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31.01.2008

Science-fiction & réalité virtuelle (6)

medium_simul3.jpgVers l'abstraction

    Cependant, mettre le réel et le virtuel sur le même plan revient également, par réciprocité, à « virtualiser » le réel. Des penseurs et philosophes ont toujours émis des doutes sur la réalité du monde ou interrogé sa nature et la fiabilité de nos perceptions ; la remise en question est, cette fois, plus radicale. Dès 1964, Galouye posait le problème dans Simulacron 3. Simulacron 3 est un simulateur d'environnement total, qui a crée une société électronique en tous points conforme à la nôtre, afin d'étudier les réactions de la population virtuelle face à certains changements. Les créatures électroniques n'ont aucune conscience d'évoluer dans un simulacre. Le concepteur découvre alors qu'il en va de même pour son univers, recréation d'un méta-univers semblable au sien. « Au sommet de la colline, une terreur glaciale me paralysa. (…) A une centaine de mètres plus loin, la route s'achevait brusquement. Au-delà, le paysage s'interrompait net, comme tranché au couteau ! De chaque côté du ruban d'asphalte, la terre elle-même sombrait dans une impénétrable barrière de ténèbres absolues. »
    Le vertige provoqué par cette prise de conscience débouche sur un sentiment de vide à l'image du néant constaté. Rencontrant une femme de cet univers supérieur, qui a projeté son esprit dans le simulacre afin de l'observer, le protagoniste avoue son désarroi :
    « – Mais Jinx, je ne suis rien !
    Elle me sourit.
    – Moi non plus, en ce moment, je ne suis rien.
    – Mais tu es réelle ! Tu as une longue vie physique devant toi ! (…)
    – Non, Doug. Rien ne prouve que, même dans mon monde, les choses matérielles aient une substance réelle. Quant à l'esprit, qui a jamais prétendu qu'il dût avoir un support physique à sa mesure ? S'il en était ainsi, un nain ou un amputé en détiendrait moins qu'un géant hyperthyroïdien. Et ce que je dis est valable pour tous les mondes. (…) C'est l'intellect qui compte (…). S'il existe une vie spirituelle, elle n'est pas davantage refusée aux unités de ce monde qu'à celle du simulateur de Fuller ou aux gens "réels" de mon monde.
»
    Tout est dit. Et cette future acception de la conscience augure de la façon dont il faudra un jour considérer les intelligences artificielles, des entités dignes du même respect et des mêmes droits que ses concepteurs.
    Il n'en reste pas moins qu'on va vers une idéalisation du monde, une abstraction qui en efface les contours tangibles. Mais ce mouvement n'est que l'aboutissement de ce à quoi a toujours tendu l'homme. On a vu combien les réalisations du passé, notamment à travers l'art, amorçaient une immersion dans une réalité virtuelle. Dans le domaine de l'image, Yann Minh, plasticien et infographiste, observe que de tous temps les peintres ont cherché à représenter de façon réaliste des événements, des décors et des lieux imaginaires. Sa filiation va de Breughel à Christopher Foss et Manchu en passant par les peintres de la Renaissance. Ce qu'il nomme « hyperréalisme immersif qualifie une démarche spécifique, une motivation d’auteur, à la fois dans le monde des arts plastiques, comme dans celui du cinéma ou du jeu vidéo, de favoriser l’immersion du spectateur dans une cosmogonie imaginaire et spéculative, en s’efforçant de simuler le plus précisément possible nos modes de perceptions sensuels et sensoriels, tout en investissant l’œuvre d’une charge émotionnelle forte. En particulier, en simulant de la façon la plus réaliste possible nos perceptions visuelles, mais aussi nos perceptions auditives, et parfois tactiles. (…) L'hyperréalisme immersif est l’expression de notre besoin ancestral de pouvoir communiquer et transmettre de l’information, de l’émotion à nos semblables avec le plus d’efficacité et de fiabilité possible. Quoi de plus efficace en termes de transmission de l’information que de pouvoir immerger l’interlocuteur dans une cosmogonie artificielle et maîtrisée qui sera d’un réalisme en tous points semblable à ce que nos sens nous font percevoir de la "réalité" à chaque instant ? » Pour Yann Minh, l'exploration de la noosphère n'est que le dernier avatar de cette immersion toujours plus totale.
medium_hjortsmat.jpg     Finirons-nous, comme dans le livre de William Hjortsberg, Matières grises, dans des boîtes abritant nos cerveaux, nos consciences, dans l'attente d'un corps ou comme les protagonistes numériques de « Jour de noces », de Pierre Bordage, qui attendent que la terre soit à nouveau habitable ? Ou encore comme ces entités désincarnées d'Un Feu sur l'abîme qui se passent désormais de support physique ? Pour Philippe Quéau, directeur de l'information et de l'informatique à l'UNESCO, « le virtuel est en train de devenir le paradigme fondamental de notre civilisation ». « La véritable réalité de l'homme est dans sa virtualité, dans sa capacité virtuelle à transformer le monde. (…) Le virtuel est au sens propre une réalité intermédiaire. » S'il nous aide à mieux comprendre le monde, et à nous réaliser, le danger que repère Philippe Quéau est « de nous désensibiliser, de nous couper de nos racines humaines et sociales les plus profondes ». Ce risque de désincarnation n'est pas nul, mais peut-être faut-il y voir, plutôt qu'un anéantissement, une étape vers une autre forme d'humanité et de réalité, un état supérieur permettant également d'accéder à une conscience supérieure.
medium_eganpermu.2.jpg     La Cité des permutants, de Greg Egan, présente un individu ayant réussi à réaliser une copie numérique de lui-même. C'est là qu'il constate que l'homme peut survivre sans support informatique : la trame de l'univers devient l'assise de l'esprit. Il accède en quelque sorte à l'immortalité et s'enrichit en proposant le procédé à des milliardaires qui, devenus simulations, vivent dans la cité virtuelle parfaite, Permutation City, qu'il a crée à leur effet. À présent, seul ce qui est pensée existe. Egan pose les problèmes d'identité liés à la duplication, qui peut aussi se faire en grand nombre : une copie est-elle encore humaine ? Les abîmes métaphysiques qui s'ouvrent sous nos pieds, sous-tendus par des théories cosmogoniques et de physique quantique, donnent le vertige.
    Nous ne serions plus que de l'information qui se moque de savoir quel support elle utilise, support qui est d'ailleurs en passe de se modifier plus vite que prévu par les miracles de la génétique. Cité par Norman Spinrad, Greg Bear avait un jour demandé dans un débat sur le courant cyberpunk : « Combien d'entre-vous pensent-ils que les gens auront un aspect reconnaissable comme humain d'ici cinquante ans ? » En voyant toutes les mains levées, il répondit : « Vous vous trompez tous. » medium_bearsang.jpgSon roman La musique du sang présente de l'ADN utilisé comme mémoire vive d'ordinateur. L'expérimentateur s'injectant ces noocytes pour éviter qu'on ne les détruise au titre de réalisations jugées dangereuses voit son corps se transformer. Les noocytes repèrent le siège de l'intelligence, en prennent le contrôle, puis contaminent l'univers entier, dissociant les molécules de la matière pour les combiner différemment et intégrer les personnalités de l'humanité dans une seule méta-conscience où chacun garde cependant son individualité. L'esprit supérieur ainsi crée coupe ses liens avec le monde physique pour poursuivre ailleurs son évolution.
    Les réalités virtuelles nous entraînent décidément très loin. Mais cette désincarnation ne correspond-elle pas à notre nouvelle perception de l'univers ? Les récents développements de la physique tendent à prouver que la matière est faite d'information et que les paradoxes de la physique quantique se dissipent lorsqu'on considère celle-ci sous l'angle de l'information. Dans ce cas, nous ne ferions, une fois de plus, que nous conformer à la réalité, y coller au plus près et non nous en éloigner.
    Le réel est devenu immatériel, voire subjectif comme chez Greg Egan. Faut-il s'en inquiéter ? Le déplorer ? Ou l'accepter comme une évolution inéluctable à laquelle l'humanité accèdera un jour, si elle ne se détruit pas entre-temps ? Personnalité électronique évoluant dans un univers virtuel, nous aurons aimé et souffert, éprouvé des sensations, nous aurons échangé de l'information. Nous aurons mis de l'intention, donc du sens, quel que ce soit le niveau de réalité et d'abstraction où nous nous situerons. En d'autres termes, nous aurons vécu.
    Tout ceci n'est bien sûr que spéculation science-fictive et rien ne permet d'affirmer que ces futurs virtuels se concrétiseront. Mais le simple fait d'évoquer ces récits, qui vont aussi loin que l'imaginaire peut porter, permet de poser sur notre présent un regard, qui je l'espère, l'enrichit ou tout au moins le questionne utilement.

 

Claude Ecken
 

 
    Je tiens à remercier à Yann Minh pour son aide ainsi que sa relecture attentive et critique.
    Son argumentation est lisible sur son site : http://www.yannminh.com/hyperealism/

29.01.2008

Science-fiction & réalité virtuelle (5)

medium_necroville.2.jpgUne Virtualité bien réelle (suite)

    Pour éviter de sangler un internaute du futur sur une couchette, il convient de lui allouer un espace dans lequel il peut se déplacer : des salles nues sont conçues à cet effet, qui se rempliront d'un décor virtuel au sein duquel évoluer. Pour se connecter dans un café virtuel, le héros de L'Univers en pièce prend la précaution de placer une bouteille réelle à l'emplacement où est censée se trouver celle que le serveur lui apportera, afin de pouvoir réellement trinquer avec un interlocuteur physiquement absent. David Brin, dans sa nouvelle « La Vie naturelle™ », imagine que la pièce repose sur un tapis qui suit les mouvements de la personne et se déforme pour simuler les accidents de terrain.
    La simulation totale reste cependant l'immersion, grâce à une connexion neuronale reliant l'homme et la machine. Les sensations n'ont plus besoin d'effecteurs : le rêve a, sur le plan émotionnel, les mêmes effets que l'état de veille. S'immerger, de façon consciente, dans une autre réalité, en activant des zones du cerveau revient à peu de choses près à consommer de la drogue ; les paradis artificiels sont également des substituts à la réalité, à la différence qu'on n'en contrôle pas réellement les effets. L'avocate de Nécroville recevant instantanément les analyses et les sentences du juge virtuel est bien consciente de cette analogie :
    « Les données actives des murs fusionnèrent en nœuds serrés à la blancheur stellaire brûlante et s'élancèrent sur l'étroit pont noir. Leur flot traversa Yo-Yo tel un raz-de-marée igné. Nul plaisir terrestre ne pouvait être comparé à cette pénétration d'une micro seconde, au goût de l'omniscience savouré à l'instant où les logs légaux éjaculaient des Go d'arguments dans le système.
    « Si Yo-Yo était une piètre avocate, elle était une toxicomane hors pair. »
    Cette connexion n'est pas sans danger : les virus peuvent à présent passer dans le cerveau, les expériences traumatisantes transformer l'utilisateur en légume, à moins que celui-ci ne se perde dans un espace virtuel d'où il ne revient jamais.
    Jean-Marc Ligny, dans Inner City, distingue la Basse Réalité, le réel, et la Haute Réalité, celle du virtuel, plus une troisième catégorie, la Réalité Profonde, une sorte de no man's land, un abîme virtuel où disparaissent les Inners ayant craqué leur medium_innerc.jpgconsole pour empêcher la déconnexion au bout de vingt-quatre heures. Des équipes spécialisées dans la récupération des Inners en détresse s'emploient à les retrouver dans le cyberespace avant la mort du voyageur, par déshydratation, faim ou épuisement. N'oublions qu'en Corée est mort dans un cybercafé un joueur qui était resté connecté 87 heures d'affilée. Les Inners s'égarent au point de plus pouvoir réintégrer leur corps quand ils entrent en résonance avec l'inconscient collectif : « Les inners visualisent leur propre inconscient, leurs fantasmes, leurs désirs, mais aussi leurs angoisses, leurs frustrations, etc. », ce qui les bloque dans une sorte d'état autistique dont ils ne ressortent pas seuls.
    On pourrait penser que ces incursions restent sans incidence sur l'utilisateur soucieux de sa sécurité physique, hormis peut-être une tendance au dédoublement de personnalité à force de vivre entre deux univers, ce qu'illustre « Les Deux Sam », une nouvelle de Robert Reed où le protagoniste ne parvient pas à choisir entre sa famille, notamment de sa femme atteinte d'un cancer, et son univers simulé dont il est le roi. Existe-t-il un risque de confusion avec le réel ? Le protagoniste de « La Vie naturelle™ » est gêné d'éprouver un désir physique pour une créature virtuelle à qui il a sauvé la vie, dans une simulation de la vie préhistorique : « Puis il y eut la pression de son corps chaud qui se collait au mien, et qui s'avéra beaucoup plus confortable, en certains endroits, que je ne l'avais imaginé. (…) Bientôt, je réalisai que Cheville de Girafe ne s'agrippait plus à moi pour être réconfortée. Elle bougeait, et respirait, d'une façon qui n'avait rien à voir avec le réconfort moral. » La confusion avec le réel est notée par ce raccourci saisissant : « Ce n'était qu'un logiciel – des morceaux d'illusion sur une puce de silicium. Et puis, je la connaissais à peine. » Toute l'ambivalence du virtuel est là, dans les effets réels provoqués par quelques octets. Le problème du narrateur est de savoir, si, en acceptant les avances de cette femme, il commet ou non un adultère. La question est vite résolue : voulant en parler à sa femme, il la trouve dans sa chambre de Virtualité, accroupie sur le sol qui s'est déformé pour dessiner les contours d'un homme. Son épouse avait depuis longtemps résolu la question. Il n'en va pas toujours de même dans la réalité : un Israélien a demandé le divorce au motif que sa femme le trompait en se connectant sur des sites pornographiques.
    Ce risque de confusion est cependant mineur. Dans la plupart des romans, la distinction est toujours bien établie entre le monde réel et l'univers virtuel. medium_idoru.jpgSeul un individu aliéné est susceptible de se comporter dans la réalité comme s'il évoluait dans une simulation. Dans Idoru, de William Gibson, Rez, chanteur célèbre, projette d'épouser une star du petit écran qui n'est rien d'autre qu'une idoru, c'est-à-dire une créature virtuelle. Mais Rez est lui-même une icône, un fantasme pour des milliers de fans hystériques. Ce « mariage alchimique » n'est pas la preuve d'une confusion mais un défi, une démarche artistique et philosophique, qui vise en même temps à développer l'intelligence artificielle vers une véritable personnalité humaine.
    Quand les protagonistes ignorent qu'ils se trouvent dans un univers de synthèse, ce n'est pas par confusion mais parce qu'une machination occulte la vérité. C'est le cas du film Matrix, où la machine domine l'homme, et aussi celui de Dark City, où des extraterrestres ont falsifié les souvenirs des habitants pour les plonger dans un environnement qui n'est qu'un simulacre dont ils peaufinent l'architecture chaque nuit, à minuit, en arrêtant le temps. Dans ces exemples aussi, une fois admise l'existence d'un réel caché, la distinction entre univers concret et virtuel est faite.
    Mais le fait de faire la distinction n'empêche pas les utilisateurs de préférer l'univers virtuel au point de ne pas vouloir réintégrer le réel, forcément plus plat et plus trivial. Déjà, dans Futur Intérieur, medium_futurint.jpgde Christopher Priest, certains membres d'une ville virtuelle, qui sert de laboratoire social dans la mesure où on y introduit des problèmes contemporains afin de voir comment la société factice les résout, refusent de revenir dans la réalité. Leurs corps, artificiellement nourris dans des caissons, massés par des intervenants extérieurs pour éviter les escarres, dépérissent lentement. Pour les obliger à se réveiller, il suffit d'agiter devant leurs yeux un miroir ; mais les plus malins parviennent toujours à éviter les agents chargés de les ramener.
    Les contempteurs de la réalité virtuelle dénoncent cependant les ravages que peuvent provoquer une mauvaise utilisation des univers virtuels : perte de la communication réelle, enfermement dans des fantasmes, affadissement du réel. A se perdre dans le virtuel, on en vient à oublier que le concret n'a pas que des inconvénients. Dans Inner City, des protagonistes égarés dans la Basse Réalité redécouvrent les rugueuses sensations du réel et des plaisirs terrestres oubliés, notamment au contact de deux étonnantes grands-mères amatrices d'alcool et de hasch.
    Pour Baudrillard, « l'absence des relations des gens par rapports aux autres, l'absence de soi par rapport à soi-même, la non-identité définitive des choses » aboutit à une perte de sens car les référents s'effacent. On ne sait plus quelle est la part de réalité derrière les images de synthèse. Baudrillard se défend d'avoir un jugement moral sur des faits de société mais s'insurge contre le mensonge fait à nous-mêmes, le fait que nous nous illusionnions et que nous remettions « en cause le principe de réalité ». Ce que Gibson caractérise d'hallucination consensuelle établit une hiérarchie entre les deux univers, qui se fait de plus en plus au détriment du réel.
    A cet égard, l'acte de foi de l'avocate de Nécroville est éclairant :
    « Le réseau est un domaine. Un potentiel. Un état. Une hallucination. Une zone intermédiaire. Un défi lancé aux définitions spécieuses. Un article de foi. Un credo.
    « Je crois en l'inviolabilité des mathématiques pures, appliquées et statistiques, créatrices et nourricières de toutes les connaissances, langage sacré par lequel les réalités de l'univers sont le plus justement exprimées. Je crois en la physique, la chimie, la biologie, la théorie quantique et la relativité générale, l'informatique et le chaos (bien qu'il me soit impossible de faire un choix entre l'indécidabilité de Gödel et les incertitudes d'Heisenberg). Je crois au Saint-Esprit de l'Information, aux journaux télévisés, à mes relevés de compte bancaire, à la musique de ma chaîne hi-fi, aux amis qui apparaissent sur l'écran digital de mon Idcom. Je crois en la résurrection nanotechnologique des corps et en la vie éternelle. Amen.
    « J'y crois parce que j'ai la preuve que ça marche. Je n'ai nul besoin d'en comprendre les mécanismes. Je sais que c'est efficace. Les gris-gris de la science ont un sérieux avantage sur les autres. La piété et la foi ne sont pas nécessaires pour permettre d'atteindre le but recherché. Il suffit pour cela d'avoir de l'argent. Yahvé a fait tomber la manne avec la rosée du matin pour nourrir les enfants d'Israël, mais à cette exception près ce sont par les réseaux de virtuel-achat qu'on obtient du lait et du miel.
    « Comme toute croyance, c'est un pur produit de l'esprit. Or, les esprits évoluent et, avec eux, les doctrines sur le mode de fonctionnement du monde. Les modèles changent. »
    Mettre le réel et le virtuel sur le même plan donne plus de crédibilité à ce dernier. Il n'est pas si évanescent ni dénué de conséquences qu'on veut bien l'affirmer. Citant Nietzsche qui disait que les caméléons changent mais ne deviennent pas, Baudrillard affirme qu'un adepte du virtuel ne devient rien de plus quand il revêt plusieurs identités lors de ses connexions. C'est vrai et faux à la fois. Avancer masqué dans le but de tromper autrui sur sa nature ou s'amuser à devenir un autre un peu plus valorisant est une façon de se leurrer effectivement stérile, identique au mythomane qui cherche à impressionner son entourage par des mensonges. Mais revêtir pour un temps une autre personnalité, vivre des expériences qui demeurent virtuelles, n'est pas sans effet sur l'individu qui en sort changé. Un livre ou un film totalement imaginaire a bien un impact émotionnel, quand bien même on sait qu'on ne réagit qu'à une fiction. Une lecture peut transformer une vision du monde, avoir des résonances qui modifient un individu, dans sa façon de penser et d'être. On s'enrichit également de l'expérience des personnages fictifs. On en revient à la définition de la science-fiction, qui est une « exploration de la virtualité rationnelle » pour reprendre l'expression de Gérard Klein : puisqu'on « se perd en conjectures sur les conséquences à venir des univers virtuels, (…) faute d'expérience et de recul, c'est sans doute à la lecture des textes de Science-Fiction que l'on peut rencontrer les réflexions les plus avisées », écrit-il dans sa préface à L'Âge de diamant, de Neal Stephenson.
medium_diamantst.2.jpg     Dans L'Âge de diamant, justement, un manuel interactif destiné à l'éducation des petites filles aisées tombe entre les mains d'une gamine pauvre, défavorisée par la vie. Ce livre, qui s'adapte à son utilisateur, par les contes métaphoriques qu'il imagine, par des jeux et des exercices, parvient à si bien transformer la fillette qu'elle devient l'un des plus importants personnages de sa société, qu'elle contribuera à remodeler.
    Jadis, on partait en quête de soi, de son identité, en voyageant. L'exploration était le moyen de se confronter au réel pour se connaître. À présent le voyage est virtuel, mais garde la même fonction. Sandy Torrès, sociologue, note qu'« indépendamment des formes qu'elle peut revêtir, la fiction autorise des concrétisations de notre "pouvoir-faire" », elle est un lieu où des mondes possibles peuvent être éprouvés. Les fictions, et le virtuel également « donnent corps à nos désirs aussi bien qu'à nos craintes et permettent ainsi de prendre la mesure de notre liberté et de nos possibilités d'action ».
    Ceci est vrai quand on ne triche pas. Il est curieux de voir combien les travers de nos sociétés sont prompts à contaminer les toutes jeunes sociétés virtuelles. On aurait pu penser qu'elles seraient des méritocraties à part entière, où il est impossible d'occuper des situations enviables grâce à l'argent ou un réseau relationnel, ou encore par la grâce d'un héritage. Or, la civilisation d'Avalon, le film de Mamoru Oshii, où il est possible de gagner sa vie en jouant à des jeux en ligne, existe déjà. Non seulement il est possible de vendre aux enchères des pouvoirs, des armes ou des personnages puissants à ceux qui désirent entamer une partie sans perdre de temps à développer un personnage haut placé dans la hiérarchie d'un jeu en ligne, mais des sociétés chinoises emploient déjà, en les sous-payant, du personnel qui joue dix heures par jour pour faire face à la demande des joueurs fortunés. Curieux retournement de situation ! Qui aurait imaginé que des gens étaient prêts à payer des sommes bien réelles pour s'enrichir au Monopoly ?

 

Claude Ecken

28.01.2008

Le monde, tous droits réservés…

medium_eckenmonde.jpgClaude Ecken (Le 'Bélial, 2005)

 

 

Préface

 

    J’ai fait la connaissance de Claude Ecken en 1985 au festival BD d’Angoulême. Impossible de me souvenir de quoi nous avons discuté, mais cette rencontre m’a laissé une excellente impression. Il parlait bien, il savait de quoi il parlait, et le tout avec une modestie rare. À l’époque, je n’avais dû lire que L’Abbé X, son premier roman — une sombre histoire de ballets bleus impliquant des notables dans une institution religieuse pour mongoliens — et peut-être une ou deux nouvelles. Le contraste entre la noirceur de ce livre et la profonde humanité de son auteur était tout à fait frappant. Comment quelqu’un d’aussi gentil avait-il pu écrire un livre flirtant à ce point avec le sordide ? Deux ans plus tard, la publication de L’Univers en pièce, annoncé comme le début d’une série intitulée Chroniques télématiques qui, à mon grand regret, ne devait jamais connaître d’autre tome, m’a amené à me poser bien d’autres questions au sujet de ce surprenant bonhomme. On était en effet en plein dans la vague cyberpunk, amorcée en France par la traduction de Neuromancien fin 1985, et L’Univers en pièce s’y inscrivait sans contestation possible. Seulement…

    Seulement, lorsqu’il travaillait sur ce roman, Claude Ecken n’avait pas lu Neuromancien, ni aucun autre livre cyberpunk. La conjonction des temps de réflexion et d’écriture, des délais de lecture et de publication, ont eu pour résultat de masquer ce que L’Univers en pièce avait de novateur, et totalement occulté le fait que son auteur avait inventé tout seul dans son coin quelque chose qui ressemblait fort à ce « cyberpunk » qui nous venait de l’autre côté de l’Atlantique. La parution de ce livre au Fleuve Noir, dans une collection populaire dont les titres disparaissaient des présentoirs au bout de deux ou trois mois, n’a sans doute pas aidé à sa renommée non plus, et l’emploi d’un argot à base de russe constituait peut-être un handicap supplémentaire. Mais si vous parvenez à mettre la main dessus, n’hésitez pas : voilà un livre qui mérite le détour.

    Peu après, lorsque la direction du Fleuve Noir a changé, Claude Ecken est naturellement devenu l’un des représentants les plus doués de la Génération perdue, cette poignée d’auteurs qui a trouvé dans la collection Anticipation un endroit où raconter des histoires en un temps où la critique se focalisait sur les néo-formalistes « littératurants ». Il n’était pas en mauvaise compagnie, notez bien : Michel Pagel, Jean-Marc Ligny ou Jean-Claude Dunyach, pour ne citer qu’eux, peuvent difficilement être considérés comme des seconds couteaux. Pendant quatre ans, sous la direction bienveillante de Nicole Hibert, les auteurs de la Génération perdue ont joui d’une liberté artistique quasi totale, dont ils ont su profiter pour effectuer des expériences, prendre des risques, s’amuser — en bref, poser les bases de leur œuvre future.

    Pour Claude Ecken, ce fut, entre autres choses, L’Ère du pyroson, un roman en deux tomes basé sur le postulat que le son se transforme en chaleur. L’un de mes exemples préférés des conséquences incongrues mais logiques de cette situation est l’emploi de disques de hard rock pour faire chauffer l’eau. Mais laissons plutôt la parole à son auteur :

    « Je me demandais comment les gens arriveraient à survivre dans un monde où le son aurait disparu, en me disant que peut-être ils découvriraient des pouvoirs psi. On enlève un sens pour permettre à un autre de se développer. C’est en me documentant pour être plausible scientifiquement que je suis tombé sur l’idée. Le son se divise en éléments sonores, vibratoires et calorifiques. Tout ce qui absorbe le son est plus chaud au toucher parce que justement il absorbe le son. Si le son disparaît, son énergie est redistribuée en chaleur et en vibrations. À partir de là, je n’avais plus qu’à décliner mon univers. C’était facile.
    « Je signale que même à la fin lorsque les immeubles fondent, c’est exact scientifiquement. Lorsqu’un son fait vibrer un objet au carré de son volume, ce dernier se met à fondre. J’avais les montres de Dali, mais en vrai. »

    Mine de rien, la démarche décrite est à la fois classique et révolutionnaire. Classique car c’est ainsi que fonctionne depuis toujours la Science-fiction, Claude Ecken le sait et il l’exprime beaucoup mieux que bien d’autres. Et révolutionnaire car il prend la peine de justifier scientifiquement ce qui, chez d’autres, aurait été simple prétexte à délires surréalistes. L’espace d’un roman, il réunit magistralement les deux principales tendance de la SF française de l’époque, en appliquant au néo-formalisme les bonnes vieilles règles de la SF sans jamais perdre de vue le souci de la Génération perdue de raconter avant tout une histoire.

    Cette préface ne prétendant nullement constituer une étude exhaustive de l’œuvre de Claude Ecken, le moment est venu de faire un saut de quelques années, jusqu’à la convention d’Orléans en 1993. Michel Tondellier et Philippe Boulier, qui éditaient alors un excellent fanzine intitulé La Geste, devaient réaliser une interview de Claude, pour laquelle ils m’avaient recruté, ainsi qu’André-François Ruaud et Pascal Godbillon. C’est en l’écoutant ce jour-là que j’ai pris conscience à quel point il avait saisi la nature profonde de la Science-fiction et de ses mécanismes intimes :

    « Je n’aime pas les bouquins de SF où l’auteur ne s’est pas documenté et que ça se voit. La Science-fiction c’est quand même s’intéresser au progrès en général mais surtout à un monde qui évolue de plus en plus vite. C’est inquiétant, un monde dominé par la science, la technologie. Si l’on ne se documente pas, si l’on ne regarde pas autour de nous et qu’on se contente de raconter des petites histoires qui font rêver, alors ce n’est pas de la SF. »

medium_claude_ecken.jpg    Cette citation, à mon sens, résume parfaitement la démarche de son auteur, on en trouvera maintes preuves dans le présent recueil, et notamment dans les pièces maîtresses que constituent « La Fin du Big Bang » et « Éclats lumineux du disque d’accrétion » — chacun couronné en son temps par un prix Rosny aîné. Dans ces deux textes, non seulement le récit, mais aussi la dimension humaine se nourrissent de la documentation scientifique. C’est d’autant plus frappant à mes yeux en ce qui concerne « Éclats… » car j’ai eu sous les yeux des notes de travail concernant cette nouvelle bien des années avant son écriture, et je me souviens que je n’avais alors pas très bien compris où Claude Ecken voulait en venir. Pour tout dire, le lien qu’il opérait entre la physique des trous noirs et la sociologie ne m’avait guère convaincu sur le moment, sans doute parce que je ne parvenais pas à visualiser ce que cela pouvait donner.

    Certaines idées sont personnelles. Si personnelles qu’on est obligé de les traiter seul et de les pousser à bout pour parvenir à les exprimer et à les communiquer à autrui. De ce point de vue, « La Fin du Big bang » me paraît très similaire à « Éclats ». Qui d’autre que Claude Ecken aurait pu songer à allier de la sorte la psychologie humaine et les univers divergents de la physique quantique ? Certes, ses trous noirs banlieusards peuvent être rapprochés aux attracteurs étranges « philosophiques » de Greg Egan, mais la comparaison s’arrête là : quoique tous deux s’intéressent à l’être humain, Egan l’envisage sous l’angle moral là où Claude Ecken adopte une approche plus individuelle. Le cœur de leur réflexion science-fictive est le même, peut-être parce qu’il s’agit de celui de toute réflexion science-fictive, mais il est évident qu’ils l’abordent et s’en écartent dans des directions différentes. Et, quand Greg Egan a plutôt tendance à aller vers l’abstraction, Claude Ecken s’en écarte au contraire pour en dégager des effets plus concrets et moins (anti-)métaphysiques. Chez lui, les grands principes universels ramènent toujours à l’humain, à l’individu et à sa conscience.

    Le lecteur s’étonnera peut-être, après tant de développements autour de la science et de son rôle dans la SF, de son absence dans le texte d’ouverture de ce recueil, qui lui donne aussi son titre. Néanmoins, s’il y regarde à deux fois, il se rendra compte que la démarche ne Claude Ecken n’y est pas si différente. Traitant d’un sujet qui ne nécessitait pas d’approfondissements, ni d’extrapolations scientifiques, sauf de légères anticipations technologiques, il a eu cette fois recours aux techniques du roman noir, un genre où il excelle, comme en témoigne par exemple l’étonnant Auditions coupables, et qui possède une dimension sociologique assez forte pour que cette extrapolation passe par lui. Il se situe ainsi à l’exacte limite de la fameuse “bulle de présent” définie par Sylvie Denis, en équilibre entre l’avenir présent et le présent à venir. Soit l’emplacement précis de nombre de grands textes de fiction spéculative de l’Âge d’Or à nos jours.

    En tout état de cause, le résultat, percutant, est à nouveau tout à fait conforme à ce que Claude Ecken déclarait lors de cette fameuse interview de la convention d’Orléans : « Pour moi faire de l’histoire ancienne ce n’est pas faire de la SF. La SF, c’est regarder le monde contemporain. » Comme il le dit par ailleurs : « Aujourd'hui, on ne peut bien parler du présent qu'au futur. »

 

Roland C. Wagner

27.01.2008

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (4)

307b7e8dd8ab66d90dbc8a96d6bff73d.jpgII – La République consolidée dans le Réel.


    L’Uchronie, analysée dans sa dimension politique et philosophique, peut s’analyser comme une audacieuse « instrumentalisation » de l’Histoire. Les réformes faites par Avidius Cassius, notamment, sont le reflet direct de l’idéal républicain de Charles Renouvier. Elles expriment moins une reconstruction historique rigoureuse qu’un idéal politique serti dans la fiction. De plus, L’Uchronie revêt également, alors même qu’il s’agit d’une fiction, ou précisément parce qu’elle se revendique telle, une fonction pédagogique qui exprime l’importance que Charles Renouvier accorde à l’enseignement, en tant que vecteur principal de diffusion des valeurs républicaines. Ainsi, sous couvert d’histoire revisitée, Renouvier présente un programme de consolidation des acquis républicains qui consiste à justifier la République par les réformes (A) avant de l’enraciner dans les esprits par l’enseignement (B).  


        A – La République justifiée.

    Détailler les réformes opérées dans le premier tableau de l’Uchronie, par le dictateur Avidius Cassius, c'est identifier le programme politique du républicain Charles Renouvier pour son propre temps.  On y retrouve l'appel au suffrage universel, la justification de la petite propriété comme garantie de la liberté individuelle, le principe de l'égalité devant l'impôt, l'obligation du service miliaire, l'importance de l'éducation dans la formation de l'esprit républicain, la conviction que la loi est le meilleur rempart de la république, et, bien sûr, l'anticléricalisme de l'auteur, autant de traits caractéristiques d'un penseur républicain du dix-neuvième siècle.

    « 1° Droit de cité reconnu à tout habitant libre ou affranchi des provinces occidentales. Extension des droits municipaux. Admission de ces mêmes provinces au vote des lois générales de la République. (65)
    2° Cession des terres incultes de l’Italie et de la Gaule aux citoyens qui s’engagent à les cultiver, avec exemption de l’impôt pendant dix ans ; établissement d’un maximum de propriétés rurales ; obligation imposée aux propriétaires de vendre ou de céder à leurs affranchis ou esclaves, sous condition de rente perpétuelle rachetable, toute l’étendue de leurs terres dépassant le maximum fixé par la loi. (66)
    3° Affranchissement légal de tout esclave qui aurait pris à bail perpétuel et cultivé pendant trois ans la terre de son maître. (67)
    4° Suppression des fermes et régies de l’impôt ; abolition des péages et droits de vente ; réduction du revenu à ces quatre formes pour toute l’étendue de la République ; mines et forêts ; imposition foncière ; capitation pour les citoyens non propriétaires ; taxes des successions (…) (68)
    5° Imposition du service militaire à tout citoyen, sans exception, à un âge déterminé par la loi. Réduction du temps de service à trois ans, dans le plus bref délai possible. Extinction du vétéran et du soldat de profession. Appel des hommes libérés pour les guerres défensives. (69)
    6° Institutions d’éducation physique et morale à l’usage de tous les centres de population et des armées ; enseignement de la philosophie et des lettres, des principes de l’Humanité et des lois de l’Etat. (70)   
    7° Interdiction des droits du citoyen à tout homme qui se reconnaît chrétien, en ce sens et à ce point de déclarer formellement ne point aimer le monde, en attendre la fin et subordonner sans réserve ses vœux, ses pensées, sa volonté à des espérances ou des intérêts étrangers à la République. (71)
    8° Extension des droits civils des femmes, des enfants et des esclaves (…) conformément au principe généreux de la morale philosophique : l’amour du genre humain, et aux règles inviolables de l’éternelle justice ; reconnaissance des droits naturels d’égalité et de liberté ; attachement au caractère sacré de la loi, qui sera désormais non plus l’arbitraire des législateurs, mais un contrat de la République avec elle-même. » (72)
 
    Dans l’Uchronie, Renouvier explique les mentalités romaines se sont transformées dès les premières applications de ces réformes et que « la franchise du but et la rapidité de l’exécution » (73) eurent raison de toutes les résistances grâce aux « bons mouvements que l’imprévu du bien entraîne dans une seule journée » (74). Cette célérité des changements fait plus penser à la Révolution de 1848 qu’aux mutations de la société républicain de l’Antiquité.

    Un autre élément justifie la République, pour Renouvier : elle seule préserve la société de l’anarchie et du despotisme. Si, comme les philosophes grecs l’avaient compris, l’anarchie mène au despotisme, c’est surtout, aux yeux de l’auteur, la théocratie qui conduit inévitablement à la mise en place d’un pouvoir de type monocratique, dont le despotisme originel est effacé par une légitimité apposée a posteriori par l’autorité spirituelle. Dans l’Uchronie, il rappelle qu’en Occident, grâce à « l’éviction » du christianisme « l’universelle tolérance, la diffusion des cultes et la prééminence incontestée de l’idée civile assuraient le peuple contre le despotisme spirituel, générateur fatal de l’autre despotisme et d’ailleurs pire que lui. » (75)
    L’auteur livre une analyse parfaitement lucide du fonctionnement de la monarchie d’Ancien Régime, qu’il reconstruit  simplement dans un cadre oriental : « l’homme du glaive se charge de rendre la foi obligatoire autant que possible, au moins dans l’enceinte que son épée trace sur le sol : il défendra l’homme de paix, organe de cette foi ; il lui posera sous les pieds l’ennemi terrassé (…) l’homme de paix donnera l’investiture d’en haut à l’homme du glaive et lui portera les cœurs en don, la victoire en promesse. On divisera d’ailleurs entre soi les produits honorifiques et matériels de l’obéissance des peuples en surveillant de part et d’autres les occasions de s’en attribuer la plus forte partie et d’en gouverner en outre la moindre » (76).
    Pour autant, dans l’évolution qu’il décrit en ce qui concerne l’Orient, Charles Renouvier y voit surtout triompher la division et l’anarchie, non l’unité institutionnelle, malgré l’existence de grands centres urbains tels que Antioche ou Jérusalem, dans lesquels persistent, fortement diminué, un certain esprit latin. Sans compter que les représentants de l’Eglise, les « surveillants » comme Renouvier les nomme, n’ont de cesse que de « miner l’autorité de princes » en cherchant à les désigner eux-mêmes et à s’attribuer le contrôle de leur gouvernance, ce qui provoque le retour, inexorable à long terme, de la féodalité : « l’extinction de la vie urbaine, la disparition des capitaux, le danger des voyages et l’impraticabilité des routes ayant anéanti tout commerce lointain et réduit l’industrie aux arts manuels du village ou de la famille, ce qui restait de richesse était accumulé dans les églises et dans les forteresses » (77). Du coup, « les habitations rurales venaient à se grouper autour de quelque abbaye vénérée ou sur des hauteurs, à l’ombre d’un fort, s’entourant elles-mêmes de murs et de fossés, de défendant de leur mieux à l’aide de créneaux et de mâchicoulis. A dater de ce moment, l’Eglise et le fort voisin se trouvèrent les seules garanties des populations, garanties chèrement payées à l’occupant du fort par toutes sortes de taxes, de péages et de corvées, au presbytère de l’église, par la dîme des biens et le don sans réserve de l’âme » (78). Ce que décrit Renouvier n’est autre que la féodalité occidentale transposée à l’Orient et il stigmatise, une nouvelle fois, le rôle aggravant et l’opportunisme de l’Eglise dans ce recul de l’Etat et de la culture. L’anarchie est le produit inévitable de l’intervention directe du christianisme dans la sphère politique. Le lien entre l’histoire imaginaire et la pensée politique de Renouvier se fait de plus en plus évident. Son discours est ici, sans aucune tentative de « synchronisation » avec l’époque qu’il décrit, un pur pamphlet républicain, viscéralement anticlérical.

    L’œuvre uchronique de Charles Renouvier est, en réalité, un procès à charge contre le christianisme, d’une part, et, d’autre part, l’apologie de la Révolution de 1848 et de la République démocratique qu’elle a mis en place. Décrire une histoire alternative dans laquelle la République romaine se serait pérennisée et aurait permis la formation d’une Europe bâtie autour d’institutions politiques démocratiques, appuyées sur une conciliation de l’unité constitutionnelle avec la diversité des cultures, entre respect des lois et liberté des consciences, est un moyen narratif pour le fervent républicain qu’est Renouvier d’exprimer ses regrets amers quant à la confiscation de la Seconde République par le Second Empire, à la suite du coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851. Mais, en dépit de l’échec institutionnel, il lui reste l’espoir de perpétuer, dans les esprits, les valeurs de la République.
    Telle sera la mission des enseignants.

 

Ugo Bellagamba

    

    (65) Uchronie, p. 88. 

    (66) Uchronie, pp. 88-89. 

    (67) Uchronie, pp. 88-89.

    (68) Ibid.

    (69) Ibid.

    (70) Ibid.

    (71) Uchronie, pp. 89-90.

    (72) Uchronie, p. 90.

    (73) Ibid.

    (74) Uchronie, p. 91.

    (75) Uchronie, p. 140.

    (76) Uchronie, p. 142.

    (77) Uchronie, p. 171.

    (78) Uchronie, pp. 171-172. 

26.01.2008

Science-fiction & réalité virtuelle (4)

medium_vernecarpath.jpgUne Virtualité bien réelle

    A présent que l'homme a dominé la nature, façonné son environnement, il ne lui reste plus qu'à créer sa propre réalité dans laquelle il s'engouffrera car elle sera à sa (dé)mesure et à son goût. Cette fois, il ne s'agit plus seulement d'éprouver quelques sensations cénesthésiques ou de commander des objets à distance, mais de s'immerger dans le décor ainsi créé.
    C'est bien vers ce but que tous les efforts humains ont tendu depuis des siècles. Un intérieur, une architecture, témoignent de la volonté de se doter d'un environnement adapté et non naturel.
    Cette superposition de sa propre création sur la réalité, avant l'évacuation de cette dernière, est à l'œuvre dans Le Château des Carpathes, de Jules Verne. Certes, l'auteur n'y décrit que l'invention du cinéma et du magnétophone, mais l'intrigue qu'il en tire est à nouveau basée sur une supercherie, un leurre : il s'agit de faire prendre pour réelles, dans un but de vengeance, l'image et la voix de Stilla, une chanteuse décédée. L'homme qui l'aimait croit devenir fou quand il voit et entend ce fantôme qu'il poursuit à travers les couloirs du château. Orfanik, l'inventeur, utilise bien ses instruments dans le but de faire prendre pour réel ce qui ne l'est pas. Il est symptomatique aussi de constater que ces inventions très modernes sont mises en scène dans une région passéiste, où survivent mythes et légendes : ce sont bien deux mondes qui se rencontrent.
    L'argent n'est rien d'autre qu'une forme de troc où un des éléments d'échange est devenu virtuel, remplacé par un symbole auquel on assigne une valeur. Plus tard, la monnaie est à son tour remplacée par des écritures sur papier dans un premier temps, lettre de change ou chèque, sous forme entièrement virtuelle ensuite, l'argent électronique transitant par carte de crédit ou par des saisies sur un écran d'ordinateur. Le fait que l'argent soit plus apprécié qu'un objet réel de même valeur est que sa dimension virtuelle le rend, comme une cellule à son stade primitif, totipotente. Une telle cellule peut devenir épiderme, muscle, os ; en tant que cellule elle n'a aucune utilité intrinsèque, mais elle est d'une importance primordiale par les possibilités qui sont les siennes. L'argent, de même, peut se concrétiser en plusieurs objets, il a toutes les valeurs tant qu'il n'est pas dépensé. Il y a un fantasme de l'argent, dans ce qu'il représente comme possibilité de consommation, et il y a de même un fantasme de la réalité virtuelle, dans ce qu'elle représente comme possibilités de substitution du réel, aux efforts à réaliser pour obtenir quelque chose dans le monde réel. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si à chaque nouvelle révolution technologique, on vante ses vertus pratiques, usuelles, sans rencontrer de grande adhésion parmi le public, lequel se rue sur la nouveauté lorsque se développe à travers elle des possibilités d'assouvissement du plus répandu des fantasmes, celui du sexe. C'était déjà le cas à l'époque du Minitel et du téléphone rose. Ça l'est encore avec Internet, comme le prouvent les statistiques des moteurs de recherche. Et on y songe pour l'exploration d'univers virtuels. Le citoyen lambda ne fréquentera les univers virtuels que lorsqu'il pourra y assouvir ses fantasmes.
    Les premières manifestations de cette création d'un autre monde sont dans les communautés virtuelles, chats, forums, qui établissent une proximité avec des personnes distantes dans l'espace. Gibson lance le terme de cyberespace dans Neuromancien, accréditant l'idée qu'un nouveau territoire est à conquérir. Les images de synthèse, après avoir nourri les univers fantastiques des jeux, sont investies dans des villes virtuelles où on se promène, sur écran d'abord, en s'immergeant ensuite.
medium_samourai.jpg     Les lieux virtuels finissent par être aussi fréquentés que les concrets, à la différence que tout y est plus rapide. Les sociétés y importent ou y adaptent l'organisation qu'elles avaient adoptées dans le monde réel. Dans Le Samouraï virtuel, de Neal Stephenson, le Métavers est un univers virtuel établi le long d'une rue d'un milliard de kilomètres de long où l'on travaille et s'amuse sous l'apparence de son choix. Les moins fortunés ne disposent que d'un avatar en noir et blanc et se projettent depuis les cabines publiques aussi répandues que celles du téléphone de nos jours.
    Dans Nécroville, de Iain McDonald, voici comment une avocate se connecte au tribunal virtuel pour y plaider une affaire devant un juge tout aussi immatériel puisqu'il s'agit d'une Intelligence Artificielle capable de gérer les procès avec l'impartialité et l'objectivité requises, sans jamais se lasser :
    « 1er novembre 20 : 30 : 35 : 50. Temps moyen de Greenwich. Affaire numéro 097-0-17956-67-01.
    « Dans une chambre en papier proche de Sunset, Yo-Yo Mok enjamba le cadre d'une fenêtre événementielle et arriva sous Zurich, à deux mille mètres de profondeur.
    « Zwingli II était impressionnant. Ses concepteurs suisses l'avaient conçu pour inspirer du respect envers les procédures quasi divines de la justice. Ils avaient atteint leur but. Elle en restait bouche bée. Chaque fois.
    « Yo-Yo se retrouvait sur une étroite corniche à un tiers de la hauteur de la face interne d'une pyramide qui, si elle avait été réelle, l'eût surplombée de huit kilomètres. Quatre kilomètres plus bas, sa base eût recouvert la majeure partie du Secteur Métropolitain de la Reine des Anges. Les parois noires de la construction virtuelle frissonnaient et ondulaient de coulées lumineuses colorées : les logs légaux ne pouvaient franchir le portillon de l'arène où seuls des esprits humains avaient l'autorisation de s'affronter. Mais elle les savait derrière elle, et leur présence lui apportait de l'assurance, de l'audace. Redresse toi, Yo-Yo. Du calme. Du calme. Détends toi. Garde la tête aussi froide que les processeurs immergés dans du CO2 liquide de Zwingli II. Des étoiles scintillaient à l'intérieur du volume démesuré, des constellations qui brûlaient et mouraient. En permanence. L'ordinateur judiciaire traitait simultanément soixante-dix mille affaires.
   
« La peau de la pyramide ondoya sous ses pieds et cracha un pont sur l'abîme miroitant.
   
« Debout. La séance est ouverte.
   
« Elle tendit un doigt gainé de noir et ceint d'argent et fut propulsée sur l'étroite passerelle. Un astre se détacha de l'arrière-plan galactique et vint à sa rencontre en acquérant de la substance et de la netteté.
   
« Mon adversaire. Pas d'outrecuidance, pas d'orgueil mal placé. Ne va surtout pas t'imaginer que deux cents Go de logs légaux corporadistos te permettront d'écraser à plate couture ces ploucs en djellaba. Ici, Zwingli est le seul Dieu.
   
« Elle ouvrit la main et descendit au centre du tablier convexe du pont. Le vide au-dessus d'elle. Le vide au-dessous. Des étoiles qui brasillaient. Son collègue était devenu un fantasme de jambes et de bras surmonté d'une tête. Un homme stellaire. Avec la rapidité surnaturelle propre à la virtualité, il se posa devant elle. »
    La possibilité de recréer un environnement de son choix incite à rhabiller de même le réel. La décoration de la maison abandonne le papier peint pour l'image de synthèse qui autorise les rêves les plus fous, tel celui de Consuela, qui, dans Les Synthérétiques de Pat Cadigan, a transformé son appartement en aquarium :
   
« Il entra et se retrouva sous l'eau.
   « Des rubans d'algues fluorescents de toutes les couleurs dressaient leurs molles ondulations au-dessus du plancher océanique, éclairant d'un feu froid la semi-obscurité. medium_cadigansynthe.jpgGabe hésita, laissa la porte se refermer dans son dos puis avança d'un pas. Son pied passa au travers du plancher d'aspect pâle et mou et disparut ; il sentit au-dessous un plancher plus conventionnel mais sans que l'illusion visuelle se dissipe. Consuela se débrouillait comme un chef ; seuls les gens richissimes ou les grosses boîtes comme Alternatives avaient des projecteurs de cette qualité.
   
« Une pieuvre d'un pourpre lumineux rampa au sommet d'un rocher qui lui arrivait à la tête ; l'animal le regarda, faisant mouvoir ses tentacules avec une grâce sensuelle ; un poisson couvert de piquants sortit de l'ombre et lui passa sous le nez comme un dirigeable compassé. Gabe plissa les yeux. Pas tout à fait un poisson : les piquants étaient des aiguilles plantées sur des puces de silicium en guise d'écailles. Les énormes yeux marron l'examinèrent avec une solennité glacée.
    « — Que voulez-vous ? lui demanda le poisson d'une voix de contralto féminin, dont le léger accent lui était resté familier.
    « — Salut, Consuela… C'est moi. Gabe Ludovic. »
    Ce qui n'est encore qu'un décor immatériel prend vite davantage de texture avec l'introduction d'effecteurs propres à apporter des sensations cénesthésiques. La combinaison munie de capteurs s'est bien vite imposée comme le vêtement standard du virtuel. On suppose que ce genre de gadget, dans un premier temps, ne sera pas donné et qu'il sera disponible dans des lieux réservés à cet usage, comme les cybercafés pour Internet, ce qui pose tout de même des inconvénients. Pat Cadigan, dans Vous Avez Dit Virtuel ?, en a tout de suite pris la mesure : medium_cadiganvirtu.jpeg« – Attendez, répond-elle en agitant les bras pour diffuser l'odeur. D'ici une seconde, on ne sentira plus rien. Ce truc-là vous endort le nez. On en utilise des tonnes ici, à cause des odeurs corporelles. Les combis puent, voyez-vous. (…) On est obligés d'attacher les clients sur des couchettes, sinon ils bousilleraient les combis à force de se rouler par terre et de se jeter contre les murs. »
   
Comme quoi, le réel ne se laisse pas effacer comme ça. Les effets, par contre, sont avérés. Même en ce qui concerne les dommages physiques : « Une fois, il y en a qui s'est blessé avec, sans mentir ! A force de s'exciter, il a réussi à s'entailler avec les sangles. Même qu'il avait des côtes cassées. Et vous savez la meilleure ? (…) La meilleure, c'est qu'au même moment, sa persona était prise dans une bagarre et qu'elle s'est cassé les mêmes côtes. »
   
Cela peut-il aller jusqu'à la mort ? Elle se résume à une déconnexion dans Le Samouraï virtuel. Dans Les Synthérétiques, une forte émotion peut provoquer une crise cardiaque. J'ai cependant supposé, dans Petites Vertus virtuelles, qu'une combinaison bien conçue serait équipée de capteurs qui préviendraient ce risque en arrêtant l'immersion virtuelle à la moindre alerte. Évidemment, le jeu consiste à chercher un moyen de contourner ces précautions. Dans mon roman, l'affaire n'était possible qu'à condition de connaître l'environnement de l'utilisateur pour l'amener à accomplir des actes dangereux, par le biais d'illusions. C'est ainsi qu'un personnage mord un fil électrique sans le savoir.

 

Claude Ecken

25.01.2008

Les Loups des étoiles

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Edmond Hamilton

Starwolf (1967-68) 

(Denoël Lunes d'Encre)

  

    Edmond Hamilton est surtout connu pour Les Rois des étoiles, un space opera flamboyant datant de 1949 que l'on peut sans hésiter qualifier de classique de la S-F. La présente trilogie ici réunie en un volume, écrite à la fin des années 60, met en scène Morgan Chane, un enfant terrien élevé sur la planète des Loups des étoiles, de redoutables pirates galactiques. Pourchassé par ceux-ci parce qu'il a tué l'un d'eux, il est recueilli par un groupe de mercenaires en compagnie de qui — et notamment de leur chef, John Dilullo — il va vivre trois aventures dans la grande tradition du genre. Que le but de la quête soit une arme fabuleuse, un mode de transport révolutionnaire ou, tout simplement,medium_wolves.6.jpg un bijou merveilleux, il est avant tout prétexte à des aventures endiablées, pleines de bruit et de fureur, où le souffle épique de l'auteur entretient sans peine la suspension de l'incrédulité chère à la S-F en dépit de quelques approximations sur le plan scientifique. De plus, Hamilton trouve le moyen de coller à l'actualité sans en avoir l'air. Ainsi, l'Errance libre, que l'on découvre dans Les Mondes interdits, fait irrésistiblement penser, jusques et y compris dans les motifs employés par Chane pour la condamner, à une métaphore du voyage psychédélique. Et l'on ne sera pas surpris que cette inscription dans une réalité contemporaine de son écriture fasse de ce titre le meilleur et le plus profond de la trilogie, puisque toute bonne S-F ne parle que du présent.

 

Roland C. Wagner

24.01.2008

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (3)

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    B – L’âge d’or technologique, accélérateur du progrès social.

    En faisant de la science le moteur d’une révolution industrielle qui modifie en profondeur les structures sociales, Charles Renouvier se positionne dans la droite lignée des utopies socialistes et scientistes. L’Uchronie, si elle s’arrête au XVIe siècle républicain, c’est-à-dire au VIIIe siècle de notre ère, se conclue par un tableau des conquêtes matérielles qu’il est utile de détailler. Si ce genre d’énumération de réalisations techniques, décuplant les potentialités humaines, est devenu un leitmotiv de la littérature utopique, il est aussi le signe d’une prise de conscience plus profonde, liée à la sacralisation de la science, capable, autant que les institutions politiques, sinon plus, de changer le monde et de garantir le bonheur aux Hommes (57).
 
    Cette partie de l’œuvre uchronique de Charles Renouvier opère un lien évident avec l’utopie industrielle de Saint-Simon et l’obsession de cet auteur pour les « grands travaux industriels » (58).
 
    L’idéologie saint-simonienne, selon laquelle la société est une machine organisée par des « ingénieurs sociaux » et surveillée par un Etat capable de la réparer, a sans doute séduit Renouvier dans sa jeunesse et participé à l’expression de son idéal républicain. Sans compter que, comme Claude-Henri de Rouvray, Renouvier s’intéresse de près au christianisme (59) et à la place qu’il joue dans la phase « critique » qui doit donner naissance à la civilisation industrielle qui incarne la phase « organique » du XIXe siècle (60). Si Saint-Simon tente d’adapter le christianisme à l’ère industrielle, Renouvier, lui, cherche à s’en débarrasser, le temps qu’il renonce à ses prétentions hégémoniques et se recentre sur le seul individu. Plus que les savants, ce sont surtout les enseignants, chez Renouvier, qui doivent jouer le rôle des abeilles dans la société industrielle, en remplaçant les frelons ecclésiastiques qui s’évertuent à maintenir la tradition de soumission.
 
    On peut également opérer un rapprochement pertinent entre l’Uchronie de Renouvier et le fouriérisme, courant politique né de l'interprétation de l'oeuvre centrale de Charles Fourier, La Réforme industrielle ou le Phalanstère (61), publiée dans les années 1830. Non pas tant quant à la place réservé à « l’attraction », même si Renouvier évoque, dans son œuvre, les passions humaines, mais surtout quant aux réalisations techniques que permettra l’unification de l’humanité au sein d’un seul et même phalanstère : grands travaux industriels qui ne pourront être effectués que grâce à la victoire de la science et du socialisme. L’accélération technologique extraordinaire que permettent les phalanstères est, sans doute, l’une des sources de celle qui marque les dernières pages de l’Uchronie.
 
    Enfin, le Voyage en Icarie (62) et Le vrai christianisme selon Jésus-Christ (63) d’Etienne Cabet ne sont pas des références illégitimes tant le rapprochement opéré entre l’idéal du communisme et les valeurs chrétiennes originelles a pu, a contrario,  influencer l’approche uchronique de Renouvier.
 
    Il faut en déduire que s’il est avant tout un penseur républicain, Charles Renouvier est également, en raison de la dimension utopique de son récit, qui se concentre sur une réinterprétation de l’histoire du christianisme et sur une mise en avant de la science, l’héritier des socialistes utopistes. L’Uchronie est bien l’utopie appliquée à l'histoire… et elle a été écrite pour « enseigner » un pays réel et contemporain. Le message délivré par Renouvier est d’autant plus clair qu’en opérant un lien entre progrès technologique et progrès social, l’auteur établit une comparaison lourde de sens : « si nous-mêmes, aujourd’hui, nous avions atteint ce point de civilisation, on pourrait résumer l’hypothèse de l’Uchronie en disant qu’elle fait gagner mille ans à l’Histoire. Mais nous ne l’avons pas atteint. » (64) Seule la République laïque, égalitaire, rationnelle et industrielle, est à même de permettre à l’Humanité et de rattraper le retard que le christianisme lui a fait prendre. Par conséquent, il faut consolider la République dans les faits, par le droit, par les réformes institutionnelles, par le discours politique qui la justifient aux yeux du Peuple, et la consolider dans les esprits, avant tout par l’éducation, leitmotiv des enfants de Platon, épris d’égalité sociale.

 

Ugo Bellagamba

    

    (57) Uchronie, p. 278 : « Nous avons appris à produire, écrit Renouvier en appendice de son récit, en conspirant avec les forces naturelles, des merveilles plus grandes que celles qu’on attribuait jadis à des pouvoirs magiques imaginaires : à grandir les petits objets et à rapetisser les grands, par le moyen de verres interposés, et à remédier ainsi aux défectuosités de notre vue ; à décrire les figures et les grandeurs des corps les plus éloignés, à créer dans les milieux réfringents ou à l’aide de surfaces réfléchissantes, les prestiges que nous voulons ; à incendier à distance, comme Archimède, à faire brûler les corps dans l’eau, à chauffer les bains sans feu, à nous éclairer avec des flambeaux qui ne se consument point. Nous connaissons les vaisseaux sans navigateurs et qu’un seul homme conduit, quelques grands qu’ils soient, avec plus de vitesse que s’ils étaient pleins de rameurs ; et les ponts sans piles pour passer les rivières, et les appareils pour marcher au fond de la mer ou des fleuves, et les voitures sans attelages, et les chars entraînés, sans moteurs animaux, avec une force extraordinaire ; et des instruments pour voler, des ailes artificielles, et des engins d’un petit volume qui nous permettent de soulever des poids énormes ; et l’art d’écrire aussi vite et aussi brièvement que l’on veut, en caractères occultes, et celui d’user, avec des agents convenables, de la puissance naturelle du désir et de la volonté sur la Nature ».
    (58) SAINT-SIMON, Claude-Henri De ROUVROY, Catéchisme des industriels, in Oeuvres, Paris, Anthropos, 1966.
    (59) SAINT-SIMON, Claude-Henri De ROUVROY, le Nouveau Christianisme, in Oeuvres, Paris, Anthropos, 1966.
    (60) SAINT-SIMON, Claude-Henri De ROUVROY, l'Organisateur, in Oeuvres, Paris, Anthropos, 1966.
    (61) Charles FOURIER, Le Nouveau monde industriel et sociétaire, ou invention du procédé d'industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées, Paris, Bossange Père, P. Mongié aîné, 1829-1830.
    (62) Etienne CABET, Voyage en Icarie, Paris, Le Populaire, 1848.
    (63) Etienne CABET, Le vrai christianisme selon Jésus-Christ, Paris, Bureau du Populaire, 1846.
    (64) Uchronie, p. 283. Ici, Charles Renouvier utilise un artifice narratif déjà classique, en maquillant ses propos sous l'apparence d'une note de bas de page rédigée par l'éditeur.  

 

23.01.2008

Science-fiction & réalité virtuelle (3)

medium_lumivirt.jpgRéalité augmentée

    Les lunettes permettent surtout d'afficher des informations qui se surimposent à la vision normale. Dans Lumière virtuelle, de William Gibson, l'héroïne est poursuivie car elle est en possession d'une paire de lunettes qui, pour peu qu'on active sa lumière virtuelle verte, dessine les plans des projets immobiliers des promoteurs de San Francisco.
    Ce qu'on appelle réalité augmentée, qui trouve des applications dans de multiples domaines, depuis la chirurgie jusqu'à l'orientation dans l'espace, est surtout une réalité commentée, qui ajoute de l'information sur une image. Ce n'est pas neuf non plus : on met de la valeur ajoutée partout. Un plan, une photo sur laquelle on a entouré des bâtiments ou nommé une colline s'apparente déjà à la réalité augmentée. On parle bien, à propos de livres, d'édition annotée et augmentée. Une voix off sur un film augmente également l'information visuelle par un commentaire. Ce désir d'enrichir le réel de façon signifiante est si ancré en nous que nous ne le percevons même plus : à l'époque du cinéma muet, un pianiste illustrait l'action en improvisant sur l'image ; depuis l'ère du parlant, la musique est un contrepoint indispensable à l'image, dont le rôle est de souligner les aspects émotionnels d'une scène. C'est si évident qu'on s'en étonne dans les rares cas où aucun thème sonore n'accompagne le film. La réalité a ensuite été contaminée par ce besoin d'illustration sonore : la musique dans les supermarchés, les apparitions d'artistes au cirque ou dans une émission télévisée, jusqu'au candidat politique qui entre en scène, pardon, monte à la tribune, sur le rythme d'une marche triomphale, rien ne saurait plus être muet s'il veut revêtir un quelconque intérêt.
    Ce qui change, c'est l'interactivité et la simultanéité, tout cela s'effectuant en temps réel.
    L'interaction avec l'image fait entrer l'homme dans une nouvelle dimension, où il manipule des objets éloignés. Ce pouvoir d'agir à distance fait également partie de la longue marche de l'humanité. Les armes, depuis la lance jusqu'au fusil, en passant par les missiles à tête chercheuse, ont une portée toujours plus grande et une précision toujours accrue. J'avais remarqué, dans mon roman L'univers en pièce, que l'expression « voie de communication » était tombée en désuétude avec les développements technologiques abolissant les distances. On ouvrait jadis des voies de communication en construisant des routes ou en perçant des tunnels. À présent on dit, pour la même activité, qu'on aménage des voies de transport. La communication n'est plus liée à la route, elle n'est plus physique mais immatérielle, grâce au téléphone, à la télévision, à Internet. Elle transporte de l'information et non des personnes. Avant, il fallait se déplacer pour communiquer. Le déplacement est supprimé aujourd'hui car, malgré nos envies, il est impossible de se déplacer plus rapidement qu'on ne le fait déjà, ou en tout cas d'aller plus vite que les outils technologiques qui sont devenus des extensions de nos corps. Si le titre de mon roman s'écrit sans « s » à pièce, c'est parce qu'on préfère aujourd'hui faire venir le monde chez soi que sortir pour s'y déplacer.
 
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    La commande à distance passait jadis par une interface bien concrète : un bouton à presser, une manette à relever. À présent, l'action est exécutée d'un simple geste, qui peut être un clignement de paupière, comme on l'a vu lors de la guerre du Golfe, où un pilote est désormais capable de tirer avec l'œil. Arthur C. Clarke avait stipulé, dans une de ses lois, que toute technologie suffisamment avancée est impossible à distinguer de la magie. Effectivement, un individu du Moyen-Âge, voire du XIXe siècle, trouverait surnaturel le fait d'allumer des lumières d'un simple claquement de doigts ou de commander avec la voix l'ouverture d'une porte. Il considérerait comme quasiment divine une personne manipulant des objets qui n'existent pas, comme une molécule de carbone, à l'aide de procédés haptiques et de système de vision ad hoc. C'est une autre distance dont on s'affranchit ici ; elle n'est pas seulement spatiale mais dimensionnelle, car on change d'échelle. L'homme, qui a toujours cherché à étendre son domaine d'influence partout et à tous les niveaux, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, avec des télescopes et des microscopes, est à présent capable de toucher, virtuellement s'entend, ce qu'il ne pouvait jusqu'à présent manipuler que par outil interposé.
    Cette fois, la réalité n'est pas augmentée à l'aide de l'écriture ou de pictogrammes, mais en se servant des « périphériques humains » par lesquels nous recevons de l'information. Elle sollicite de plus en plus nos sens : après la vue et l'ouïe, elle investit le toucher et l'odorat, en attendant le goût. Les gants à retour d'effort, les casques de vision équipés de lunettes stéréoscopiques sont des outils qui n'agissent plus à distance mais sur nous. C'est un fantastique renversement de perspective : le corps devient l'objet que l'on manipule via une interface. C'est lui qui devient un organe « augmenté » par les sensations qu'il reçoit.
    Parler d'objet à propos de corps n'est pas anodin. medium_assassins.jpgIl est de plus en plus considéré comme tel. Les chirurgiens ressemblent à des plombiers s'occupant de problèmes de tuyauterie ou à des mécaniciens remplaçant les pièces défectueuses. Des analyses chimiques permettent de sonder cette machine biologique qu'on modifie ensuite par l'injection de molécules. La nanotechnologie prévoit d'y envoyer des machines servant à évaluer, modifier, réparer des cellules. Le mariage avec la cybernétique permet d'informer en temps réel « l'occupant » de l'état de son « véhicule ». Voici comment, en pleine action, un personnage de L'École des assassins, roman de Gilles Dumay et Ugo Bellagamba, reçoit dans son cerveau des informations en provenance de son corps : « Rythme  cardiaque: 55 pulsations/minute, maximum enregistré durant la course : 75 pulsations/minute, retour automatique à p.n.m. : 1% - OK, résorption nanomachines : 8 secondes ». Tout son environnement est ainsi analysé en permanence : « Augmentation de la densité de la peau : maximum tolérable. Identification de la menace : 8 fusils d'assaut AEG cal. 5.56 – cartouches équipées de projectiles full metal jacket – vitesse de la balle à la sortie du canon 1120 m.s-1. »
    On comprend donc pourquoi Case, le voyou de Neuromancien, qui était auparavant « branché sur une platine de cyberespace maison qui projetait sa conscience désincarnée au sein de l'hallucination consensuelle qu'était la matrice » se sent devenir une épave quand on le prive de la possibilité de se connecter : « Pour Case, qui n'avait vécu que pour l'exultation désincarnée du cyberspace, ce fut la Chute. Dans les bars qu'il fréquentait du temps de sa gloire, l'attitude élitiste exigeait un certain mépris pour la chair. Le corps, c'était de la viande. Case était tombé dans la prison de sa propre chair. »
    En fait, Case ne voit plus son corps que comme une interface. Il se déréalise car il ne se sent exister que dans la réalité virtuelle.

 

Claude Ecken

22.01.2008

BIOS

8b289eeb445c3b5648dc9f239eaf4835.jpgRobert Charles Wilson

BIOS (1999)

Gallimard “Folio SF”, 2001

 

   Voici un roman concis, compact et coupant, une œuvre étrangement courte en ces temps de gros pavés bien trapus, mais qui laisse dans la mémoire une trace bien plus importante que sa longueur le laisse supposer.

     Il est vrai que l'auteur, Robert Charles Wilson, n'est pas de ceux qui font ce à quoi on s'attend.

     Darwinia, que l'on a pu lire dans la collection « Lunes d'encre », commençait comme un roman d'exploration. Il aurait pu n'être que cela, avec toute la panoplie désormais trop connue des longues expéditions en terre étrangère et des descriptions de paysages exotiques... Passionnant quand on a douze ans, barbant quand on a lu ses classiques, du Monde Vert à L'Anneau-monde, en passant par Rama et autres lieux plus ou moins exotiques...

    Robert Charles Wilson avait choisi d'éviter cela et de construire son roman sur une série de ruptures, ce qui n'est pas du goût de tous les lecteurs.

    Ceux-ci auraient cependant tort de se priver des plaisirs qu'offre cet auteur qui manie aussi bien l'émotion forte que la science dure, et dont le goût du détail et la finesse d'écriture ne sont pas donnés à tous.

     Si Bios laisse comme une goût d'amertume dans la bouche, c'est que nulle part on n'y cède à un quelconque romantisme, que ce soit celui du Futur, de la Science ou de l'Espace.
    L'action se déroule au XXIIe siècle. Après une période de troubles et d'instabilité, la Terre a retrouvé calme et prospérité sous la férule des Familles et des Trusts des Travaux. Un système dominé par une élite bureaucratique tatillonne et une hiérarchie sociale pesante et rigide.
     Dans ce contexte, le voyage spatial existe, mais il coûte extrêmement cher et n'est pas vu d'un œil favorable par toutes les factions politiques qui se combattent au sein des Trusts.
    Le XXIIe siècle de Robert Charles Wilson n'est pas une utopie et les personnages de Bios, autrement dit, le personnel de la station orbitale Isis, ne sont pas des héros.
     En effet, de nos jours, l'explorateur spatial est