25/08/2008

Fugues

medium_fug.jpgLewis Shiner

Glimpses (1993)

Denoël « Lunes d'Encre »

 

Ray, un réparateur de matériel hi-fi, alcoolique englué dans ses problèmes familiaux (il n'a pas réglé son contentieux avec son père décédé et son couple bat de l'aile), s'aperçoit qu'il lui suffit d'imaginer ce qu'aurait pu être la version originale d'une chanson des Beatles pour entendre celle-ci via un poste et même l'enregistrer ! Son don intéresse un producteur qui lui demande de réaliser les albums mythiques, inédits ou inachevés, des grandes rock stars. L'entreprise, qui commence par Celebration of the Lizard des Doors, se poursuit avec Brian Wilson et Jimi Hendrix, suppose une connaissance parfaite du sujet, de l'époque et des conditions de création. Cette reconstitution mentale est telle que Ray se retrouve dans le passé, aux côtés de ses idoles des seventies.
Par son sujet, Fugues est similaire au fameux Voyage de Simon Morley (et à sa suite, Le Balancier du temps), écrit à la même période. Mais là où les romans de Jack Finney se limitent à la découverte fascinante et émerveillée de temps et lieux révolus, Shiner va plus loin en mettant en relation la vie personnelle de Ray et ses plongées dans le temps. Est-ce parce qu'il est imprégné de la colère et du mépris de Jim Morrison ou de la gentillesse des Beach Boys que ses relations conjugales s'enveniment ou s'améliorent ? Ou bien parce que ces musiques renvoient aux facettes présentes en chacun de nous, la sensualité et l'égoïsme du mâle pour Morrison, la générosité infantile pour Brian Wilson, la tentative de fusion de la chair et de l'esprit pour Hendrix ?
C'est ainsi que ces fascinants voyages, toujours plus dangereux, se doublent d'une douloureuse quête personnelle, centrée autour de la figure honnie du père, au terme de laquelle Ray connaîtra l'apaisement. On ne peut s'empêcher de songer à L'Échange : chez Brennert également, le passage dans un univers parallèle se double, pour les deux personnages, d une quête de soi.
Ce brillant roman, qui a obtenu le World Fantasy Award, n'est pas seulement remarquable par ses solides connaissances musicales : chatoyant de mille finesses, il est servi par un style à la hauteur de son sujet. Impressionnant, magique, et nostalgique, forcément.

 

Claude Ecken

 

20/08/2008

Une bibliothèque essentielle du space opera (6)

Iain M. Banks

 

medium_banksguerre.jpg Cycle de la Culture : Une Forme de guerre (Consider Phlebas — 1987), L'Homme des jeux (The player of games — 1988), L'Usage des armes (Use of weapons — 1990), Excession (Excession — 1996), Inversions (Inversions — 1999) — Le Livre de Poche SF. Le Sens du vent (Look to Windward — 2000) — Robert Laffont & Le Livre de Poche.
Quand il signe Iain Banks sans initiale centrale, c’est un des jeunes auteurs les plus respectés de la littérature britannique, quand il ajoute le M., il pratique la SF avec une démesure qui serait parodique si elle ne lui avait valu un enviable succès commercial, faisant de lui l'un des pères du « nouveau space opera » d'Outre-Manche. La Culture, anarchie bienveillante pour ses citoyens, civilisation qui vit dans une telle abondance qu’elle a pu sans problème abolir la propriété privée, peu faire preuve d’un hégémonisme bien intentionné vis-à-vis des civilisations moins avancées qu’elle rencontre dans la Galaxie. Racontés avec une insolente débauche d’effets littéraires, les romans de la Culture de Banks se résument souvent à une idée force : toute guerre est aussi abominable qu’inutile. Au passage, l’auteur aura quand même aligné les récits de combats et les descriptions d’ahurissante technologie militaire. Et des pages d’humour et d’invention débridée. La formule est avouée, mais l’exécution si virtuose qu’on ne s’en lasse pas.
On peut d’ores et déjà affirmer le statut de classique de Banks au vu des émules qu’il a déjà suscités ; le plus intéressant est sans doute Ken Macleod, un autre Écossais qui construit un futur anarchiste sur Terre et dans l’espace (et ne recule jamais devant une discussion de théorie politique entre ses protagonistes).
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Peter F. Hamilton

 

medium_consohamil.jpg L'Aube de la nuit (Night's Dawn — 1996-1999) — Robert Laffont & Pocket SF.
Peter F. Hamilton donne sans contestation possible dans la démesure avec les quelques 3500 pages de cet énorme roman découpé en un nombre variable de volumes selon les éditions. Sur un thème assez bateau de fantastique horrifique — les morts reviennent pour posséder les corps des vivants —, il construit une saga interstellaire vigoureuse et pleine d'astuce dans un univers solidement construit, quoique parfois un peu simpliste sur le plan de la vision politique, qui recourt trop facilement aux analogies. Mêlant aventures, hard science et  military fiction, Hamilton se range du côté du néo-classicisme plutôt que du post-modernisme, ce dont témoigne la sous-utilisation manifestement volontaire de morts célèbres parmi ceux qui réussissent à revenir ; mais peut-être n'est-ce qu'une manière de se démarquer de Philip José Farmer et de son Monde du Fleuve.
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Alastair Reynolds

 

medium_reynoldsreve.jpg L'Espace de la révélation (Revelation Space — 2000), La Cité du gouffre (Chasm city — 2001), Diamond Dogs, Turquoise Days (Diamond Dogs, Turquoise Days — 2003) — Pocket SF. L'Arche de la rédemption (Redemption Ark — 2002) Le Gouffre de l'absolution (Absolution Gap — 2003) — Presses de la Cité.
Cette saga, qui compte déjà cinq gros volumes en Grande-Bretagne, est un exemple parfait de space opera moderne — ni néo-classique, ni post-moderne. Pas de décor exotique à proprement parler : on n'est plus dans la littérature coloniale. Il y a bien des extraterrestres, mais ils restent énigmatiques, ou pire encore : ils sont morts. Quant à l'expansion, ce n'est ni une conquête, ni une aventure, mais un processus long et difficile. La Cité du gouffre, quoique censée être à la pointe de la civilisation, est presque détruite par une maladie qui s'attaque aux nanomachines ; les dauphins embarqués à bord des premiers vaisseaux — qui mettent des générations à atteindre leur destination — perdent la raison… Reynolds utilise des développements récents des technosciences, mais rien n'est simple, ni facile. Seul bémol : l'omniprésence de la guerre sans que l'auteur n'ait un discours sur ce qu'il semble considérer comme un élément intrinsèque de toute civilisation humaine, les conflits entre personnes étant à la base de presque toute l'intrigue — laquelle se déroule néanmoins à une échelle véritablement cosmique. Pour peu qu'on se soit laissé prendre par les deux premiers volumes, on veut savoir comment tout ça finira.

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner

 



Un grand merci à Sylvie Denis pour ses notes au sujet d'Alastair Reynolds.

19/08/2008

Stephen Baxter (7)

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COALESCENCE
(LES ENFANTS DE LA DESTINÉE T. 1)
PRESSES DE LA CITE
2006

 

De nos jours, à la mort de son père, George Poole, informaticien londonien, apprend qu'il aurait eu une sœur jumelle. Cherchant à résoudre ce secret familial, sur lequel sa sœur aînée, Regina, expatriée aux États-Unis, refuse de se répandre, il se lance sur la piste de l'Ordre de Sainte Marie Reine des Vierges, une institution basée à Rome, spécialisée dans la généalogie, aidé par Peter, un ancien camarade d'école qui élabore des idées bizarres sur la nature de l'univers, la mécanique quantique ou sur l'Anomalie de Kuiper, l'étrange lumière récemment apparue dans la ceinture d'astéroïdes.
Sous la domination romaine, Regina, fille de dignitaires occupant la Bretagne, voit son univers se délabrer : sa famille dispersée ou décimée en peu de temps, elle est hébergée par la famille de son esclave affranchie, laquelle essuie à son tour des revers et fuit devant les invasions barbares. Malgré la série de malheurs qui l'accablent, Regina, au fort instinct de survie, se fraie un chemin dans la vie, jusqu'à intégrer, à Rome, une communauté féminine, qu'elle va transformer pour assurer à sa descendance un havre de paix. Dans les catacombes transformées en abri inviolable, les femmes de l'Ordre de Sainte Marie prospèrent à l'écart de la folie du monde.
De nos jours encore, Lucia, élevée dans l'Ordre, est effrayée par le destin qui l'attend car elle capable, au contraire de ses sœurs stériles, de concevoir des enfants d'une façon non orthodoxe.
Ces trois récits entrelacés forment une fascinante intrigue qui permet à Stephen Baxter de se pencher une fois de plus sur le thème de l'évolution. Ici, il développe le concept d'émergence en étudiant la façon dont un agrégat d'actions isolées, une coalescence, se transforme en structure : c'est l'embouteillage automobile résultant de décisions individuelles prises dans l'ignorance, c'est la ville adoptant sa physionomie avec ses rues commerçantes et ses quartiers insalubres ou encore une mosaïque d'activités comme le transport de marchandises, les services de voirie ou de sécurité débouchant sur un système autonome, une société qui perdure malgré les actions des dirigeants à leur tête. C'est la ruche, où l'individu, dont le rôle est permutable, n'a pas de vision globale du système. Par sa perfection même, cette eusocialité figée est une impasse évolutive.
La démonstration qu'en fait Baxter à travers son roman est aussi implacable que vertigineuse. Il la poursuit même vingt mille ans dans l'avenir, dans une conclusion opposant l'Expansion à la Coalescence. Et par une de ces acrobaties intellectuelles dont il a le secret, l'auteur parvient à relier son propos à la manipulation de l'espace-temps par un générateur de trou noir et  à l'Anomalie de Kuiper qui pourrait bien se révéler être une menace pour l'évolution de l'humanité… dans un volume à venir.
On a du mal à apparenter ce roman à de la science-fiction tant l'essentiel du récit, alternativement conté sur le mode du thriller ou de l'épopée romanesque, est faible en éléments permettant de le reconnaître pour tel. Les révélations entraînant ces puissantes spéculations n'interviennent qu'en fin de volume, après que Poole soit parvenu au terme de sa passionnante enquête et que le récit de Regina, superbe reconstitution historique de la décadence romaine, s'achève, et juste avant de conclure de façon magistrale ce fascinant opus.

La suite, Exultant, sortie en 2006, nous ramène au cœur de la science-fiction avec la suite du combat contre les Xeelees.

 

Claude Ecken

17/08/2008

Une bibliothèque essentielle du space opera (5)

John Varley

medium_valentine.jpg Les Huit Mondes : Le Canal ophite (The Ophiuchi Hotline — 1977), Persistance de la vision (The Persistence of Vision — 1978) — Folio SF. Le Système Valentine (The Golden Globe — 1998) — Denoël « Lunes d’Encre ».
Trilogie de Gaïa : Titan (Titan — 1979), Sorcière (Wizard — 1980), Démon (Demon — 1984) — Folio SF.
Varley a étendu aux dimensions du système solaire une société très californienne dans sa recherche du plaisir, où l’on peut changer de sexe et de corps presque à volonté. Pourtant, l’espace reste toujours présent : la Terre étant interdite aux humains par des envahisseurs invincibles, il faut vivre dans des habitats artificiels sur Mars, la Lune ou les satellites lointains… et la technologie qui rend tout cela possible a été inspirée par les transmissions interstellaires reçues sur le Canal ophite.
C’est dans la trilogie de Gaïa, située à l’intérieur d’un gigantesque artefact, que Varley se lance dans les aventures les plus débridées, qui ressemblent parfois à Indiana Jones revu et corrigé par Tex Avery. Mais il s’agit plutôt de planet opera. Varley est revenu aux Huit Mondes depuis quelques années ; Gens de la Lune témoignait de préoccupations plus tournées vers l’intérieur, mais sa suite Le Système Valentine est à nouveau un roman de voyage interplanétaire picaresque et de choc de cultures — et bien d’autres choses à la fois : exploration d’une psychologie désaxée, jeu éblouissant sur la culture cinématographique et shakespearienne…

 

Gregory Benford
medium_marees.jpg Dans l’Océan de la nuit (In the Ocean of Night — 1978), A travers la mer des soleils (Across the Sea of Suns — 1984) — Denoël « Lunes d'Encre ». La Grande Rivière du ciel (Great Sky River — 1987), Marées de lumière (Tides of Light — 1989), Les Profondeurs Furieuses (Furious Gulf — 1994) — Le Livre de Poche SF.
L’Ogre de l’espace (Eater — 2000) — Presses de la Cité.
Chercheur en physique, Benford accorde une grande importance à la vraisemblance scientifique — ne pas le faire serait, selon lui, « jouer au tennis avec le filet baissé ». Pas question, donc, que les vaisseaux dépassent la vitesse de la lumière, et l’on ne sera pas surpris de le voir prendre la suite d’Arthur C. Clarke avec, par exemple, l’artefact mystérieux dont l’arrivée ouvre Dans l’Océan de la nuit. Si le deuxième volume constitue une suite au premier, il fournit aussi un cadre beaucoup plus vaste, celui d’une lutte galactique entre formes de vie organique et mécanique, qui se prolonge dans un futur beaucoup plus lointain au fil des ouvrages suivants, dont les protagonistes sont les derniers descendants d’une humanité largement mécanisée.
Les autres romans majeurs de Benford concernent la vie des scientifiques dans un cadre contemporain, ce qui n’empêche pas les occasionnelles intrusions de l’espace profond : voir L’Ogre de l’Espace, où un envahisseur d’une nature extraordinaire bouleverse notre système solaire dans un futur très proche.

 

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David Brin

 

medium_defi.jpg Série de l’Élévation : Jusqu’au cœur du Soleil (Sundiver — 1980) — Le Livre de Poche SF. Marée stellaire (Startide Rising — 1983), Élévation (The Uplift War — 1987), Rédemption-1 : Le Monde de l’exil, Rédemption-2 : Le Monde de l’oubli (Brightness Reef — 1995),  Rédemption-3 : Le chemin des bannis, Rédemption-4 : Les rives de l’infini (Infinity’s Shore — 1996)  Rédemption-5 : Le grand Défi (Heaven’s Reach — 1998) — J’ai Lu.
Malgré sa formation d’astrophysicien qui l’empêche d’écrire des absurdités sur le plan scientifique, David Brin a été l’un des artisans du retour du space opera naïf, bourré d’aventure et de foi en l’humanité. Dans l’univers de l’Élévation, toutes les races doivent leur accès à l’intelligence à l’aide d’une race mentor — sauf les Terriens, qui ont même poussé l’originalité jusqu’à devenir eux-mêmes des mentors en « éduquant » leurs alliés dauphins et chimpanzés. Et les peuples les plus anciens brûlent de faire payer leur insolence à ces parvenus… À ne pas prendre au sérieux, parfois trop long — le troisième volume —, parfois vraiment trop long et par trop gamin — les volumes suivants — mais terriblement amusant à ses meilleurs moments.

 

Bruce Sterling

 

medium_schsma.jpg Schismatrice+ (Schismatrix — 1985) — Folio SF.
Annoncé par quelques nouvelles, ce roman explore sur une plus grande échelle un futur où l’humanité s’est séparée en deux factions : les Mécas se transforment en cyborgs, les Morphos ne jurent que par l’ingénierie génétique. Ils peuplent une étonnante variété d’habitats dans le système solaire, et luttent aussi bien sur le plan de l’intrigue politique que celui de la compétition économique, en se disputant les interventions des mystérieux extra-terrestres que l’on a appelé les Investisseurs.

 

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Dan Simmons

 

medium_HYPERION.jpg Hypérion (Hyperion — 1989), La Chute d'Hypérion (The fall of Hyperion — 1990), etc. — Pocket SF.
Auteur d’horreur avant tout, Simmons doit sa présence ici à une série dont l'étonnant premier volume, Hypérion, voit un groupe de pélerins de l’espace se rendre sur la planète éponyme où sévit le cruel et mystérieux Gritche, chacun ayant naturellement son propre but. Ce demi-roman, qui retrace la vie de chacun des voyageurs à travers une série de pastiches — chaque histoire adoptant un cadre bien différent au sein de la civilisation interstellaire humaine —, représente une si éblouissante démonstration que la déception n'en est que plus vive face au confus magma narratif de La Chute d'Hypérion, où le postmodernisme affiché de l'auteur apparaît pour ce qu'il est : une vaste opération de recyclage.

 

Vernor Vinge

 

medium_abime.jpg Un Feu sur l’abîme (A Fire upon the deep — 1992) — Le Livre de Poche SF. Au tréfonds du ciel (A Deepness in the Sky — 1999) — Robert Laffont.
Vernor Vinge est longtemps resté un auteur mineur dans l’ombre de son ex-épouse, Joan. Sa formation de mathématicien et informaticien lui a permis d’introduire des idées astucieuses, et son long récit « True Names » est considéré comme un des précurseurs les plus sérieux du cyberpunk. Après des romans de voyage dans le temps originaux, il a connu le succès (deux prix Hugo) avec deux romans situés dans un même univers galactique démesuré, où la difficulté de communication tient à l’abondance de l’information, où le voyage interstellaire sert à répandre la technologie via le commerce de la gratuité — on pense à Poul Anderson ou à James Blish. A noter, malgré des intrigues parfois un peu naïves, la création de races extraterrestres d’une grande originalité, comme les Meutes d’Un Feu sur l’Abîme, qui ne sont intelligentes qu’à partir de la réunion de quatre individus ressemblant à des chiens.

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner

 

16/08/2008

Stephen Baxter (6)

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ÉVOLUTION
Presses de la Cité
2005

 

Raconter l'histoire de l'évolution, plus particulièrement celle des mammifères d'où surgira l'Homme, telle est l'entreprise démesurée à laquelle s'est attelée Stephen Baxter. Tout commence soixante-cinq millions d'années avant notre ère avec Purga, petit rongeur acharné à survivre et à se reproduire malgré les dinosaures. Cela se poursuit avec Plesi, un ancêtre de l'écureuil, puis avec Noth, un primate vivant il y a 51 millions d'années. Toujours la même lutte pour exister dans une nature où la compétition est féroce ; passent Vagabonde, Creuse et Capo. Voici le temps des hominidés, la descente de l'arbre, la découverte des outils, la naissance du sentiment religieux, l'émergence de la civilisation, Rome puis le monde moderne menacé par la pollution et la folie des hommes.
Les étapes conceptuelles vers la conscience et l'intelligence sont clairement décrites, en même temps que les bouleversements climatiques et géologiques qui favorisent l'extinction ou l'émergence d'une espèce. Le dinosaure ayant commencé à développer des outils n'aura pas plus de chance que ce cachalot volant, qui se nourrit de plancton aérien, dont le trop fin squelette ne laissera pas de traces. Pour comprimer un aussi gigantesque récit, Baxter procède souvent par agglutination ou concrétion : l'espèce ancienne découvre l'espèce supérieure, qui elle-même voisine avec la suivante.
Cette fresque en trois parties poursuit l'évolution après l'homme, jusqu'à trente et cinq cent millions d'années plus tard, alors que les continents se sont à nouveaux réunis en une seule Pangée et que le soleil agonisant rend la survie difficile. Si l'expansion de la vie se fait dans l'espace, ce n'est pas de la manière qu'on croit.
On ne peut qu'être transporté à la lecture de ces récits tendres et durs à la fois, toujours poignants, jamais ennuyeux, qui brossent une vertigineuse épopée loin de la classique vision anthropocentrique. Ce n'est pas un hasard si des citations de Darwin ouvrent et ferment ce livre. Si la question de nos origines et de notre devenir est omniprésente, elle transcende l'humain par une juste mise en perspective autour du phénomène de la vie, qui a fait de l'adaptabilité le moteur de sa pérennité.
Évolution transporte le lecteur loin, très loin, il émeut et questionne avec intelligence. À lire de toute urgence !

À partir de cette date, le lecteur français a droit à un Baxter par an, car deux séries parallèles sont respectivement entamée aux Presses de la Cité et au Fleuve Noir..

 

Claude Ecken

15/08/2008

Une bibliothèque essentielle du space opera (4)

Samuel Delany

 

medium_nova.jpg Babel 17 (Babel 17, 1966) — J’ai lu.
Nova (Nova, 1968) — J’ai lu.
Lorq von Ray désire plonger au cœur d’une nova pour y recueillir l’illyrion — métal transuranique nécessaire à la propulsion des astronefs — qui s’y forme. Il a pour allié La Souris, une sorte de vagabond des étoiles, et pour ennemi Prince Reed, tout aussi riche et puissant que lui-même. Mais derrière ce grand space opera se dissimule une allégorie — avouée — de la quête du Graal, et Jacques Sadoul, dans son Histoire de la Science-Fiction moderne compare à juste titre l’obsession de Lorq von Ray à celle du capitaine Achab de Moby Dick. Babel 17 comporte lui aussi plusieurs niveaux de lecture : le sujet du livre est moins la guerre spatiale qui oppose la Terre à de mystérieux envahisseurs que la nature du langage employé par ces derniers — un langage qui peut vous transformer en un ennemi de votre propre camp.

 

Fred Saberhagen

 

medium_berserk.jpg Série des Berserkers : 2 volumes (1967-1985) — L’Atalante.
La guerre stellaire est finie depuis longtemps… mais les Berserkers, des vaisseaux robotisés, hantent toujours les profondeurs de l’espace, continuant à mener le combat contre les humains. La série aurait pu n’être qu’une chronique d’un déminage aux dimensions de la Galaxie, mais elle s’est hissée, au fil des récits, au niveau d’un combat mythique entre le vivant et le mécanique. Si Saberhagen n’a jamais été considéré comme un des « grands » de la SF, l’idée des Berserkers a exercé une influence sur des auteurs plus modernes comme Benford ou Banks.
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E. C. Tubb

 

medium_gath.jpg Série Dumarest : 32 volumes (1967-1985) — Vaugirard.
Dumarest, « l’homme qui cherche le chemin de la Terre », voyage de monde en monde, affrontant le Cyclan dont les prêtres cyborgs cherchent à étendre sans cesse leur pouvoir. Une grande saga d’aventures riche en paysages extraterrestres et en sociétés baroques, que traversent des personnages féminins fascinants et attachants. Il est rare qu’une série aussi longue maintienne jusqu’au bout un tel niveau de qualité.

 

Roger Zelazny

 

medium_mortsze.jpg L’Île des morts (Isle of the Dead — 1970) — J’ai lu.
Le richissime immortel Francis Sandow, dernier survivant du vingtième siècle, est le seul être humain à être entré dans la confrérie des Faiseurs de Monde, dont tous les autres membres appartiennent à la race extraterrestre des Pei’ens. Des personnages de son passé ayant été ressuscités sur l’Ile des Morts, l’une de ses créations, il cherche à savoir qui en est responsable. Le roman s’achève sur un combat de divinités tout à fait impressionnant. Comme chez Delany, une lecture à plusieurs niveaux est possible, comme l’indique par exemple le nom donné aux extraterrestres, qui rappelle irrésistiblement le terme « païens ».

 

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Larry Niven

 

medium_nivanneau.jpg L’Anneau-Monde (Ringworld — 1970), Les Ingénieurs de l’Anneau-Monde (Ringworld Engineers — 1980) — J’Ai Lu.
La grande popularité de Niven dans le lectorat de SF n’a pas franchi l’Atlantique ; ces deux romans ne sont que deux des quelques fragments traduits de son univers du N-Space, peuplé de races exotiques telles qu’on en imaginait vingt ans avant, mais exploré avec une rigueur toute mathématique. Dans L’Anneau-Monde, des créateurs depuis longtemps disparus ont remodelé un système stellaire entier pour remplacer les planètes par un ruban de matière en orbite autour de son soleil. Démesure et hard science, donc.

 

Piers Anthony

 

medium_zod.jpg Zodiacal (Macroscope — 1969) — Opta “Anti-Mondes”.
Série Constellations : Silex ou le Messager (Cluster — 1977), Mélodie ou la Dame enchaînée (Chaining the lady — 1978), Hérald ou la Quête Kirlian (Kirlian Quest — 1978), Millétoile (Thousandstar — 1980) — L’Atalante.
Zodiacal mêle hard science et astrologie dans un tourbillon qui ne laisse pas un instant le lecteur en repos. Ce roman énorme et ambitieux constitue une incroyable escalade dans la démesure, avec agrandissement perpétuel du champ en un impressionnant zoom arrière. Ne laissez pas échapper ce chef-d’œuvre méconnu si vous le voyez passer ; il procure un authentique sentiment de vertige. La série Constellations est elle aussi très intéressante, même si l’originalité y paraît un peu plus forcée que dans Zodiacal. Vous y rencontrerez quelques-uns des extraterrestres les plus bizarres jamais produits par la SF et vous y découvrirez leurs mœurs sexuelles tirées par les cheveux.

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner

14/08/2008

Stephen Baxter (5)

Outre ces trois romans, les éditions du Rocher publient en 2000 une collaboration avec Arthur C. Clarke :

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LUMIERE DES JOURS ENFUIS

Arthur C. Clarke et Stephen Baxter

Ed. du Rocher

2000

 

La technologie des trous de ver permet de relier deux espaces très éloignés l'un de l'autre. Si l'énergie qu'elle réclame ne permet pas encore de franchir des distances cosmiques, encore moins d'y expédier des humains, elle autorise par contre l'emploi de caméras capables de filmer ce qui se déroule à l'autre bout du monde. Tout le monde peut donc être espionné à son insu, et les journalistes ne s'en privent pas. Cette découverte intervient au moment où un astéroïde géant, Absinthe, contre lequel le monde est impuissant, annonce l'éradication prochaine de l'espèce humaine. Il n'y a plus de secret pour personne. Les révélations tant politiques que privées changent la donne.
Pire : la Camver permet de filmer le passé et de révéler les mensonges des siècles passés, sur lesquels s'est bâtie la civilisation. Les hauts faits héroïques, la naissance du christianisme, la conquête des libertés sont autant de cinglantes désillusions quand la légende est démolie par la réalité des faits. L'impact de ces révélations, s'il génère des troubles dans un premier temps, finit par faire émerger une nouvelle humanité, plus humble et plus sincère, car n'ayant rien à cacher.
On songe aux enfants d'Icare, où la venue d'extraterrestres est porteuse d'une nouvelle humanité. Sauf que dans le cas présent, l'Apocalypse annoncée tue tout espoir dans l'œuf.
Les protagonistes de cette ultime aventure lui donnent le relief humain nécessaire : l'inventeur de la Camver, Hiram Patterson, richissime conquérant industriel illustrant les temps anciens, ses deux fils Bobby et David, le premier étant un clone que le magnat a cherché à configurer à son image aux moyen d'implants cervicaux, le second, fils d'un premier mariage, étant le réel inventeur de la Camver, et une journaliste, Kate, aussi radicale que critique face à Hiram, qui s'éprendra de Bobby et lui rendra sa liberté, sont autant de personnages attachants parce que bien campés.
Une telle fresque narrant un changement radical de la société, malgré la justesse de certains comportements, n'est pas exempte de naïvetés ni d'erreurs de jugement qui prêtent à sourire, comme quand la jeune génération, se sachant espionnée par les invisibles Camvers, se promène nue et fait l'amour en public. À ces défauts s'ajoutent quelques lourdeurs stylistiques heureusement éparses, probablement dues au souci de précision de Clarke, qui décrit une personne affligée d'épithélium avec une figure « tavelée de multiples cratères de carcinomes basocellulaires ».
Le propos des auteurs n'est cependant pas la peinture sociale dans une période de crise, même si elle occupe une large place – et l'on regrette d'ailleurs que la construction du roman soit bancale sur ce point. Après avoir montré comment la civilisation s'est bâtie sur des mensonges, ils opèrent une poétique rétrospective à travers les âges, remontant le temps jusqu'à l'origine de l'homme puis des espèces qui lui ont donné naissance, pour démontrer que la vie de notre espèce n'est qu'un chanceux hasard, favorisée par de nombreux accidents antérieurs qui auraient pu générer des voies différentes. Cette perspective très humble donne, sur la fin, la véritable tonalité du roman, qui oppose le principe de vie à l'univers, la tragédie de Sisyphe dépassant sa condition humaine pour devenir celle de toute vie qui n'a rien à « attendre de plus de l'univers qu'un coup de massue régulier sur la vie et l'esprit d'évolution parce que l'état d'équilibre du cosmos est véritablement la mort ».

Au final, un livre réussi, qui se perd parfois dans les méandres de son sujet, vu son ampleur, et délivre, malgré tout, un message d'espoir, moins en faveur de l'humanité que de la vie. C'est peut-être en cela que l'on reconnaît la patte de Baxter, que le sujet intéresse au plus haut point, mais il faudra patienter pour cela car, si Evolution est paru en Angleterre en 2002, il ne sera pas traduit avant 3 ans. En fait, hormis Lumière des jours enfuis, paru en 2000, qui s'ajoute aux traductions des J'ai lu, il ne paraît qu'un roman de Baxter tous les deux ans : 2001, 2003, alors que l'auteur est nettement plus prolifique… La situation est pratiquement identique pour les nouvelles : « Lune six » sort en 2001 dans Phénix, « Poussière de réel » en 2002 dans l'anthologie Faux rêveur chez Bragelonne et « Dans le Non-Noir » en 2004 dans Tracés du vertige, chez Flammarion. Heureusement, le roman de la livraison de 2005 est un petit chef d'œuvre, même s'il n'est que partiellement science-fictif…

 

Claude Ecken

 

13/08/2008

Une bibliothèque essentielle du space opera (3)

Jack Vance
medium_vancetuer.jpg La Geste des Princes-Démons : Le Prince des étoiles (The Star King, 1964), La Machine à tuer (The Killing Machine, 1964), Le Palais de l’Amour (The Palace of Love — 1967), Le Visage du Démon (The Face, 1979), Le Livre des rêves (The Book of Dreams, 1981) — Le Livre de Poche SF.
Space opera (Space opera, 1967) Pocket SF.
Si Space opera n'est qu'un roman mineur quoique distrayant racontant les tribulations d'un opéra ambulant qui essaye d'apporter la culture musicale terrienne à des mondes qui s'en passeraient bien, La Geste des Prince-Démons représente l'une des œuvres majeures de Jack Vance. Sa famille ayant été massacrée par un groupe de criminels connus sous le nom de Prince-Démons, Kirth Gersen traque ceux-ci à travers l'Aire gaïane pour venger les siens. Comme toujours chez Vance, cette quête est prétexte à une débauche de couleurs et de coutumes, dans un univers d’une grande richesse dont les divers mondes et peuples sont décrits avec un luxe de détails. Folklorique et aventureux en diable. Recommandé.
Poul Anderson
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Marchands interplanétaires (Trader to the Stars, 1964) — Temps Futurs. Agent de l’Empire Terrien, La Caverne du ciel (recueils sans équivalent américain), Opta, « Galaxie-Bis ». Les Croisés du Cosmos (The High Crusade, 1960) — Folio SF. Dans Marchands interplanétaires, le commerçant Nicholas Van Rijn voyage dans l’espace pour la plus grande gloire du capital. Quelques siècles impériaux plus tard, l’espion et diplomate interstellaire, Sir Dominic Flandry, héros des nouvelles recueillies dans Agent de l’Empire Terrien, est un personnage que l’on n’oubliera pas facilement — il consacre tous ses efforts à empêcher l’Empire de s’effondrer. Ce ne sont que deux fragments d’une monumentale histoire du futur construite par Anderson, dont seule une petite partie a été traduite en France.. De leur côté, Les Croisés du Cosmos, des chevaliers médiévaux, ont la bonne fortune de s’emparer d’un vaisseau extra-terrestre pour aller exercer dans la Galaxie leurs talents guerriers. Réjouissant en diable.
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James Blish
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Les Villes Nomades : Aux Hommes les étoiles (They Shall Have Stars, 1954), Villes nomades (A Life for the Stars, 1962), La Terre est une idée (Earthman, Come Home, 1953), Un Coup de cymbales (A Clash of Cymbals — 1958) — Denoël, « Présence du Futur ». Semailles humaines (The Seedling Stars, 1956) — J’ai Lu SF. Dominée par l’image frappante de l’île de Manhattan navigant dans l’espace à l’intérieur d'une bulle d'énergie, le cycle des Villes Nomades aborde le space opera sous l’angle jusque-là inédit de l’économie ; comme les “Okies” des Raisins de la Colère, les Terriens, chassés par la misère de leur planète, vendent leurs services au gré de leurs pérégrinations, pour assister au bout du compte à la fin de l’univers. Blish, toujours curieux d’érudition scientifique, est également l'auteur de Semailles humaines propose une vision radicale de l’évolution de l’humanité à coups de mutations contrôlées qui préfigure Varley et Sterling.
Cordwainer Smith
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Les Seigneurs de l’Instrumentalité : Les sondeurs vivent en vain, La Planète Shayol, Norstralie, Légendes et glossaires du futur — Folio SF. Mêlant pensées chrétienne et chinoise, Cordwainer Smith occupe une place à part dans la Science-Fiction. Il dépeint un avenir lointain où des animaux « humanisés » vivent soumis aux hommes. Dans ce cycle de légendes du futur s’entrecroisent philosophie et poésie, compassion et monstruosité. Le traitement à la lisière du conte — voir les introductions de nouvelles comme « La dame aux étoiles » ou « Le bateau ivre » — vient renforcer une puissance visionnaire rarement égalée. Cordwainer Smith vous attire, vous implique peu à peu dans son univers, jusqu’à vous le faire partager et vous le rendre compréhensible. Un tour de force sans équivalent : dépaysement garanti.
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Gordon Dickson
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Série Dorsai : Necromant (Necromancer, 1962), Dorsai (The Genetic General, 1959), La Stratégie de l’erreur (Tactics of Mistake, 1971), Pour quelle guerre… (Soldier, ask not, 1964), L’esprit de Dorsai (The Spirit of Dorsai, 1979) — Opta, “Galaxie-Bis”. La planète Dorsai n’a à vendre que ses mercenaires. De leur condition, ils font leur gloire… L’ingéniosité de Gordon Dickson en matière de conflits futurs est incontestable, et il fait figure de père de la “military SF” — Science-Fiction belliqueuse, dont Lois McMaster Bujold est une représentante contemporaine et ô combien moins douée.
Frank Herbert
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Dune (Dune, 1965), Le Messie de Dune (Dune Messiah, 1969), Les Enfants de Dune (Children of Dune, 1976), etc. — Pocket. Herbert a introduit l’écologie dans le space opera : point focal d’intrigues à l’échelle de l’empire galactique, la planète Dune retient l’attention par sa culture, inspirée de celle des Touareg et tout entière fondée sur la nécessité de conserver l’humidité. Paul Muad’Dib, héros de la résistance aux usurpateurs, arrive à prendre des dimensions messianiques. Néanmoins, le mélange de démesure épique et d’aphorismes sybillins qui frappent tant de prime abord a fini par s’user au fil des multiples volumes qui ont suivi, sans parler des divers préludes rajoutés après la mort de Herbert.

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner

12/08/2008

Stephen Baxter (4)

fd1506973addb62601a30c648ad62b1c.jpgPOUSSIERE DE LUNE
J'ai Lu Millénaires
2003

 

Un caillou lunaire, qui n'avait pas encore été étudié depuis que la (fictive) mission Apollo 18 l'avait ramené, et dont quelques poussières volées ont été répandues par un préparateur inconscient sur le basalte d'un volcan d'Écosse, ronge la roche comme un cancer, jusqu'à faire émerger le magma. Henry Meacher, le géologue de la NASA qui considérait ce travail d'analyse comme une mise au placard, comprend que c'est le même phénomène qui vient de détruire Vénus, transformée en canon à trous noirs après la désagrégation de sa croûte. Alors que des cataclysmes se déchaînent, Meacher tente de persuader la NASA que la solution se trouve sur notre satellite qui, bien que contaminé par la poussière, est demeurée intact.
De nos jours, il est plus difficile d'aller sur la Lune que dans les années 60. Baxter se fait l'écho des cosmonautes qui, comme Patrick Baudry en France, considèrent comme un énorme gâchis l'abandon de la conquête spatiale au profit de ronds autour de la Terre à bord d'une inutile station spatiale. Vue l'urgence de la situation, on parvient cependant à bricoler un module lunaire des plus sommaire. La fragilité des dérisoires moyens de transport spatiaux, la solitude de l'homme dans le noir et le silence de l'espace sont particulièrement bien rendus.
On se passionne également pour la trajectoire des personnages fuyant les catastrophes engendrées par la destruction du manteau terrestre. Le récit cataclysmique de Stephen Baxter ne manque pas d'envergure, ce qui ne l'empêche pas de conclure sur une note optimiste amenant à considérer sous un œil plus favorable la poussière de lune responsable de tant de bouleversements.

 

Claude Ecken

11/08/2008

Une bibliothèque essentielle du space opera (2)

Domaine anglo-saxon

 

Dans les années 20, l’astronome Hubble découvre la nature des galaxies. Même si la nôtre a un diamètre de cent mille années-lumière, elle devient notre proche banlieue, comparée à l’immensité subitement dévoilée de l’univers. Aller jusqu’aux étoiles, c’est faire le tour du voisinage.
E. E. « Doc » Smith
medium_curee.JPG Série des Fulgurs : Triplanétaire (Triplanetary, 1934), Le Premier Fulgur (First Lensman, 1950), Patrouille Galactique (Galactic Patrol, 1938) — Albin Michel « Science-Fiction ». Le Fulgur gris (Gray Lensman, 1940), Le Surfulgur (Second Stage Lensman, 1942), Les Enfants du Joyau (Children of the Lens, 1948), Les Maîtres du Vortex (The Vortex Blasters, 1942) — Albin Michel « Super Fiction ».
Edward Elmer Smith est considéré aux USA comme l’inventeur du space opera ; il s’agit peut-être du premier auteur à avoir envoyé ses héros hors des limites du système solaire dans La Curée des astres. Malgré sa formation scientifique — le « Doc » se réfère à un diplôme de chimie —, ses descriptions de combats dans l’espace sont frappés du sceau de l’invraisemblance, faisant usage de force rayons tracteurs et écrans protecteurs qui s’effondrent l’un après l’autre sous les coups d’armes sans cesse plus dévastatrices. Il est le premier à pratiquer la surenchère dans la démesure, même si certains de ses successeurs sauront parfois faire preuve d’un peu plus de finesse.
Edmond Hamilton
medium_rois.jpg Les Rois des étoiles (Star Kings, 1949), Retour aux étoiles (Return to the Stars, 1970) — J’ai Lu SF. Les Loups des Étoiles (The Weapon from Beyond, 1967 ; The Closed Worlds, 1968 ; World of the Starwolves, 1968) — Folio SF.
Hamilton publie des space operas dans les pulps dès les années 30 — Hors de l’Univers, Les Voleurs d’étoiles (Opta) — mais son œuvre la plus connue, toujours dans le même style, est Les Rois des étoiles : un petit employé new-yorkais se retrouve dans le corps du prince héritier d’un empire galactique — aventures chevaleresques dans une société interstellaire, dont la technologie hyper-évoluée n’exclue pas des mœurs rappelant fortement le Moyen-Âge. Toutefois son chef-d’œuvre dans le genre qui nous préoccupe restera “Les Loups des Etoiles” : rarement l’archétype du corsaire de l’espace aura été aussi magistralement incarné que dans cette suite d’aventures  nerveuses et débridées.
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Jack Williamson
medium_ceuxdela.jpg Ceux de la légion (The Legion of Space, 1934 ; The Cometeers, 1936 ; One Against the Legion, 1939) — Le 'Bélial.
Si ses héros intrépides sortent tout droit des Trois Mousquetaires, si ses livres ne manquent ni de super-méchants inoubliables, ni de belles princesses, Williamson se fait le chantre d’une débrouillardise bien américaine quand il s’agit de sauver l’Univers à coups de bricolages pseudo-scientifiques. Le premier volume nous semble pouvoir être considéré comme un authentique archétype du space opera — le sense of wonder à l'état brut.

A. E. Van Vogt
medium_joueurs.jpg Le Monde du Non-A (The World of Null-A, 1945), Les Joueurs du Non-A (The Pawns of Null-A, 1949) — J’ai Lu SF.
La Faune de l’Espace (The Voyage of the Space Beagle 1943) — J’ai Lu SF.
Les Fabricants d’armes (The Weapon Makers, 1943) — J’ai Lu SF.     Onirique, friand de délires scientifiques, Van Vogt a transporté ses idées épistémologiques et politiques dans l’espace, à l’occasion de voyages d’exploration comme celui du Space Beagle — dont un des épisodes a inspiré le scénario d’Alien. Il en va de même dans ses fresques mouvementées, comme celle du Non-A, dont le deuxième volet se transporte dans un empire stellaire aux dimensions fabuleuses, ou celle des Armureries d’Isher, où il passe du time opera du premier volume aux enjeux galactiques et dynastiques du second, qui se conclut par la phrase inoubliable « voici la race qui va régner sur le sevagram », dernier mot d’autant plus chargé de mystère qu’il n’apparaît nulle part ailleurs dans le roman. On ne s'étonnera pas que ce maître du vertige éprouve parfois quelques difficultés à fournir des explications… disons satisfaisantes.
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Isaac Asimov
medium_courants.jpg Fondation (Foundation, 1942), Fondation et Empire (Foundation and Empire, 1945), Seconde Fondation (Second Foundation, 1950) — Denoël, « Présence du Futur ».
Cailloux dans le ciel (Pebble in the Sky, 1950), Tyrann (The Stars Like Dust, 1951) — J’ai Lu, Les Courants de l’Espace (Currents of Space, 1952) — Pocket SF.
Avec Asimov, le space opera devient intello : Fondation, récit de la chute d’un empire galactique inspiré par l’ouvrage de l’historien anglais Gibbons, The Decline and Fall of the Roman Empire, s’intéresse avant tout aux évolutions sociale et politique et se compose de nouvelles où l’essentiel de l’intrigue passe par les dialogues plutôt que par l’action. Même si le Mulet constitue une menace conséquente qui injecte une bonne dose d'intensité dramatique dans le deuxième volume, le personnage le plus mémorable du cycle demeure Hari Seldon, inventeur de la psychohistoire, qui n’est pourtant presque jamais présent physiquement. Les autres ouvrages signalés se situent dans le même empire avant son déclin. Par contre, on peut se dispenser des suites qu’Asimov a données dans les années 1980 au cycle de Fondation. Quant aux romans parus dans les années 1990 où Bear, Benford et Brin reconstituent la vie de Hari Seldon, on y voit ces auteurs engoncés et mal à l'aise dans un univers qu’ils n’ont pas conçu.

Robert A. Heinlein
medium_vagabond.jpg L’Âge des étoiles (Time for the Stars, 1956), Citoyen de la galaxie (Citizen of the Galaxy, 1957), Le Vagabond de l’espace (Have Space Suit, Will Travel, 1958) — Pocket SF.
Si l’Histoire du Futur — qui regroupe les textes les plus connus de Heinlein à ses débuts, comme Les Enfants de Mathusalem ou Les Orphelins du ciel — brosse un tableau de l’expansion de l’humanité dans l’espace, Heinlein n’a employé toutes les possibilités du space opera que dans ses œuvres pour adolescents, qui peuvent enchanter tous les âges. Dans Le Vagabond de l’Espace, vous êtes au collège et vous gagnez une combinaison spatiale d’occasion qui vous permettra de parcourir une galaxie dont vos aînés n’avaient pas la moindre idée. L’Âge des étoiles applique à la lettre le paradoxe de Langevin : des jumeaux sont séparés pour les besoins de l’exploration spatiale ; l’un d’eux reste sur Terre et vieillit pendant que l’autre, parti à bord d’un vaisseau-torche, profite de la contraction du temps lorsqu’on voyage à une vitesse proche de celle de la lumière. Cerise sur le gâteau non envisagée par Langevin, la raison de leur séparation est qu'ils sont capables de communiquer par télépathie. Citoyen de la galaxie, roman d'apprentissage, présente quant à lui différentes sociétés issues de l’éparpillement de l’humanité à travers l’espace.
Clifford D. Simak
medium_carrefour.jpg Au carrefour des étoiles (Way Station, 1963) — J’ai Lu.
Dans l’univers paisible et parfois mélancolique de Simak, le voyage dans l'espace est souvent relégué en arrière-plan — nous passerons pudiquement sur son médiocre premier roman, Les Ingénieurs du cosmos, qui conte des aventures spatiales typique des pulps. Au carrefour des étoiles est au space opera ce que la vie du gardien de phare est aux histoires de marins. Son protagoniste humain, qui vit seul à la campagne, est le « chef de gare » — immortel — d’une station de transfert interstellaire par où des extraterrestres transitent discrètement sur la Terre.

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner