21.06.2009

Dick et le champignon sacré (2)

SacredMushroom-Hodder-ds.jpgÀ deux reprises dans le cours du roman (6), Philip K. Dick cite le nom de cet Anglais, véritable spécialiste des manuscrits de la Mer Morte, qui fut maître de conférence à l'Université de Manchester. C'est que John Alegro, en dehors de celle due à ses talents reconnus de philologue, jouit d'une notoriété plutôt ambiguë pour un ouvrage fort curieux qui, en 1970, défraya la chronique : The Sacred Mushroom and the Cross. Ce volume fut traduit en français l'année suivante aux éditions Albin Michel sous le titre Le Champignon sacré et la Croix.

À première vue, voilà un travail qui en impose. John Allegro précise, dans une note préliminaire, que ses travaux "sont accompagnés de leurs données techniques, qui dépasseront sans doute généralement la compréhension du lecteur non spécialisé, auquel l'ouvrage est d'abord destiné." (7) On ne saurait mieux dire ! Les "données techniques" en question occupent une quarantaine de pages en fin de volume : notes en hébreu, arabe, araméen, akkadien, grec, etc., sur deux colonnes, index philologique et index biblique, le tout composé dans un corps microscopique. Pour compliquer encore les choses, l'éditeur français s'est contenté de reproduire ces notes telles qu'elles se présentaient dans l'édition anglaise, sans modifier les renvois de pages, ce qui rend les recherches particulièrement acrobatiques (j'ai essayé), la pagination de la traduction ne pouvant évidemment pas correspondre à celle de la version originale !

Le profane ne manquera pas d'être impressionné par un tel étalage d'érudition. Mais que cherche à démontrer ce discours apparemment si savant ? Tout simplement que les textes sacrés du christianisme sont truffés (c'est le cas de le dire) d'allusions au culte secret d'un champignon hallucinogène, symbole de fertilité ! Et que, de plus, pour faire bone mesure, Jésus n'a jamais existé…

pdf356-1997.jpgVoici comment John Allegro interprète un passage de l'Ancien Testament mettant en scène Ezéchiel : "Le langage figuré qui fait allusion au champignon est ici d'une évidence dramatique. Le prophète [Ezéchiel] voit l'Amanita muscaria, son champignon rouge ardent parsemé des flocons blancs de la membrane déchirée de la volve. Dans cette chair se trouve la drogue hallucinogène, qui a le pouvoir d'augmenter les facultés de perception, d'aviver les couleurs et de rendre les objets beaucoup plus grands ou plus petits qu'ils ne le sont réellement." (8)

Et il ne s'agit que d'un exemple parmi des dizaines d'autres. À tout moment, John Allegro utilise ses connaissances en philologie pour se livrer aux rapprochements étymologiques les plus audacieux. Saviez-vous que dans le Talmud, Jésus est parfois nommé Bar Pandêrâ', "fils de la Panthère" ? Allegro précise que "[cette] épithète est demeurée mystérieuse et a survécu même aux activités zélées des censeurs chrétiens surtout parce que son sens a été oublié" (9). Eh bien, figurez-vous que notre chercheur l'a retrouvé ; l'épithète de "panthère" accolée à Jésus provient d'Amanita pantherina, un champignon voisin d'Amanita muscaria ! Tout s'explique…

Ne nous y trompons pas. Nous sommes, avec Le Champigon sacré et la Croix, en présence d'un délire de grande classe, d'un niveau bien supérieur à celui de la majorité des élucubrations qui encombrent les collections spécialisées en conjectures farfelues (10). On comprend aisément que de telles idées aient séduit Philip K. Dick, et qu'il ait présenté Timothy Archer comme un adepte du philologue britannique. Ainsi qu'il le fait déclarer à Bill Lundborg, "[…] ce champignon n'existait même pas. C'était une supposition gratuite. Tim avait piqué l'idée à un érudit nommé John Allegro. Le problème avec Tim, c'est qu'il n'avait pas de pensées personnelles : il empruntait les idées des autres et s'imaginait ensuite qu'elles venaient de lui, alors qu'il s'était contenté de se les approprier."

Amanita-muscaria-tue-mouche.jpgMais l'ambition de John Allegro ne se borne pas à vouloir mettre en évidence les traces d'un culte secret du champignon chez les Hébreux et les premiers chrétiens. Cette découverte serait pourtant déjà, en elle-même, tout à fait stupéfiante (si j'ose dire). Il n'hésite pas à proposer, avec un incroyable aplomb, une histoire alternative du judaïsme et des débuts du christianisme.

"La religion israélite était fondée sur le culte du champignon sacré, comme le montrent maintenant les noms de ses tribus et de ses mythes.

"Le fanatisme de certains de ses adhérents provoqua une opposition interne et externe, et après les désastreuses révoltes contre les Assyriens et les Babyloniens aux VIIe et VIe siècles av. J.-C., survint une période de réaction, qui effaça énergiquement le passé lors des mouvements de réforme du judaïsme des VIe-Ve siècles.

"Le culte du champignon disparut pour reparaître, avec des résultats plus désastreux encore, aux Ier et IIe siècles de notre ère, lorsque les Zélotes et leurs successeurs défièrent à nouveau la puissance de Rome.

"Le christianisme se purifia après l'holocauste et chassa ses drogués dans le désert comme "hérétiques", se pliant tellement à la volonté de l'État qu'au IVe siècle il s'intégra aux puissances gouvernantes."

Par moment, avouons-le, certaines des idées d'Allegro peuvent faire penser davantage aux farces hilarantes des Monty Python (l'image des "drogués chassés dans le désert" !) qu'à des spéculations historiques sérieuses.

On imagine sans peine la réaction horrifiée du monde savant à la sortie de The Sacred Mushroom and the Cross. John Allegro avait déjà provoqué l'irritation de plusieurs de ses collègues par des interprétations jugées peu orthodoxes des manuscrits de la Mer Morte. Cette fois, c'en est trop. Dans The Times du 26 mai 1970, quatorze scientifiques britanniques éminents signeront une lettre réfutant les scandaleuses conclusions d'Allegro (11).

endofaroad.jpgEt pourtant, comme si cela ne suffisait pas, les buts d'Allegro vont encore au-delà d'une réinterprétation déjà radicale de l'histoire des religions. Dans un ouvrage semble-t-il inédit en français, The End of a Road (1970), présenté comme une sorte de complément ("companion volume") à The sacred Mushroom and the Cross, John Allegro sonne le glas du christianisme : comment, en effet, faire confiance à une religion basée sur le culte de la fertilité et l'adoration d'un champignon hallucinogène ? À l'"idée fixe" du champignon sacré s'ajoutent des prétentions de moraliste et de philosophe (12). Pour John Allegro, les véritables origines (d'après lui !) du christianisme discréditent la majeure partie de son enseignement. Pour Timothy Archer, cet enseignement n'a pas de sens en lui-même. La vérité ne peut se trouver que dans la consommation du champignon magique : "L'anokhi […]. Le champignon. Il est quelque part là-bas et ce champignon est le Christ. Le véritable Christ, pour qui parlait Jésus. Jésus était le messager de l'anokhi qui est le vrai pouvoir saint, la vraie source. Je veux le voir, je veux le trouver. Il pousse dans les grottes. Je le sais." Son idée fixe le conduira à la mort.

L'édifice construit par John Allegro s'appuie presque uniquement sur sa spécialité, la philologie. Il a pourtant dû sentir malgré son obsession, que ses idées, heurtant de front tout ce que l'histoire des religions nous avait appris jusqu'ici, nécessitaient une preuve plus concrète. Et quelle plus belle preuve que le "champignon" de la fresque lmédiévale de Plaincourault ?

"Toute cette histoire de l'Éden," écrit Allegro, "est une mythologie fondée sur le champignon, surtout dans l'analogie entre "l'arbre" et le champignon sacré […]. Aussi tardivement qu'au XIIe siècle, un souvenir de cette vieille tradition demeurait parmi les chrétiens, à en juger par une fresque du mur d'une église ruinée, à Plaincourault, près de Mérigny, dans l'Indre […]. Nous y voyons l'Amanita muscaria dans toute sa gloire, entourée d'un serpent, tandis qu'Ève se trouve dans le voisinage, se tenant le ventre" (13). À cause d'une indigestion de champignons ? serait tenté de se demander un mauvais esprit…

adam_eve.gifComme on s'en doute, les historiens de l'art, pour leur part, n'adhèrent guère à cette interprétation du champignon, et reconnaissent dans la fresque en question un arbre stylisé (14). Mais certains certains mycologues ne s'y sont-ils pas laissé prendre ? En tout cas, l'illusion de la preuve "matérielle" est là : le prétendu "champignon" de la fresque de Plaincourault sert très opportunément à illustrer la couverture de l'édition française du Champignon sacré et la Croix.

Il est frappant de voir à quel point l'ouvrage d'Allegro s'inscrit dans la soi-disant "drug culture" de l'époque, même si c'est, ainsi que l'on a pu le constater, au corps défendant de son auteur. Et, à propos de "drug culture", nul ne sera surpris d'apprendre que Philip K. Dick comptait parmi ses fans un certain Timothy Leary…

En marge de cette idée du culte du champignon hallucinogène, remarquons une autre hypothèse d'Allegro qui, sans doute, ne manqua pas d'attirer l'attention de Dick. "Nous verrons," écrit Allegro, "comment le culte du champignon était étroitement lié à la nécromancie, c'est à dire à l'évocation de l'esprit des morts pour prédire l'avenir" (15). Voilà qui nous rappelle immanquablement l'épisode dans lequel Timothy Archer (de la même manière que son modèle réel, l'évêque James H. Pike) entre en contact avec l'esprit de son fils suicidé, qui prédira la mort de sa maîtresse. Ce rapprochement mérite d'être fait, même s'il n'est pas indispensable d'en appeler au champignon sacré d'Allegro pour expliquer la dérive spirite de l'évêque (16), qui marche sur les traces de personnalités aussi célèbres et (apparemment) lucides que William Crookes, Camille Flammarion et Arthur Conan Doyle.

 

Joseph Altairac


(6) Op. cit., pp. 88 et 220.

(7) Le Champignon sacré et la Croix, p. 9.

(8) Ibid., pp. 127-128.

(9) Ibid., p. 162.

(10) Le Champignon sacré et la Croix est d'ailleurs paru hors collection, alors que l'éditeur Albin Michel disposait d'une collection particulièrement redoutable de barjoteries, "les Chemins de l'impossible".

(11) Voir Michael Baigent et Richard Leigh, The Dead Sea Scrolls Deception, Jonathan Cape, London, 1991, pp. 62-63. Cet ouvrage (qui sera traduit en français au moment où paraissent ces lignes) contient d'intéressantes précisions sur John Allegro et la réception de ses travaux ; on l'utilisera cependant avec prudence, sachant que Baigent et Leigh sont aussi les auteurs, en collaboration avec Henry Lincoln, d'ouvrages sujets à caution, dont le trop célèbre The Holy Blood and the Holy Grail (L'Énigme sacrée, Pygmalion/Gérard Watelet, 1983).

(12) La couverture de l'édition de poche de The End of a Road (Panther Books, 1972) porte plaisamment en accroche : "This back could be the last nail in God's coffin…"

(13) Ibid., p. 112.

(14) Voir l'article de Michel Meurger, "Lovecraft, Newbold et le manuscrit Voynich", in Études lovecraftiennes n° 11, pp. 27 et 38 (note 10).

(15) Le Champignon sacré et la Croix, pp. 147-148.

(16) Lire à ce sujet Dialogue avec l'au-delà, de James A. Pike (J'ai lu, col. "l'Aventure mystérieuse").

 


NLM n° 23, octobre 1993.

La Mécanique du talion

atalante257-2003.jpg

Laurent Genefort

L'Atalante (2003)

 

Léodor Kovall a été torturé au-delà de l'imaginable. Son corps reconstruit grâce à une assistance medikit, il devient Valrin Hass, mû par une haine inextinguible contre ses tortionnaires. Sa traque l'emmène sur plusieurs planètes et astéroïdes aménagés à la recherche de Jana, la femme sans ongle, qu'un généticien, Xavier Ekhoud, a jadis cloné pour le compte des ennemis de Kovall, la puissante multimondiale KAY. Mais, amoureux d'elle, il a gardé une copie de son ADN, dans l'espoir de la cloner à nouveau. Celui-ci révèle qu'il contient des séquences étrangères, d'origine Vangk.

On retrouve ici des motifs de l'univers que Laurent Genefort construit patiemment au fil de ses romans : les post-humains, présents dès Les Peaux-Epaisses, ainsi que les Portes Vangk permettant de voyager à travers l'espace. Ici, trois d'entre elles, débouchant inexplicablement sur un monde dépourvue de vie, ont permis de trouver un Vangk mort. Mais les luttes pour sa possession ont désactivé la Porte. Les Pèlerins, une branche des Apôtres des Vangk, ont décidé de construire un vaisseau assez puissant pour traverser l'espace jusqu'à Alioculus X2. Jana, contaminée en étudiant le Vangk, est devenue un enjeu dans cette course de vitesse.

Les rebondissements s'enchaînent sans discontinuer et sont dignes d'un space opera classique mais bien maîtrisé. Genefort privilégie l'aventure, ce qui ôte de la profondeur à son roman, malgré des protagonistes plus fouillés que la norme dans ce type de récit — ainsi le personnage de Valrin/Kovall, qui fait l'objet d'une réflexion sur ce qui lui reste d'humanité, à présent que seule sa haine l'anime. D'une lecture agréable et facile, on est assuré de ne jamais s'ennuyer avec ce sympathique roman.

 

Claude Ecken

17.06.2009

Dick et le champignon sacré (1)

Il y a eu des gens bien plus dérangés que Philip K. Dick, et qui ont néanmoins produit des œuvres durablement adaptées à la vie de millions de gens sains d'esprit.

Charles Platt

 

lunes029.jpgOn a parfois tendance à regrouper les trois romans de Philip K. Dick, Siva, L'Invasion divine et La Transmigration de Timothy Archer sous le nom de "trilogie divine", comme si cet ensemble formait un tout parfaitement cohérent. C'est une opinion que ne défend pas, bien au contrare, Norman Spinrad dans sa pénétrante étude, La Transmutation de Philip K. Dick (1).

Selon l'auteur de Rêve de fer, Siva et L'Invasion divine feraient figure de créations "relativement mineures", alors que La Transmigration constituerait une "œuvre d'une lucidité lumineuse, toute imprégnée de bon sens". En quelque sorte, le véritable testament littéraire de Dick, bien davantage que la peut-être déjà trop fameuse (et fumeuse) Exegesis (2). Nous le suivrons sans peine dans son appréciation.

La Transmigration de Timothy Archer est conté du point de vue d'un personnage féminin, Angel Archer, la belle-fille de Timothy Archer. Cependant, détail qui ne trompe pas, elle exerce, comme le fit Dick lui-même, le métier de disquaire. On remarquera également, tout au long du roman, la compassion d'Angel vis-à-vis des autres personnages et ses tentatives pour expliquer, sinon excuser, leur comportement souvent fantasque, attitude dickienne s'il en est. Il est donc raisonnablement légitime de considérer Angel comme le porte-parole de l'auteur, ce que je ferai par la suite.

Mais d'abord, résumons l'ouvrage dans ses grandes lignes.

Timothy Archer est un brillant évêque de l'Église épiscopale (diocèse de San Francisco). C'est aussi un esprit fort, qui n'hésite pas à fleureter avec des idées jugées hérétiques par certains de ses coreligionnaires et à entretenir une maîtresse, Kristen Lundborg, qu'il présente comme sa secrétaire. Timothy Archer a un fils, Jeff Archer, qu'a épousé Angel. Jeff, au tempérament dépressif, et peut-être inconsciemment attiré par la maîtresse de son père, ne tardera pas à se suicider.

Kristen a également un fils, Bill, personnage plutôt sympathique mais réservé, habitué des maisons de repos et obsédé par les voitures.

pdf356-1985.jpgAprès le suicide de Jeff, l'intérêt déjà vif de Timothy Archer pour les origines cachées du christianisme ne fait que s'exacerber. Il accomplit avec Kristen des voyages en Terre sainte et se plonge dans l'étude des énigmatiques manuscrits radokites. Il pense avoir découvert la nature originelle du christianisme : les premiers chrétiens adoraient en fait un champigon hallucinogène sacré !

Tout aussi surprenant : Timothy et Kristen pensent mainteant que l'esprit de Jeff se manifeste à eux : il provoque l'arrêt des pendules à l'heure de sa mort et enfonce des aiguilles sous les ongles de la maitresse de son père ! En faisant appel aux services d'un médium, Timothy et Kristen reçoivent des messages de Jeff. L'esprit prédit la mort prochaine de Kristen, prédiction qui se révèlera juste, malgré les doutes d'Angel. En effet, Kristen se suicide à son tour en avalant des barbituriques…

L'évêque Archer connaîtra également une fin tragique. Équipé d'une simple carte routière et de deux bouteilles de Coca-Cola, il se perdra dans le désert de la Mer Morte en quête de son fameux champignon mystique. On retrouver son cadavre "agenouillé comme dans la position de la prière. Mais en fait Tim était tombé d'une falaise".

L'affaire ne s'arrête pas là. En se rendant à un séminaire organisé par Edgar Barefoot, une ancienne relation de l'évêque, Angel retrouve Bill Lundborg. Et le fils de Kristen affirme posséder maintenant deux personnalités : la sienne propre, et celle de Timothy Archer. La preuve ? Il est désormais doté de xénoglossie, c'est à dire qu'il est capable de parler des langues étrangères qu'il ignorait jusqu'alors ! Barefoot est convaoncu de l'authenticité de cette étonnante réincarnation, mais pas la sceptique Angel. "Tim aurait apprécié la situation. S'il avait été encore en vie", conclura-t-elle philosophiquement à l'issue d'une discussion avec Barefoot.

 

James_a_pike.jpg

denoel-pres24077.jpgPour imaginer Timothy Archer, Philip K. Dick s'est fortement inspiré d'un personnage parfaitement authentique, l'évêque de l'Église épiscopale de Californie, James A. Pike. Norman Spinrad rapporte qu'une parente d'une des épouses de Dick avait eu une liaison avec Pike, et que ce dernier, tout comme Timothy Archer, était parti un beau jour dans le désert du Néguev, équipé de deux bouteilles de Coca-Cola, pour y chercher des vestiges esséniens ! Lawrence Sutin, dans sa précieuse biographie de Dick (3), nous donne de plus amples précisions sur les relations entre Dick et Pike.

L'épouse de Dick à laquelle Norman Spinrad fait allusion n'est autre que Nancy Hackett, dont la belle-mère, Maren Hackett, eut une aventure avec Pike. Elle se suicidera par la suite. Il n'est guère difficile de reconnaître Maren Hackett dans le personnage de Kristen.

Pike et Dick se lièrent d'amitié. Tous deux, d'après Lawrence Sutin (4), se lançaient volontiers dans des discussions sur des spéculations théologiques. Pike abordait souvent le problème de la communication avec les morts : lui-même tentait d'entrer en contact avec son fils Jim qui s'était suicidé en 1966, et il pensait y être parvenu ! L'infortuné Jim fournira bien évidemment à Dick le personnage de Jeff Archer.

La mort tragique de Pike dans le désert de Judée, en septembre 1969, affecta profondément Dick, et l'on peut même voir dans la lettre qu'Angel Archer envoie à la critique Jane Marion l'écho d'un texte que Dick adressa en février 1981 à Joan Didion, auteur d'un essai sur Pike. Lawrence Sutin signale également qu'en plus du fils de Pike, Dick s'est inspiré de deux de ses amis, Tom Schmidt et Ray Harris, pour créer Jeff Archer (5).

dialogaudela.jpgFiction et réalité, dans La Transmigration de Timothy Archer, se trouvent donc inextricablement imbriquées, et quelques-uns des événements les plus invraisemblables et des personnages les plus déroutants du roman trouvent paradoxalement leur origine dans la vie et l'entourage direct de l'auteur. D'ailleurs, ne s'est-il pas souvenu de sa propre "révélation mystique" de 1974 pour l'épisode de la soi-disant réincarnation de Timothy Archer dans Bill Lundborg ? Comme le confiait Dick à Charles Platt en 1979 dans une interview plutôt sidérante : "[…] ça a envahi mon esprit, pris le cotrôle de mes centres nerveux […]. Cet esprit était pourvu d'un formidable savoir technique — un savoir qui embrassait la mécanique, la médecine, la cosmologie, la philosophie. Il avait des souvenirs qui remontaient à plus de deux mille ans ; il parlait grec, hébreu, sanscrit, il n'y avait rien qu'il parût ignorer." Comme plus tard Bill Lundborg, Dick se retrouve brusquement doué de… xénoglossie !

Mais il est une autre source dont Dick s'est inspiré et qu'il serait dommage de négliger : John M. Allegro.

 

Joseph Altairac


(1) Reproduit dans Regards sur Philip K. Dick, par Hélène Collon (éditions Encrage).

(2) Ce qui ne signifie pas, loin de là, que ce journal de deux millions de mots soit dépourvu d'intérêt. À ce sujet, on lira avec profit l'étude de Jay Kinney, "Corps à corps avec les anges : le dilemme mystique de Philip K. Dick", publiée dans le recueil critique déjà cité.

(3) Divine Invasions, a life of Philip K. Dick, Harmony Books, New York, 1989.

(4) Ibid., pp. 149-150.

(5) Divine Invasions, p. 279.

 


NLM n° 23, octobre 1993.

16.06.2009

Les Visages de Mars

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Jean-Jacques Nguyen

Orion, 1998

 

Ce premier recueil de nouvelles de Jean-Jacques Nguyen permettra à de nombreux lecteurs, il faut l'espérer, de découvrir le talent de ce jeune auteur que les fanzines s'arrachent depuis dix ans (1). En neuf récits éclectiques, il prouve qu'il se sent aussi à l'aise dans le fantastique que la science-fiction.

En outre, un texte intrigant comme Rêve de chine (où une expédition française se perd dans les hauteurs de l'Himalaya) est fort éloigné dans sa facture de Swing puzzle, Harlow (un titre moderne pour un récit classique lovecraftien, agréablement renouvelé par la peinture du milieu hollywoodien des années 30), comme le sont Incidents de villégiature, un petit chef-d'oeuvre de Fantastique moderne, ou Temps mort, morte saison, aux surréalistes images de vagues figées et de temps arrêté dignes d'un Ballard.

En science-fiction, Jean-Jacques Nguyen utilise avec brio le space opera comme dans Les visages de Mars, qui est une intéressante variation sur le thème des civilisations disparues de Mars ; il se révèle aussi capable d'écrire de la hard science, son intérêt pour la physique quantique, ses dispositions pour l'informatique se mariant bien avec sa connaissance de l'astronomie. L'homme singulier est l'édifiant récit d'une personne qu'un trou noir dans le cerveau dote du pouvoir d'arrêter le temps ou d'avaler les informations, données informatiques ou souvenirs des gens, à la façon dont un véritable trou noir absorbe poussières et lumière. Les architectes du rêve puisent dans les souvenirs des anciens habitants de Paris pour la reconstituer virtuellement.

Nguyen est même capable de marier le Fantastique classique d'un Lovecraft et la physique des particules avec L'ultime réalité, où la modélisation des structures de l'atome dessine l'insupportable image de ce qu'on peut contempler au-delà, derrière l'image des quarks.

Il existe cependant un point commun à tous ces textes : loin de ne servir qu'une idée, ils font une grande part à la psychologie, présentant des personnages (non, des personnes !) riches et complexes, et ils sont tous écrits dans une langue superbe.

 

Claude Ecken

(1) Article paru en 1998 dans Bifrost n°9.

15.06.2009

La mémoire des étoiles

rivages0262-1997.jpgJack Vance

Rivages Fantasy, 1997

Night Lamp (1996)

 

Contrairement à ce que pourrait laisser supposer son titre, et bien qu'il se déroule à l'intérieur de l'Aire Gaïane, cadre interstellaire d'une bonne partie des romans de Vance, La mémoire des étoiles n'est pas un space opera. De même, en dépit de l'intitulé de la collection (1), qui pourrait inciter les esprits naïfs ou simplement distraits à se tromper quant à la nature de certains passages relevant de l'ethnologie-fiction chère à cet auteur — comme par exemple le séjour de Maihac chez les Loklors — , il s'agit encore moins d'un roman de Fantasy. J'insiste sur ce point, car il n'est pas question ici de pinailler sur l'appartenance du livre à tel ou tel genre ou sous-genre, mais bel et bien de souligner une différence de démarche. Enfin, puisque j'en suis à faire un sort aux étiquettes, cet ouvrage ne peut pas non plus être qualifié de « néo-classique » ; l'ajout du préfixe « néo » me paraît en effet impliquer une notion de rupture suivie d'un retour aux sources. Or, La mémoire des étoiles s'inscrit dans la parfaite continuité de l'œuvre de son auteur — et, donc, d'une certaine tradition de la S-F américaine, héritière de l'esprit qui régnait dans le Galaxy des années 50 sous l'égide de H. L. Gold.

Au cas où vous n'auriez pas compris, je veux dire par là que Jack Vance n'a , jamais oublié ce qu'était le sense of wonder, et que, s'il paraissait avoir un tantinet perdu la main avec le laborieux Throy (2), il semble avoir surmonté son handicap (3) et nous revient plus en forme que jamais. À quatre-vingts ans. Parfaitement.

pocket05696.jpgAu premier degré, La mémoire des étoiles suit à la lettre le schéma d'intrigue intitulé par Norman Spinrad The Emperor of Everything (4) : un adolescent vivant au bord de la civilisation découvre qu'il a un rôle crucial à jouer dans la bataille qui se prépare entre le Bien et le Mal, en général grâce à sa naissance ou ses super-pouvoirs — voire les deux. Naturellement, une fois qu'il est sorti vainqueur du combat, la princesse lui tombe dans les bras. Quel(s) que soi(en)t le(s) ouvrage(s) que vous pensez avoir reconnu(s), vous avez gagné. « Il est donc clair que nous nous penchons sur quelque chose de bien plus profond qu'une simple formule de fiction commerciale, un récit archétypal transculturel qui semble jaillir de l'inconscient collectif de l'espèce, de la source de toutes les histoires — et qui, en effet, comme l'ont affirmé certains, est même l'histoire archétypale, point (5). » Spinrad nuance un peu plus loin ce dernier point : non seulement le schéma de l'Héritier de l'Univers n'est que l'une des structures de base envisageables, mais il s'agit en outre d'une version « dégénérée » de la quête mystique du Héros aux Mille Visages. Je renvoie à son article ceux qui désirent en savoir plus à ce sujet.

La manière dont Vance va progressivement détourner ce schéma indique à l'évidence qu'il l'utilise en toute connaissance de cause, Jaro n'est pas le fils de l'Empereur de l'Univers, mais celui d'un simple agent secret, et le Grand Méchant de l'histoire — superposable à Darth Vador comme au baron Harkonnen, entre autres — a agi mû par le seul intérêt. L'intrigue archétypale de l'Héritier de l'Univers débouche ici sur la mesquinerie la plus vile. Pour Vance, il y aura toujours des êtres humains qui chercheront à voler, escroquer, spolier ou dépouiller leur prochain. L'ombre de Dickens pointe le bout de son nez, mais le tout se déroule sur un ton de comédie légère, que servent avec bonheur des dialogues percutants et pleins d'humour. Quant à la belle princesse, elle est le produit d'une culture reposant... disons sur une forme bien particulière de snobisme (6) : Marie-Chantal dans le rôle de Leïa.

pocket05696-2003.jpgL'Héritier de l'Univers fournit à Vance une structure solide — qui lui autorise toutes les digressions — , mais aussi une galerie de situations et de personnages fondamentaux qu'un auteur pour le moins chevronné comme lui n'a aucun mal à transposer ; le sourire qui flotte sur les lèvres du lecteur tout au long du livre est entretenu avec soin par une accumulation de savants décalages. Ainsi, au cadre cosmique s'oppose la petitesse morale de nombre de personnages secondaires.

L'apparition et la disparition du frère de Jaro dans les dernières pages du livre, loin d'être un ultime rebondissement gratuit, constitue au contraire une concession directe au schéma de base ; il ne peut y avoir qu'un seul « Héritier de l'Univers », peut-être parce qu'il n'y a qu'une seule princesse à épouser. Tous ces détails — et bien d'autres que je n'ai pas la place de développer dans ces deux pages — montrent la lucidité avec laquelle le vieux maître manipule le récit à tous les niveaux, du plus profond au plus superficiel. Nous sommes ici en présence d'un écrivain au sommet de son art.

Avec La Mémoire des Etoiles, Jack Vance prouve avec maestria que c'est dans les vieilles marmites que l'on fait les meilleures soupes.

 

Roland C. Wagner


1. Ce qui était également le cas des Pêcheurs du Ciel.

2. Qui concluait d'assez terne manière les plutôt moyennes Chroniques de Cadwal (Pocket).

3. Frappé de cécité, il est obligé de dicter ses textes.

4. In Science Fiction in the Real World (Southern Illinois University Press). S'il faut un équivalent français, je suggère L'Héritier de l'Univers, par ailleurs traduction du sous-titre allemand de la série Perry Rhodan (Der Erbe des Umversum) qui, est-il nécessaire de le signaler, repose également sur le schéma en question.

5. « Clearly then, we are looking at something far deeper here than a commercial fiction formula, a cross-cultural archetypal tale that would seem to arise out of the collective unconscious of the species wherever stories are told, and that indeed, some have argued, is even the archetypal story, period. » Ibid. p, 151.

6. Les Clam Muffins, qui sont situés tout en haut de la pyramide sociale de Gallingale, le doivent à leur comporture — qui prend en compte les bonnes manières, une certaine forme de charisme, mais aussi le désir de s'élever socialement. Ce statut est indépendant de leur aisance financière. Vance décalque ici — en le détournant — le système indien des castes, où l'on peut être brahmane et pauvre.

14.06.2009

Zodiac

lunes035.jpgNeal Stephenson

Denoël "Lunes d'Encre" (2002)

 

Sangamon Taylor est un mauvais coucheur, cynique, empêcheur de tourner en rond, écologiste convaincu aux méthodes parfois douteuses. Taylor reste cependant un non-violent qui récuse les actions de Boone, considéré comme un terroriste écologique pour avoir coulé des baleinières. Son enquête dans le port de Boston, autour de crustacés empoisonnés, fait apparaître une pollution aux PCB d'autant plus curieuse qu'elle disparaît mystérieusement ou se raréfie à sa source. Poursuivi par la mafia locale ainsi que par les membres d'une secte satanique accro au heavy metal et polluée au PCP, manipulée par le groupe industriel responsable de ces empoisonnements, lequel dispose en outre d'appuis politiques solides, Taylor a tout du musclé redresseur de torts en phase avec son époque. Ce James Bond qui se déplace en VTT et en Zodiac, s'il demeure lucide sur la portée de ses actions, « parce que c'est dégueulasse partout. Parce que les idéaux ont fichu le camp et que tout le monde s'en fiche quand vous dénoncez un empoisonneur de la planète », a encore beaucoup à apprendre sur la duplicité des riches et des puissants...

foliosf246-2006.jpgCertes, les impressionnantes connaissances écologiques développées dans Zodiac (le lecteur n'ignorera plus rien de la chimie du chlore et du sodium) engendrent effroi et pessimisme quand sont évoquées les conséquences de certaines pollutions bien actuelles, ou celles, à venir, résultantes de manipulations génétiques inconséquentes. Mais cela n'empêche en rien le Zodiac d'être un excellent bouquin d'action doublé d'une solide intrigue, qui plus est traversé par un humour noir ravageur.

Ce premier roman de Neal Stephenson n'a pas encore la richesse et la texture de L'Age de diamant ou du Samouraï virtuel (tous deux au Livre de Poche), mais tout ce qui fait les qualités de l'auteur est déjà à l'œuvre, au point qu'on se demande pourquoi il a fallu attendre près de quinze ans pour le traduire. Il était grand temps.

 

Claude Ecken

13.06.2009

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (4)

Macintosh_128k_transparency.pngMais tout, c'est trop, bien entendu. Pas de présent, puisque tous les styles, modes, systèmes de pensée coexistent, mais aussi trop de présent. Trop d'informations. Trop de faits. Trop de possibles. Trop d'options. À la fois, le CD, le CDV, la vidéocassette, le DAT, le CD enregistrable. Combien de marques de magnétoscope ? Combien de stations de radio, de chaînes de TV, combien de films, de livres, de pièces de théâtre ? Il semblerait que grâce aux médias le présent soit plus épais qu'autrefois. Tout existe — et son contraire : les déchaînements de violence et le retour aux philosophies orientales, la construction de l'Europe et la guerre en Yougoslavie, le Macintosh et l'analphabétisme. Tout est ici et maintenant. Le grand arbre du présent a ses racines dans le passé, il pousse de multiples branches dans le futur. Les problèmes qui nous préoccupent sont à peu de choses près les mêmes qu'il y a vingt ou trente ans. Ils ne trouveront leur solution dans l'éventail des possibles que bien après que nous aurons franchi la porte du millénaire. En attendant, il nous faut vivre dans ce présent obèse qui est le nôtre, ce passé/présent/futur tellement plein de possibles qu'il ne sait où donner de la tête et des yeux.

Autrefois, les choses étaient simples. On pouvait aisément identifier les problèmes présents, et en imaginer les conséquences dans le futur. Aujourd'hui, tout est complexe, et les possibles sont partout. C'est le Sida, dont la menace s'étend sur tout le début du nouveau millénaire, c'est le sort de l'Europe, toujours en gestation après deux guerres et la chute d'un mur que personne n'avait prévue — c'est la faim dans le monde… La liste est sans fin. Tout est possible. Aujourd'hui tout est , et tout se prolonge dans un futur qui existe, mais que nous sommes incapables de voir (11).

Nous nous trouvons donc face à un paradoxe. Si nous vivons dans l'ère du possible, du virtuel, du simulé, alors la science-fiction, parce qu'elle crée des modèles conceptuels ou des modélisations sur le mode littéraire est la seule littérature capable de rendre compte de cet état de la réalité. Pourtant, aujourd'hui, elle ne le fait pas, ou elle le fait mal. Mais cela ne veut pas dire que la science-fiction soit en train d'agoniser : elle est momentanément aveuglée par la multiplication des possibles, par l'abondance des données ; c'est un phénomène de saturation, une transition. Pas une fin.

7889~Futur-Monde-Affiches.jpgLa solution est simple : il faut inventer les futurs de maintenant, cesser de réécrire les futurs d'hier. Mais une société éclatée, qui ne se voit pas au présent, qui ne sait pas qui elle est, qui ne sait pas ou ne peut pas s'inventer une identité, un projet global, un Zeitgeist, ne peut se projeter dans le futur.

Si nous sommes aveugles sur nous-mêmes, prisonniers d'une énorme bulle de présent que nous ne comprenons même pas, nous ne pouvons qu'être aveugles sur l'avenir. Aveugles, muets, et sourds aux voix de ceux qui croient qu'il y a encore un futur.

Mais rien n'est perdu : si nous ne sommes pas capables de réinventer la science-fiction, nous inventerons autre chose. Et cet autre chose correspondra tout de même à l'idée que les ex-lecteurs de l'ex-science-fiction se feront de la Modernité.

Car rien ne sert de se mettre la tête dans un sac rempli de princesses, de dragons et de licornes : il faut être moderne, résolument.


Sylvie Denis


c3797.jpg(11) Ce phénomène a été décrit, de façon légèrement différente, aux États-Unis. Dans l'éditorial du numéro de printemps 1990 de Science Fiction Review, Elton Elliott reproche aux auteurs américains de ne pas assez s'intéresser aux technosciences d'aujourd'hui et, par conséquent, de "régurgiter les idées conçues et réalisées par la science-fiction des années 40 et 50". Il considère que les développements et les transformations apportées par les technosciences sont tels que les écrivains sont tout simplement incapables de concevoir des sociétés trop complexes et trop différentes de la nôtre. Il rappelle d'ailleurs que le problème avait déjà été soulevé par Vernor Vinge dans un article publié dans Omni en 1980, article dans lequel celui-ci expliquait qu'il existerait un "horizon événementiel de l'incompréhension", c'est à dire une "singularité historique" et qu'une fois l'humanité l'avait dépassée, elle nous devenait presque totalement étrangère et incompréhensible. Or comment écrire sur ce qu'on n'est pas capable de concevoir ?

Des milliards de tapis de cheveux

at111.jpgAndreas Eschbach

Die Haarteppichknüpfer (1995)

L'Atalante, 1999

 

Ostvan est tisseur. Comme le veut la tradition, depuis qu'il a pris femme, il tisse un tapis à l'aide des cheveux de son épouse, ainsi que ceux de ses filles. Il y passe toutes ces journées, s'usant les yeux et les doigts. Pour vivre, les siens et lui ont l'argent que son père a tiré de la vente de son propre tapis de cheveux, bien des années plus tôt, et Ostvan espère bien que l'œuvre de sa vie rapporter alors qu'elle sera achevée une somme suffisante pour qu'Abron, son fils unique, puisse lui aussi consacrer sans souci son existence au tissage. Seulement, Abron ne semble pas avoir l'intention de succéder à son père, peut-être parce qu'il est allé à l'école, où il a appris à lire. Il se dresse même contre le vieil homme lorsque celui-ci, conformément à la coutume qui veut qu'un tisseur n'ait qu'un seul fils, parle de tuer son enfant à naître si celui-ci est un garçon. Mais le poids de la tradition, et la vénération à l'égard de l'Empereur immortel, véritable dieu vivant, est plus forte que l'amour paternel; le jeune homme en fera la cruelle expérience…

C'est une bien étrange histoire qu'Andreas Eschbach, présenté comme la « figure de proue » de la SF allemande, a choisi de raconter pour son premier roman. Le résumé ci-dessus, qui ne couvre en fait que le premier chapitre, pourrait donner à penser que Des milliards de tapis de cheveux relève de la fantasy ou, au mieux, de la science-fantasy. Il n'en est rien. Et, malgré un cadre galactique — et, pour tout dire, intergalactique —,ce n'est pas non plus un space opera. Certes, des éléments appartenant à tous les sous-genres ci-dessus sont bien présents, voire mis en avant, mais ils s'intègrent à une réflexion globale qui dépasse, transcende un éventuel premier degré. Pour ce faire, Eschbach emploie des techniques éprouvées, comme l'élargissement progressif du champ, tant spatio-temporel que cognitif (1), mais il le fait dans le cadre d'une histoire purement insensée, où l'accumulation de détails absurdes se structure peu à peu en une réflexion sur le pouvoir. Le décor étriqué des premiers chapitres, le carcan mental qui oriente à jamais la volonté des Haarteppichknüpfer et de la société figée dont leur existence fonde la structure, les clichés et poncifs savamment glissés dans le texte d'une manière qui indique à l'évidence que l'auteur a conscience de manipuler des tropes science-fictifs.

jl7333-2004.jpgLa suite du roman ne fait que confirmer cette impression: Des milliards de tapis de cheveux reste une fable sur le pouvoir absolu, mais c'est une fable au second degré, une fable postmoderne, qui recèle une réflexion sur le genre auquel elle appartient. En ce sens, Eschbach apparaît proche du Pierre Stolze de Marylin Monroe et les samouraïs du Père Noël. On peut aussi penser que les similitudes entre le chapitre XIV et un texte de Harlan Ellison intitulé « Je n'ai pas de bouche mais il faut que je crie » ne sont nullement accidentelles, et qu'elles constituent pour l'auteur une manière, consciente ou inconsciente, de mettre en avant l'une de ses influences (2). L'absence de héros, voire de personnage principal — en-dehors de l'Empereur, dont l'ombre plane bien évidemment sur tout le livre —, part elle aussi d'une volonté délibérée de déconstruction d'un certain nombre de thèmes et de motifs du space opera. Et derrière l'exercice de style apparent se profile une volonté de tordre le cou, non à une certaine SF américaine comme l'ont fait d'autres auteurs européens, mais à la figure archétypale qui écrase de tout son poids la SF allemande, je veux parler de Perry Rhodan.

Ainsi, au-delà d'une idée impressionnante dans son absurdité, au-delà d'une intrigue à la structure originale, au-delà du refus des facilités offertes par les conventions narratives du genre, c'est au meurtre du père qu'Andreas Eschbach nous convie d'assister. À ce titre, Des milliards de tapis de cheveux constitue peut-être l'acte fondateur d'une SF allemande moderne tout aussi dégagée de ses influences que peuvent l'être dans d'autres pays les œuvres d'Evangelisti, Masali, Stolze ou Dantec.

Vous l'avez compris, ce livre est à ne rater sous aucun prétexte.

 

Roland C. Wagner

 


 

(1) Le lecteur intéressé par ce procédé d'une grande efficacité pourra se reporter utilement au Vagabond de l'espace de Robert Heinlein, ainsi qu'à Zodiacal de Piers Anthony — entre autres.

(2) Je sens que je vais avoir l'air fin si Eschbach n'a jamais lu Ellison.

12.06.2009

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (3)

pdf009-1983.jpgJe vous demande maintenant de chercher une forme d'expression qui, sur le mode littéraire, répond à la nécessité d'envisager des possibles, qui s'adapte aux métamorphoses de la connaissance, permet à l'individu d'essayer des théories sans obligatoirement y adhérer, qui crée, à partir d'un certain nombre d'hypothèses, un modèle, une simulation (politique, sociale, économique, écologique) sur le mode littéraire et sensitif ?

Il s'ait, bien sûr, de la SF. Ce n'est pas la science-fiction qui n'est pas en phase avec notre société. C'est notre société qui est aveugle à la science-fiction.

Il est vrai que l'utilisation de souris et d'icônes, notamment dans les jeux vidéo, tendent à nous faire utiliser nos sens, plutôt qu'une soi-disant "intelligence pure" (8). Mais là encore, le problème est mal posé : ordinateurs et hypertextes sont de formidables outils éducatifs. On sait qu'un enfant retient beaucoup mieux ce qu'il a cherché et trouvé lui-même — par exemple, à l'aide d'un hypertexte. On sait également qu'il retiendra mieux ce qu'il aura associé à autre chose — par exemple une émotion.

La synesthésie gutenbergienne n'est donc pas une malédiction. En quoi serait-elle l'apanage du mode tribal ? Il serait inexact de croire que seules les sociétés orales/tribales produisent de la musique, du théâtre, de la peinture, de la danse, ou de la fiction. Inexact et absurde.

Un roman de science-fiction, même s'il cherche à "spéculer en perspective temporelle", reste avant tout un roman, donc une entreprise tout aussi synesthésique (sinon plus ! voir Bester) qu'un roman de fantasy.

Il n'en reste pas moins vrai que "la mise en perspective temporelle" est primordiale en SF. Un roman de science-fiction établit pour le lecteur une relation complexe entre passé, présent et avenir. On pourrait la représenter ainsi :

passé —> présent —> avenir

Un roman de littérature générale effectue l'opération suivante :

passé <—> présent

Tandis qu'un roman de fantasy (et un bon nombre de space operas et autres futurs lointains) fonctionne de cette façon :

(passé <—> présent) <—> ailleurs

Pourquoi, mais pourquoi donc nos contemporains se détournent-ils de plus en plus du schéma numéro un — celui de la vraie science-fiction — au bénéfice du schéma numéro trois (ou deux) ?

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D'abord, et tout simplement, parce que la science-fiction a gagé la bataille. De la science-fiction, il y en a partout : dans votre télé, au cinéma, dans votre four à micro-ondes. Que vous sachiez ou non d'où viennent les objets de votre vie quotidienne — j'entends par là : quel état d'esprit, quelle conception du monde les a engendrés — il ne faut pas vous leurrer : ils sont nés des rêves technologiques des écrivains de SF, relayés par les techniciens, les ingénieurs et les savants qui les avaient rencontrés dans leurs œuvres (9). Alors, pourquoi désirer, littéralement, ce que l'on possède déjà ? Pourquoi s'offrir, l'espace de quelques pages, ce que l'on trouve aussi bien dans sa cuisine qu'au cinéma ? Quant au reste — l'espace, les petits hommes verts — il devient de plus en plus évident que cela intéresse de moins en moins de monde : il y a bien assez de problèmes sur Terre.

Cependant, même si cela peut paraître paradoxal, nos contemporains, tout en jouissant d'un grand nombre des avantages de la modernité, ne peuvent pas — ou ne veulent pas — voir dans quel type de société ils vivent. Lorsqu'ils sont français, ils ne veulent surtout pas l'identifier à une forme littéraire dont ils nient l'existence depuis plusieurs dizaines d'années. Ils acceptent le micro-ondes mais boudent le minitel. Ils acceptent le lecrteur CD mais croient encore qu'il faut savoir "programmer" pour utiliser un logiciel de traitement de texte. Ils ingurgitent quantité de produits nouveaux mais ignorent tout des biotechnologies qui les produisent. En France, le retard du câble, la lenteur à créer et à rendre aisément disponibles des programmes conçus pour des publics ciblés reflète le refus d'une partie de l'intelligentsia médiatico-culturelle de reconnaître que la société française est en train de se diviser, de s'atomiser, de se ghettoïser. Bref, que leur public n'est plus monochrome et monolithique, mais au contraire polychrome, varié, intelligent, et donc indifférent à la soupe sans saveur et sans identité qu'on prétend lui servir. L'attitude de l'éducation nationale à l'égard de l'ordinateur mériterait à elle seule un volume, que d'autres que moi se chargeront d'écrire un jour…

MasqSF112.jpgAinsi, nos contemporains ne savent pas à quelle époque ils vivent. Dans leur grande majorité, ils refusent d'admettre que ce qui fait leur quotidien est en grande partie né de la vision collective de la science-fiction d'hier. En fait, c'est avec le présent que nous avons un problème.

Il n'y a plus de présent. Tout est simultané. Tout est possible. Tout coexiste. Grâce aux films, aux livres, aux documents, aux expositions, aux jeux, on peut, ou on croit pouvoir vivre toutes les époques, tous les styles. Même la mode n'impose plus rien. D'où le phénomène du "revival", le recyclage et la recombinaison de tout ce qui existe : de la musique au mobilier en passant par la philosophie. Tout est disponible. Tout est ludique. Tout peut être choisi/utilisé/transformé. Qu'il s'agisse de vêtements ou de style de vie, tout le monde peut, sans que personne y trouve à redire, choisir la niche éco-sociale qui lui convienne (10).


Sylvie Denis


(9) Les témoignages des cadres de la Nasa tendent à prouver que nombre d'entre eux ont choisi leur profession parce qu'ils avaient lu, enfants, de la science-fiction. (Voir les témoignages des mêmes lors de la mort d'Heinlein.)

(10) Cette description correspond à ce que J.-P. April, dans son article paru dans le numéro de septembre 1992 de NLM, "Post-science-fiction. Du post-modernisme dans la science-fiction québecoise des années 80", appelle l'état "post-moderne" (c'est à dire flou, détaché, ironique, référentiel) de la société. La post-modernité n'a, à mon goût, produit que fort peu de textes vraiment intéressants. Elle ne sauvera pas plus la science-fiction qu'elle n'a sauvé la littérature générale : une littérature qui ne se nourrit plus que d'elle-même ou de sa propre critique est une littérature agonisante. L'écrivain est celui qui regarde le monde, pas celui qui place deux miroirs l'un en face de l'autre pour en admirer les effets.

 

Le dernier de son espèce

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Der Letzte Seiner Art

(2003)
L'Atalante (2006)
Andreas Eschbach, auteur allemand vivant en France, est désormais bien connu de ce côté-ci de l'Europe, et bien au-delà d'ailleurs, puisque qu'il vient d'être traduit chez l'oncle Sam. Un auteur brillant, certes, mais aux productions en dents-de-scie et dont la carrière demeure encore à ce jour marquée par un livre ancien, Des milliards de tapis de cheveux (critique in Bifrost n°16), livre d'une qualité que l'auteur peine à égaler depuis. Avec Le Dernier de son espèce, Eschbach s'attaque au thème du cyborg. A une époque où tous se gargarisent de cyberculture, réinventant des vérités séculaires sur l'homme et la machine, l'auteur revient aux sources et nous livre un roman intimiste et inspiré.

 

Duane Fitzgerald est un soldat en retraite anticipée. Américain, il a choisi de vivre dans une petite maison sur la côte irlandaise. De longues promenades et la lecture des oeuvres de Sénèque sont les seuls repères qui ponctuent sa solitude. Un homme simple, sans éclat, qui pourtant cache un lourd secret. Certains jours, le complexe appareillage qui a remplacé la moitié de son corps d'origine se grippe. Alors, il ne peut plus se lever. Frappé de cécité, luttant contre l'asphyxie, il doit se mutiler afin de débloquer la machinerie rouillée qui faisait de lui, jadis, un Steel Man, un supersoldat, insaisissable, invincible. Duane ne peut plus manger, ne peut plus boire, ne peut plus baiser. Sa vie, il l'a offerte à son pays, qui n'en a jamais fait usage. Lorsque son passé le rattrape, sous l'apparence d'un avocat fantasque qui veut l'inciter à traîner en justice le gouvernement des Etats-Unis, Duane mesure l'ampleur de ce qu'il a sacrifié. Alors, après avoir une dernière fois éprouvé l'ivresse d'être un demi-dieu, il prend sa décision la plus humaine...

 

Sous l'apparence d'un petit thriller, gentiment S-F, centré sur un personnage touchant et crédible, Andreas Eschbach livre ce qui pourrait ressembler au roman-confession d'une génération. Celle des trentenaires, nés quelque part entre 1969 et 1977, qui ont rêvé, gamins, devant les aventures de Steve Austin, L'Homme qui valait trois milliards (The Six Million Dollar Man). Tous ces mômes qui, dans la cour d'école, levaient d'un bras un morceau de roche sensé peser une tonne en s'efforçant d'imiter le bruit caractéristique des muscles bioniques en pleine puissance ; qui, plissant les paupières, s'imaginaient voir briller les armes de l'ennemi à plus de 1000 mètres de distance ; qui sautaient des parapets de quatre étages, avant de reprendre leur course, plus rapides qu'un train. Deux jambes, un bras et un œil cybernétiques, c'est, à quelques détails près, l'appareillage dont a été doté Duane Fitzgerald. L'hommage est transparent, le cyborg a vieilli et accuse sévèrement le coup. Ses pouvoirs ne l'ont rendu ni glorieux, ni immortel. Son histoire ressemble à un terrible marché de dupes. Le même que celui qu'ont passé Les Défenseurs de Serge Lehman (cycle de « F.A.U.S.T. »). Le bonheur, l'homme-machine d'Eschbach ne l'a guère connu.

 

Andreas Eschbach nous repose la question sereinement : la technologie est-elle un accélérateur ou une entrave au bonheur humain ? Ni l'un, ni l'autre. L'homme ne se définit pas par le pourcentage de métal qui entre dans la composition de son corps, ni par la quantité de sang qu'il peut déverser lorsqu'il se blesse. C'est ce qu'il fait de sa vie qui le détermine. Eschbach s'en remet à Lucius Annaeus Seneca, l'infortuné précepteur de Néron, pour enfoncer le clou : « Innombrables sont ceux qui se sont rendus maîtres de peuples et de villes, mais rares sont ceux qui sont maîtres d'eux-mêmes ». De là à y voir un message, empreint de conscience historique, d'un Allemand cultivé à l'Amérique impérialiste, il n'y a qu'un pas — d'autant que Le Dernier de son espèce s'aventure sur les chemins de l'histoire secrète en évoquant un programme de supersoldats, impulsé par Reagan pour compléter sa « Guerre des étoiles », et visant directement les réseaux terroristes...

 

Pertinent même si parfois un peu long, servi par une écriture d'une grande sobriété, le dernier roman d'Andreas Eschbach tutoierait presque en qualité Des milliards de tapis de cheveux. Gageons qu'il restera en tout cas comme l'une des plus belles revisitations de nos repères S-F, ainsi qu'une leçon de philosophie sur fond de bal(l)ade irlandaise. Plaisant.

 

Ugo Bellagamba