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31.12.2007
Stephen Baxter (3)
TITAN
J'AI LU Millénaires
L'analyse économique du système de la NASA, avec son refus de concevoir des modèles économiques, l'éviction de McDonnell Douglass et de son lanceur bon marché, les surcoûts induits par les menues améliorations augmentant la dangerosité des appareils, est d'une rare pertinence et pourrait être exportée vers d'autres domaines. Devançant le démantèlement de la NASA, Hadamard confie à l'astronaute Paula Benacerraf le soin de monter une mission vers Titan, en récupérant les vieilles fusées du programme Apollo mises au rebut alors qu'elles sont encore fonctionnelles ou réparables. C'est dans ce contexte de restrictions budgétaires et d'instabilité politique que s'envolent cinq aventuriers pour un voyage sans retour, davantage justifié par la possibilité de retraiter les composants de Titan en éléments nutritifs et en matériaux exportables vers la Terre que par la recherche de précurseurs de la vie dans la soupe chimique du satellite de Saturne.
Le récit, où le moindre incident se transforme en catastrophe, maintient un suspense constant. Les efforts des astronautes livrés à eux-mêmes suscitent d'autant plus l'admiration qu'ils paraissent pathétiques et voués à l'échec. La fragilité de la vie terrestre n'en devient que plus que évidente et si ce roman-catastrophe bien dans la veine anglo-saxonne s'achève par une surprenante partie laissant entrevoir un espoir, il ne conclut pas moins sur un pessimiste bilan des capacités de l'humanité à se débarrasser de ses démons et à l'aller de l'avant. Titan est, par bien des aspects, un roman de hard science d'une force rare.
14:10 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, astronautique, nasa, hard science, littérature
30.12.2007
La SF n'est pas à la mode (3)
Ça me fait à peu près le même effet que si un hypothétique journaliste dans une hypothétique interview me demandait “êtes-vous une vieille conne ?”.
Vous voyez le genre. Mais bon. Admettons que ce soit une question pertinente et posons le cadre d’une réflexion sur ce sentiment qui semble étreindre certains d’entre nous telle une sorte de maladie de l’entre deux-âge, un truc d’entre quarante et cinquante et quelques années où l’on n’est décidément plus jeune et néanmoins pas près d’être mort.
Enfin, j’espère.
Posons donc le cadre.
Je ne sais pas ce qu’est la “mode”. Je ne sais pas ce qu’est “le lectorat”. Je ne sais pas ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour qu’il lise de la SF.
En tout cas, pas dans la société où nous vivons actuellement. Elle se compose d’un très grand nombre de groupe socio-culturels. Certains se croisent, se superposent, se regroupent, se mélangent. D’autres pas. Dans certains on lit des livres, dans d’autres pas. Je veux donc bien croire qu’ils sont traversés par des effets de modes, mais de là à dire lesquels, et d’y situer la Science-Fiction précisément ? De quoi parle-t-on lorsqu’on parle de mode aujourd’hui ? D’Harry Potter ? Du portable ? De Second Life ? De la télé-réalité ? De You Tube ? Du consensuel tel que défini par TF1 ou Paris Match ? De best-sellers ?
Je n’en sais rien. Je n’ai pas envie de discourir sur des stratégies supposées attirer les lecteurs. Je ne sais pas comment “on fait” et je ne suis pas en position de le faire. Et je serai prête à parier que fort peu de gens, en dépit de leurs fanfaronnades de traqueurs de tendances et autres créatifs de besoins pour consommateurs en mal d’investissement de leur libido, n’en savent pas plus que moi.
N’oubliez pas ça, j’y reviendrai.
Mais bon, on va faire comme si on savait ce qu’est la mode d’aujourd’hui et dire ceci :
La Science-Fiction ne serait pas “à la mode”, ne serait pas “in”, ne serait pas “jeune”. Or, la Science-fiction a gagné. Ses images sont partout. Ses clichés sont connus. Je le sais, vous le savez, et nous savons que nous le savons. La différence entre nous et le reste du monde est qu’il ne sait pas qu’il le sait. C’est un peu agaçant, mais ce n’est pas grave.
L’autre jour, j’ai vu une publicité pour un téléphone portable qui rassemblait dans la même image cet objet qui lui, est à la mode, et une fusée, ou un vaisseau spatial quelconque.
Il se trouve qu’il y a quelques années j’avais écrit un texte — c’était dans Yellow Submarine, un fanzine papier, il y a donc prescription et je peux me répéter. Le texte s’appelait “En attendant le 21ème siècle” et on peut le résumer ainsi :
Nous n’avons pas eu de vaisseaux spatiaux et d’extra-terrestres, nous n’avons pas eu le futur de nos douze ans, mais nous avons eu des micro-ondes et des magnétoscopes.
Oui, le texte ne mentionne ni le net, ni le portable, ni toute une montagne d’objets nouveaux qui sont arrivés depuis dans notre quotidien.
Ici, il convient de pontifier et de rappeler ce qui caractérise la Science-Fiction. Ce qui en fait un genre unique, singulier et à nul autre pareil.
Si une chose n’est pas à la mode c’est ça : dire que la SF fonctionne d’une manière qui lui est propre, qu’elle a des buts et surtout, des effets sur les lecteurs qui lui sont propres. Que ces lecteurs ont le droit de rechercher des œuvres qui leur apporte ce plaisir particulier. (Ça ne change rien, que je sache, au droit qu’a le reste du monde de lire et d’écrire ce qu’il veut…).
Je n’entrerais pas ici dans le débat qui consiste à se demander si la SF est trop hard ou pas assez, si les couvertures de ses éditeurs sont trop ou pas assez blanches, s’il faut y ajouter plus de physique, moins de chimie, plus d’allitérations, moins de virgules, plus de théorie des cordes, de sociologie, de neuropsychologie, plus de vers, moins de prose, des tirets, des points de suspension, des voyelles, des consonnes… Ça n’est pas la question. Ou plutôt, ça n’est pas ma question.
Donc, back to basics.
La Science-Fiction est cette littérature qui simule des univers au moyen de l’extrapolation. Ces univers sont basés sur une vision la réalité basées sur les connaissances apportées par la science dans l’acception la plus large du terme. L’extrapolation peut porter sur un élément ou sur tout un monde. Le critique Darko Suvin a appelénovum ces éléments qui construisent l’univers de SF. Avec le temps, un certain nombre de ces novums, comme le voyage spatial, les extraterrestres, l’hyperespace, etc ont constitué un fond commun dans lequel piochent les auteurs. Les auteurs prennent plaisir à jouer avec ce fond commun, et à y ajouter des éléments fournis par la réalité. Le lecteur de SF prend plaisir à ce jeu.
La Science-Fiction que j’ai lue est donc basée sur une vision de la modernité née (grosso modo) avec les Lumières, poursuivie avec le 19ème et le 20ème siècle. C’est la première modernité, la modernité 1.0. Il y aurait beaucoup à dire sur sa nature, mais je n’ai pas la place ici.
Une remarque tout de même : la SF n’a pas seulement gagné parce que son imagerie est présente partout. Elle a gagné parce que sa vision de la réalité en tant qu’analysable et transformable par la science et la technique est un fait. On a construit des cathédrales et des mosquées pour des dieux dont on ne sait rien, sinon ce qu’ils disent du besoin de réconfort des hommes, mais pour autant que je sache, si elles sont encore debout, c’est grâce aux lois de la physique, pas aux priéres des fidèles, aussi sincères soient-ils…
Depuis quelques années, un “quelques années” qui commence avec la chute du mur et se poursuit avec le onze septembre, la prise de conscience du changement climatique induit par l’homme, le dévelopement des biotechnologies, de la micro-informatique en général et de l’internet en particulier, nous avons quitté la modernité 1.0.
C’est ce que j’appelle le novum de nos vies. Le novum de nos vies constitue l’environnement de la bulle de présent. La bulle de présent empêche beaucoup de gens de prendre conscience du nouveau paradigme qui est le nôtre et de voir le futur.
Alors, ils lisent Harry Potter et jouent à des jeux bourrés d’imagerie sf sur leur consolesen ignorant que ces vaisseaux spatiaux, ces extra-terrestres, ces robots et autres gadgets du futur ont été inventés dans les pages des pulps et développés dans celles d’innombrables nouvelles et romans.
Et surtout, ils ne savent plus où ils habitent.
Au sens littéral du terme.
Ils vivent dans un monde qui change et dont on leur dit qu’il ne va pas s’améliorer. Le seul domaine où les chasseurs de tendances (c’est là qu’ils reviennent) semblent faire preuve de l’optimisme de la modernité 1.0 est celui du net, de la télé et de la consommation. Pour tout le reste, c’est cacophonie, conflits d’intérêts, corporatisme, magouilles, course au fric, discours hésitants ou vides, poses pessimistes et cyniques.
Pour ces gens-là, l’imagerie SF de la modernité 1.0 peut paraître hors de propos, désenchantée, poussiéreuse, le recours au fond commun du genre inutile.

Or — et je suis désolée d’en arriver à une telle évidence — mais pour se projeter dans le futur, il faut d’abord avoir observé le présent et s’en faire une certaine idée.
Autrement dit : nous sommes dans la modernité 2.0, mais nous nous croyons dans un tunnel et nous n’en voyons pas la fin. Difficile, dans ces conditions, de nous projeter dans le futur. Difficile de voir la pertinence des images de la SF de papa. Difficile de les réinvestir, de les réenchanter — ou d’en inventer d’autres.
Et pour cela, il existe une littérature qui simule des univers en se basant sur une vision de la réalité. Qui l’analyse, la caricature, la triture, la parodie et la transcende. Et dont le fond commun d’images ne peut qu’être recréé par ceux qui se font les témoins lucides de la vraie nature de leur quotidien.
Cette littérature s’appelle la Science-Fiction et de la même façon qu’elle s’est créé une grammaire d’images pour parler de la modernité 1.0, elle en trouvera une pour parler du novum de nos vies, de la période de mutation formidable qui caractérise notre époque.
À moins de croire que le Temps lui-même va s’arrêter. Ce qui est physiquement impossible. Tant que les hommes auront des enfants, le futur ne sera jamais démodé.
Sylvie Denis
12:45 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : science-fition, science, avenir, modernité, littérature, futur, technologie
29.12.2007
La SF n'est pas à la mode (2)
Même si je suis d'accord avec le constat que la SF n'est pas à la mode, je ne partage pas tout à fait les conclusions d'Ugo. Le problème est à la fois plus circonscrit et plus vaste.
1/ La SF a gagné.
Il y a quelques années encore, j'aurais été d'accord avec cette idée, sans réserve, mais plus maintenant.
La SF, telle que nous la connaissons est née à une époque industrielle sauvage dont le libéralisme actuel n'est qu'une version adoucie (le patronat français ayant été paternaliste, il n'y a pas eu, en France, les mêmes excès qu'ailleurs). Triomphe de la science (il faut se rappeler qu'avant 1900, la plupart des scientifiques pensaient avoir tout découvert) et de la technique (dont le Titanic était le plus parfait exemple). Et là, débarque "la guerre des mondes" qui montre que tout cela ne vaut rien face à des ET, et qu'un virus est une arme bien plus efficace qu'un char.
Bref, sur le rapport entre SF et monde réel, on se trouve grosso modo dans les mêmes conditions. Une chose a changé, en Occident, le respect et le désir pour la science et la technologie se sont effondrés. Peur des machines, peur du génie génétique, peur d'internet, peur d'à peu près tout ce qui est nouveau et qui est vécu comme une pression supplémentaire et pas comme une libération ou une amélioration. Et ce mouvement régressif est porté par les forces politiques qui naguère militaient pour le progrès (ce qui donne les coudées franches aux libéraux pour taxer de conservateurs les syndicats et partis qui défendent les avantages sociaux).
Il y a effectivement une attirance pour des biens technologiques individuels, mais pas d'effet global. On désire un objet moderne, mais sans se projeter dans le futur. Si on parle d'informatique dans un groupe quelconque, il est bien rare qu'on ne parle pas de bugs, plantages, et autres virus, très rarement de ce que l'on fait AVEC la technologie. Cependant, et c'est pourquoi j'ai tendance à penser que l'esprit SF est toujours présent, les industries qui sont capables de projeter leurs consommateurs dans l'avenir ont du succès. Apple y arrive avec ses mac et ses ipod/iphone en développant des produits qui mettent l'utilisateur en avant et non pas les fonctionnalités. Idem pour Nintendo avec la wii, qui ne s'adresse pas aux gamers expérimentés et ultraspécialisés, mais au joueur occasionnel et familial qui veut juste se détendre. En renversant la relation technologique, en ne soumettant pas son utilisation à l'apprentissage d'un manuel, mais bien en faisant de l'usage une contrainte de conception, on encourage un rapport avec la technologie plus serein. Cela reste marginal, mais tout ça pour dire qu'il y a différents désirs de consommation technologiques, et que l'on peut à la fois consommer et avoir peur.
Dans ces conditions, on peut dire que non, la SF n'a pas gagné, elle a même rendu les armes. Pire, elle s'est trompée de cible. La grande affaire du Cyberpunk a totalement tapé à côté en faisant des Corporations les nouveaux maîtres des relations internationales. Raté, les Etats restent aux commandes, et si le complexe militaro-industriel influence, il prend bien garde de ne pas empiéter : il en va de son propre intérêt de mutualiser les risques et privatiser les bénéfices. L'Internet a aussi été loupé, aussi bien par les pessimistes que par les optimistes. On est beaucoup plus dans le fantasme que dans le réel. En pratique, même, on se rend compte qu'internet exige tout simplement les mêmes compétences sociales que le monde réel. Les problèmes qu'il soulève viennent en général d'individus qui n'ont pas adopté les mêmes stratégies sociales et ont voulu passer outre. Si on respecte ce minimum, le réseau est un formidable lieu de rencontres et de lien social, à condition de poser des limites claires.
2/ Revenir à la SF
Dans le texte d'Ugo, il manque une chose, ou plutôt, il y a un implicite qui n'est pas énoncé et qui fausse la perspective. QUELLE SF ? En effet, il y a encore des collections de SF, mais est-elle celle qui est nécessaire ? Roland Wagner met en lumière que la tendance actuelle est au steampunk, aux "transfictions" et à la fantasy. On est a peu près certain du succès de la fantasy, pour le reste, ça reste à déterminer.
Si on examine le succès de la fantasy, on se rend compte qu'il repose sur la reproduction de schémas narratifs et une absence de compétence nécessaire. Pas la peine d'avoir lu le Seigneur des Anneaux pour lire de la fantasy (hélas). C'est un gros avantage, alors que lire un minimum de SF aide à apprécier la SF. Il s'ensuit un problème énorme qui n'est que mal abordé : quels sont les points d'entrée en SF ? En clair, comment créer de nouveaux lecteurs de SF ?
La solution actuelle éditoriale semble être la SF jeunesse. Mais c'est parfaitement insuffisant. On ne passe pas d'un ouvrage SF jeunesse à du Greg Egan ou du Vernor Vinge, il faut une transition. Et là, ça coince. A titre personnel, mon premier ouvrage de SF, c'était Fahrenheit 451, et je n'ai JAMAIS lu de SF jeunesse (ni même vraiment de littérature jeunesse) parce que je lisais en bibliothèque et que dès que j'ai pu quitter le coin enfant pour le coin adulte, je l'ai fait. Je n'aurais jamais construit ma culture SF sans l'aide de Roland Wagner et de sa chronique dans Casus Belli, à l'époque où je m'intéressais aux jeux de rôles (ce qui fait que Roland m'énerve souvent par certains côtés, mais je lui dois trop pour lui en vouloir définitivement). Quels sont désormais les supports que peuvent lire des lecteurs potentiels nouveaux ? Pas Libé, le Monde et la plupart des quotidiens, plutôt 20minutes, Métro et les journaux gratuits. Pas les grands newsmags, mais plutôt les magazines de jeu vidéo ou de culture asiatique. C'est là qu'on peut trouver un nouveau vivier de lecteurs.
Mais déterminer le public potentiel ne suffit pas. Il faut les oeuvres qui sont en adéquation avec l'imaginaire de ce public. La rubrique de Roland dans Casus, s'appelait "Inspi romans". Encore une fois, si l'on met en avant Greg Egan a un fan de jeu vidéo, on le prendra une fois, mais pas deux. En revanche, si on lui présente des oeuvres de SF qui tiennent compte de cet imaginaire et de l'acquis de la science-fiction littéraire, qui lui montreront que la SF littéraire est un plus, alors on pourra l'amener progressivement vers autre chose, par contamination. L'objectif, c'est d'amener un inconnu à fureter dans un rayon de librairie ou sur Amazon. C'est le principal défi actuel, et le seul de la SF actuelle : dire à un nouveau public qu'elle existe et qu'elle existe en même temps que les mangas, les jeux vidéos, les films. Mais si ça fonctionne pour la fantasy, ça peut fonctionner pour la SF. Il faut explorer les passerelles entre les supports.

Après, il reste les auteurs et leur propre foi dans la SF. De la jeune génération actuelle (donc post Lehman et consort), les seuls romanciers français écrivant de la SF avec une perspective future sont Catherine Dufour, Stéphane Beauverger et Johan Héliot quand il n'écrit pas du steampunk. Ca fait court. Colin et Calvo n'écrivent pas de SF pour adulte, ils ont leur propre imaginaire et ça remplit suffisamment leur oeuvre pour ne pas avoir besoin de plus. Mauméjean écrit de la SF dans le rétroviseur, ce qui est hors de notre propos, la Horde du Contrevent est certes un livre ambitieux, mais niveau prospective SF, on ne touche pas les sommets (ce n'est pas un jugement de valeur littéraire, ici, il s'agit de répertorier les auteurs de SF telle qu'on peut l'avoir lue et avoir envie de la lire, pour faire simple, des histoires avec des boulons et des petits hommes verts). Le paradoxe, c'est que les romanciers français écrivant de la SF se déroulant dans le futur, avec des clones et tout autre cliché de base, on les trouve dans... la littérature générale. Et comme c'est lu et critiqué par des journalistes ne lisant pas de SF, personne ne peut leur dire qu'il s'agit de vieux clichés et pas de nouveauté.
Mais bon, le problème de la légitimité de la SF est un faux problème. Le lectorat s'en fout. Ce n'est pas parce que la SF est un "mauvais genre" que les gens n'en lisent pas. Au contraire, cela pourrait être un atout (vous ne pouvez pas savoir combien les attaques contre les mangas "mal dessinés, violent, sexuels" ont fait pour créer un lectorat dynamique et mobilisés, majoritairement des adolescents utilisant cette culture pour s'opposer aux adultes, ou, au moins, pour s'en isoler), mais à condition de jouer le jeu.
De mes cours avec des élèves ingénieurs ou de discussions que j'ai eu avec des jeunes lecteurs, je constate qu'il existe un désir de SF constant et toujours présent. L'intérêt est là, mais la connaissance n'y est pas. L'imagerie SF est dans les têtes, mais rien ne la concrétise. Etrangement, l'imagerie fantasy est bien moins présente que l'imagerie SF. Il suffit de regarder certains clips de rappeurs pour s'en convaincre (références à Minority Report, à Akira, etc.). Aucune série télé de fantasy n'est en cours de tournage en ce moment (à la différence du fantastique et de la SF). En terme globaux, la SF est beaucoup plus présente dans la pop-culture que la fantasy. J'entends par là que les images de la SF ne se limitent pas aux oeuvres de SF, alors que les images de fantasy se limitent aux films adaptant des oeuvres de fantasy. Même les MMORPG comme World of Warcraft ont de fortes références SF (dont une notamment à Le jour où la Terre s'arrêta).
Tout est là, il faut juste traduire cet esprit-SF en quelque chose de plus concret, mais il faut pour cela mêler beaucoup d'éléments éditoriaux, publicitaires et autres. Ce n'est pas en accusant la fantasy de tous les maux qu'on relancera la SF. La SF n'est pas morte, un nouveau public existe, mais le pont ne se fait pas. Certes la SF jeunesse est un moyen, mais il ne sera pas suffisant. Il faut créer de nouveaux points d'entrée, reconnecter les différentes générations qui s'intéressent à ce genre non pas en les opposant, mais en les agrégeant.
Ce texte est tiré d'une discussion sur le forum d'ActuSF autour du billet d'Ugo Bellagamba.
15:05 Publié dans Olivier Paquet | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature, futur, avenir, science
28.12.2007
La SF n'est pas à la mode (1)
Pourquoi la science-fiction n'est-elle pas à la mode ?
Roland m'a proposé, il y a quelques semaines, de répondre à cette épineuse question et, depuis, elle m'accompagne. En y pensant, en y repensant, j'ai réalisé à quel point elle entrait en résonance avec mon propre questionnement sur l'étrange société dans laquelle nous vivons, sur le kaléidoscope de celles que l'Imaginaire m'a permis de visiter. Je m'aperçois, d'emblée, que je ne peux apporter de réponse objective, mais, plutôt fournir un faisceau d'arguments dont la plupart sont déterminés par ma culture. Je vais donc le faire en tant qu'auteur de SF, en tant que lecteur, en tant que chercheur en histoire du droit et des idées. L'éclairage que j'apporte ne peut qu'être partiel, toutefois, il mettra peut-être en évidence certaines lignes de crête qui semblent échapper à ceux qui vivent le monde au jour le jour.
J'ai deux réponses, a priori inconciliables :
1) la SF n'est pas à la mode parce que la SF a gagné, et ce, sur tous les tableaux.

I - "Welcome to the real world !" ou l'insupportable triomphe de la science-fiction
Et je ne parle pas seulement des grands classiques. Il est plus qu'aisé de voir dans la société qui prend corps aujourd'hui, des échos du 1984 de Orwell, du Meilleur des Mondes de Huxley, ou du Fahrenheit 451 de Bradbury (pour évoquer ce que je considère comme la trilogie fondatrice de la SF politique et sociétale). Je parle des romans, ou des nouvelles, des auteurs les plus actuels, européens, américains, peu importe. Je n'entends pas les citer tous ici, ce serait interminable, mais je vise les textes les plus percutants parus ces vingt dernières années (en somme, la base arrière de notre "bulle de présent"). Et, chaque jour, je réalise à quel point tout ce qui était là, dans les pages, est désormais ici, dans la réalité : la globalisation des réseaux informatiques, la mondialisation économique, l'agonie des organisations supranationales, l'hyper-capitalisme, l'ultra-richesse d'une aristocratie verticale, et son pendant fangeux, l'infra-humanité des soi-disant centres d'accueil, la post-démocratie, le post-modernisme, la dilution des valeurs dans l'hypocrisie de leur respect affiché, la déconstruction du droit du travail, la fin programmée des droits de l'homme, l'isolement extrême de l'individu, l'égoïsme érigé en force et l'altruisme moqué en conservatisme frileux, et surtout, l'acculturation généralisée aux codes sémantiques du langage commercial qui, littéralement, ont pollinisé tous les champs du savoir, de la culture, de l'éducation (on investit, on capitalise, on consomme, on fait fructifier, on rend plus compétitif, etc). Et l'image, elle-même, n'est pas en reste.
Combien de fois déjà, ai-je vu, aux informations générales, maquillé en documentaire, un extrait de Fahrenheit 451 de Truffaut, de THX 1138 de Lucas, de Brazil de Gilliam, de Blade Runner de Scott, de Gattaca de Niccol, et j'en passe. Combien de fois me suis-je dit : "pincez-moi, je rêve", et ai-je du admettre que non, ce que j'avais sous les yeux, c'était bien la réalité (à moins de céder à la logique schizophrène des simulacres de Dick). Et, le plus étrange, est que tout cela ne semble susciter AUCUNE FORME GENERALE DE PRISE DE CONSCIENCE.
Prise au jour le jour, l'information est un merveilleux sédatif. On est content de ne pas se trouver au coeur du problème et, l'un chassant l'autre, on continue d'avancer en se disant, qu'une fois encore, on est épargné. Le monde change, radicalement, rapidement, et selon toute probabilité, irrévocablement. Je ne suis pas sûr qu'on puisse enrayer le changement, du moins, tant qu'il n'aura pas atteint sa pleine maturité (ce qui ne saurait trop tarder à présent, sans doute l'affaire d'une décennie), mais de là à refuser d'en prendre conscience... C'est assez terrifiant. J'aurais dû, et je le ferai sans doute, à partir de maintenant, prendre des notes personnelles, sur papier, sur un petit carnet de rien de tout, relever chaque léger décalage dans le discours, chaque petit saut d'engrenage. Non pas pour prouver la justesse de mon analyse, car qui s'en soucie ? Mais parce que c'est cela la VIGILANCE que l'on attend d'un citoyen digne d'une démocratie. Et ce citoyen-là, il se dissout, lentement mais aussi sûrement, endormi par la douceur apparente d'une nouveau totalitarisme protéiforme.

Tout cela, la SF l'avait vu. Non pas prévu, comprenez-moi bien, car elle n'a nulle vocation ni prétention à la prospective (il y a une science pour cela). Simplement, tout était en germe, dans le présent des auteurs de SF successifs et il n'ont fait qu'en rendre compte, sous couvert de fiction. En un mot, ils ont fait LEUR BOULOT, rien de plus. Et ils ont gagné. Presque tous, et dans les grandes largeurs. Du coup, leur problème, enfin, celui de la nouvelle génération d'auteurs, c'est précisément, de réitérer l'exploit. Et autant dire que, pour l'instant, ce n'est guère probant. La plupart préfèrent rendre hommage à leurs racines culturelles (j'en fais partie), brasser leurs passés, écrire à la manière de... voire proposer à leurs lecteurs des univers totalement différents de celui dans lequel il sont enkystés. La SF n'est pas à la mode, parce qu'elle a gagné, tout simplement. Elle ne représente plus un défi.
Cependant, et c'est là, je le crois, le point essentiel du problème, une certaine partie de la SF, elle, est FURIEUSEMENT A LA MODE pour tous ceux qui n'en ont jamais lu (ou presque). Celle qui a été instrumentalisée par la publicité et, partant de là, par la logique commerciale. Car, il faut bien le reconnaître, l'attitude la plus "hype" que l'on puisse adopter, c'est celle de l'ultra-technologie (qui va souvent de pair avec une baisse significative de la culture scientifique, mais je suis mal placé pour en parler). Ce que j'appelerai la "techno-consommation" est l'écume qui ourle la grande vague du bonheur matériel de l'homme post-contemporain, dont le pouvoir d'achat devient le seul maître-étalon de l'accomplissement social. On veut tous (moi, le premier), le portable dernier cri, à l'autonomie inversement proportionnelle au poids, la clé USB qui tue, bijou, matières nobles, capacité folle, l'écran plasma à la résolution démentielle, plus grand que le mur, le GPS (et bientôt Galileo), pour être certains, vraiment certains, qu'on n'éprouvera plus jamais la délicieuse inquiétude de se perdre ; on veut surtout que tout cela s'ACCELERE, converge le plus vite possible, en une seule et même INTERFACE, réunissant TV, téléphonie, Tchat, Surf, Répérage, etc. On veut tous de "L'ENTER-tainment" à hautes doses, un oeil sur la rue, un autre sur le dernier film téléchargeable, une oreille dans le trafic, une autre submergée par la rage bien contrôlée du dernier groupe de variété en lice pour le prix mondial de la Connerie Chantée. Mais surtout, on veut en jouir seul, tout en sentant, tout autour, la présence virtuelle si rassurante de nos proches-éloignés qui se masturbent de concert. On se MySpace, on se Peer, On se Skype, On s'ai(M)e (S)ans hai(N)e, bien proprement. Encore une fois, tout cela, absolument tout cela, était, sous une forme ou une autre, dans les pages d'un texte de SF. Et j'omets volontairement d'en venir sur les terrains, bien trop faciles, de la géopolitique et de l'environnement.

II - "On ne renonce pas à sauver le navire dans la tempête parce qu'on ne saurait empêcher le vent de souffler" ou l'absolue nécessité de la SF.
Certes, notre société est de plus en plus policée, de moins en moins plurielle, préférant se fortifier plutôt que se réinventer. Mais l'essentiel n'est pas là. Cent sont les époques durant lesquelles les civilisations humaines ont dû faire face à la cristallisation d'un certain mode de vie, arc-bouté sur ses acquis, jusqu'à rompre en mille éclats, dont le tranchant blesse encore des générations après le bris. Athènes, Rome, pour parler de deux modèles qui me sont chers, mieux connus, l'ont prouvé. Les réformes de la fin de la République romaine, tout particulièrement, sont révélatrices : qu'elles soient venues des tribuns de la plèbe, prônant lois agraires, lois frumentaires, ou des serviteurs de l'oligarchie sénatoriale, elles n'ont fait qu'aboutir à la déconstruction quasi-complète du système institutionnel républicain, permettant l'émergence de personnages providentiels, nourriciers autant que fossoyeurs, aux intentions ambiguës, et à la marge de manoeuvre bien moins ouverte qu'on ne voudrait le croire dans une vision héroïque de l'Histoire à la Carlyle. Rome était devenu un Empire commercial avant que de devenir politiquement un Principat. La crise de son économie a commandé largement sa mutation.
Mais l'essentiel de mon propos s'appuie sur la deuxième partie de la phrase de Thomas More : "on ne saurait empêcher le vent de souffler". Voilà où nous en sommes, voilà ce que l'on répond à tous ceux qui veulent encore croire qu'une alternative est possible : "mais, voyons, cher ami, on ne saurait empêcher le vent de souffler". Et c'est vrai qu'il souffle fort le vent, et dans une seule et même direction qui plus est ! Vous savez tous laquelle, il est inutile de la repréciser ici, n'est-ce pas ? Et, comme nous avons déployé la grande voile, grâce à un équipage bien docile, on vogue vers la destination prévue, en fendant l'écume des jours, sans tergiversation, sinon, peut-être un vague marmonnement dans les hamacs le soir, rapidement vaincu par la fatigue. Travaillons plus pour penser moins !
Mais je m'égare du propos, pardonnez-moi.
Voici bien où est le problème de notre société littéralement submergée d'images de SF, mais en ayant complètement oublié la quintessence : elle pratique la plus insidieuse des formes de censure intellectuelle, l'AUTO-CENSURE. L'Etat n'a pas à être totalitaire, puisque l'individu, dans sa recherche d'une conformité rassurante et roborative, le devient. On se contrôle, on se raisonne, on se dit que vouloir aller contre le sens du vent, c'est faire preuve d'immaturité, d'irresponsabilité, de conservatisme frileux, voire d'associabilité. Les rebelles d'aujourd'hui ne sont plus des héros, mais des perturbateurs, des ralentisseurs d'autant plus insupportables que leur cri est bien trop tardif, des idéalistes même pas dangereux, qu'il faut consoler en leur offrant un meilleur pouvoir d'achat (au hasard ; comprenez-moi, j'ai des enfants et je mesure ce que cela représente, le pouvoir d'achat, mais dois-je limiter leur éducation à ce but ?).

Que faire d'un marin qui au lieu d'aller au vent, choque la voile au mauvais moment ? Lâchant la corde en plein effort, il est d'autant plus répréhensible qu'il rend la tâche plus difficile pour tous les autres. Et, le pire, c'est qu'il prétend le faire pour les défendre. Totalement contre-productive, son attitude est très légitimement conspuée. Ces farfelus, au pire ces terroristes, kidnappent le libre-arbitre de la plus grande majorité. Et ils parlent de droits ? La démocratie n'est-elle pas, précisément, le règne de la majorité ? La légitimité de la direction ne repose-t-elle pas sur le "plus grand bien" de l'équipage ? Le capitaine sait où il va et où se trouve les ressources nécessaires à la survie. Prudent, avisé, il ne dirigera jamais le navire vers une île incertaine, où le miel et le lait ne sauraient couler à flots, mais vers un continent aux contours solides, vers lequel souffle le vent.
Voilà où nous en sommes. Et comme le disait Socrate, on ne doit jamais choisir le pilote d'un navire par tirage au sort. Il faut choisir le plus compétent en fonction de la destination et du but que l'on se donne. C'est fait. L'effort collectif, pour être efficace, suppose donc non seulement la coordination, la simultanéité, mais aussi la conformité. La Différence, elle, n'est pas niée en tant que principe, mais en tant qu'énergie utilisable. L'auto-censure trouve ici sa plus parfaite expression : elle louange la diversité, mais condamne la différence, car elle juge que la première reste une richesse, tandis que la seconde est, au vu des circonstances, un écueil, promesse d'un naufrage assuré.
Voilà pourquoi la science-fiction, dans sa signification la plus politique, la plus utopique, la plus anthropologique, est, plus que jamais, NECESSAIRE : parce qu' "on ne renonce pas à sauver le navire dans la tempête". Parce qu'on ne se contente pas, lorsqu'on est un auteur, un lecteur, un individu-citoyen digne de ce nom, d'attendre la fin de la tempête pour repêcher ce qui peut l'être encore. La charge subversive de la SF est plus nécessaire que jamais car elle paraît à même, aujourd'hui encore malgré la multiplication des forums, véritables "vade mecum" de l'apprentissage de la démocratie directe enfin réalisable, mais complètement inondés par la redondance des propos vains, atrabilaires ou simplement masturbatoires, de REMETTRE EN CAUSE, non pas le sens du vent, mais bien LE PILOTAGE du navire. Sans cette capacité à l'auto-critique, réponse de la SF à l'auto-censure, on ne pourra plus jamais changer de pilote, et donc de direction.
Il me semble donc que la SF reste l'un des moyens les plus adéquats pour susciter les interrogations les plus salutaires dans le coeur palpitant de la société. Elle est d'autant plus vitale que, précisément, cette société, bien qu'elle simule à la perfection l'attachement aux valeurs primordiales de sa démocratie, n'entend plus se poser les "bonnes" questions, celles qui n'ont pas de réponse toute prête. L'acculturation au capitalisme a atteint son point culminant, à tel point que postuler la possibilité d'une autre société, dès maintenant (le futur lointain, lui, reste insaisissable) est immédiatement assimilé à un refuge utopique un peu enfantin.
A mes yeux, la SF trouve là, justement, le fondement de la "ringardise" qui la frappe dans ses aspects les plus idéologiques (souvent auprès de la jeunesse, d'où l'importance cruciale d'une bonne, d'une excellente, d'une ambitieuse, littérature de SF pour la jeunesse, un combat que beaucoup ont déjà commencé), et la justification de sa dimension utopique. A savoir, la rédécouverte de l'Altérité, voire de l'Alternative, le réenclenchement de la dialectique entre l'Identité et la Différence, qui permet, seule, la relativisation salutaire d'une situation donnée, qui peut se voir, dès lors, réellement confirmée ou infirmée, et non suivie par renoncement. Rien de nouveau, ce fut la démarche de Diderot au XVIIIème siècle. Comprendre, par la fiction, que des ailleurs existent partout, que d'autres futurs, sinon d'autres futurs antérieurs (par la voie de l'uchronie) sont possibles, c'est permettre à tout un chacun d'adhérer ou de critiquer la direction prise par le navire, EN TOUTE LIBERTE ET CONNAISSANCE DE CAUSE. A ce titre, la SF mal-aimée est loin d'être morte. Elle doit simplement se retrouver et cela requiert du (gros) temps, ça tombe bien.
Ugo Bellagamba
15:25 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, mode, littérature, futur, avenir, démocratie
06.12.2007
Chasseurs de chimères
Une anthologie de Serge Lehman, Omnibus, 2006.dont « Hypermondes perdus », une préface de Serge Lehman
Même si les traductions de grands auteurs de l'âge d'or américain ont joué un rôle d'accélérateur, voire de dégrippant, nous ne sommes pas, au sens strict, les enfants de Lovecraft, de Heinlein, d'Asimov, de Van Vogt, de Dick, etc. Au mieux, nous sommes leurs collatéraux. Tous, nous faisons partie de la grande famille de ceux qui écrivent sur le monde en affectant de s'en éloigner, mais nos géniteurs sont bel et bien français et européens.
Si l'on en croit Serge Lehman et ses prédécesseurs (Versins, Van Herp, Lofficier, Baudou, pour ne citer que les plus importants), il n'y aurait donc pas de solution de continuité dans la production francophone entre Jules Verne et René Barjavel. Et, effectivement, c'est un pan entier d'histoire que l'on découvre : trois mille textes, dont les plus lisibles, à la fois en terme de style et de pertinence, viennent d'être réveillés par les soins de l'anthologiste. Tous ressortissent au domaine du « roman merveilleux-scientifique », selon l'expression de son premier grand théoricien, Maurice Renard.
Cet appel à l'évasion, suivi d'un retour à la réalité, que l'on perçoit, dès lors, avec un regard neuf, constitue la quintessence de la SF, comme chacun le sait. Nombreux ont été les théoriciens à la revendiquer, depuis Renard. Dans un article érudit, Jacques Goimard évoque le passage entre les « premier et second vraisemblables » que seule la science-fiction permet d'opérer (cf. Critique de la SF, Pocket Agora, pp... ?) Nous avions tort de croire que ce savoir-faire nous venait exclusivement des Américains, maîtres de l'émerveillement grand-angle. Nos « classiques », sur ce point, sont d'une déroutante modernité : le célèbre André Maurois, que l'on redécouvre ici comme l'un des maîtres de la manière française, ne le cède en rien à Lovecraft en terme d'accroche et de ressort dramatiques ; l'inconnu Claude David pratique l'étrangeté avec l'aisance consommée d'un Van Vogt ; le rare Raoul Brémond livre une novella de pure hard-science, assise sur un raisonnement que n'aurait pas renié un Greg Egan. Et ils sont nombreux ces grands-pères dont, petit-enfants indignes, nous avions laissé le legs prendre la poussière du grenier ou se corrompre dans l'humidité de la cave.
Régis Messac, autre homme-orchestre de cette « école » française qui n'a jamais réussi à se considérer comme telle, aurait pu donner corps à une vraie « communauté SF » comme l'ont fait les pulps aux U.S.A. Sa revue « Les Hypermondes » avait toutes les qualités requises, dont certaines même que les revues américaines n'avaient pas. Il ne lui en a manqué qu'une : la pérennité. La guerre a brisé son élan. Là encore, l'équilibre entre l'ambition du propos, la volonté de mettre en perspective le discours scientifique, et le souci de divertir le lecteur est revendiqué dès le premier éditorial de Messac : « Ce sont des mondes hors du monde, à côté du monde, au-delà du monde, inventés, devinés ou entrevus par des hommes à la riche imagination de poètes. Il faut, pour les visiter, entreprendre les voyages imaginaires, les voyages impossibles ». La revue, dont le premier numéro date de 1935, aurait constitué un vivier pour les jeunes auteurs français, puisqu'elle appelle à découvrir, au-delà de Verne, Wells et Poe, « les étrangers que l'on n'a jamais songé à traduire et les Français qu'on ne songe pas à lire ». Il ne fait pas de doute qu'elle aurait même formé des auteurs « maison » qui, bien plus tôt que nous ne l'avons fait, aurait pu échanger d'égal à égal avec les tenors américains, peut-être même les faire baisser les yeux, pour réfléchir à leur tour.
Ce dogmatisme formaliste est l'une des raisons fondamentales de leur échec, comme le souligne Daniel Drode, en stigmatisant, non sans humour, « le héros du roman d'anticipation [qui] se sert toujours du langage que lui a légué une époque perdue loin dans le passé ». Sur le fond, c'est l'absence d'un enthousiasme pour la Science et les potentialités nouvelles qu'elle apporte à l'Homme. Fruit amer de cette coupure pathologique typiquement française entre l'univers des sciences en prise directe avec le présent et celui de la littérature qui se veut intemporelle. Comme si les modifications quotidiennes de notre environnement technique ne méritaient pas la même attention que l'introspection de l'amoureux transi ou trompé. Tous les romans ou presque, comme le relève l'anthologiste, contiennent une morale conservatrice qui se traduit par la destruction finale de la « merveille scientifique » et la restauration de l'ordre tranquille de la société bourgeoise. Sur ce plan, les auteurs réunis ici partagent « le pessimisme foncier, la haine du peuple et le désir de manger à l'heure », quand leurs confrères anglo-saxons et américains, eux, pensent déjà la société d'après-demain. Pour le dire plus clairement encore, les français n'anticipent rien. Au contraire, ils refusent d'affronter le futur, quand bien même, ils en perçoivent, à l'instar de leurs pairs, l'inéluctabilité : du coup, ils se réfugient dans la « rétrofiction » et les mondes perdus, et laissent derrière eux un corpus réactionnaire, parfois nationaliste, voire xénophobe. Comme un cri de colère de se savoir condamnés, laissés en arrière, par le monde « des grandes organisations, des monstres froids, des dictatures aussi, où l'idéal humaniste du bourgeois n'a plus de place ni même de sens ». Au lieu de combattre, ils choisissent de fustiger. Et ce n'est pas, je le crois, la moindre des leçons que nous livre cette anthologie.
D'une certaine manière, ces auteurs du « roman merveilleux-scientifique » français reflètent l'idéologie dominante de l'entre-deux guerres : tout en identifiant les prémices d'un nouveau chaos avec une saisissante clarté, ils refusent pourtant d'agir pour le conjurer. Ils se complaisent dans le thème de la catastrophe, riche d'une esthétique crépusculaire de nature à toucher les lecteurs au coeur. Rarement l'histoire de la SF aura connu un tel contresens ontologique. Mais celui-ci fait écho au contexte littéraire et diplomatique : l'Europe des années trente, France en tête, traumatisée par la première guerre, ne peut se résoudre à intervenir en son sein avant qu'il ne soit trop tard. La science-fiction française est aussi pusillanime. L'une connaît l'occupation, l'autre mourra. Avant de renaître, langée de pulps et bercée par les super-héros américains au sourire éclatant. Quant à la « rétrofiction » évoquée par Serge Lehman, comment ne pas y voir un écho dans le goût, voire la mode, très contemporain(e) des auteurs de SFF pour l'uchronie et le steampunk, sans même parler des fantasy, de plus en plus sophistiquées, puisant sans discernement dans les grandes figures de l'Histoire, depuis la gloire des Anciens rois jusqu'aux Lumières de la raison, en passant les Grandes Découvertes. N'y a-t-il pas là, non seulement le souci d'une reconnaissance culturelle, mais aussi un rejet du futur trop sombre qui nous attend ? Avons-nous à nouveau si peur du monde qui vient, qu'il nous faille nous réfugier dans un passé réinventé ? Ou un futur antérieur auquel on ne prêterait guère que les artifices techniques, autant dire sa portion congrue, du futur réel ?
Comme le relève Lehman, c'est exactement ce qu'a fait la bande-dessinée franco-belge des années 1940 (Edgar P. Jacobs en tête). Sommes-nous en train de renoncer à notre acuité anticipatrice au profit de la « retrocipation » ?Si c'est le cas, nous ne sommes pas les seuls. La thématique, si contemporaine, de la Singularité, ce fameux « mur du Futur », est un révélateur puissant de l'esprit de l'époque. Il nous dissuade, voire nous interdit, la simple tentative d'appréhender l'après-demain avec pertinence. Mais, depuis quand risquer de se tromper est une raison suffisante pour ne pas essayer ? La SF ne se confond pas avec la prospective, puisqu'elle est supposée nous parler du présent. L'erreur reste l'un de ses principaux ressorts narratifs. Elle ne doit donc pas être redoutée. Cette anthologie vient précisément au bon moment pour nous le rappeler. Ayant accompli notre « devoir de mémoire », nous pourrons dès lors repartir, sereins et en pleine possession de nos moyens créatifs, à la conquête des futuribles ? Ou les ignorer, mais par choix, non par démission.
En définitive, et ce n'est guère surprenant de la part de Serge Lehman, « Chasseurs de Chimères » est moins une anthologie qu'un Manifeste (j'assume la majuscule). Le corpus réuni, qui s'étend de 1863 à 1950, ne saurait véritablement prêter à contestation (il y a bien quelques absents, mais il y en a toujours). Ces « Hypermondes » nous retracent une HISTOIRE qui est la notre. Serge Lehman nous en dessine l'infrastructure, nous reconcilie avec notre identité culturelle.Et celle-ci n'est ni une exception, ni une malédiction.
Voilà bien la leçon implicite que nous adressent, par-delà la tombe, ces Chasseurs de Chimères : nous devons avoir confiance en notre capacité d'inventer, thème après thème, enjeu après enjeu, découverte après découverte, la science-fiction d'expression française ; nous en avons la légitimité. Notre conscience historique est enfin rétablie. Plus rien ne nous empêche d'avancer... à la rencontre de nos propres chimères !
Cette anthologie constitue d'ores et déjà un document historique. J'estime comme un privilège, le fait d'être contemporain de ce rappel, de cet appel. Peut-être sera-t-il rapidement oublié, mais, quelque part en aval dans le temps, il jouera son rôle. Comme celui de Renard et de Messac en leur temps. Il servira de balise identitaire, guidant ceux qui se reconnaîtront comme nos enfants. Ceux des singes et du furet, ceux des ombres et l'aube radieuse, ceux du pollen et du big bang, ceux du sabre et de la trame, etc. Puissent-ils être légion...
10:49 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, Littérature, France, Rosny aîné, Barjavel, Maurice Renard
04.12.2007
Les Fils de la Sorcière
Rivages, 1996
Nous ne sommes jamais allés dans l'espace.
Non, ce n'est pas le début d'une uchronie, simplement une constatation qui s'impose. En effet, un siècle débute et les rêves d'expansion dans et au-delà du système solaire s'avèrent n'être que les enfants morts-nés d'une époque déjà incroyablement lointaine. La course à la Lune ne fut qu'un instrument parmi d'autres de la guerre froide, qui a cessé avec elle et que rien n'est venu remplacer.
Ce préambule pour dire que le Dominion, pour lequel travaille Lynne de Lisle Christie, émissaire envoyée sur la planète Carrick V me semble avoir plus de rapport avec notre passé colonialiste qu'avec notre futur raisonnablement extrapolé.
Ce qui ne veut pas dire que le voyage n'en vaut pas la peine, bien au contraire : quelles que soient les restrictions ronchonnes que l'on ait au départ du voyage vers le centre de la galaxie, il faut bien avouer que l'on est accroché dès les premières pages.
Grâce aux dons d'empathie de Christie et au talent de Mary Gentle, la civilisation d'Orthé possède l'épaisseur d'un véritable récit de voyage vers des contrées lointaines et, surtout, nouvelles ; extraterrestres humanoïdes, organisation sociale, villes, langues, animaux, paysages : tout y est, et tout sonne juste.
Ayant obtenu l'autorisation de voyager, Lynne de Lisle Christie se retrouve au centre d'un noeud d'intrigues politiques, échappe à des tentatives d'assassinat avec une belle ténacité, et découvre peu à peu les mystères d'une planète fascinante.
Sylvie Denis
20:07 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature, Mary Gentle


