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21.05.2008

L'écriture de la SF (1)

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    Ecrit-on de la SF comme on écrit de la littérature générale ?
    Rien n'est moins certain. Les contraintes inhérentes au genre vont, dans la plupart des cas, amener de subtiles modifications de la construction et du style. La principale raison réside dans les éléments imaginaires que comporte un récit de ce type : technologies nouvelles reposant sur des concepts scientifiques mal connus, modifications sociales radicales, contexte géopolitique inédit, voire un temps et un lieu totalement inventés.
    Dans un roman normal, le monde va de soi, rien de ce qui constitue le réel n'est remis en question. En science-fiction, il faut faire table rase de ses certitudes et accepter les postulats à partir desquels l'auteur a bâti son récit. La nécessité de remettre en question tout ou partie de l'univers est probablement l'une des principales causes de rejet de la science-fiction : on a déjà eu assez de mal à se familiariser avec celui-ci.
    En science-fiction, il convient de prendre le lecteur par la main et de patiemment lui expliquer les règles et les lois de ce nouveau monde. Le prendre la main l'empêche surtout de se barrer. Un auteur de littérature générale ne connaît pas ce problème. Prenons un exemple au hasard :
1471208334.jpg     « La flamme du briquet fit rougeoyer l’extrémité de sa cigarette. Sur l’écran vidéo, les pubs débiles qui le faisaient patienter en attendant les instructions pour la manœuvre d'atterrissage disparurent un instant derrière l’épais nuage de fumée qu’il souffla devant lui. »
    Inutile de préciser la fonction d’un briquet, l’utilisation qu’on fait d’une cigarette ou la technologie qui permet de diffuser des images. Sauf si on écrit à destination d'une société ayant vécu des siècles à l'écart de la civilisation – c'est tellement improbable qu'il vaut mieux imaginer une espèce extraterrestre à peine évoluée, auquel cas le passage serait réécrit, une fois qu'on lui aurait appris à lire, à la façon d'un auteur de science-fiction, ce qui donnerait à peu près ceci :
    « Il fit tourner la molette qui, par frottement sur une pierre à silex perfectionnée, lança des étincelles à l’entrée d'un conduit de gaz dont l’ouverture avait été déclenchée dans le même temps par le pouce butant en fin de course sur un poussoir. Une flamme apparut en moins d’une seconde. »
    Pour être plus explicite tout en émerveillant le lecteur avec cette technologie d’avant-garde, l'auteur ajouterait une phrase du type :
    « Il rangea le porte-feu dans sa poche. »
772997595.jpg     On voit immédiatement le problème stylistique auquel l'écrivain de science-fiction est confronté. Sa prose se complexifie par tant de techniques dévoilées. Elle devient encore plus aride dans le cas de la description d’une cigarette, parce qu’il faut alors non seulement expliquer le principe d’inhalation de feuilles de tabac séchées, traitées et découpées en brins suffisamment fins pour être roulés dans une mince bande de papier, mais encore préciser le rôle social du tabac, les vertus de cette occupation apparemment inutile ainsi que les nuisances qu’elles provoquent pour l’entourage et la santé du fumeur. Seul un auteur comme Robbe-Grillet, qui a déjà décrit une paire de chaussettes sur plusieurs pages, serait à la hauteur de la tâche. Et encore ! Dans son cas, il avait triché en n'en détaillant qu'une seule, qui comptait pour deux.
    Cela permettrait néanmoins à la science-fiction de devenir une littérature fort respectable, dont les auteurs, invités sur les plateaux télé, gagneraient en audience ce qu'ils perdraient en lecteurs.
    Passons sur l’exemple de l'écran vidéo. Il prendrait, dans un roman de science-fiction, un chapitre entier. D'ailleurs, on n'a pas le temps, les manœuvres d'approche du vaisseau spatial ont commencé.
    …
    Parce que la vidéo, c'est autrement plus compliqué que la cigarette. On peut évidemment tricher en adoptant le point de vue de l'espèce extraterrestre inculte, en supposant qu'elle a préféré manger l'instructeur au lieu d'apprendre à lire pour dessiner ensuite de jolis pictogrammes qu'on interpréterait ainsi :
    « Il peut faire naître le feu avec ses doigts. Le sorcier crache de la fumée sur des êtres minuscules qu'il garde prisonniers dans une boite transparente. »
491343210.jpg    Un missionnaire saura heureusement rétablir la vérité en déduisant de ce passage que l’indigène a participé à un jeu de rôle du type Donjons et dragons, mais là n'est pas la question. Le point de vue de l'indigène n'est évidemment pas valable dans le cas d'une technologie inédite : il est juste un clin d'œil aux connaisseurs. En présentant ses innovations technologiques sous des aspects magiques, l'auteur, s'il respecte en cela la troisième loi de Clarke stipulant que toute technologie suffisamment avancée s'apparente à de la magie, ne fait que reculer pour mieux sauter, car il lui faudra bien, à un moment ou un autre, expliquer que ces prodiges sont bien le fruit de la science.
    Retarder trop longtemps cette révélation est peut être payant du point de vue de la surprise mais risque de décourager un lecteur qui reste encore à trouver, de même que cet auditoire ne va pas tarder à s'évaporer si je ne me dépêche pas d'entrer dans le vif du sujet.
    Le problème narratif auquel l’auteur de SF est confronté est de réussir à présenter un univers original, inconnu, sans alourdir le récit d’explications fastidieuses. 
    On pourra objecter que ce problème n'est pas spécifique à la SF mais qu'il est également celui du roman historique et, d'une manière plus générale, de tout roman présentant des lieux, sociétés, situations, thèmes peu familiers, ce qui représentera tout de même, dans moins d'une décennie, 90 % de la production littéraire, au rythme de l'actuelle progression de l'ignorance.
    Mais, comme la SF, le roman historique n'a lui non plus pas si bonne presse dans les cénacles de la Vraie Littérature Qui Compte, sauf s'il est écrit par un auteur issu du sérail ou se résume à une biographie, forcément édifiante, vantant des mérites très conservateurs ; elle n'est pas si bien vue, et pour cause ! Si le roman historique se situe sur l'autre versant temporel par rapport à la science-fiction, c'est donc qu'il appartient à la même montagne : les deux littératures traitent de problèmes collectifs, présentent l'évolution erratique de sociétés empêtrées dans leur complexité, bref restituent des univers entiers. Rien de tel dans l'autre littérature, où l'introspection limite autiste tient lieu de problématique et l'ego inflationniste de l'auteur d'univers haut en couleurs. On ne l'appelle pas pour rien la littérature JEnérale.
    Le roman historique a cependant un avantage sur la SF, à savoir que tout le monde conserve quelques bribes de leçons d'histoire qui peuvent le familiariser avec certaines périodes passées ; ces souvenirs scolaires sont moins prégnants pour ce qui est des sciences et de la philosophie. D'où également le fait que la majorité des lecteurs de SF, selon les statistiques, est plutôt cultivée.

 

Claude Ecken

Commentaires

Bonjour, puis-je vous contacter directement? Désolé de passer par la case commentaire pour vous demander cela, je n'ai pas trouvé d'autre moyen. Bien à vous.

Pierre

Ecrit par : Pierre | 21.05.2008

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