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29.06.2007

Rama (2)


19b69f0d9cda6098696c5352059e9acb.jpgDe gros objets stupides

    La science-fiction a toujours été friande de gigantisme. Dès les premiers balbutiements de la forme moderne du genre, à la fin des années 1920, les auteurs des pulps n’hésitaient pas à donner dans la démesure, dans une fuite en avant dont le principal Leitmotiv semblait être « toujours plus gros ». Les nefs titanesques de la série des Fulgurs (5) de E.E. « Doc » Smith, engagées dans des combats furieux détruisant des systèmes solaires entiers, ou la « comète » des Cométaires (6) de Jack Williamson, assez vaste pour emporter plusieurs planètes d’une étoile à l’autre, en sont deux exemples parmi bien d’autres, dont la série allemande Perry Rhodan s’inspirera largement quelques décennies plus tard. On pourrait également citer Trantor dans Fondation (7) d’Isaac Asimov, avec sa ville couvrant toute une planète. Le gigantisme est une composante indissociable du sense of wonder.
    À côté de ces exemples tirés des pulps étatsuniens, et relevant donc d’une littérature qu’il convient de qualifier de « populaire », les artefacts inventés dans Créateur d’étoiles (4) par Olaf Stapledon — un auteur anglais que Clarke a lu dans sa jeunesse —, revêtent une grande importance dans la genèse d’un type particulier de créations science-fictives qui sera baptisé par la suite de « Big Dumb Objects », ou « gros objets stupides » en français :
    « […] équipés des dernières réalisations de la science physique et maîtres de l’énergie subatomique, [les Symbiotiques] pouvaient construire dans l’espace des planètes artificielles d’habitation permanente. 27e05ed55caf1f4c8c770e1edcafe6fe.jpgCes grands globes creux de diamant artificiel variaient des structures les plus primitives et les plus petites, comme l’astéroïde, aux sphères considérablement plus grandes, comme la Terre. En général, ils n’étaient pas entourés d’atmosphère, car leur masse était trop peu importante pour empêcher les gaz de s’échapper. Une couche de forces répulsives les protégeait contre les météores et les rayons cosmiques. La surface extérieure de la planète, totalement transparente, emballait l’atmosphère. Juste au-dessous étaient suspendus les centres de photosynthèse et les machines qui puisaient l’énergie des radiations solaires. Une partie de cette enveloppe externe renfermait des observatoires astronomiques et des machines pour contrôler l’orbite planétaire. […] L’intérieur de ces mondes était conçu comme un jeu de sphères concentriques soutenues par des poutres et des arcs gigantesques. […] Les races de la subgalaxie […] construisirent des planètes artificielles adaptées à leur nature. […] Au rythme des âges, de centaines de milliers de petits mondes surgirent, croissant en taille et en complexité. Plus d’une étoile sans planète naturelle s’entoura d’anneaux concentriques de mondes artificiels, tous très divers. »    
    Freeman Dyson s’inspire ouvertement de Stapledon lorsqu’il formule en 1960 le concept de la fameuse sphère portant son nom. Pour mémoire, il s’agit d’un artefact titanesque englobant totalement une étoile — à une distance raisonnable pour que la vie soit possible sur sa surface intérieure — afin de capter la totalité du rayonnement émis par celle-ci. Dyson pensait que les besoins énergétiques des civilisations hyper-évoluées finirait par les pousser inéluctablement à réaliser de telles constructions. Or l’on trouve en effet dans Créateur d’étoiles le passage suivant :
c66ceb319eb59659bfe02f10f8223807.jpg     « [Cette vaste communauté] commença d’utiliser l’énergie de toutes ses étoiles à une échelle jusqu’alors insoupçonnée. […] chaque système solaire était entouré d’une gangue de pièges de lumière qui concentraient l’énergie solaire dans un but intelligent. »
    Certes, la sphère elle-même n’est à aucun moment décrite dans le roman de Stapledon, mais on y trouve tous les éléments présidant à sa conception. Gageons qu’Arthur C. Clarke a été lui aussi impressionné par ces descriptions, ainsi que par la coexistence chez Stapledon des dimensions technologique et métaphysique — quoique l’accent soit plutôt mis sur la seconde dans Créateur d’étoiles.
    Ce ne sont donc pas les artefacts monumentaux qui manquent pas dans l’histoire du genre. Néanmoins, en dépit de leur taille et de leur étrangeté, ces constructions impressionnantes demeurent — plus ou moins — compréhensibles par les personnages qui y sont confrontés. Trantor a été bâtie par des êtres humains, la « comète » de Williamson est clairement identifiée comme une sorte de vaisseau spatial démesuré appartenant à des voleurs de planètes et la destination des mondes artificiels de Créateur d’étoiles ne fait aucun doute aux yeux du narrateur. La sphère de Dyson elle-même demeure intelligible au lecteur du XXe siècle, puisque son inventeur expose les raisons qui ont poussé à la construire.
    Il manque à tous ces objets une dimension. Celle du mystère.
    Car l’expression « Big Dumb Object », qui apparaît pour la première fois sous la plume de Roz Kaveny en 1981 dans la revue Foundation, implique non seulement que l’artefact en question soit énorme, mais aussi qu’il soit « stupide » — ou plus exactement énigmatique, mais nous y reviendrons.
863caf3a85ebae891e62f6780bab5c05.jpg     En ce sens, le premier ancêtre science-fictif des Big Dumb Objects est vraisemblablement le super-calculateur couvrant une planète sur trente kilomètres d’épaisseur de « Facteur limitatif » (8), une nouvelle de Clifford D. Simak parue en 1949. En effet, si cette machine ne diffère guère dans ses dimensions de la ville-planète de Trantor ou des mondes artificiels de Stapledon, elle s’en écarte au moins sur deux points : elle n’a pas été construite par l’homme, ni par un peuple connu de l’homme, et sa destination est, au départ, incompréhensible.
    On peut également citer parmi les précurseurs des Big Dumb Objects le monolithe noir de « La Sentinelle » de Clarke, que l’on retrouve quinze ans plus tard dans 2001, l’odyssée de l’espace, mais il faut attendre quelques lustres pour que le thème s’impose massivement au genre, en 1971 avec L’Anneau-Monde (9) de Larry Niven et, deux ans plus tard, Rendez-vous avec Rama. (On pourrait ajouter à cette liste d’ouvrages fondateurs Le Monde du Fleuve (10) de Philip Jose Farmer — à condition d’admettre que le monde en question est bien un « objet ».) Ce qui explique sans doute pourquoi l’expression désignant ce type d’artefact n’a pas été forgée avant le début des années 1980, à une époque où ils étaient déjà devenus courants dans le domaine.

 

Roland C. Wagner

 


 
    (6) In Ceux de la légion, le Bélial’.

    (7) Gallimard.

    (8) In Histoires de machines, le Livre de poche.

    (9) Mnémos.

    (10) Robert Laffont. 

19.06.2007

Rama (1)

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 Arthur C. Clarke
Rendez-vous with Rama (1973)
in Rama l'intégrale I, J'ai lu
 
 
PRÉFACE

Technologie et métaphysique

    Si l’on peut dire de nombreux écrivains qu’ils figurent — ou ont figuré — la science-fiction, l’auteur anglais Arthur C. Clarke est sans doute celui qui, depuis l’âge classique du genre, incarne la science-fiction. Et cette image d’auteur de hard SF lui colle à la peau, en dépit de la coexistence au sein de son œuvre d’une grande rigueur scientifique et d’une sensibilité bien moins rationnelle. L’homme qui, dès 1945, a formulé un concept aussi indissociable de notre monde contemporain que peut l’être le satellite de télécommunications est aussi un « mystique » — ou, du moins, un individu fasciné par les aspects métaphysiques du matériau qu’il a largement contribué à façonner au cours des soixante dernières années.
    Comme beaucoup de ses confrères étatsuniens, Arthur C. Clarke, né en 1917, a été un fan de SF avant de devenir auteur. Grand lecteur pendant les années 1930 de pulps venus d’Outre-Atlantique, il noue via leur courrier des lecteurs des contacts avec d’autres amateurs, ainsi qu’avec Eric Frank Russell, alors la principale signature britannique figurant au sommaire des magazines U.S. Cet intérêt pour la SF va de pair avec une passion pour l’astronomie et surtout l’astronautique, cette technoscience encore essentiellement conceptuelle annoncée par les fusées de Goddard et les théories de Tsiolkowski.
    Après quelques années passées à travailler comme commissaire aux comptes au Trésor royal, années où il publie des textes de SF dans des fanzines comme Amateur Science ou Satellite, il se retrouve enrôlé dans la R.A.F. pendant la Seconde Guerre mondiale. Il sert notamment comme instructeur radar et officier technique pour le premier système d’atterrissage guidé depuis le sol — deux postes qui lui permettent de sa familiariser avec des technologies de pointe. Il remporte aussi durant cette période le premier prix d’un concours organisé par le magazine de la R.A.F. avec un article prospectif sur le rôle que les fusées seront appelées à jouer dans les conflits à venir. Les premiers V2 tombant sur Londres lui donneront tristement raison.
 
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    La guerre finie, il décide de reprendre ses études au King’s College, l’université de Londres, d’où il sort en 1948 avec une licence de physique et de mathématiques. En parallèle, il commence à publier dans des revues sur les deux rives de l’Atlantique : son premier texte professionnel, « Loophole », est au sommaire du numéro d’avril 1946 d’Astounding, le prestigieux pulp dirigé par John W. Campbell. Une grosse vingtaine de nouvelles plus tard, en 1951, paraît son premier roman, Prélude à l’espace (1), suivi la même année des Sables de Mars (1). Ces anticipations scientifiques à court terme sont avant tout des œuvres de propagande en faveur du développement de l’astronautique. En ces temps de Guerre froide, Clarke fait preuve d’un optimisme qui ne se démentira pas tout au long de sa carrière : comme nombre de ses confrères, il croit que l’homme ira un jour dans l’espace, et il imagine des solutions techniques aux problèmes posés par le vol spatial.
    Mais, Clarke est aussi un rêveur aux songes empreints de métaphysique, voire de mysticisme. Ce dont témoignent par exemple deux textes de 1953 : « The Sentinel » (2), une nouvelle constituant l’embryon de 2001, l’odyssée de l’espace (3) et La Cité et les astres (4). 1f1b2e1b3e07d62eece116fd25405233.jpgCe roman, qui se déroule dans un (très) lointain avenir, est caractérisé par un élargissement de la perspective tout à fait impressionnant — d’une cité close jusqu’aux étoiles —, surtout en comparaison de l’aspect « étriqué » des textes d’anticipation de Clarke, où il se contente en général d’extrapoler avec une certaine sécheresse une idée technique ou scientifique que l’on serait tenté de qualifier de « terre-à-terre » si le voyage spatial n’en était pas le plus souvent le sujet principal.
    Pendant les années 1950, il publie de nombreuses nouvelles et quelques romans, ainsi qu’une flopée d’ouvrages de vulgarisation scientifique traitant bien évidemment du vol spatial, mais aussi de l’exploration des océans. Sa passion pour la plongée sous-marine — qui l’amène à s’installer à Sri Lanka en 1956 — se manifeste d’ailleurs dans Les Prairies bleues (5) (1957), où un astronaute se voit contraint de renoncer au vide interplanétaire pour les profondeurs sous-marines.
 
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    Sa production littéraire diminue notablement au milieu de la décennie suivante, en raison du travail qu’il effectue sur un scénario de film en collaboration avec Stanley Kubrick, le réalisateur des Sentiers de la gloire et du grinçant Dr. Folamour. En contrepartie, après la sortie en 1968 de 2001, l’odyssée de l’espace, Arthur C. Clarke est propulsé au rang d’auteur de SF le plus connu de la planète. Le fait qu’il ait fait partie des commentateurs de plusieurs missions lunaires — dont la principale, celle d’Apollo 11 — sur CBS TV n’est pas non plus étranger à cette renommée internationale. On voit même son nom au sommaire de Playboy au début des années 1970 !
    C’est à cette époque qu’il signe avec l’éditeur anglais Gollancz ce qui est alors le plus gros contrat jamais proposé à un auteur de science-fiction. Il s’engage à écrire trois livres. Rendez-vous avec Rama sera le premier d’entre eux. Paru en 1973, il décroche l’année suivante les prix Hugo, Nebula et Locus, le John W. Campbell Memorial Award et le British Science Fiction Award. Excusez du peu.
    Comme on peut le lire dans The Encyclopedia Of Science Fiction de Clute & Nicholls : « Jusqu’à quel point le livre le méritait-il, et jusqu’à quel point les prix célébraient-ils seulement le retour d’une figure énormément aimée du domaine après tant d’années de silence relatif n’est pas clair. » Mais peu importe. Car, que Rendez-vous avec Rama soit le « meilleur » roman de Clarke ou non, c’est certainement celui qui réussit le mieux — avec 2001 : l’odyssée de l’espace, mais sa signification est en quelque sorte « altérée » par l’existence du film parallèle — à réunir les deux axes autour desquels s’est organisée son œuvre littéraire : la fascination pour la technologie et le vol spatial d’une part, et la dimension métaphysique d’autre part.

 

Roland C. Wagner

 


 
    (1) Fleuve Noir.
    (2) In Avant l’Eden, J’ai lu.
    (3) J’ai lu.
    (4) Denoël.
    (5) Albin Michel.