13.09.2009

Les Amazones de Bohême

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Joëlle Wintrebert

Robert Laffont (2006)

 

Libuse, reine dans la Bohême du VIIIe siècle, est une habile diplomate qui a su contenir les belliqueuses ardeurs masculines, abolir l'esclavage et imposer l'égalité entre les sexes, notamment en s'entourant d'une garde de filles. Danna, conseillère avisée, est à la fois irritée et fascinée par leur capitaine, l'énergique Wlasta, une ancienne esclave qui a progressivement gravi les échelons de la société. Pour empêcher la venue des armées de Charlemagne évangélisant les pays voisins à la pointe de l'épée, Libuse accepte la présence de deux missionnaires dans sa communauté. Mais, malade, elle meurt prématurément, et son mari Premysl, paysan peu fait pour gouverner, revient progressivement sur les réformes de son épouse. Refusant ce retour en arrière, Wlasta s'en va fonder, en compagnie d'épouses fuyant la violence de leurs maris, une cité indépendante, uniquement dirigée par des femmes, où les hommes vivent à l'extérieur de l'enceinte. Premysl s'accommode mal de cette sécession et cherchera à mâter ces rebelles, alors que, déçue par les maigres résultats des évangélistes qui ont pourtant réussi à se faire accepter en ces lieux, l'Eglise envoie les troupes de Charlemagne en Bohème...

Certes, il s'agit d'un roman historique, mais il est dû à une de nos plus belles plumes de l'imaginaire francophone et n'est pas sans parenté avec la science-fiction, la cité de Wlasta constituant un bel exemple d'utopie, même si celle-ci, véridique, ne dura que le temps d'un feu de paille et s'acheva de façon tragique.

On comprend que cet épisode fameux (peu connu en France mais célèbre plus à l'Est, Libussa servant à désigner en Allemagne des associations lesbiennes), par l'étonnante ouverture d'esprit de cette cité dirigée par des femmes, sa tolérance, sa liberté de mœurs prônant l'amour libre et autorisant l'homosexualité, ait incité Joëlle Wintrebert à le reprendre à son compte, même s'il fut déjà traité par Christiane Singer dans La Guerre des filles. Elle le fait avec beaucoup de sensualité, manifestant une grande tendresse pour ses personnages, si complexes et attachants qu'ils resteront longtemps dans les mémoires. La langue, par ses tournures et son vocabulaire, nous plonge davantage dans l'atmosphère de cette Bohème du VIIIe siècle que Joëlle Wintrebert, qui s'est déplacée jusqu'à Prague pour sa documentation, plante avec une précision et un souci du détail exemplaire. Un grand roman, vraiment !

 

Claude Ecken

04.08.2009

La mort peut venir

Casus Belli n° 73, janvier-février 1993

 

pdf533-1992.jpgFrederik Pohl


Plus de vifs que de morts

Outnumbering the dead, 1990

Denoël Présence du Futur (1992)

 

À travers la Grande Porte

The Gateway trip, 1990

J'ai lu SF (1992)

 

Avec la récente hécatombe parmi les "grands anciens" de la SF, on peut comprendre que les deux derniers livres de Frederik pohl, né la même année qu'Asimov, soient marqués du sceau de la mort. Plus de vifs que de morts se rattache nettement au courant utopique, avec son univers harmonieux, où des dizaines de miliards d'humains profitent des bienfaits d'une technologie très évoluée — et "propre". Le personnage principal, Rafiel, est l'un des rares individus mortels dans un monde où une simple opération génétique permet d'étendre indéfiniment la durée de la vie. Le roman conte ses derniers mois, son cheminement psychologique tandis que l'heure de sa disparition se rapproche inéluctablement. Un livre grave et poignant, d'où vous ne tirerez pas de scénario mais qui devrait vous toucher aussi profondément que moi, grâce à sa grande sincérité. jl3332-1992.jpgEn comparaison, À travers la Grande Porte apparaît tout à fait fabriqué. Cinquième titre d'ne série dont le premier volume, La Grande Porte, était un pur chef-d'œuvre, et dont la qualité des suivants ne cessait de baisser, c'est un ouvrage étrange, essentiellement composé d'une histoire assez aride de ce futur — où l'on retouve les éléments utopiques de Plus de vifs que de morts — et d'une novella, "Les marchands de Vénus", qui se déroule avant le premier tome. L'intérêt littéraire est plutôt édiocre, mais la conception même de ce livre en fait un outil apréciable pour les MJ désireux d'utiliser l'univers de la Grande Porte. Frederik Pohl leur offre ici un petit manuel d'histoire future duquel, j'en suis sûr, ils feront bon usage.

 

Roland C. Wagner

23.05.2009

Un Monde de femmes

Ou le charme discret de l'eugénisme

 

jl2907-1990.jpgSheri S. Tepper

J'ai lu, 1990

The gate to women's country, 1988

 

L'action se situe quelques centaines d'années après une guerre mondiale (le "cataclysme") qui a décimé l'humanité et rendu une bonne partie de la planète inhabitable.

La civilisation, pourtant, semble reprendre peu à peu ses droits à travers un groupement de cités en expansion, la Fédération.

La Fédération possède la particularité d'obéir à un régime matriarcal ou, tout au moins, fortement dominé par les femmes. La plupart des hommes adultes vivent isolés des femmes, dans des garnisons. Ce sont les guerriers, préposés à la défense de la cité. Ils ne fréquentent les femmes qu'à l'occasion de fêtes : il faut bien, tout de même, perpétuer l'espèce ! Les jeunes enfants mâles sont envoyés dans les garnisons pour y recevoir une éducation de futurs braves.

Aux femmes, les activités manuelles, mais aussi intellectuelles et artistiques : elles sont les détentrices du savoir, les vraies maîtresses de la Fédération.

Des exceptions, cependant. En effet, les jeunes hommes, au terme de leur apprentissage militaire, ont le choix entre devenir soldat, comme leur commande l'honneur, ou bien retourner dans la cité des femmes (en ffanchissant "la porte des femmes") pour mener une vie de serviteur. On se doute bien que ces "dissidents" sont mal vus par leurs camarades. Certaines femmes les méprisent (l'une d'elles, Myra, occupe une place centrale dans le roman), mais c'est l'exception, et la grande majorité d'entre elles sont ravies de voir tel frère ou tel fils échapper aux risques souvent mortels du métier des armes. En général, les "dissidents" en question préfèrent s'installer dans une autre cité que celle de leur naissance, pour des raisons évidentes. Curieusement, leur nombre semble aller en augmentant d'année en année.

Des groupes de nomades, sortes de bohémiens qui se déplacent de ville en ville, pratiquent le métier de saltimbanques mais aussi, parfois, celui mon reluisant de proxénètes, les braves des garnisons n'ayant pas toujours la patience d'attendre les fêtes officielles pour satisfaire leur libido…

Survivent aussi quelques tribus de bergers superstitieux, au système social patriarcal primitif et brutal. Les femmes y sont plus maltraitées que le bétail. Stavia, une feune femme des cités tombée entre lers mains, en fera la triste expérience.

Il est clair que les sympathies de Sheri S. tepper vont à la Fédération. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire sa description de la communauté des bergers, qui transforment leurs femmes en esclaves abjectes. L'auteur en fait d'ailleurs un peu trop : on sait bien que le statut de la femme dans les sociétés primitives n'est en général guère brillant et n'a d'ailleurs pas à être défendu, mais il s'explique certainement par d'autres raisons que la cruauté pure de la gent masculine. Les hommes de la tribu des bergers sont présentés comme une bande de demeurés et de sadiques, dont le plus grand plaisir consiste à violer et à torturer les femmes. Cela semble un peu rapide et caricatural. Dans son désir de vouloir démontrer, Sheri S. Tepper commet parfois quelques menues invraisemblances. Un exemple : lasse d'être battue, la femme du patriarche des bergers se suiicde et laisse… une lettre, pour expliquer son geste ! Dans le type de société que décrit Sheri S. Tepper, voilà qui est pour le moins saugrenu. On est même surpris d'apprendre que cette bande de sauvages connaît l'usage de l'écriture et du papier !

Mais on pourrait excuser l'auteur pour ces quelques exagérations qui partent d'un bon sentiment. Ce qui est plus troublant, c'est la véritable nature de la société des cités de femmes, qui devient évidente à la fin du roman : celle d'une société eugéniste (le terme est employé par Sheri S. Tepper elle-même).

On avait déjà compris que le rôle de guerrier alloué aux hommes avaitquelque chose de louche. Les soi-disant guerres entre cités ne sont organisées qie pour servir au caractère belliqueux des hommes et ne répondent pas à une véritable nécessité. En fait, plus elles font de victimes (chez les hommes), et mieux ça va : on se débarrasse ainsi des trublions indésirables. Mieux encore : les guerriers ne sont pas les pères des enfants qui naissent dans les cités ! Les vrais pères sont… les "dissidents" ! Il s'agit ainsi de pratiquer une sélection sévère des pères, dans l'espoir d'améliorer l'espèce. Pas question de renouveler les erreurs des socétés "précataclysmiques", avec des hommes agressifs et irresponsables à leur tête, qui ont manquer de mener le monde à sa perte.

Voilà qui peut sembler logique : les éléments les plus indésirables sont éliminés par la guerre et privés de descendance. Seuls les "bons" mâles sont utilisés comme étalons, et un même dissident peut féconder plusieurs femmes de la cité, s'il est de qualité. (Vous pouvez perdre ce sourire égrillard : il s'agit le plus souvent d'insémination artficielle. Et toc !)

Doit-on en conclure que Sheri S. tepper pense que la sociabilité (car c'est bien de cela qu'il s'agit) se transmet de façon héréditaire ? J'en ai bien peur. Il faut se rendre à l'évidence : si le roman de Sheri S. Tepper ne décrit pas une utopie en tant que telle, il traite cependant de la recherche de l'état utopique. Mais par des moyens dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils sont douteux, à la fois sur les plans éthique et scientifique. On rétorquera que ce sont les personnages de Sheri S. Tepper qui tiennent ce discours, et non la romancière elle-même. Le problème est que, dans Un Monde de femmes, on n'a guère l'impression que cette dernière prend beaucoup de dstance vis-à-vis des théories eugénistes soutenues par certains de ses personnages. J'espère me tromper (1).

Dans le cas contraire, il ne reste plus qu'à recommander vivement à Sheri S. Tepper la lecture de l'excellent article de Benoît Massin, De l'eugénisme à l'"Opération euthanasie" : 1890-1945 (2). De quoi faire réfléchir le plus (ou la plus) forcené (ou forenée) des utopistes eugénistes…

 

Joseph Altairac



(1) Ce n'est pas uniquement sur l'hérédité que Sheri S. Tepper tient des discours ambigus. témoin ce passage plutôt inquiétant sur l'homosexualité : "À l'ère précataclysmique, déjà, on savait que le "syndrome de l'inversion" était dû à un déséquilibre hormonal pendant la grossesse. Sur ce point, la médecine avait réalisé des progrès. Depuis longtemps, on était capable de dépister l'anomalie avant la naissance et de rétablir un taux d'hormones satisfaisant. En conséquence, sur tout le territoire de la Fédération, les homosexuels, hommes ou femmes, se comptaient sur les doigts de la main. Si Visnas avait réellement voulu attenter à la vertu d'un jeune garçon, il avairt agi sous l'emprise du vice ou de la brutalité [sic !], et non pour assouvir quelques pulsions libidinales qui auraient pu lui valoir des circonstances atténuantes." (p. 118) Encore une fois, ce n'est pas directement l'auteur qui parle, mais tout de même, on est en droit de s'interroger.

(2) Dans La Recherche n° 227, décembre 1990.


NLM n° 19, avril 1991

06.05.2009

Solitude

 

Le Suicide de la démocratie



Quand je suis entrée dans la pièce, tous les régimes étaient déjà là. Les prières le disputaient aux sanglots ; les unes étaient-elles plus sincères que les autres, il était trop tôt pour en juger. Toujours est-il que la plupart des régimes m’ignorèrent comme ils l’avaient toujours fait. Leur mépris ne me touchait plus depuis longtemps. Même le sourire narquois de cette salope de ploutocratie me laissa de marbre. Ma tristesse que je n’avais l’intention de prouver à quiconque, occultait tout.
C’est la monarchie qui vint à moi. Sa souffrance ne semblait pas feinte. Elle me prit dans ses bras, je la laissai faire. Elle avait toujours été un peu absolue dans ses émois. Je l’aimais bien pour cela.
« Il ne manquait que toi. Viens. »
M’ouvrant la voie entre la tyrannie et l’aristocratie qui, une fois encore, se disputaient en toute indécence, elle m’amena jusqu’à la gisante, que l’on avait drapée dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ainsi, figée dans ses valeurs tutélaires, elle semblait presque… parfaite.
« Qui aurait pu croire qu’elle en arriverait là ? » me dit, à voix basse, la monarchie.
Moi. J’ai toujours su que la démocratie finirait ainsi. Qu’elle se donnerait la mort. Tous les autres régimes, eux, vivent et meurent, emportés les uns sur les autres dans le grand cycle de la dégénérescence. Elle haïssait l’Anacyclosis. Jamais elle n’aurait supporté cette fin lente, sans grâce. Nous en avions parlé maintes fois.  
« Comment s’est-elle… », demandai-je, sans pouvoir finir ma phrase.
La monarchie eut un frisson.
« Elle s’est servie de l’arme la plus puissante dont elle disposait. »
Je levai le regard au-dessus de la gisante : l’arme était là, encore
dégoûtante du sang qu’elle avait versé.
« Le suffrage universel… », murmurai-je.
- Direct, précisa la monarchie.
- En plein cœur ?
- Oui. Jusqu’à la garde.
- En seul tour de scrutin. ». Ma voix mourut.
Les monarchies censitaires et parlementaires qui s’étaient approchées pour épier notre conversation, s’étreignirent avec force : « quelle histoire, quelle folie ». D’un regard dur, la monarchie absolue les balaya plus loin.
« Qui prononcera l’hommage ? »
La monarchie ne me répondit pas, elle se contenta de pointer l’Autel du doigt : avec force gestuelle affectée, le Principat rassemblait ses papiers, préparait sa voix C’était plus que je ne pouvais en supporter. Je tournai le dos à la gisante et, sous le poids des régimes interloqués, me dirigeai vers la porte. La monarchie absolue ne tenta pas de me retenir. Elle avait compris, je pense.
J’ai fui le cadavre de la Démocratie, dont je me sentais pourtant si proche. Après tout, un régime si parfait qu’il ne convenait presque pas à des hommes, un régime si empreint d’idéal, était-il si différent de moi ? Une fois encore, j’étais seule, Utopie noyée d’ombres.

Ugo Bellagamba

 

04.02.2009

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (5)

B. Vers l'extrapolation scientifique comme fondement du récit ?

Campanella et Bacon ont indubitablement une vision idéologique de la science. Il sont les précurseurs du scientisme qui caractérisera les utopies de l'ère post-révolutionnaire (1).  La science, à force d'être représentée dans l'utopie, finit par permettre l'éclosion d'un nouveau genre qui, sur le plan épistémologique autant que politique, assurer le relais de la capacité critique de l'utopie : la « science-fiction » (2). 

1. Des « novatores » aux ingénieurs sociaux

Il faut revenir à La Nouvelle Atlantide de Bacon : l'enjeu scientifique, on l'a vu, y est double :  épistémologique (conférer son automonie à la méthode scientifique) et politique (lui donner un cadre institutionnel idoine sans lequel elle ne peut s'épanouir) : Bacon met au point une réforme structurelle, une véritable ingenierie institutionnelle, centrée non seulement sur la réforme des savoirs, mais aussi sur « la transformation concomitante de leurs modes et de leurs lieux de production ». Il pense la science en mouvement, fondamentale, mais surtout appliquée, ses progrès offrant des applications dont la mise au point peut s'étaler sur plusieurs générations d'hommes. De ce fait, le savant isolé ne suffit plus et il doit être remplacé par un corps d'ingénieurs agissant sous l'impulsion d'un centre décisionnel, sous un encadrement qui ne peut qu'être politique. C'est bien à l'Etat auquel, en dernière limite, Bacon assigne la responsabilité d'articuler politique et science.
230px-Louis-SebastienMercier.jpgCette vision idéologique débouche naturellement sur le scientisme, dont on peut voir en Campanella et en Bacon les grands précurseurs. La lignée du scientisme, sera notamment illustrée par une utopie française de Sébastien Mercier, paru à Londres en 1772 : L'An Mille Quatre Cent quarante, dont le personnage principal, narrateur qui émerge d'un long sommeil, décrit un Paris de l'avenir, éclairé et vertueux, sans pour autant avoir renoncé aux bienfaits de la civilisation matérielle. Son auteur n'hésitera pas à déclarer, très symboliquement d'ailleurs, que "le télescope est le canon moral qui a battu en ruine toutes les superstitions, tous les fantômes qui tourmentoient la race humaine." Cette profession de foi du scientisme prouve à quel point le message des utopistes des XVIème et XVIIème siècles s'est transmis, par-delà la révolution industrielle. Les utopies scientistes et socialistes de Saint-Simon, de Charles Fourier et d’Étienne Cabet, en sont d'excellentes d'illustrations.
Saint-Simon confie le pouvoir à un « conseil de Newton » qui, aidé d'un « parlement industrialiste » votant les « grands travaux », doit remplacer « le gouvernement du hasard par celui de la science ». Quant à Charles Fourier, il fonde ses Phalanstères sur la loi physique de l'attraction universelle, prônant le respect des attractions passionnelles qui garantiront l'élan créatif et l'efficacité au travail de chaque individu. Au XIXème siècle, note Fredric Jameson, s'opère « un changement structural dans la résolution utopique des problèmes, changement déterminé par l'émergence du capitalisme industriel lui-même (...) la Fantaisie devient le centre de gravité de la construction utopique et commence, inlassable, à échafauder des plans pour améliorer ou neutraliser le capitalisme, ou pour construire en pensée le socialisme ».

2. Des ingenieurs sociaux à la science-fiction.

Touchant à la fin de cette communication, il faut élargir le débat, en le détachant de son contexte : la science doit-elle aider l'Etat à dominer la Nature pour le bienfait des citoyens, comme dans La Nouvelle Atlantide de Bacon, ou doit-elle, à l'inverse, guider l'organisation politique dans la recherche d'une adéquation de la Cité avec l'Univers, comme cela est plutôt le cas chez Campanella ? Il faut se méfier, ici, des réponses hâtives : dans l'utopie de Bacon, bien que dirigée par l'Etat, la recherche scientifique ne débouche ni sur un type de régime politique ni sur un contre-modèle social ; tandis que, chez Campanella, il n'y a effectivement qu'un seul modèle politique, rendu nécessaire par l'infaillibilité du Sage : la « sophocratie », sur le modèle platonicien.
La réponse n'a d'ailleurs pas besoin de la concrétisation dont rêvait les utopistes du XIXème. Elle peut être apportée sous la forme d'une « expérience de pensée », sous couvert de fiction. On passe alors de la « représentation » de la science à « l'extrapolation » des possibilités techniques qui en découlent. Bref, à des textes où « le merveilleux est soumis à un strict principe de régulation ; il ne peut être que l'amplification émerveillante de choses connues ou d'idées raisonnables ». C'est là que l'utopie, mâtinée de science victorieuse et omnipotente, débouche sur  la science-fiction.

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Dans la toute première acception du genre, la science-fiction associe un optimisme fondamental, la croyance au bonheur par la science, et un désir profond d'anticipation. L'oeuvre de Herbert G. Wells (1866-1946), et en particulier, Quand le dormeur s'éveillera et La machine à explorer le temps, l'incarne parfaitement, puisque l'auteur y conjugue l'utopie scientifique avec des thèmes tels que les manipulations génétiques, le voyage dans le temps, la civilisation de demain, tous promis à une grande postérité.
Lorsqu'elle glisse vers la dystopie futuriste, au tournant du XXème siècle, avec des auteurs comme Aldous Huxley ou George Orwell, la science-fiction devient, à la suite de l'utopie, l'outil rêvé des sciences sociales, au point de provoquer la formation de Science Fiction Studies, sur le modèle anglo-saxon déjà éprouvé, y compris en France. En ouvrant la voie à bien des types de sociétés, elle prouve, en définitive, sa dimension humaniste. Selon Fredric Jameson, l'utopie est, aujourd'hui, « un sous-ensemble socio-économique de la science-fiction » dont la « gravité », épistémologique autant que politique, rappelle celles qui sous-tendaient La Cité du Soleil et La Nouvelle Atlantide.

 

Ugo Bellagamba

27.01.2009

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (3)

B. La science comme méthode

La perception de la méthode scientifique semble différente chez Campanella et Bacon. Si le premier retient surtout l'observation comme clef d'une correcte transmission du savoir (1), le second, plus ambitieux, échafaude, au-delà de l'expérience, une véritable politique de la Recherche, placée sous la responsabilité de l'Etat (2).

1. L'observation, une méthode éducative.

La lecture du De Rerum Natura de Telesio a imprimé en Campanella une admiration sans borne pour cette "philosophia sensibus demonstrata (philosophie démontrée par les sens)"qui repose sur le droit à la libre investigation dans le monde, dans l'homme et dans la nature. C'est pourquoi, de Telesio, on retrouve dans l'éducation campanellienne, le mépris des livres et l'importance de la connaissance de la Nature. Les enfants solariens ne consultent aucun livre : leur éducation se fait toute entière dans ce "musée à ciel ouvert" qu'est la cité elle-même. Campanella condamne les livres comme des "choses mortes" (C.d.S., p.14).

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La Cité du Soleil est donc conçue comme un laboratoire à ciel ouvert. Dès son sevrage, vers deux ans, "l'enfant est remis, comme les autres entre les mains des maîtresses si c'est une fille, des maîtres si c'est un garçon. Ils apprennent l'alphabet, s'exercent à marcher, courir, lutter et comprendre les fresques historiées." (C.d.S., p.22) Ce que Campanella appelle "les fresques historiées" fait référence aux murs des sept enceintes concentriques de la Cité. Elles sont dépeintes de sujets scientifiques, de connaissance historiques et littéraires mises en images, qui permettent aux enfants de s'instruire directement et à chaque instant, en marchant simplement dans les rues. A partir du Temple nodal, dont les murs extérieurs sont recouverts d'étoffes sur lesquelles "l'on peut voir, en bon ordre, chaque étoile représentée et les trois vers qui lui sont consacrés" (C.d.S., p. 7), chaque science à sa place : le premier cercle s'orne d'un côté, de "toutes les figures mathématiques qui dépassent en nombre celles d'Euclide et d'Archimède" et de l'autre, de "la carte du monde, les planches de toutes les provinces avec leur us et coutumes, leurs lois et leurs lettres confrontées avec l'alphabet de la ville." Ce sont les mathématiques, la géographie, l'ethnologie, la linguistique ; le deuxième cercle est décoré, vers l'intérieur, de "toutes les pierres précieuses et non précieuses, les minéraux, les métaux réels ou figurés, avec deux vers d'explication pour chacun" et, vers l'extérieur, de "toutes sortes de lacs, de mers et de cours d'eau, de vins, d'huiles et autres liqueurs..." (C.d.S., p.7). Il s'agit ici de minéralogie, de géographie et même d'oenologie ; le troisième cercle traite de "toutes sortes d'herbes et d'arbres du monde (...) où ces plantes furent trouvées, quelles sont leurs vertus (...) et leur usage spécifique en médecine" d'une part, et de "tous les poissons des fleuves, des lacs et des mers, leurs caractères, leur genre de vie..."(C.d.S., p.8), d'autre part : botanique, pharmacologie et zoologie marine ; le quatrième cercle offre des peintures d' "oiseaux, avec leurs caractères distinctifs..." et de "reptiles, serpents, dragons, vermine, insectes (...) avec leurs conditions de vie..." (C.d.S., p.8). Ce sont l'ornithologie, la zoologie terrestre et même l'entomologie ; le cinquième cercle comprend des images de "mammifères terrestres, dont le nombre est si grand que l'on en reste stupéfait..." (C.d.S., p.8) et qu'il couvre les deux côtés de l'enceinte ; enfin, dans le sixième cercle, le plus vaste, les solariens peuvent accéder à la connaissance de "tous les métiers, leurs inventeurs respectifs et les techniques..." d'un côté de la muraille, et, de "tous les inventeurs au complet des lois, des sciences et des armes (...) Moïse, Osiris, Jupiter, Mercure, Mahomet (...) Jésus-Christ avec les douze apôtre, puis César, Alexandre, Pyrrhus et tous les romains" (C.d.S., p.8), de l'autre. Ce qui, pour conclure, correspond à l' Histoire générale de la science, des religions, des civilisations et des hommes. Ainsi, "les enfants, en jouant, ont tout appris d'une façon historique, sans peine, avant d'avoir atteint dix ans." (C.d.S., p.8), même si, précise Campanella, ils ont aussi des maîtres qui prennent par à l'enseignement, plus poussé, de certaines de ces matières. Il s'agit bien là d'une représentation au sens premier du terme, selon le Littré : « action de mettre devant les yeux ».

Francis Bacon, quant à lui, ne voue pas la même confiance absolue aux sens : l'un des départements de la Maison de Salomon n'est-il pas tout entier consacré « aux erreurs des sens » et à la façon dont on peut les reconnaître ? Si Tommaso Campanella avait pressenti la grandeur de la recherche, persuadé qu'il était que « ce que nous connaissons est minime par rapport à ce que nous ignorons » (C.d.S., p. 73), c'est surtout à Francis Bacon que revient tout l'honneur d'avoir posé les bases d'une véritable politique de recherche scientifique dont la modernité étonne.

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2. « Une certaine idée de la science » : le modèle baconien de la recherche.

En guise de frontispice de La Nouvelle Atlantide, Bacon fit graver l'image d'un vaisseau toutes voiles dehors franchissant les colonnes d'Hercule, limites traditionnelles du Vieux Monde, affirmant implicitement la nécessité de renouveler la pensée en rejetant la philosophie d'Aristote et en optant pour la méthode expérimentale. Et il ne s'agit pas de se restreindre à la Cité, comme chez Campanella. Dans La Nouvelle Atlantide, des délégations de membres de la Maison de Salomon sont envoyés dans tous les pays étrangers, pour observer et « faire connaître les affaires et l'état des pays où on les envoyait, et notamment tout ce qui pouvait concerner les sciences, les ars, les techniques et les inventions du monde entier ». L'observation du monde, telle est l'ambition des altantes. Mais, ce n'est qu'un point de départ.
Chez Bacon, il ne s'agit plus seulement de donner à voir les connaissances scientifiques, mais bien de faire de la cité l'écrin privilégié de leur développement, par le biais d'une activité collective. De ce point de vue, La Nouvelle Atlantide est « la version ramassée, apparemment fabuleuse mais de fait visionnaire, d'une grande idée que Bacon a cherché à promouvoir toute sa vie ». A savoir que la réforme des savoirs ne peut s'opérer sans la réforme des institutions qui sont destinées à les diffuser, ce qui pose la question, au début du Grand Siècle, du destin des Universités. Pour Francis Bacon, les vieilles structures, centrées sur l'enseignement quasi-exclusif de la théologie, ne correspondent plus au monde qui naît des Grandes Découvertes.
C'est que, à ses yeux, la connaissance scientifique ne peut désormais être considérée que comme un « processus ouvert ».
Il faut promouvoir une recherche scientifique libérée de toute contrainte matérielle, de tout dogme religieux, de toute célébrité ankylosante. Le sage, devenu savant, devient finalement un laborantin, travaillant en équipe. De célèbre, il glisse vers l'anonymat pour servir le bien commun. S'inspirant de la fondation, en 1598 à Londres, du Gresham College, dont la vocation évidente était de former aux mathématiques, à l'astronomie et aux différentes sciences et techniques, les futurs navigateurs d'Angleterre, Bacon conçoit la Maison de Salomon comme un institut entièrement consacré à la recherche, placé sous la protection de l'Etat, qui lui garantit les moyens matériels et lui confère sa légitimité. Non seulement « la Maison de Salomon est l'oeil même de ce Royaume » puisqu'elle détient le pouvoir d'envoyer des observateurs « dans toutes les parties du monde », mais, de surcroît, l'île de Bensalem toute entière est un laboratoire : les grottes sont utilisées pour « coaguler, solidifier, réfrigérer, et conserver des corps » ; et, à ciel ouvert, « toutes les expériences possibles concernant les différentes techniques de greffe sur des arbres fruitiers comme sur des espèces sauvages » sont menées dans de grands vergers.
Au-delà de la réflexion sur la réforme des universités, incarnée dès 1605, par Du Progrès et de la promotion du savoir, cette solution alternative de La Maison de Salomon aura une pérennité remarquable, puisqu'elle servira de modèle à la fondation de la Royal Society anglaise. Au fond, le combat intellectuel qui s'exprime dans La Nouvelle Atlantide est celui de la diffusion de la méthode scientifique. Et, aujourd'hui encore, le débat relatif à la place des sciences dans la société, n'est pas clos.

Mais, au-delà du laboratoire, au-delà de diffusion du savoir scientifique et des méthodes pour l'étendre, la représentation de la science chez les « novatores » met de plus en plus l'accent sur le pouvoir de changement qu'elle porte en elle, soit en offrant à ceux qui la maîtrisent de dépasser les règles de la Nature, soit, en devenant le moteur de la dynamique sociale elle-même.

 

Ugo Bellagamba

21.01.2009

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (2)

I – LA SCIENCE COMME SAVOIR : L'UTOPIE-LABORATOIRE

 

La figure du Sage antique est remplacée, à la Renaissance, par celle du Savant. Celui-ci ne dispense plus sa sagesse sur le forum, mais préfère s'isoler dans son étude pour percer les secrets les mieux gardés du monde. Lieu clos, soumis à des règles rationnelles permettant à l'Homme d'accéder à une véritable connaissance de la nature, le laboratoire présente de nombreux analogies avec l'île à laquelle se réfèrent volontiers les utopistes qui succèdent à Sir Thomas More : comme la fiction utopique, le laboratoire est à la fois extérieur à l'agitation du monde, et investi d'une fonction critique à l'égard de fausses vérités qui y sont diffusées. Comment ne pas évoquer, ici, en guise de modèle, l'île-laboratoire de Tycho Brahé, Uraniborg, « Le Palais d'Uranie », muse de l'astronomie, quie lui offrit Frédéric II du Danemark sur l'île de Ven et qui fut considéré comme le plus important observatoire astronomique de toute l'Europe ? Le laboratoire ouvre donc, naturellement, sur l'image d'une « cité savante », politiquement idéale, socialement équilibrée, parce que dirigée par les sages. Dès lors, la Science est utilisée dans l'utopie, à la fois comme modèle de la cité elle-même (A), ce qui est particulièrement sensible dans La Cité du Soleil, et comme méthode d'éducation, jusqu'à forger une nouvelle manière de « penser le monde », dont la Maison de Salomon est le réceptable le plus évident (B).

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A. La science comme modèle

Si, avec Tommaso Campanella, la nouvelle cosmologie sert de modèle à l'architecture de la Cité elle-même (1), l'auteur n'en recherche pas moins la compatibilité avec la théologie chrétienne (2).

1. Cosmologie et Architecture

La Cité du Soleil de Tommaso Campanella est bâtie en cercles concentriques, plus exactement en "sept grand cercles qui portent le nom des sept planètes (...)" et "l'accès de l'un à l'autre est assuré par quatre routes et quatre portes orientées sur les quatre aires du vent" (C.d.S., p.3). Tommaso Campanella n'a pas, bien entendu, la primeur de la cité bâtie en cercles concentriques. Il ne fait que reprendre la correspondance platonicienne entre l'architecture de la cité et l'architecture du cosmos, qui doit rappeler à l'Homme qu'il participe de l'unité du Monde, et que ses actes se doivent d'en respecter l'Harmonie. L'Atlantide, décrite dans le Critias,  lui fournit un modèle antique évident. Quant à ses contemporains, on peut affirmer que le schéma utopique d'Anton Francesco Doni, traducteur italien de l'Utopie de More, rappelle beaucoup celui de Campanella. Botero, dans ses "Relazioni", raconte la conquête par le Grand Mogol de la ville de Campanel, "fameuse cité qui a sept enceintes de murailles et s'élève sur une montagne sise au milieu d'une plaine", et décrit, ailleurs, le temple mexicain de Vitzipuiztli qui "avait quatre portes tournées vers les quatre parties du monde".

Cependant, c'est bien la cosmologie des novatores qui lui en dicte l'organisation interne, résolument héliocentrique : dans le septième cercle, au coeur de la Cité du Soleil, s'érige le temple du « Métaphysicien », également appelé « Soleil », dans lequel se trouvent "deux mappemondes de grande taille, l'une qui représente le ciel tout entier et l'autre la terre" ; et, sur la face interne de la nef centrale, sont dessinées "les grandes étoiles du firmament, désignée chacune, en trois vers, par son nom et l'influence qu'elle exerce sur les choses terrestres". Quant à la décoration du temple, elle est constituée par sept sphères sur lesquelles brûlent sept lampes portant le nom des sept planètes (à l'époque de Campanella, il s'agit de : Mercure, Vénus, la Terre, la Lune, Mars, Jupiter et Saturne). Le message est transparent : la Cité reproduit harmonieusement la structure de l'univers. Au sens copernicien du terme, car les solariens de Campanella "sont ennemis jurés d'Aristote" (C.d.S., p.51).

Formulée un peu antérieurement à Galilée, cette cosmologie apparaît trop empreinte de métaphysique au regard de la science moderne. Pour le moine stilite, l'Univers forme un Tout indivisible qu'il appelle la "machina mundi" : pierres, plantes, animaux, hommes et étoiles constituent un immense ensemble d'éléments interdépendants, dont les relations sont assurées par un certain nombre de liens occultes et d'influences réciproques. Campanella utilise une métaphore originale : "le monde est un grand animal, et nous sommes en lui...". C'est sans doute parce qu'il fut emprisonné, et donc empéché de poursuivre ses observations sur les plans microscopique et astronomique, qu'il se tourna vers la métaphysique. Et, en en dépit de son acceptation de l'héliocentrisme, il semble que Campanella a toujours été plus défenseur de Galilée que de Copernic, comme le prouvent certaines de ses lettres au pape Urbain VIII. Il entend concilier foi et science.

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2. Le modèle galiléen est-il soluble dans le christianisme ?

22510100677280M.gifAlors même que, dans La Nouvelle Atlantide, Francis Bacon fera en sorte de couper la science de toute forme de « révélation », Tommaso Campanella, lui, cherche à démontrer qu'il n'y a pas d'incomptabilité entre la nouvelle cosmologie et l'essence même de message chrétien. C'est dans son Apologie de Galilée (Apologia pro Galileo, 1616) que Campanella reprend la plume alors qu'il est sur le point d'obtenir une relative liberté que son intervention risque fort de compromettre. Mais, c'est aussi ce qui démontre l'importance de la science et de la liberté philosophique, pour l'auteur de La Cité du Soleil : il suggère au Pape que pour pouvoir intégrer les nouvelles lois naturelles dégagées par cette cosmologie galiléenne, le christianisme doit revenir à sa simplicité première, celle des Evangiles.

Dans un raisonnement en boucle, Campanella pressent que la fin du christianisme est de redevenir une religion naturelle dans laquelle l'homme doit vouer tous ses efforts à "la vraie religion et honorer l'auteur de la vie qui l'habite, chose qui ne peut se réaliser sinon dans l'examen des oeuvres de la création" (C.d.S., p.58). En somme, la science est un chemin vers la divinité et, loin d'être des pré-chrétiens sans foi révélée, les solariens pratiquent un christianisme rationnel et naturel fondé sur la science et l'amour du Dieu créateur... Campanella fait de l'astronomie, une propédeutique à la théologie.

 

Ugo Bellagamba

 

04.01.2009

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (1)

INTRODUCTION

Tommaso_Campanella.jpgDans une lettre à Galilée, datant de 1632, Tommaso Campanella écrivait : « Par rapport aux vérités anciennes, ces nouveautés sur de nouveaux mondes, de nouvelles étoiles, de nouveaux systèmes, de nouvelles nations, etc, sont le début d'un nouveau siècle ». Ce qu'il évoque, bien sûr, c'est la « révolution » des connaissances et des méthodes d'investigation de la réalité, qui amène, petit à petit, la science médiévale à céder le pas face à la science moderne. De fait, si pour les historiens les Temps Modernes commencent en 1492, avec la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, l'histoire des sciences situerait plutôt le moment premier de la Modernité entre 1543 et 1610.

Le 20 mai 1543 sort des presses de Nuremberg le De revolutionibus orbium coelestium, ouvrage de Nicolas Copernic. Réaffirmant que les corps célestes sont des sphères tournant sur elles-mêmes, l'astronome polonais choisit l'héliocentrisme de préférence au géocentrisme. En 1573, le danois Tycho Brahé publie De Nova Stella et, remet en cause l'immuabilité des cieux. En 1596, l'astronome allemand Johannes Kepler, assistant du précédent, démontre, à partir de l'observation de Mars, que le mouvement des planètes est une ellipse. La mise au point de la lunette astronomique par Galilée, en 1609 apporte les preuves observationnelles d'un « système solaire », qu'il relate dans Le Messager Céleste (Sidereus Nuncius) en 1610. La nouvelle cosmologie ouvre la voie à une nouvelle façon de « faire de la science ». Il ne restait plus qu'à comprendre que lorsqu'une planète, comme la Terre, tourne autour du soleil, c'est qu'en fait, elle tombe vers lui, subissant son attraction. Sir Isaac Newton, en 1687, rassemble en un tout cohérent les révolutions scientifiques de la Renaissance et du Grand Siècle, pour formuler sa théorie de la gravitation universelle.

484px-francis_bacon.jpgC’est un changement de paradigme qui va bien au-delà de la seule astronomie. La Terre n'est plus qu'une planète parmi les autres, et la vérité théologique, par ricochet, qu'une question de point de vue. Non seulement la Physique a définitivement changé, mais les certitudes médiévales relatives aux rapports du  Temporel et du Spirituel, en ressortent totalement balayées. Les auteurs politiques de l'époque, utopistes en tête, ne pouvaient évidemment ignorer l'impact de la nouvelle science. Pour autant, la science ne joue qu'un rôle très secondaire dans l'Utopie de Sir Thomas More, pourtant contemporaine des frémissements de la nouvelle cosmologie. Il est vrai que, définie au sens strict comme un projet de connaissance du monde physique, la science semble avoir peu de rapport avec la fonction de critique sociale et politique que l'on prête aux utopies. A l'inverse, Le Songe de Johannes Kepler, n'est-il pas une utopie purement scientifique ? En 1634, le physicien tente d’introduire dans une fiction utopique le langage tout neuf de la science. Depuis une Lune peuplée de Sélénites qui se protégent des écarts de température brutaux en se réfugiant dans des cavernes, Kepler y décrit l’ensemble du système solaire, selon les perspectives coperniciennes.

Pour en revenir aux auteurs proprement politiques, il en est deux qui présentent clairement la science comme un instrument d'émancipation de l'homme, un moyen d'accroître à la fois ses connaissances et son confort matériel, sans oublier son perfectionnement moral : Tommaso Campanella et Francis Bacon. Ces deux auteurs, s'ils sont, de l'avis même de leurs contemporains, les premiers à forger des utopies caractéristiques de l'ère des « novatores », c'est-à-dire se servant de la science comme élément à part entière de leur utopie, sont très différents l'un de l'autre.

51Z69HBZPCL._SL500_AA240_.jpgD'abord parce qu'ils livrent leur utopie à plus de vingt années d'écart. Si elle a été publiée en 1623, en France, La Cité du Soleil a été écrite en 1602, durant l'emprisonnement de Campanella consécutif à l'échec de sa conjuration pour libérer la Calabre, alors que La Nouvelle Atlantide de Bacon, elle, date de 1627. Compte tenu de la progression rapide des connaissances scientifiques au cours du Grand Siècle, c'est considérable : Campanella n'avait pas les moyens de proposer un système cohérent. Il fut plutôt l'homme de la transition philosophique, l'un de ceux qui contribuèrent à « déblayer » le terrain, en stigmatisant les vieilles conceptions aristotéliciennes.

Ensuite, parce qu'ils n'ont pas le même héritage, ni le même environnement culturels. Campanella est catholique, membre de l'ordre dominicain qu'il ne quitta jamais. Il fait partie, avec Giordano Bruno et Telesio, de ces clercs qui, confrontés à un dogmatisme religieux par trop étroit, se sont érigés en « libres penseurs » et ont tenté d'édifier un nouvel ensemble de vérités, au prix de leur vie, ou de leur liberté. Bacon, lui, évolue dans un milieu infiniment plus libéral. Sa Nouvelle Atlantide s'inscrit dans la mise en place, par l'Europe protestante, d'une fraternité des « gens de science » et des penseurs, le long d'une ligne qui relie Londres au nord de l'Italie, en passant par l'Allemagne, et qui s'oppose, précisément, aux restes du Saint-Empire.

bacon-1d6dd.jpgEnfin, c'est aussi et surtout, par la manière dont ils intègrent la science dans leur construction utopique, qu'il se différencient : pour l'italien, la science modèle littéralement la cité, qui en représente l'aboutissement ; pour l'anglais, la cité toute entière est au service du développement de la science à venir. De garantie de la stabilité de la cité, la science devient le moteur de sa dynamique. Cependant, chez l'un comme chez l'autre, la dialectique de la réflexion et de l'action, du « sophos » et de la « praxis », positionne la science, et l'ensemble des techniques qui en découlent, comme un enjeu politique, au sens premier du terme.

Ainsi, si la cité utopique est, d'une part, considérée comme le laboratoire où s'acquièrent les nouveaux savoirs, où se forgent les nouvelles méthodes de réflexion (I), elle est aussi le lieu d'une véritable ingénierie, faisant des siences appliquées un pouvoir majeur de la Cité, grâce au développement de techniques d'une percutante modernité (II).

 

Ugo Bellagamba

29.04.2008

Les Monades urbaines

medium_monades.jpgRobert Silverberg

The World Inside (1971) 

Livre de Poche SF n°7225 

 

 

    Fin du XXIVe siècle. 75 milliards d'habitants. Des immeubles de mille étages abritant près d'un million de personnes... Personne, pourtant, ne parle de surpopulation. Au contraire, le mot d'ordre est : « Croissez et multipliez  ! »

    Voici trente ans, alors que le spectre de la surpopulation générait de pessimistes avenirs, Silverberg prenait le contre-pied absolu en peignant une société qui semble n'avoir d'autre finalité que de prospérer aveuglément, conformément au message biblique.    

    L'organisation pratique bannit le gaspillage  : tous les déchets sont recyclés, la chaleur humaine est reconvertie en énergie. Les voyages sont désormais inutiles ; la géographie, d'ailleurs, n'existe plus. La promiscuité, inévitable, génère de nouveaux comportements bannissant les conflits. La sexualité y est, par exemple, très libre. Chacun peut pénétrer la nuit dans l'appartement de son choix pour y avoir des relations sexuelles, qu'il est de bon ton de ne pas refuser. Mais derrière ce vernis de paix sociale et de bonheur individuel on trouve des personnes en proie au doute, écrasées par une organisation totalitaire qui ne perdure que par l'élimination immédiate des déviants.

    Jason, historien en proie à d'ataviques sentiments de jalousie, comprend que l'homo urbmonadus n'est qu'une illusion ; Michael, son beau-frère épris de grands espaces, découvre le rude monde des paysans ; l'ambitieux Siegmound nourrit des doutes préjudiciables à sa carrière. Les trajectoires croisées de quelques individus de la Monade urbaine 116 démontent les rouages de cette civilisation verticale qui n'est évidemment qu'une transposition radicale de quelques excès de notre société.

 

Claude Ecken