que de suivre sa surface, il va plus vite de passer du haut d'une vague à un autre... Mais tout ceci fragilise la structure même de l'univers, cette vibration, ce Chant du cosmos... Ces deux époques correspondent à deux cycles dans le méta-roman de Roland Wagner. Cependant, ces deux cycles ne possèdent à l'heure actuelle que peu de matériel (un seul roman chacun...) Aussi, nous devons donc arrêter notre balade dans cette ligne de probabilité à ce niveau.
Le Commandant de Bord vous remercie d'avoir effectué ce voyage en notre compagnie, et espère que tout ceci vous a donné envie de lire les œuvres wagnériennes, tvois...
Jérôme Charlet
(2) Trois nouveaux titres sont parus aux éditions de l'Atalante depuis la rédaction de cet article : Babaluma (2002), Kali Yuga (2003) et Mine de rien (2006).
Phénix n° 56, février 2001.
08:58 Publié dans Jérôme Charlet | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, histoire du futur, méta-roman, uchronie
14.09.2009
Au fil d'une ligne de probabilité, cosmologie et chronologie (5)
La Telepathic Trips Organization
Il faudra attendre quelques années, pour que Killer reprenne du service. Échappant de peu à un attentat aveugle perpétré dans le fast-food où il était venu se restaurer, le voilà à nouveau propulsé dans la Psychosphère. Celle-ci est de plus en plus instable, surtout depuis la création de la T.T.O. ... La T.T.O., c'est la Telepathic Trips Organization, une entreprise montée par deux ex-scientifiques, Stephen Mankovicz et James-William Osterberg. Ces deux-là, travaillant sur le LSD 25, découvrirent une substance ouvrant les portes de la psychosphère, le PR 96, surnommé aussi le semen of god. L'esprit pratique et commercial du premier pensera immédiatement à créer une organisation pouvant proposer aux hommes des plongées dans la Psychosphère, autrement dit, dans leurs fantasmes les plus profonds. Bien sûr, ces fantasmes, il faut pouvoir les gérer. Pour ce faire, on fait appel à des TC — des Télépathes-Créateurs — capables de modeler les psychons, substance même de la psychosphère, et de générer des univers-îles contenant de tels fantasmes. Mais cette nuit-là, cette nuit où Killer, archétype de la Mort en Marche, est revenu dans le monde psychique, est l'un des tournants de l'histoire de la psychosphère. Par son appartenance à ce monde en temps qu'archétype, Killer va se faire déborder de l'intérieur par une autre entité, générée par ces milliers de personnes subissant le joug du Rêve américain. Et un à un, Killer, possédé par un autre que lui — ou recouvrant sa fonction symbolique sous d'autres traits... — va se mettre à tuer. Tuer ces symboles de la libre-entreprise et de l'argent facile qui envahissent le monde psychique, ces riches entrepreneurs venus passer du bon temps avec leurs fantasmes. Tout cela va se déclencher synchroniquement avec ce que les historiens appelèrent la Grande Révolution américaine. Résumons-nous : dans la réalité consensuelle, des milliers de personnes, les déboutés du Rêve américain, décident de détruire l'Amérique ; dans la psychosphère, Killer, habité par l'esprit révolutionnaire (DESTROY THE AMERICAN DREAM ! DESTROY IT !), devient un des agents principaux de l'étouffement du Rêve américain ; au milieu, la T.T.O., liée aux deux, et représentant, à travers son P.D.G. Stephen Mankovicz — Osterberg étant mort prématurément dans d'étranges circonstances —, le Capitalisme voulant se développer sur cette étendue neuve pour lui, le monde psychique. Et la psychosphère, comme nous l'avons vu, aime les symboles, et quel meilleur symbole de la Mort du Rêve américain que celui du démantèlement de la T.T.O. ? (1)
Ainsi, cette nuit-là, Le Serpent d'angoisse, né de l'esprit de tous ces gens apeurés et écœurés du système capitaliste, va se mettre à étouffer le Rêve Américain. Le Serpent s'occupe du symbolique, la foule s'occupera du physique, des Etats-Unis, de la T.T.O. . Il restera à l'entité habitant Killer de s'occuper de ce qui est mixte, de ce qui représente une irrégularité dans le monde psychico-physique, à savoir les clients de la T.T.O. . En une nuit, les États-Unis chutent, se balkanisent en mini-états autonomes. La T.T.O. est détruite par une foule en colère. Et Killer, le travail une fois effectué, est à nouveau expulsé de la Psychosphère. Mais le plus important, c'est que le Rêve américain n'est plus...
Mais ce rêve américain était il l'un des soutiens de Celui-qui-n'est-pas-nommé, l'archétype primitif ? Expliquons... Les Archétypes, tels qu'ils sont actuellement, sont les reflets, les nouvelles « incarnations », d'Archétypes primitifs. Ainsi, chaque Archétype incarné serait d'une certaine manière une partie de cette forme primitive. La meilleure image qu'on peut en donner, serait celle des avatara des dieux hindous. Ces dieux « descendent » sur Terre, et s'incarnent dans une forme, un corps. Et ce corps possède ses propres caractéristiques : on est en face d'un individu bien réel. Mais c'est aussi le dieu lui-même, avec ses caractéristiques divines. L'avatara est et n'est pas le dieu. Il ne l'est pas, car ce n'est pas le Dieu primitif qui est en face de nous, mais il l'est car son essence relève de la divinité. Il en va de même pour les Archétypes wagnériens... On a les Archétypes primitifs, les formes primitives générées par notre cerveau dans son enfance. Et tout cela évoluant, d'autres Archétypes se sont formés, empruntant leur essence à ces Archétypes. Ce qui donne, dans la bouche d'un des personnages de Musique de l'énergie : « Disons que chaque Archétype est un ensemble, constitué d'une certaine quantité d'énergie psychique. Mais il ne faudrait pas croire qu'il forme pour autant un tout indissociable. La plupart d'entre [eux] partage avec d'autres une fraction plus ou moins importante de leur substance. Cette portion varie bien entendu avec le temps et les fluctuations de l'inconscient humain. Beaucoup d'Archétypes sont d'ailleurs nés de la fusion de plusieurs de leurs semblables, ou de la dissociation d'une entité à la (...) signification plus générale. » Ainsi la mort du Rêve Américain, c'est une perte de substance pour Celui-qui-n'est-pas-nommé. C'est un appui, une force, qui lui échappe.
Mais revenons aux événements en eux-mêmes. Le Rêve américain disparaît, et cette nuit là, lors du démantèlement de la T.T.O., un des Télépathes-Créateurs, nommé Guthar, reste coincé dans la psychosphère, car son corps est tué par la foule, alors qu'il se trouve dans l'univers télépathique. Il y avait plongé pour tenter d'en chasser celui qui tuait tous les clients de la T.T.O., à savoir Killer — mais prenant ce dernier pour un simple télépathe sauvage, et ignorant qu'il reprenait de temps en temps son statut archétypique de Mort en Marche... — Enfermé dans un univers en pleine mutation, son esprit va peu à peu sombrer dans la folie, aimanté uniquement par une idée : la vengeance. Il va profiter d'une nuit de juin 2007, pendant laquelle l'esprit de Killer passe un peu trop près de l'univers télépathique, pour y attirer son ennemi, ou celui qu'il prend pour tel, et l'y enfermer. Commence alors pour Killer une longue fuite en avant, entièrement orchestrée par Guthar, qui maintenant se définit par « Le Chasseur » (à trop vivre dans l'univers télépathique, on en ressent les conséquences...) Killer, tentant de retrouver ses amis dans ce qu'il prend pour la réalité consensuelle, va se voir flanqué d'autres « enfants de la Psychosphère » : la Marquise, jeune fille incendiaire aux mœurs des plus ... chocs, et un motard dont la caractéristique tient toute entière dans son nom, le Baron Roux... Traversant des univers-îles déglingués, ils iront jusqu'au Labyrinthe, ce haut lieu de transition entre psychosphère et Réalité, pour empêcher Guthar de réaliser son plan haineux, à savoir laisser Killer en exil dans la Psychosphère après lui avoir volé son corps comme réceptacle de son propre esprit... Mais la Psychosphère est en plein bouleversement, et commence à craquer de partout. Le Baron Roux, lors de leur périple, se retrouvera à orbiter autour de la Terre — la vraie, celle de la Réalité consensuelle — pour être passé, avec sa moto, par une brèche ouverte dans le paysage... Et alors que Killer, ayant réussi à prendre de vitesse le Chasseur, dans un dernier face-à-face, se réveille dans son propre corps terrestre, il pourra voir apparaître, en plus de ce motard dans le ciel, les premières traces de la couche de Bolgenstein, ce couvercle rougeâtre qui entourait la Terre dans ses souvenirs, autrement dit, dans le rêve de Hiéronimus Bolgenstein... Les signes du grand mélange...
Jérôme Charlet
(1) La chronologie décrite dans cet article n’engage que son auteur.
Phénix n° 56, février 2001.
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11.09.2009
Au fil d'une ligne de probabilité, cosmologie et chronologie (4)
Le Rêve de Hiéronimus Bolgenstein
On passe alors au rêve de Hiéronimus Bolgenstein. Nous sommes à la fin des années 80. Un physicien, qui a mal digéré un bad trip sous acide lors de sa jeunesse, fait un rêve bizarre. Il rêve Killer. Killer, c'est un jeune mutant, poursuivi par la responsabilité d'un meurtre collectif probable de milliers de personnes, pour n'avoir su contenir son pouvoir psi. Killer, c'est maintenant une épave shootée à la toute dernière drogue extrême, celle dont on ne décroche pas, celle dont on ne revient pas : Dragon Rouge. Killer, c'est l'Archétype de la Mort en Marche. Archétype ? Oui, car Killer est un enfant de la psychosphère... Imaginez : la Psychosphère est en train de se bouleverser, de se réorganiser. Des univers-îles s'agglutinent, se séparent. Et un rêveur, à cause d'une remontée d'acide — drogue psychoactive, donc ayant des effets sur la psychosphère — se met à la frôler, à devenir le témoin d'un ballet de bribes d'univers. Et, comme cela se passe dans les rêves, l'inconscient de Hiéronimus Bolgenstein va se mettre à se raconter une histoire. A lier tous ces éléments qui n'avaient qu'un court rapport les uns avec les autres. Et il va se raconter, donc, l'histoire de Killer, le mutant assassin.
Cette histoire, c'est celle de son arrivée, à la gare du Nord, le 18 mai 2013. Un simple ex-junkie en provenance d'Amsterdam, la seule personne ayant pu sortir semble-t-il impunément des griffes de la drogue Dragon Rouge. Son passé, c'est d'avoir, dans un accès de rage, tué des milliers de personnes autour de lui, n'ayant pu supporter l'éclosion de ses pouvoirs psi, et le bruit de tous ces gens qui parlaient dans sa tête. Le paysage est glauque, sale, rouge. Rouge du reflet de la Couche maudite. La Couche de Bolgenstein, celle qui a plongé le monde dans une teinte sanglante, pour palier à la disparition de la couche d'ozone. Et Killer va chercher à comprendre. Comprendre pourquoi plusieurs souvenirs se superposent dans sa mémoire. Comprendre pourquoi les gens savent et ne savent pas qui il est et ce qu'il a ou n'a pas fait. Comprendre qui il est. Un à un, il perd ses amis, et celle qu'il aime, Nadja, dans cette folle fuite en avant, pourchassé par une foule devenue une masse haineuse anti-mutants. Tout cela s'arrête le 23 mai 2013. Killer a compris. A compris qu'il n'est qu'une pièce, qu'un pion lors d'une partie de go, entre les mains d'entités plus fortes que lui, et dont le but n'est rien moins que la fin de l'humanité. Au premier plan de ces entités, Dragon Rouge, l'Archétype, lui-même dépendant de l'Orque. L'Orque, une entité interstellaire qui parcourt l'univers à la recherche de planètes peuplables. Après en avoir découvert une, l'Orque y développe la vie, et la pousse à évoluer technologiquement, jusqu'au moment nucléaire. Pourquoi ? Parce que l'Orque se nourrit de præsidium, ce déchet de l'uranium une fois une combustion nucléaire effectuée, et que le præsidium en question est plutôt rare à l'état natif dans l'univers... « J'ai songé avec un amusement teinté d'amertume », pense Killer, « que je connaissais désormais la réponse à la question qui avait fait s'arracher les cheveux à tant de philosophes et de théologiens. L'homme était sur Terre pour fournir une certaine quantité de præsidium à un cétacé interstellaire. Ni plus, ni moins. » (La Mort marchait dans les rues) Maintenant que l'Orque n'a plus besoin des hommes, il ne lui reste qu'à s'en débarrasser, et c'est pourquoi il a créé et utilisé Killer. Ainsi, ce 23 mai 2013, Killer, rongé par son passé de junkie, affronte Dragon Rouge, avec toute la force de l'humanité, puisant au plus profond de chaque être humain, pour, à travers lui, atteindre l'Orque. Et il l'atteint. Il terrasse la créature interstellaire, terrasse Dragon Rouge. Mais ne s'est pas rendu compte avoir trop puisé dans l'humanité. Il est le dernier être vivant sur la Terre. Rideau.
Vous pensez bien que Hiéronimus Bolgenstein, se réveillant d'un tel cauchemar, une étrange impression en lui, n'aura qu'une idée : la retranscrire en un long récit — qui forme le roman Les Derniers Jours de mai, hormis les quatre dernières pages. Mais ce qu'il finit par ne considérer que comme un simple rêve est bien plus. C'est comme si il y avait eu « une lame de fond dans un univers d'abstraction. Et, soudain, un observateur, surgi de nulle part. Un observateur qui plaque ses idées sur les idées 'pures' en mouvement devant lui. Avant, il n'y avait rien, rien d'identifiable. Après, il y a quelque chose. Quelque chose de bien plus structurée que ce qui l'entoure, donc de plus directement perceptible. (...) La présence d'un observateur aurait transformé les idées en images. Et ces images se seraient à leur tour mises à peser sur l'Inconscient Collectif. » (Des Renards sous l'évier) Autrement dit, Hiéronimus Bolgenstein aurait initié une profonde mutation dans la psychosphère qui se faisait de plus en plus instable. Car là où Richard Montaigu et sa petite troupe n'avait que révélé Dragon Rouge à lui-même, Hiéronimus Bolgenstein lui offre une possibilité de peser sur la réalité consensuelle, d'interagir avec elle...
Mais tout ceci ne pouvait tout simplement pas en rester là. Un groupe d'Extra-Terrestres bleus (on peut se demander si ceux-ci ne seraient pas une autre incarnation des Gardiens du Faisceau, puisque chez Carl Gustav Jung, dans son essai Un Mythe moderne, ces deux images correspondent à la même fonction psychique, au même archétype) (il n'est ainsi pas étonnant de découvrir que l'un des ces ETs bleus se nomme Jjung...), les Gardiens, donc, vont aller vers Killer pour lui proposer de rejoindre notre réalité consensuelle, lui faisant croire qu'il s'agit là d'une ligne de probabilité proche, qu'il a la possibilité de sauver des griffes de Dragon Rouge. Ainsi, alors que Hiéronimus Bolgenstein, hagard, se réveille suite à son étrange rêve, une ombre se matérialise dans la chambre. Killer.
Jérôme Charlet
Phénix n° 56, février 2001.
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09.09.2009
Au fil d'une ligne de probabilité, cosmologie et chronologie (3)
Les Prémisses de la Terreur
Les années 60, dont on sait combien elles tiennent au cœur psychédélique de Roland Wagner, vont marquer un tournant essentiel dans l'histoire du Futur qu'il nous propose. Comme nous l'apprennent les deux novellas qui forment pour l'instant Archétypes incarnés, et comme l'explique aussi L'Odyssée de l'espèce, elles furent à l'origine d'un bouleversement important du côté de la psychosphère. « C'est la période de consommation massive (de LSD), ces années 60 psychédéliques, qui jouent le rôle de charnière. Jusque là, seule une toute petite partie de l'Humanité avait pu se brancher sur la longueur d'onde de la Psychosphère. Celle-ci était le rêve des aborigènes, la cérémonie du peyotl chez les Tarahumaras, l'extase mystique de Bernadette Soubirous, peut-être ! Et soudain, des millions de personnes, de part le monde, rompent avec la réalité quotidienne, pour des raisons très diverses. » (Des Renards sous l'évier) Aussi, alors que la psychosphère était encore ce vaste champ d'énergie indifférenciée, éclatée en bouts d'idées, en morceaux d'images psychiques, elle va commencer à muter. À partir de ce moment-là, les quantons psychiques vont s'agglutiner en organismes du fait des regards que leur portent ces millions de personnes qui tripent... Leçon quantique : le regard de l'observateur définit la particule observée...
Bien sûr, les mystiques et autres chamanes avaient déjà réalisé cette mutation, mais ici c'est l'échelle qui change du tout au tout. Imaginez des millions de prêtre châmaniques, accompagné de tous ces Swedenborg avec leurs rêves et de ces millions de Whitman, avec leurs chants... « As for an hour carrying us diverse, yet cannot carry us diverse forever » (Out of the rolling ocean the crowd). De ce fait, la mutation se fait maintenant à une vitesse vertigineuse... Et il y eut un moment, une pointe dans la consommation de ces produits illicites. Dites, lecteurs, une question : si vous aviez, vous, été de ces jeunes débauchés aux cheveux longs et aux habits tellement colorés qu'il ressemblaient à des épouvantails, quel jour vous auriez choisi ? Hein, dites ... Parfaitement ! La Nuit de la Lune... Et après l'Oncle Walt, c'est à Roland lui-même de venir chanter...
« 21 juillet 69 - 3 h 52 du matin
Le monde entier devant sa télé
Assistait en direct et en noir et blanc
A l'événement le plus important
De l'Histoire de l'Humanité
Ce couronnement de l'après-guerre
Ce jour où un homme a marché sur la Lune »
Ce texte, qui est issu de l'une des chansons du groupe Brain Damage, groupe dans lequel Roland Wagner est chanteur et parolier, sera repris dans Musique de l'énergie, et exprime bien cette idée-là. Car vous pensez bien que toutes ces personnes qui, fixant leur attention sur un événement unique en ayant gobé du LSD, qui va les propulser dans la psychosphère, ça ne peut qu'être un grand moment. Pour la toute première fois, un Envoyé de la Terre foulait un autre sol que le sol terrestre et, sur le plan psychique, soudain, notre champ d'empathie, notre psychosphère, va s'unifier ; les séquences éparses, issues de matérialisations psychiques diverses, vont s'agglutiner, pour re-créer, pour la première fois depuis la naissance de l'univers télépathique, son unité perdue. C'est l'Homme dans son ensemble qui marche sur la Lune. Seulement voilà, il y a un retour de bâton... Car, si ce soir-là, grâce à ces milliers de personnes de part le monde qui vont faire le voyage psychédélique vers la psychosphère, si bien que celle-ci va s'unifier, elle va le faire au milieu de milliers de trips qui la lient alors à la Réalité consensuelle... La Nuit de la Lune est le symbole de la mutation qui va s'opérer dans la psychosphère. Et la psychosphère aime les symboles...
C'est là qu'interviennent les premiers éléments issus de la narration directe de Roland Wagner. Nous sommes à la fin des années 80. Un grand critique rock, Richard Montaigu, Suzy, sa compagne, Elric, un ami propriétaire d'une petite boutique de disques, et Vince, un jeune musicien, vont trouver sur leur passage, après une soirée bien arrosée, une faille entre les mondes, qui va les précipiter au fin fond du Faisceau chromatique. Passant de mondes en mondes, poursuivis par une troupe de Livides, ces estomacs ambulants, ils obtiendront l'aide de différentes entités, habitant la psychosphère, en vue de trouver la sortie... Ces entités — entre autres, un chien jaune qui parle, un vampire, le Juif errant — vont subir de la part de l'inconscient des membres du groupe la même transformation que celle subie par tout quanton psychique devant un observateur humain : ils vont trouver une forme. Cette version hallucinée d'un road-movie, qui s'étend sur trois volumes au Fleuve Noir, sera complétée par la suite de Chroniques du désespoir, qui a pour cadre la théorie du Faisceau... Lors de ce long périple, Richard va se voir confier par le Juif errant un ancien Artefact, l'Étoile. Mais cette Étoile « est un facteur d'équilibre, l'un des centres secrets du Faisceau. La déplacer signifie ouvrir la voie aux pires cataclysmes. » (Le Rêveur des Terres Agglutinées) Le Juif errant l'a présentée à Richard comme une boussole... Résultat, le processus uchronique n'est plus actif. Ou plutôt, seul les convergences d'univers s'effectuent encore, mais plus les divergences. Et comme le Faisceau est régi par ce couple, il est en train de s'effondrer sur lui-même !!! Il faut donc aller d'urgence rapporter l'Etoile à ses gardiens, les Veilleurs, ces étranges êtres qui veillent sur la bonne tenue du Faisceau... Ils se présentent sous la forme d'Anges bilbiques… Ceux-ci logent à la Porte des Étoiles, un monde à la frontière du Rouge Très Très Sombre. Mais une fois l'artefact en bonnes mains, celle des Gardiens du Faisceau, donc, il n'ont toujours pas de solutions : comment vont-ils rentrer chez eux ?...
Ils découvrent alors un monde, dans le Rouge Presque Noir, en Bordure des Ténèbres, dans lequel un dealer-drogué aux yeux intégralement rouges règne sur une population entière de junkies. Vous voyez de qui je veux parler ? En fait, suite à l'expansion de la Psychosphère, cet Archétype primitif, qui répond au doux nom de Celui-qui-n'est-pas-nommé (nous l'appellerons dorénavant les Yeux-rouges, ou Dragon Rouge, du nom de son avatar actuel), s'est retrouvé exilé. Psychosphère et Faisceau chromatique semblent intimement liés, en voici encore une preuve. Et cette preuve annonce le début du processus qui mènera à la Terreur... « [Les] couches profondes reflètent, aujourd'hui encore, l'état primordial de l'inconscient collectif. On peut donc supposer qu'elles ont en quelque sorte conservées une empreinte de cet Archétype très ancien, à partir de laquelle il a commencé à se reconstituer après s'être glissé dans une apparence qui passait par là... » (L'Odyssée de l'espèce) Et cette apparence qui passait par là, ce serait les cerveaux des membres du groupe en fuite qui la lui ont fourni, tout comme il l'avaient fait pour le Chien jaune et ses compagnons.
Le groupe, mené par ce même Chien jaune, après un détour par les Ténèbres — l'espace hors du Faisceau —, découvrira ce que vous et moi savons déjà, à savoir la nature exacte du Faisceau chromatique, et l'existence, dans d'autres grumeaux, d'autres Faisceaux... Mais cette voie de sortie sera également empruntée par les Yeux-rouges, qui recouvre lentement la mémoire... Et les membres du groupe retrouveront le chemin de leur chaumière, ignorant qu'ils sont peut-être l'une des causes de la Terreur, car à l'origine de la résurgence des Yeux-rouges... Fin du premier cycle...
Jérôme Charlet
Phénix n° 56, février 2001.
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08.09.2009
L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (1)
« Je n’ai de cesse de blâmer la mollesse d’un gouvernement que tes maîtres et tes flatteurs nomment la Philosophie sur le trône et que j’appelle, moi, un lâche abandon de la Volonté au cours des choses. Tu es satisfait si, interposant ta douceur de tempérament dans le cours de la décadence des choses romaines, tu parviens à glisser un intervalle d’oubli et de sommeil entre les tyrans que nous eûmes et ceux que nous aurons, entre la barbarie jusqu’alors vaincue, grâce à quelques restes du sang et des traditions de nos ancêtres, et la barbarie bientôt victorieuse de leurs fils dégénérés. Je te prédis, et tu te prédis à toi-même, sans avoir consulté l’oracle d’Ammon, la ruine de l’Empire » (1).
Á partir de 1872, ses idées républicaines (10) et socialistes trouvent à nouveau à s’exprimer dans La Critique philosophique (11), qu’il contribue à fonder et dont le programme est clair : « développer les principes de la philosophie critique, de la morale rationnelle et de la politique républicaine » (12). Ce mariage entre philosophie, politique et morale universelle, visant à la promotion de la République, est représentatif de sa pensée. Résolument anticlérical, Renouvier considère que la philosophie, bien comprise et bien pratiquée, « est plus efficace à la longue qu’une religion unique » (13). Toutes les questions politiques se ramènent à des questions de morale. Identifiant l’idée républicaine avec les préceptes de la Raison pratique, il fait sienne la philosophie de Kant (14).
(1) Charles RENOUVIER, L'Uchronie (l'utopie dans l'histoire) Esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait dû être, Paris, Bureau de la critique philosophique, 1876 , p. 84 (abréviation pour les notes suivantes : Uchronie) ; Paris, Alcan, 1901 ; Paris, Fayard, 1988.
(2) Paul ARCHAMBAULT, Renouvier, Paris, Bloud, 1911 ; Octave HAMELIN, Le système de Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Roger VERNEAUX, L'idéalisme de Renouvier, Paris, J. Vrin, 1945 ; Louis FOUCHER, Bibliographie chronologique de Charles Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Laurent FEDI, Le problème de la connaissance dans la philosophie de Charles Renouvier, Paris, L'Harmattan, 1999 ; Roger PICARD, La philosophie sociale de Renouvier, Paris, Rivière, 1908 ; Gaston MILHAUD, La philosophie de Charles Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Louis PRAT, Charles Renouvier, philosophe : sa doctrine, sa vie, Paris, Labrunie, 1937 ; Paul MOUY, L'idée de progrès dans la philosophie de Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Fernand TURLOT, Le personnalisme critique de Charles Renouvier, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2003.
(3) Son père fut député de l’Hérault durant la Monarchie de Juillet et son frère, après un bref parcours politique avant 1848, devint archéologue. Consulter Louis FOUCHER, La jeunesse de Renouvier et sa première philosophie (1815-1854), Paris, Librairie philosophique J. VRIN, 1927.
(4) Ibid.
(5) Charles RENOUVIER, Manuel de philosophie moderne, Paris, Paulin, 1842.
(6) Charles RENOUVIER, Manuel républicain de l'Homme et du Citoyen, Paris, A.
(7) Charles RENOUVIER, Organisation communale et centrale de la République, projet présenté à la nation pour l'organisation de la commune, de l'enseignement, de la force publique, de la justice, des finances, de l'Etat, en collaboration avec Ch. Fauvety, co-rédacteur, & J. Benoit, F. Charassin, A. Chouippe, [reprod. Fac-Sim.], Nîmes, C. Lacour, 2000.
(8) Charles RENOUVIER, Science de la Morale, Paris, Ladrange, 1869.
(9) La revue philosophique et religieuse, Paris, 1855.
(10) Marie-Claude BLAIS, Au principe de la République : le cas Renouvier, Paris, Gallimard, 2000.
(11) La critique philosophique, Paris, 1872.
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Roger VERNEAUX, Renouvier disciple et critique de Kant, Paris, J. Vrin, 1945.
(15) Charles RENOUVIER, Victor Hugo, le poète, Paris, A. Colin, 1893 ; Charles RENOUVIER, Victor Hugo, le philosophe, Paris, A. Colin, 1900.
(16) Michèle RIOT-SARCEY, Thomas BOUCHET, Antoine PICON, Dictionnaire des Utopies, Paris, Larousse, 2002.
(17) Eric B. HENRIET, l'Histoire revisitée, panorama de l'uchronie sous toutes ses formes, Amiens, Encrage, 2004. L'auteur y définit l'uchronie comme un genre littéraire dans lequel les auteurs mettent en scène des histoires imaginaires, bâties à partir d'un « point de divergence », c'est-à-dire, la survenue d'un événement ou, au contraire, l'absence d'un événement considéré comme déterminant. Les uchronies permettent aux auteurs, sous couvert d'imaginaire (à aucun moment, ceux-ci n'entendent faire du révisionnisme) de mettre en lumière les paradigmes et les dérives de leur propre temps. La victoire de Napoléon à Waterloo, la défaite de l'Angleterre face à l'Invincible Armada, le triomphe des forces de l'Axe durant la Seconde Guerre Mondiale, donnent des univers divergents qui remplissent la même fonction satirique, critique et pédagogique que l'utopie.
(18) Louis GEOFFROY, Napoléon apocryphe, 1812 – 1832, histoire de la conquête du monde et de la monarchie universelle, Paris, Paulin, 1841.
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06.09.2009
Au fil d'une ligne de probabilité, cosmologie et chronologie (2)
La Soupe Primitive
Imaginez maintenant... Le Big Bang vient d'avoir lieu. L'Univers naît... pourvu de 11 dimensions !... Enfin, potentiellement onze, car seules quatre d'entre elles vont advenir en acte, les autres ne restant en quelque sorte qu'en puissance. Partout dans le rien se répandent les quantons. Ceux-ci ne tardent pas à devenir matière et énergie. L'Univers est né, sous la forme de cette grande immensité, emplie à ras bord ... La Grande Soupe Primitive, selon l'expression consacrée de ce cher Temple sacré de l'Aube radieuse, détective privé millénariste frappé du Talent de transparence, personnage principal des Futurs Mystères de Paris, et qui est très intéressé par toutes ces choses-là...
Et, comme dans toutes les soupes, il va se former des grumeaux... Et dans ce grand champ spatial, ces grumeaux auront pour nom étoiles, planètes ou corpuscules. Tout cela au milieu de ce champ diffus de particules qui forment ce que les physiciens appellent le rayonnement fossile, cet « ultime résidu du Big Bang ». Mais plus qu'un simple résidu, ce champ de particules forme le ciment de l'Univers tout entier. Il est le potage de cette Soupe. De son état dépend la cohésion de l'Univers. Et l'un des indices de cette cohésion est sa vibration. « La théorie de p-branes a montré que chaque particule élémentaire est analogue à une membrane élastique infinitésimale, possédant p dimensions, agitée de vibrations dont l'amplitude varie en fonction de la particule en question. » (Le Chant du cosmos) Cette vibration, qui constitue le chant du cosmos, est harmonique. Elle serait l'« Aum suprême ». Et les fausses notes y sont autant de symptômes de troubles et de faiblesses... Ainsi, selon la qualité du réseau des particules dans tel où tel coin de l'Univers, les vibrations sont plus ou moins mauvaises. Et de mauvaises vibrations stigmatisent un mauvais état de la trame du monde.
Pour l'instant, de tous ces grumeaux, un seul occupe Roland Wagner dans la quasi-totalité du méta-roman, à savoir, bien entendu, notre cher soleil, et tout ce qui tourne autour... Car une fois notre étoile créée, et les planètes en orbites formées, il n'y a que sur la troisième planète que va apparaître la vie (chose que vous savez probablement déjà). Peu à peu, les espèces vont évoluer, jusqu'à donner naissance à des hommes en devenir. Et ces hommes en devenir vont voir leur cerveau se développer. Et leur cerveau, même à l'état primitif, aura la capacité, au tout début plutôt restreinte, de faire passer les quantons dans un troisième état, appelé psyché par Hiéronimus Bolgenstein, l'un de ses découvreurs. Cette capacité à agir sur les quantons semble résider dans le néocortex. Tout laisse à penser qu'il y a eu mutation, suite à une ou deux divisions supplémentaires des cellules cérébrales chez certains embryons d'un groupe restreint de ces proto-humains. Le résultat est un groupe d'individu, qui, pratiquant l'exogamie, va répandre les nouvelles caractéristiques. L'homo sapiens sapiens vient d'apparaître, ultime maillon de l'évolution humaine avant la Terreur.
Ces quantons psychiques, il faut bien qu'ils aillent quelque part surtout qu'avec l'arrivée de l'homo sapiens sapiens, il va s'en générer un nombre de plus en plus important... Ne pouvant s'accumuler dans nos dimensions habituelles, dans notre Réalité consensuelle, Ils vont migrer vers trois dimensions orthogonales... « Le cerveau humain va apporter [à ces dimensions] les quantons qui [leur] manquaient pour exister. Pour cesser d'être un simple ensemble de probabilités mathématiques. » (L'Odyssée de l'espèce) La psychosphère est née, devenant ainsi l'ensemble des pensées humaines, partageant chaotiquement notre temporalité. « Le Temps [y] coule comme il peut - s'il coule »... L'inconscient collectif, vaste et sans organisation propre, sorte de Bol de Soupe psychique.
Et ce Bol de Soupe connaît une histoire mouvementée. Privé de la cohésion que lui assurait l'inconscient de l'ensemble des proto-humains grégaires, la Psychosphère va devenir peu à peu, avec la diaspora humaine, un ensemble épars d'éléments en tous genres... La redécouverte de cette unité ne se fera que peu à peu, notamment par tous les types d'expériences mystiques possibles, pendant lesquels des individus vont découvrir leur appartenance à la grande Famille humaine. Vont découvrir que ce qu'ils appelaient alors leur âme particulière n'est finalement que cette goutte d'eau dans cet océan, l'âme cosmique. Toi, tu es Cela ! Tat tvam asi !
Et c'est ici qu'on s'aperçoit que Roland Wagner, en faisant mine d'intégrer son bagage culturel à son œuvre, semble faire bien plus que cela... Bien sûr, sur les traces de la Beat Generation, imbibés de bouddhisme zen, de théories des Trancendentalistes Américains (Emerson, Whitman...) et de substances illicites, il paraît naturel de trouver dans la cosmologie wagnerienne les thématiques employées par ses prédécesseurs. Mais Roland Wagner va bien plus loin, puisqu'il va science-fictiver le tout, en fournissant une explication !... A la manière de Roger Zelazny face aux mythologies, ou de Richard Matheson face au thème du vampire, Roland Wagner va générer une tissu explicatif cohérent. Les théoriciens indiens affirmaient impossible l'explication (tout ce qu'on peut dire du brahman, c'est qu'il est neti neti : « pas ainsi, et pas ainsi »). Et alors, Roland Wagner est venu, et a dit : « psyché, p-branes et le tour est joué ». Et si la description des bodhisattva, ces individus qui ont atteint de leur vivant l'illumination, c'est-à-dire qui ont découvert que la goutte d'eau de leur âme fait part de l'Océan Psychique, ressemble tant à celle que Roland Wagner fait des Millénaristes, ce n'est pas vraiment un hasard... Et je ne serais pas étonné d'entendre sous peu parler d'un Purusha...
Mais revenons à nos bébêtes... Cette création va également rétablir la deuxième dimension temporelle. Celle-ci était elle aussi encore à l'état de potentialité, et va acquérir soudain une réalité. Elle aussi orthogonale, elle semble devenir le cadre d'un nouveau Big Bang... Un Big Bang uchronique. Car Roland Wagner n'a pas oublié la leçon dickienne sur les Univers Parallèles qu'on peut lire dans Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres : « Que se passerait-il (...) s'il existait une pluralité d'univers organisés le long d'un axe latéral, c'est-à-dire perpendiculairement au flux du temps linéaire ? » Et bien la réponse dicko-wagnérienne tient en un mot : uchronie.
À partir d'un Univers originel, des divisions s'opéreraient, le fragmentant en une pluralité de mondes. Pourquoi n'apparaissent-ils que maintenant ?
La forme que cette pluralité de mondes va prendre, c'est celle d'un arc-en-ciel, comme va le comprendre Elric, personnage d'Un Ange s'est pendu...
« Tout d'abord, il vit un arc-en-ciel. Un arc en ciel circulaire, au centre duquel palpitait le violet, tandis qu'à la périphérie flamboyait le rouge. Hors de ce disque vivement coloré régnaient les ténèbres.
« Puis la vision changea — ou plutôt se précisa. L'arc-en-ciel n'était pas plat mais s'étirait également à la verticale — à travers ... le temps ? Elric n'aurait pu le jurer. Il avait l'impression de se rapprocher du Faisceau, qui n'était pas d'une seule pièce, mais constitué de fils à l'épaisseur infinitésimal, blottis les uns contre les autres, tendus entre le passé et l'avenir. Il distinguait à présent l'imperceptible dégradé différenciant chaque fil, la lente transformation du rouge en orange, de l'orange en jaune, jusqu'à l'ultime dérive de l'indigo vers le violet... »
Notre Terre — enfin celle à partir de laquelle Elric et ses amis glissent d'univers uchroniques en univers uchroniques et qui doit être très proche de la nôtre — se situe dans le Vert médian. Plus les univers approchent du bord, et plus les mondes se font instables et violents. Plus ils prennent place près du centre, et plus ils sont brutaux et rudes. Ainsi, cette dimension temporelle supplémentaire, cette huitième dimension, serait rendue possible par les pensées issues du cerveau d'un sapiens sapiens. C'est la raison pour laquelle tout grumeau ayant en son sein des êtres pensants pourrait développer cette dimension, et par là même, entamer le processus de division uchronique. Ainsi, lorsqu'on lit, à la fin de L'Autoroute de l'aube : « anneaux multicolores qui sont autant de Faisceaux chromatiques / il y a d'autres Faisceaux — ailleurs / autant de Faisceaux qu'il y a d'univers dans un seul / les Ténèbres — point de contact entre ces multivers perdus dans une nuit sans fin », on ne peut en tirer qu'une seule conclusion : nous ne sommes pas seuls dans le Grand Tout !!! Nous ne sommes pas les seuls êtres pensants de l'Univers...
Jérôme Charlet
Phénix n° 56, février 2001.
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04.09.2009
Au fil d'une ligne de probabilité, cosmologie et chronologie (1)

Introduction
Chermis,
Prenez n'importe quelle œuvre de Roland C. Wagner et, avant d'aller vous éblouir au soleil de Son Verbe, faites donc un petit détour par la quatrième de couverture... Généralement, le commentateur, amusé, admiratif, ou les deux à la fois, vous annonce que vous êtes face à un écrivain vraiment très productif... Plus de quarante romans, plus d'une centaine de nouvelles, sans compter toutes les petites choses placées ça et là dans des fanzines... Et Roland Wagner de déclarer, lors d'une interview, que « plus de la moitié des livres [qu'il a] écrits composent une espèce de grand roman qui s'étend sur des millions d'années ».
Ce grand roman, auxquels il a donné le nom d'Histoire d'un Futur, se partage en différentes époques, organisées pour la plupart autour d'un événement central, ce fameux Psycataclysme, cette fameuse Grande Terreur Primitive... Et l'aveu de cohérence est de taille, puisque l'auteur semble avoir pris un malin plaisir à publier tous les éléments dans le désordre le plus complet. C'est comme ça, par exemple, que la suite directe d'Un Ange s'est pendu, intitulée Le Rêveur des Terres agglutinées, ne sera publié que deux ans plus tard, et qu'entre temps, de nombreuses autres pièces du puzzle auront vu le jour... Ou encore l'ordre de publication du Paysage déchiré et des Derniers Jours de mai, strictement inversé par rapport à la méta-chronologie... Ou La Balle du néant, dont l'intrigue se passe plus de 600 ans avant Cette Crédille qui nous ronge, alors que sa publication lui est postérieure de près de cinq ans !!!... Et il ne faut pas croire qu'il exagère lorsqu'il parle de millions d'années, puisqu'il aurait très bien pu être l'auteur de la célèbre phrase : « un livre ne commence ni ne finit, tout au plus fait-il semblant »...
Son méta-roman commence avec les tous débuts de l'Univers, et s'achève (pour l'instant...) dans un lointain futur, au milieu de planètes autonomes, et en compagnie d'un maedre qui aime écouter Le chant du cosmos...
Pour comprendre un peu ce qui se trame dans ce gros roman à épisodes, il faut remonter au tout début du début. Il y a très longtemps. Très très longtemps... Dans un galaxie pas si lointaine puisqu'il s'agit de la nôtre... Imaginez...
« Ni le Non-Être n'existait alors, ni l'Être.
Il n'existait l'espace aérien, ni le firmament au-delà... »
(Rg-Veda, X-129)
Jérôme Charlet
Phénix n° 56, février 2001.
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29.07.2009
L'Équilibre des paradoxes
Casus Belli n°120, juin-juillet 1999
Michel Pagel
Fleuve Noir "Anticipation" (1999)
Denoël "Lunes d'Encre" (2004)
Michel Pagel n'est jamais aussi à l'aise que lorsqu'il ne se prend pas tout à fait au sérieux, et L'Équilibre des paradoxes le démontre à l'envi. À la suite d'une expérience temporelle qui a mal tourné, des individus d'époques différentes — et, pour ceux venant du futur, de deux lignes historiques contradictoires — atterrissent en 1904, suscitant un joyeux bordel qui trouvera sa solution au Maroc, lors de la fameuse "affaire de Tanger". Sur cette trame qui autorise tous les délires, Pagel s'amuse à pasticher le style épistolaire de l'époque ou le langage imagé d'une baba cool de la fin des années 60. Pince-sans-rire, il joue magistralement avec les codes de la SF et de la littérature populaire du début du siècle, qu'il connaît fort bien. Le livre repose sur la confrontation des points de vue des différents protagonistes — ce qui donne parfois des résultats saugrenus. Ce roman que l'on lit le sourire aux lèvres est, sinon le meilleur de son auteur, du moins le plus abouti.
Roland C. Wagner
L'édition Denoël inclut en sus du roman la nouvelle "L'Étranger", parue à l'origine dans l'anthologie de Daniel Riche Futurs antérieurs (Fleuve Noir, 1999).
10:32 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, voyage dans le temps, littérature, uchronie
27.05.2009
Lavoisier a tort et Lucrèce a raison (2)
Imaginer un monde identique en surface au nôtre, mais ne fonctionnant pas selon les mêmes principes, et aller jusqu'au bout des conséquences de ces nouveaux postulats, n'est pas chose aisée. Mais cela n'a cependant pas découragé l'écrivain qui est peut-être le créateur (et un des théoriciens) de la science-fiction-fiction, je veux parler de Philip José Farmer.
Dans le numéro de décembre 1952 de Startling Stories paraissait une courte nouvelle de Farmer, "Sail on! Sail on!". Le public français n'en prit connaissance qu'une vingtaine d'années plus tard, en mars 1971, dans le n° 207 de Fiction, sous le titre "Par-delà l'océan". Entre-temps, la nouvelle avait été reprise aux États-Unis dans une anthologie de Harry Harrison, complétée d'une extraordinaire postface de l'auteur. Par bonheur, en 1977, cete postface a été reproduite par Jacques Sadoul dans l'anthologie Les meilleurs Récits de Startling Stories (13). "Sail on! Sail on!" y figure également, dans une nouvelle traduction et sous le titre "Faire voile".
L'univers de "Sail on! Sail on!" est des plus déroutants : Christophe Colomb, dans sa tentative d'atteindre les Indes en traversant l'Océan Atlantique, non seulement ne découvre pas les Amériques, mais bascule au bord du monde avec ses caravelles ! Car la Terre est plate (ou presque).
"Sail on! Sail on!" est le deuxième texte de science-fiction de Farmer édité et il reflète d'entrée de jeu ce qui deviendra l'une des obsessions majeures de l'auteur : comment rivaliser avec le Créateur (14).
Mais revenons au contenu de la nouvelle.
D'abord, son aspect uchronique. Le moine franciscain Roger Bacon (1214-1294), un savant du Moyen-Âge souvent présenté comme un précurseur de la recherche expérimentale (le choix de Roger Bacon par Farmer n'est certes pas dû au hasard (15)), a été canonisé dans cet univers (nous l'appellerons désormais "le Deuxième Monde", à l'instar de Farmer lui-même dans sa postface) et a donné naissance à un ordre savant. Le Deuxième Monde apparaît donc comme en avance sur le nôtred'un point de vue scientifique, tout au moins pour la fin du XVesiècle : les moines rogériens connaissent la radio, ce qui permet aux caravelles de Colomb de rester en contact avec l'Europe, et des dirigeables turcs survolent l'Europe. On pense avoir à faire, dans la majeure partie de la nouvelle, à une simple uchronie. Mais voilà, la Terre n'est pas ronde, comme le croient Colomb, les moines rogériens et le lecteur.
Farmer a-t-il écrit, avec "Sail on! Sail on!", une simple histoire fantasmagorique ? Pas seulement. Il s'en explique loguement dans sa postface. Commentaires sur "Faire voile", peut-être plus passionnante encore que la nouvelle elle-même. Il s'agit, pour Farmer, de construire sa propre cosmologie, en s'inspirant plus ou moins des conceptions d'Aristote et de Ptolémée, tout en postulant que la Terre est plate, ce qui aurait attristé Pythagore ! Ce mélange pose des problèmes de cohérence quasi insolubles, et l'auteur en est bien entendu conscient : "J'aurais autant de mal à expliquer mon univers que Ptolémée en avait avec ses cycles, épicycles et déférents" (16).
Et ce n'est pas peu dire. Arthur Koestler, dans un ouvrage consacré aux grands cosmologues du passé (17), donne une description pittoresque du système géocentrique de Ptolémée qu'il n'est pas déplacé de reproduire ici :
"On se représentera peut-être plus aisément l'univers de Pythagore en imaginant, au lieu d'un système d'horlogerie, une Grand Roue [dont la Terre occupe le moyeu, géocentrisme oblige] qui tourne lentement en entraînant les sièges ou les cabines suspendus à sa jante. Imaginons un passager solidement attaché à son siège, tandis que la machine s'emballe : la cabine au lieu de rester sagement à la verticale, se met à tourner autour du pivot qui la tient, et en même temps ce pivot tourne avec la Roue. Le malheureux passager (ou la planète) décrit dans l'espace une courbe qui n'est pas un cercle, mais qui est néanmoins produit par une combinaison de mouvements circulaires. En faisant varier le diamètre de la Roue, la longueur du bras auquel la cabine est suspendue, et les vitesses de rotation, on peut obtenir une étonnante variété de courbes. […] On donne le nom de déférent à la jante de la Grande Roue et celui d'épicycle au cercle décrit par la cabine. En choisissant un rapport convenable entre les diamètres de l'épicycle et du déférent, il était possible de représenter approximativement les mouvements des planètes, en ce qui concernait leurs arrêts et leurs reculs et aussi les variations de leur distance."
Et Koestler conclut sa description par une anecdote surprenante. Alphonse X (1221-1284), roi de Castille, protecteur des sciences, aurait déclaré un jour que l'on tentait de l'initer aux mystères du système de Ptolémée : "Si le Seigneur Tout-Puissant m'avait consulté avant de commencer la Création, j'aurais recommandé quelque chose de plus simple."
La Terre "plate" du Deuxième Monde présente d'autres caractéristiques des plus curieuses : "Ainsi la terre vue de biais de l'espace ressemble au profil d'une lentille ou à un dôme aplati. […] Les eaux océaniques se jettent en cataractes rugissantes, s'incurvent et retombent sur les côtés de la structure de la planète. Ensuite, elles s'étalent sur le dessous. Certains effets singuliers devraient résulter de l'attraction de la Lune sur la surface, le fond et les flancs de cette étendue d'eau.
"Avec le temps, les océans s'assècheraient sur le dessus de la planète. Cependant, j'imagine une muraille rocheuse le long des bords, pour retenir la majeure partie de l'océan. Çà et là, il y a des fissures, par lesquelles l'eau se déverse. Mais l'eau, coulant "en bas" le long des côtés et en travers du dessous plat, s'élève (ou "tombe") par les fissures dans le corps de la planète et remplit ainsi la cuvette océanique du dessus. C'est le seul moyen d'expliquer pourquoi Océanus ne se vide pas." (18)
Pour ne rien dire des difficultés posées dans le Deuxième Monde par, entre autres, l'âge de la Terre (qui devrait être de 6000 ans comme dans la Bible !), les lois de l'évolution, etcelles de la gravité…
On comprend bien ce que tente de faire Farmer : bâtir un univers obéissant apparemment à des conceptions du monde errnées (système géocentrique de Ptolémée, physique d'Aristote, Terre plate). Il conçoit un monde complètement artificiel, qui semble correspondre à certains idées que nos ancêtres se faisaient de l'univers, mais qui semble seulement. Farmer se pose en démiurge, ou mieux, en sorte d'ingénieur du cosmos un peu paranoïque certes, mais non point naïf qui avoue : "[…] dès que je songe à une facette de ce petit cosmos, quelque chose d'autre vient la contredire, et je dois repartir de zéro et rééquilibrer les forces et les positions."
La postface de Farmer à "Sail on! Sail on!" porte fort justement en sous-titre : Un exercice d'extrapolation logique. cette logique nous mène à la conclusion que relever de façon rigoureuse le défi de la science-fiction-fiction. Une conception fausse de l'univers reste une conception fausse. Si un univers lui obéit effectivement, alors cet univers ne peut fonctionner. L'idée de base de "…the World as we know't", quand on y réfléchit, n'est que pure fantasmagorie quant à ses présupposés : un monde dans lequel la théorie phlogistique serait vraie ne pourrait exister, ou tout au moins ne pourrait pas être superposable au nôtre, même si Sir Robert ne réalisait pas sa fameuse expérience. Farmer a bien compris ce problème fondamental, et il propose, pour tourner la difficulté, d'accepter les contraintes incontournables imposées par l'univers tel qu'il est, et de fabriquer en son sein un monde artificiel qui, extérieurement, obéirait à des conceptions erronées, mais qui, fondamentalement, serait régi par les vértables (ou supposées telles) lois de l'univers ? Même ainsi, les problèmes d'ajustements constituent un casse-tête chinois, comme il le souligne sans cesse dans sa postface. Pour gagner le pari, il faut tricher et se contenter d'à peu près. mais, comme on le sait, Farmer est passé maître dans l'art de truquer les univers.
Joseph Altairac
(13) J'ai lu n° 784..
(14) Le premier étant la version primitive de The Lovers (Les Amants étrangers). Curieusement, dans sa présezntation de "Sail on! Sail on!" pour Fiction, Alain Dorémieux déclare : "Cette œuvre d'un Farmer débutant est assez déconcertante pour qui connaît l'écrivain et voudrait juger cette tentative à la lumière de ses écrits postérieurs." Il me semble, bien au contraire, que "Sail on! Sail on!" annonce parfaitement le Farmer des cycles du Monde du Fleuve ou des Faiseurs d'univers. mais peut-être l'absence de sexe dans cette nouvelle aura-t-elle un tant soit peu traumatisé le chroniqueur ?
(15) Sur l'importance de Roger Bacon à la fois dans le domaine de la fiction et des spéculations historiques plus ou moins sérieuses, on lira avec profit l'article de MIchel Meurger, "Lovecraft, Newbold et le manuscrit Woynich" (in Études Lovecraftiennes n° 11).
(16) Les Meilleurs Récits de "Startling Stories", p. 35.
(17) Arthur Koestler : Les Somnambules (calmann-Lévy, 1960), pp. 62-65.
(18) Les Meilleurs Récits de "Startling Stories", pp. 38-39.
(19) Ibid. p. 36.
NLM n° 21, février 1992
09:10 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, uchronie, science, philip jose farmer





Joseph Altairac




