26.11.2008

La Science-fiction est-elle dangereuse pour les enfants et adolescents ?

La réponse est oui, si l'on en croit ce film "qui alerte sur les dangers potentiels d'Internet" que le secrétariat d'Etat à la Famille fera diffuser sur les principales chaines TV durant la période de Noël. Film "traduit en 12 langues et diffusé dans de nombreux pays européens, [qui] a déjà reçu deux récompenses, dont le New York festival International Advertising Awards".

 

 

Nous sommes très choqués de voir un personnage de Science-fiction mis sur le même plan qu'une bande de néo-nazis et un pédophile, alors qu'un simple G.I. contemporain aurait parfaitement convenu pour symboliser la violence aveugle.

 

Roland C. Wagner

Sylvie Denis

09.11.2008

Histoires de cochons et de science-fiction

Des cochons dans l'éprouvette

ou comment le goret passa de la charcuterie à la génétique

par le biais de la science et de la fiction…

 

orion-sf6.jpgContrairement à ce qu'on pourrait croire, les animaux ont toujours fait partie du bagage thématique de la science-fiction. Mais au final d'autres sujets plus clinquants, tels que les robots, fusées, ordinateurs et autres créatures de métal, tirèrent bien mieux leur épingle du jeu. Ainsi les créatures de poil et de plume, à l'apparence plus humble, passèrent souvent inaperçues.

Pourtant, les auteurs ont toujours considéré le règne animal. Citons pour mémoire H.-G. Wells et les animaux cruellement transformés dans L'Île du Dr. Moreau, qui préfigure tout ce que la génétique permettra plus tard de leur faire subir. Songeons aussi à Cordwainer Smith et aux animaux du sous-peuple, ou à ceux de John Crowley.

Mais pour aborder notre sujet, c'est à George Orwell et à la fable politique qu'il faut revenir. Pour autant que je sache, si l'on met de côté les cochons des contes, des légendes et des dictons, le premier grand chochon littéraire est un animal politique : Napoléon, le cochon de La Ferme aux animaux. Ce dernier s'impose comme un dictateur dans ce summum de la satire féroce ; une œuvre phare mais pourtant unique, car on n'a plus jamais utilisé le cochon ainsi dans la science-fiction.

Il est vrai que le goret s'avère à géométrie plus que variable. le dictionnaire en témoigne : le verrat est un animal à la fois gastronomique, sémantique, symbolique, religieux, plastique et… scientifique. Sous ses formes dodues se dissimulent autant d'expressions populaires que de saucisses et de côtelettes : bref, non seulement tout est bon dans le cochon, mais il est bon à tout et, grâce à lui, on peu toucher aussi bien les enfants que les adultes, jeter sur la société le regard le plus sérieux qui soit ou au contraire s'embarquer dans la folie la plus débridée. On peut, si on le désire, aussi bien provoquer le rire que la peur.

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Car contrairement à ce que l'on croit, le suidé n'est pas que rose. Il ne l'est pas dans la nature (ainsi que le montrait récemment (1) un numéro du magazine Ça m'intéresse, photos à l'appui) où il arbore diverses couleurs de poils. Il ne l'est surtout pas dans l'imagerie populaire.

Le cochon, en effet, dans le folklore collectif, est tout noir ou tout blanc. Impur dans l'islam, il est consommé de la queue au museau en occident, où l'on fait des festins de charcutaille. Omnivore comme l'homme, il est consommé entièrement par ce dernier — et accusé dans les contes de dévorer les enfants, qui reçoivent à leur tour des nourins en plastique ou en plâtre qu'on les invite à remplir de pièces de monnaie… Autrement dit, il est tout, ou il n'est rien. Énorme et bien en chair, on le vide. petite et en matière artificielle, on le remplit. Mais surtout, on le contrôle. Et si on veut le posséder, le maîtriser, c'est que quelque part il effraye.

Le cochon, plus que le loup, ou même l'ours, est le double de l'homme. Et s'il lui ressemble, ce n'est, hélas, pas par ses qualités, mais par ses défauts, presque aussi nombreux que les chapelets de saucisses et de jambons qu'il promet aux estomacs affamés.

Supposé sale, le porc est accusé de posséder en sus les plus bas instincts de l'homme. C'est à un certain Charles Monselet que l'on doit la phrase qui assure qu'il y a "en chaque homme un cochon qui sommeille". Traité de cochon, l'homme est méprisé — le "cochon de payant" — ou doté de traits de caractère peu prisés : trop têtu, il a "une tête" ou "un caractère de cochon", sournois, il joue "des tours de cochon", blessé sans être un héros il saigne "comme un cochon". Qui ne veut pas vous fréquenter vous signifie que "nous n'avons pas gardé les cochons ensemble". Et depuis que l'expression est apparue dans la Bible (Mathieu, 7,6), l'homme considérant que ce qu'il a dit ou produit ne sera pas apprécié à sa juste valeur parlera de "jeter des perles aux pourceaux", ou "de la confiture aux cochons". Ce qui prouve que les cochons et les hommes ont le même régime alimentaire depuis un bon bout de temps…

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C'est peut-être parce qu'il nous est trop proche que le cochon n'a pas été le premier animal domestique cloné. Bien sûr, les scientifiques savent déjà comment produire plusieurs individus à partir d'un embryon, et l'expérience a déjà été tentée sur d'autres mammifères, donc, sur le cochon. Mais c'est Dolly la brebis qui a été le premier animal cloné à partir d'une cellule d'un animal adulte. D'où la satisfaction des scientifiques, ainsi que l'affolement des journalistes (toujours en manque de trucs idiots à raconter) et de certains de nos contemporains, mal renseignés, pour qui le mouton est nécessairement un animal docile, qui suit Panurge et que le loup dévore. Du coup, Dolly a suscité des visions de hordes d'humains manipulables à volonté par des dictateurs revenus d'entre les morts…

Je ne suis pas sûre que les réactions auraient été les mêmes si l'animal cloné avait été un goret. Pour le moment, on a aussi cloné, selon la même méthode, des singes — mais la presse française en a assez peu parlé — et des vaches. Le singe est encore plus proche del'homme que le cochon, et on sait que la vache s'avère aussi placide que le mouton est docile. Elle est condamnée soit à regarder passer les TGV, soit à devenir folle — d'où son peu de succès médiatique. Pour le moment, rien ne semble se passer pour le cochon.

Pourtant, c'est à lui que l'avenir biotechnologique appartient. C'est lui dont les organes sont les plus proches par la taille et la place dans le corps, des nôtres. C'est lui qu'on pourrait cloner et modifier génétiquement pour qu'il produise des organes destinés à remplacer ceux qui nous feraient défaut, cf. la nouvelle de Brian Stableford "Que peut bien vouloir Chloé ?" (in Galaxies n°6) qui n'a pu paraître dans ces pages. Ce qui a permis à son auteur de nous écrir un autre texte où l'avenir des hommes et des cochons est envisagé sous un angle des plus surprenats, où le jeu sur la langue compte autant que les spéculations d'ordre biologique. AVec Serge Lehman, nous entrons dans le domaine des mythes et des légendes. Deux autres auteurs, Esther Friesner et Roland C. Wagner, se sont attachés — si l'on peut dire — aux aspects légers du cochon. Mais avec Ian Lee, que certains d'entre vous ont peut-être déjà lu dans l'anthologie Century XXI (Encrage), Eugene Byrne et Thomas Day, c'est la technologie et ses possibilités plus ou moins effrayantes qui l'emportent.

Cette anthologie pose en fin de compte une question fondamentale : le cochon est-il l'avenir de l'homme ?

Il n'y a qu'une seule réponse : qui vivra verrat.

 

Sylvie Denis


 

(1) Cette préface a été écrite en 1998.

08.11.2008

Idaho Transfer

Le film ci-dessous, réalisé par Peter Fonda en 1973, étant tombé dans le domaine public, il est disponible comme quelques dizaines d'autres sur le site Internet Archives : Voyage to the Prehistoric Planet (George Edward), The Phantom Planet ou The Brain that Wouldn't Die, etc.

 

 

 

 

06.11.2008

Le Goût de l'immortalité

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Catherine Dufour

Mnémos, 2005

 

C'est une longue lettre qu'écrit la narratrice, jamais nommée parce que peut-être innommable, à une personne qui désire la voir en chair et en os. Mais elle n'est pas « faite et refaite » comme ses semblables, qui tirent de leurs clones de quoi remplacer leurs organes défectueux : sa forme d'immortalité est bien pire et la fait ressembler au cadavre d'une adolescente. Elle en veut à sa mère, prostituée mandchoue aux cosmopolites clients, de l'avoir sauvée d'un empoisonnement au plomb en la confiant à iasmitine, la sorcière du dessus, dont l'appartement, transformé en officine ésotérique, recèle bien des mystères. Cloîtrée au 42e, à ha rebin, elle vit par procuration, à travers internet et grâce aux gens qu'elle croise. La seule personne qui lui ait manifesté un peu d'affection est une autre voisine, ainademar, polléinisatrice dont elle comprendra plus tard le sort qu'elle a subi.

L'histoire qu'elle narre est celle de cmatic, bel entomologiste envoyé dans son immeuble en mission d'espionnage par une transnationale après qu'il ait enquêté en polynésie sur des Moustiques mutants propagateur de paludisme sur les races blanches exclusivement. C'est aussi celle de son ami shi et de cheng, une jeune fille qui est passée par les pires affres après avoir échappé à plusieurs épidémies virales, les rota 8 et 10, aux funestes conséquences sociales.

Difficile de faire plus noir que ce récit aux allures de techno-thriller qui relate avec moult détails sordides une société gangrenée par la pollution, en proie à l'extrémisme vaudou, aux mains de multinationales toujours plus avides, où la génétique fait des miracles mais aussi des ravages. Réflexion sur les extrémités auxquelles on peut aller pour prolonger sa vie, ce roman est magnifié par une ironie sarcastique qui pare la froide lucidité d'un humour aussi féroce que désabusé. Les noms de ville et de personne ne méritent plus la majuscule, celle-ci revient au Vivant, à la Nature si malmenée par l'espèce humaine.

Après trois romans à l'humour ravageur (Nestiveqnen), une poignée de nouvelles où s'affirmait son talent, notamment dans Bifrost , Catherine Dufour livre ici une œuvre qui suscite l'admiration. Son écriture somptueuse (peut-être juste un peu forcée, parfois), qui cisèle des aphorismes à chaque page, donne à cette tragédie l'éclat d'un joyau. Noir.

 

Claude Ecken

04.11.2008

La Grande Séparation

medium_arnaudgrandes.jpgG.-J. Arnaud

Fleuve Noir, 1971-2000

 

À partir du milieu des années 1960, l'accroissement progressif des parutions de la collection Anticipation — qui passe de deux à sept titres mensuels en l'espace d'une décennie — contraint le Fleuve Noir à recruter de nouveaux auteurs, déjà connus ou encore inédits, ainsi qu'à inciter des habitués d'autres collections de la maison à faire leurs premiers pas dans le domaine de la Science-Fiction. Dans la première catégorie, les noms de Pierre Barbet, J. & D. le May, Louis Thirion, Jean-Pierre Andrevon — sous l'incroyable pseudonyme d'Alphonse Brutsche — Pierre Pelot — qui signe alors Pierre Suragne —, Paul Béra ou Gilles Thomas viennent spontanément à l'esprit. Les transfuges du roman policier, d'espionnage ou d'aventures, eux, s'appellent Pierre Courcel, André Caroff, Jacques Hoven, Dan Dastier, Christian Mantey, Piet Legay... et G.-J.Arnaud.
Né en 1928 en Camargue d'une famille issue des Corbières, ce dernier a vingt-trois ans lorsqu'il écrit son premier roman, Ne tirez pas sur l'inspecteur, qui obtient le Prix du Quai des Orfèvres. Néanmoins, le succès du Salaire de la peur de son quasi-homonyme contraint Georges-Jean Arnaud à prendre un pseudonyme, Saint-Gilles, premier d'une longue lignée de noms d'emprunts. medium_hommenoir.GIFDepuis, il a rédigé plus de quatre cents romans — soit une moyenne de huit par an, son record en la matière s'établissant à vingt-sept ! Pour plus de détails, le lecteur se reportera utilement à l'omnibus L'Homme noir, qui comporte une préface pleine d'enthousiasme de Michel Rossillon, ainsi qu'une bibliographie, forcément impressionnante, de cette oeuvre titanesque qui aborde la quasi totalité des genres populaires, du roman noir à l'érotisme, de l'espionnage au fantastique, de l'aventure à la Science-Fiction.
Les Chroniques de la Grande Séparation, dont les trois volumes initiaux sont parus, à raison d'un par an, entre 1971 et 1973, constituent les premiers pas en Anticipation de l'auteur de La Compagnie des glaces. Il est clair que celui-ci, qui avoue ne pas être amateur de Science-Fiction, a cédé à la demande de son éditeur, comme d'autres de ses collègues cités ci-dessus. Comme eux également, il a l'habitude de passer sans crier gare d'un genre à l'autre, à la manière des grands auteurs populaires, mais la transition vers la SF est plus difficile, en raison de la spécificité de ses outils thématiques et de narration. Certains, d'ailleurs, s'y cassent les dents; échouant à appréhender l'essence du genre, ils se cantonnent dans des poncifs qui vont le plus souvent de pair avec une méconnaissance des faits scientifiques les plus élémentaires. D'autres s'en tirent par la transposition; c'est par exemple le cas de Jacques Hoven, dont les meilleurs titres sont ceux où il recourt aux thèmes et aux techniques du roman colonial ou de la littérature d'espionnage. Mais G.-J. Arnaud, en dépit de son manque d'intérêt avoué pour la SF, va d'emblée s'inscrire au coeur du genre — pour en détourner aussitôt certains clichés.
L'un des principaux thèmes, sinon le thème dominant de la collection Anticipation a toujours été les relations entre des peuples ne se trouvant pas sur le mêmedium_mara1.jpgme barreau de l'échelle de la civilisation. Quand ce ne sont pas des extraterrestres super-évolués qui viennent rendre visite à la Terre — ou tenter de la conquérir — ce sont nos descendants qui découvrent des mondes moins avancés sur le plan social et/ou technique. Et, naturellement, ces rencontres parfois inopinées débouchent plus souvent qu'à leur tour sur de bonnes vieilles guerres interstellaires, qui constituent la toile de fond de nombre d'intrigues quand elles n'en sont pas tout simplement le moteur principal. Certains auteurs, comme Peter Randa ou Pierre Barbet, se sont pour ainsi dire spécialisés dans la SF militaire et la résolution brutale des conflits, tandis que des gens comme B.R. Bruss ou Louis Thirion ont préféré proposer des solutions plus pacifiques, mais tous sacrifient à cette thématique qui reste dominante jusqu'à la fin des années 70.
Il n'est donc pas étonnant que le spectre d'une guerre flotte à l'arrière-plan des Chroniques de la Grande Séparation. Seulement, ce conflit est terminé depuis des siècles au moment où débute le récit, et l'on n'en voit que les séquelles... Tout se passe comme si G.-J. Arnaud, considérant ce thème inévitable, choisissait de l'évacuer le plus vite possible pour pouvoir mettre en avant des préoccupations plus personnelles: la guerre lointaine qui a coupé la planète Mara du reste de l'Univers est avant tout un prétexte pour décrire un monde pseudo-médiéval où la Science est considérée avec un peu plus que de la méfiance. Il s'agit à l'évidence d'une manifestation du Syndrome Hiroshima, cette inclination des auteurs de Science-Fiction à mettre en scène des sociétés post-cataclysmiques obscurantistes par essence. Et il paraît tout aussi clair que l'on peut voir dans cette tendance une résurgence de la vision « classique » de la chute de l'Empire romain.
À de marginales exceptions près, le roman historique manque à la panoplie de G.-J. Arnaud. C'est pourtant dans ce genre qu'il trouve le moteur des Croisés de Mara, sans doute parce qu'il se sent a priori plus à l'aise pour créer un Moyen-Âge de fantaisie que pour inventer de toutes pièces une société future, surtout s'étendant sur un grand nombre de planètes. On peut supposer que c'est égalemenmedium_bi1.jpgt pour cette raison que Les Monarques de Bi repose sur une situation de type colonial, et que la Fédération galactique ne sera décrite qu'à travers l'un de ses bagnes, le Lazaret 3, tandis que Les Ganéthiens revient sur Mara pour revisiter le thème initial, avec un changement de paradigme en guise de prime.
Cette absence de véritable extrapolation sociale — puisque les schémas sociologiques procèdent de simples transpositions — peut paraître étonnante de la part de l'auteur de La Compagnie des glaces, et le fait qu'il fasse ses premières armes dans la Science-Fiction avec les Chroniques de la Grande Séparation ne suffit pas à l'expliquer.
À moins de prendre en compte le facteur space opera.
En effet, une proportion considérable des titres publiés entre 1951 et 1971, date de la parution des Croisés de Mara, fait appel, d'une manière ou d'une autre, au voyage dans l'espace. Même en excluant les ouvrages où celui-ci n'est qu'un prélude au saut dans le temps ou dans quelque autre dimension improbable, et les histoires d'invasions extraterrestres, dans lesquelles les soucoupes volantes ne font généralement que jaillir du haut des cieux, il reste que la moitié — au moins — des romans parus pendant les deux premières décennies d'existence de la collection peuvent être qualifiés de space operas. Il est également clair que le Fleuve Noir était demandeur de ce type de récit, qui avait la faveur du public.
Or, si le space opera constitue peut-être le coeur même de la SF, il est aussi l'un des avatars du genre dont les archétypes sont les plus difficiles à manier, car ils ont tôt fait de se transformer en clichés. Les choix opérés par G.-J. Arnaud lors de la conception des Chroniques de la Grande Séparation semblent indiquer qu'il avait compris cela, et une bonne partie de sa démarche est guidée par la volonté d'éviter ou de détourner les figures imposées qui ne lui conviennent pas. Ainsi, le voyage dans l'espace, quoique participant à la problématique globale, n'est jamais au centre du récit, mais au contraire escamoté, relégué entre les intrigues. Tout comme le motif de la guerre, il se retrouve en toile de fond, réduit au rang d'utilité, d'élément de décor — ce qui n'empêche pas ces deux thèmes de participer à la création d'un cadre familier à l'habitué de la collection.
Néanmoins, en faisant passer le voyage dans l'espace au second plan — celui d'une commodité — G.-J. Arnaud se prive de la possibilité de mettre sur pied une société galactique cohérente. Toute civilisation dépend des communications, l'expression est bien connue. Si l'univers de La Compagnie des glaces fonctionne si bien, c'est — entre autres — parce que l'extrapolation des communications y est particulièrement soignée — alors qu'elle est réduite à sa plus simple expression dans les Chroniques de la Grande Séparation, où la Fédération est condamnée à demeurer une vague entité politique, une de ces constructions partielles dont le lecteur comble instinctivement les parties manquantes.medium_Lazaret2.jpg À ce titre, elle prend valeur de symbole, et ce qui pouvait passer pour une faiblesse à première vue se révèle un avantage considérable. Plutôt que l'Empire lui-même, étudions ses marches, semble se dire G.-J. Arnaud, qui n'a sans doute pas oublié la leçon du roman noir, où les sociétés se dévoilent le plus souvent à travers leurs bas-fonds, leurs déviances, leurs marginaux. Lazaret 3 est, à ce titre, exemplaire, avec sa faune cosmopolite et interlope, reflet déformé d'une civilisation qui demeure à jamais inaccessible.
Plutôt que la guerre, montrons ses conséquences. Montrons les mondes relégués aux marches de la civilisation. Montrons Mara qui a souffert plus que toute autre planète de ce conflit — et qui continue à en souffrir, puisque le temps y passe dix fois plus vite que dans le reste de l'Univers. Montrons le monde colonial figé des Monarques de Bi. Montrons un bagne spatial et ses pensionnaires.
Laur et ses compagnons sont en quête de la Terre, mais jamais ils ne l'atteindront car c'est sur Mara que se trouve leur destin. C'est là-bas qu'on a besoin d'eux, pas sur une mythique planète originelle impossible à localiser. Ce renoncement à leur quête, tout symbolique qu'il puisse paraître lui aussi, a peut-être tout bonnement été motivé par le désir de mettre un terme à la série. Il est vrai qu'en un sens, Lazaret 3 donne un peu l'impression de tourner à vide du point de vue de l'intrigue, mais son intérêt est ailleurs, dans l'ambiance empreinte de tristesse et de nostalgie, dans les descriptions truculentes et colorées, dans l'absurdité de cet univers carcéral- toutes qualités que l'on retrouve quelques années plus tard dans La Compagnie des glaces. Avec ce roman, G.-J. Arnaud tenait déjà tout l'aspect émotionnel de la série, mais il lui manquait encore le cadre approprié; la glaciation et le chemin de fer le lui ont fourni. On peut même parler de filiation directe, car il ne s'écoule que six ans entre la parution de Lazaret 3 et celle du premier volume de La Compagnie des glaces.
Durant cette période, G.-J. Arnaud n'est pas simplement passé d'un monde clos à un autre, d'un satellite pénitentiaire aux trains d'une Terre plongée dans l'obscurité ; il a en a profité pour explorer, dans des romans policiers comme L'Homme noir ou La Maison-piège, medium_dalle.jpgd'autres facettes de ce thème — qu'il poussera à bout au début des années 80 avec ce chef-d'oeuvre d'enfermement littéraire qu'est Bunker-parano. Dans tous ces livres, et dans bien d'autres du même auteur, de La Dalle aux maudits au Festin séculaire en passant par L'Enfer du décor, la délimitation de l'espace joue un rôle primordial. Circonscrit à une maison, à un village, le huis-clos impose sa dynamique à tous ces ouvrages, dont la logique exige une solution interne. Le monde extérieur demeure vague et lointain, il n'exerce aucune influence réelle sur le déroulement de l'intrigue.
Le parallèle avec Lazaret 3 est saisissant. Nous sommes dans un cas de figure où le microcosme, reflet déformé de l'univers qui l'entoure, a fini par phagocyter celui-ci — ou plutôt par le rejeter hors du roman lui-même. Le satellite pénitentiaire possède la même valeur symbolique que le pâté de maisons de L'Homme noir ou le hameau de L'Enfer du décor, et c'est faute d'avoir trouvé une solution réellement interne que Laur repart sur Mara pour qu'on l'y « reconnaisse comme dieu ».
Candide revient cultiver son jardin.
Ce retour aux sources a également pour effet de refermer le huis-clos plus vaste que constitue la trilogie originelle, un huis-clos composé de trois systèmes fermés — Mara, Bi et le Lazaret — insignifiants en comparaison de l'immense et inaccessible civilisation galactique. La décision finale de Laur est une acceptation de la logique de son monde natal, cette même logique qu'il a fuie à bord de l'Ogive à la fin du premier tome. Le huis-clos se referme, mais il est avant tout mental, tout comme dans les romans noirs ou fantastiques cités plus haut. Il n'y a pas de murs plus solides que ceux que l'on érige à l'intérieur de son esprit, semble dire G.-J.Arnaud — une idée qui constituera l'un des thèmes majeurs de La Compagnie des glaces.
Les Ganéthiens, écrit plus de vingt-cinq ans après Lazaret 3, peut être lui aussi qualifié de huis-clos planétaire. La solution extérieure que pourrait représenter Laur aidé de la formidable puissance technologique de l'Ogive est en effet éliminée medium_lazaret1.2.jpgd'une manière qui montre bien que, durant tout le roman, le lecteur a eu affaire à deux systèmes fermés: d'un côté, les passagers du vaisseau spatial; de l'autre, la population de Mara. Cobo et le Stomk sont les seuls à interagir avec les deux groupes, mais leurs rapports sont faussés à la base par le double décalage temporel dont ils sont victimes — et dont leur transparence représente un symbole élégant. Le fait que ce soit le second qui enlève le premier dans les dernières pages pour l'emmener à bord de l'Ogive paraît d'ailleurs indiquer qu'ils forment à eux deux un troisième système, dont la logique n'est ni celle de Laur, ni celle des Marayens. Ils constituent, à ce titre, les véritables héros de cet opus final, ce dont témoigne la place qui leur y est accordée. En un sens, ils constituent même un genre de solution extérieure, mais uniquement au problème fondamental de Laur et de ses compagnons, qui vont enfin voir la Terre. Sur Mara, ils ne parviennent qu'à semer un désordre insensé, et la barrière entre pensée rationnelle et pensée mythique risque d'en sortir un peu plus renforcée.
Voilà une planète qui n'est pas près de s'en sortir. Le huis-clos se referme, mais quelques personnes ont pu échapper entre-temps à son implacable logique. Le destin de Laur n'est pas sur ce monde qu'il ne reconnaît plus car trop d'années locales ont passé pendant son absence — et, de toute manière, il n'a plus envie d'être un dieu. La quête est ranimée, et la déclaration finale de Cobo semble indiquer qu'elle aboutira, cette fois. Quant à Mara, elle suivra sa voie, et finira peut-être par s'en sortir, tout comme la Terre de La Compagnie des glaces.
Cette conclusion a posteriori constitue à l'évidence un refus du messianisme, du mythe de l'homme providentiel. Il est vrai que G.-J. Arnaud a abondamment traité ce thème par ailleurs, dans son autre cycle de SF. Alors, plutôt que de risquer la redondance, et peut-être aussi parce que l'idée de Laur divinisé régnant sur Mara lui paraissait trop simpliste après la folle complexité de La Compagnie des glaces, il a choisi de saborder le dénouement socio-mystique que suggérait la fin ouverte de Lazaret 3. Et, au bout du compte, c'est bien la logique du space opera qui resurgit inopinément: non seulement le voyage a changé le voyageur, mais l'un des rôles principaux est dévolu à un gros oiseau extraterrestre au caractère pour le moins désagréable.
Des quatre romans composant Les Chroniques de la Grande Séparation, Les Ganéthiens, écrit après la mort de la collection qui a déterminé les autres, est celui qui traite de la manière la plus directe le thème dominant évoqué plus haut : les contacts entre peuples dits primitifsmedium_lazaret3.jpeg et civilisations soi-disant évoluées. Les Marayens, pour la plupart, vivent les événements décrits de la même façon que les habitants de Sodome et de Gomorrhe ont vécu — du moins, dans certains titres d'Anticipation — la destruction de leurs villes par des navires extraterrestres: comme des manifestations d'origine divine. Néanmoins, ce qui se passe à bord des ovnis n'a pas grand-chose à voir avec ce qu'on serait en droit d'attendre, et la dimension tragique qui existait dans les romans précédents s'efface au profit d'une farce noire, où l'indécision des occupants de l'Ogive va de pair avec l'aveuglement de certains responsables marayens. Toute cette agitation est bien vaine, puisqu'il n'y aura pas de messie.
André Ruellan dit que, lorsqu'on se repenche sur quelque chose en quoi l'on avait cru, on l'aborde généralement sous l'angle de l'humour. Même si Les Ganéthiens n'est pas à proprement parler un livre désopilant, il est clair qu'il tire sa force d'une certaine distanciation face à une situation qui, comme on l'a vu, s'enferme dans une spirale d'absurdité. Il y a bel et bien eu changement de paradigme, et l'on peut reconstituer cette évolution, tant dans les nombreux huis-clos qui parsèment l'oeuvre de G.-J. Arnaud qu'au fil de l'évolution des multiples intrigues de La Compagnie des Glaces. Logiquement, le sens lui-même des Chroniques de la Grande Séparation en est lui aussi modifié. Le messianisme, même éclairé, n'apparaît plus comme une solution. Ce n'est pas d'un dieu que Mara a besoin, et Laur n'a plus rien à y faire. Ayant rompu ses dernières attaches avec son monde natal, il peut espérer atteindre la Terre. Enfin.

 

Roland C. Wagner

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