27.09.2008
Robert Heinlein et la liberté (1)

L'écrivain américain Robert Anson Heinlein est, même si la France rechigne encore à le reconnaître comme tel, l'un des géants des littératures de l'Imaginaire. Non qu'il ait creusé seul le sillon d'une thématique particulière à laquelle il pourrait être à jamais associé. C'est précisément le contraire : son oeuvre est foisonnante, touchant à des sujets aussi divers que la conquête de l'espace, la physique quantique, les futurs lointains, les mécanismes de la révolution, la démocratie, l'anti-fascisme, l'eugénisme, la condition féminine, la guerre et la diplomatie, etc. Son influence sur la plupart des auteurs qui ont suivi, non seulement sur le plan des techniques d'écriture, mais aussi sur celui des créneaux de publication, n'est plus à démontrer. Sans Robert Heinlein, l'histoire de la science-fiction aurait été radicalement différente et, aux Etats-Unis du moins, elle n'aurait pas acquis ses lettres de noblesse.
Mais, au-delà des livres, il y a l'homme. Son parcours révèle une personnalité complexe. Un esprit libre qui a refusé tous les dogmes et considéré toute solution prétendue définitive comme insatisfaisante.
Robert A. Heinlein est né le 7 juillet 1907 à Butler, dans le Missouri, en plein coeur du « Bible Belt » (cette Amérique du Middle-West profondément conservatrice, assez rude et très croyante), dans une famille d'origine bavaroise. Il confesse avoir eu une enfance heureuse, bercée par le spectacle des vertes collines de la Terre, qu'il chantera plus tard. Enfant précoce, il se révèle rapidement un dévoreur de livres, un passionné d'astronomie et radio-amateur.
Son passage par l'armée, pour être déterminant, fut plus court qu'il ne l'aurait souhaité. Au terme d'une véritable campagne de communication (il fait parvenir près d'une centaine de lettres de recommandation en faveur de sa candidature), il obtient le droit d'entrer à l'Académie Navale d'Annapolis, tout près de Boston. « Midshipman » en 1925, ses classes sont marquées par deux blâmes disciplinaires, mais d'excellentes notes techniques. Il devient officier sur le USS Lexington, basé en Californie. Son service sera de courte durée : une tuberculose entraîne le prononcé
irrévocable de sa réformation en 1934. C'est à la même époque qu'il rencontre son épouse, Leslyn, brillante directrice adjointe au département musical de la Columbia Pictures, à Hollywood.
A la recherche de nouveaux engagements, dans une Amérique qui subit de plein fouet l'impact de la crise de 1929, Robert Heinlein se lance en politique au sein du seul mouvement authentiquement socialiste de toute l'histoire des Etats-Unis : E.P.I.C (End Poverty In California), se plaçant au service d'Upton Sinclair, célèbre journaliste « muckraker » (fouille-merde) et auteur engagé de romans sociaux tels que Oil ! (récemment porté à l'écran sous le titre There will be blood) et The Jungle, évoquant les conditions de travail des ouvriers. Heinlein se présente lui-même aux élections primaires démocrates de 1938, mais sans succès.
Chaque expérience le grandit, en dépit des échecs, et il se tourne alors vers l'écriture et la fiction, à laquelle qu'il avait commencé à goûter grâce à Leslyn et à l'exemple de Sinclair. Fondant la Manana Literary Society, il réunit autour de lui quelques auteurs représentant une littérature en prise avec le réel mais empreinte d'épique et de merveilleux et qui cherche encore ses codes : la science-fiction. Galvanisé par l'amour de Leslyn, il diversifie ses centre d'intérêt, découvre les théories de Korzybski, rencontre John W. Campbell, et lui « vend » ses premières nouvelles, qui paraissent la revue Astounding : "Ligne de Vie" en 1939, "L'inadapté" en 1940. C'est le début de sa troisième, et dernière, carrière : celle d'auteur de science- fiction professionnel.
Dès 1941, Heinlein est l'invité d'honneur de la Convention Mondiale de science-fiction de Denver, où il prononce un discours inattendu qui insiste sur la nécessité de lutter contre le fascisme qui dévore l'Europe. D'ailleurs, durant la guerre, il cesse complètement d'écrire et, bien qu'il se tienne loin du front, il place toute son énergie dans l'étude des combinaisons de hautes altitudes qui préfigurent les futurs scaphandres spatiaux, aux côtés de Sprague de Camp et d'Isaac Asimov. D'emblée, il comprend que l'innovation technologie sera la clef du futur.

Toutefois, à ses yeux, le fait politique le plus important du siècle est la bombe atomique, et ce bien avant Hiroshima. Pour Heinlein, l'existence de l'arme nucléaire impose une reconfiguration en profondeur de la géopolitique des Nations. Il en pressent la possibilité et les retombées dès 1940-41 avec "Blowups happens" et "Solution Unsatisfactory". Il n'aura de cesse de faire campagne pour un contrôle supranational des armes de destruction massive. Mais sa virulence le discrédite et ses articles, publiés hors du domaine de la science-fiction, ne sont pas lus. Sa vie personnelle subit l'impact de son obsession lucide : il quitte Leslyn en 1947, et épouse, en secondes noces, Viriginia, qui partagera sa vie et ses idées jusqu'au bout.
Les années cinquante sont résolument celles de la maturité : Heinlein développe son cycle de « l'Histoire du Futur », initié avec le soutien de John Campbell, et s'essaye au cinéma, aux côtés de Irving Pichel. Le résultat sera Destination Moon, en 1950, premier véritable film de science-fiction réaliste et grand public, quoiqu'un peu ennuyeux. Heinlein y fait l'éloge de la conquête de l'espace et montre, vingt ans avant le programme Apollo que la Lune n'est pas une destination fantaisiste, mais une frontière qui défie l'humanité, à l'instar de celles que les américains ont voulu repousser, lors de la guerre d'indépendance et de la conquête de l'Ouest.

Chantre de l'espace, Robert Heinlein l'est surtout dans la série de « juvenile », ces romans pour la jeunesse qu'il fait paraître chez l'éditeur Scribner de 1948 à 1958, au rythme d'un par an, et avec lesquels il connaît un vif succès. Il y distille une pédagogie du réel, de la science, de l'espace, mais aussi le modèle du citoyen et de l'ingénieur compétent. Il est courant d'entendre des scientifiques ou des ingénieurs américains, notamment à la NASA, confesser que leur vocation est née de la lecture de ces « juvenile ».
Enfin, date-clef, Heinlein obtient son premier prix Hugo avec Double Etoile, en 1956, modèle par excellence de sa « première manière ». Heinlein est au sommet de son talent d'auteur. Mais il se fait aussi théoricien de ce qu'est, ou doit être, la science-fiction. Nombre d'articles et de conférences en attestent, notamment celle donnée en 1957 à l'Université de Chicago (et dont le texte a été récemment traduit
en français, dans les Actes des Premières Journées Interdisciplinaires de Peyresq).
La décennie suivante, Etoiles, garde-à-vous !, En terre étrangère, et Révolte sur la Lune, trois romans complexes, provocateurs, centrés sur les mécanismes sociaux, les mutations politiques, et l'altérité culturelle, seront tous couronnés du Hugo. Quatre fois primé, Heinlein détient toujours ce record.
Le lectorat et la critique s'affrontent autour de l'oeuvre de Heinlein, tour à tour traité de militariste, de fasciste, de hippie, de gourou, d'anarchiste, alors qu'aucun de ces adjectifs ne lui correspond. Preuve s'il en est que Heinlein est en prise avec les préoccupations de son temps et maîtrise totalement son art narratif.
La période qui suit, les années soixante-dix, est généralement considérée comme celle du « second » Heinlein. La charnière semble s'opérer en 1974, année où il est le tout premier auteur de science-fiction à recevoir le Grand Master Nebula Award, décerné par l'Association Américaine des Auteurs de Science-Fiction (SFWA), pour l'ensemble de son oeuvre.
Time enough for love, premier des textes qui sont généralement considérés comme les « romans tardifs », est le seul à paraître avant l'attaque cérébrale que subit Robert Heinlein en 1978. Pour autant, avec The Number of the Beast (1979), jamais traduit en France, Le Chat Passe-Muraille (1985), Au-delà du crépuscule (1987), il fera, comme eux, l'objet de vives critiques, en France comme aux Etats-Unis : on y déplore la tendance à la verbosité et aux dialogues et aux digressions interminables. Toutefois, ces textes n'ont pas été compris pour ce qu'ils étaient. Robert Heinlein, qui avait repris des études de physique quantique, cherchait, à la lumière de celles-ci, une nouvelle manière, cohérente et d'une ambition toujours aussi démesurée, d'appréhender la fiction. Le cycle du Monde comme Mythe pousse le principe d''indétermination jusqu'à l'infini des points de vue, et Heinlein y invente le « ficton », l'unité quantique du récit. Il ne sera pas compris et seul Vendredi (1982), roman de SF ultra-classique, sera salué par la critique.
Il meurt, le 8 mai 1988, auprès de Virginia, après ce dernier baroud d'honneur qu'il se devait bien de tenter malgré l'ampleur de la tâche.
Ugo Bellagamba
14:30 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, robert heinlein, littérature, xxe siècle, physique quantique
22.09.2008
Who watches the Watchmen?
En ce jour où l'Assemblée nationale française doit se prononcer sur — et, on peut toujours rêver, contre — le maintien de la présence française en Afghanistan, voici pour mémoire un texte écrit pour La Spirale au lendemain de la chute des tours.

L’Anglais Alan Moore, scénariste de comics, est l’auteur d’un remarquable roman graphique The Watchmen (Les Gardiens), paru au milieu des années 80. Dans un univers uchronique - c’est à dire où l’Histoire a suivi un chemin différent de ce que nous connaissons, les USA étant notamment en train d’envahir l’Afghanistan après avoir gagné la guerre du Vietnam, un milliardaire simule une attaque extraterrestre dans le but d’unifier l’Humanité contre un péril extérieur imaginaire afin d’éviter une guerre nucléaire.
Et la cible de l’attaque est Manhattan. Bien entendu.
Cet exemple tiré d’une bande dessinée peut paraître futile lorsqu’on pense au grand spectacle tout aussi ahurissant que meurtrier de ce matin du 11 septembre ; il n’en est rien, car nous sommes en présence de ce qui pourrait bien être les premiers attentats postmodernes, c’est à dire dont l’aspect esthétique, l’écriture visuelle et symbolique manipule toute une série de référentiels codés et très typés.
Ceux qui les ont commandités, quels qu’ils soient, ont en effet instrumentalisé la mythologie étatsunienne dans le cadre de l’accomplissement de leur crime. Ils se sont attaqués à des symboles des USA, du capitalisme, de la mondialisation, de la démocratie, tout ce que vous voudrez : les mots ne recouvrent qu’imparfaitement les symboles, et ils l’ont fait de la manière la plus spectaculaire, la plus cinématographique, la plus hollywoodienne qui soit.
Procurant à une poignée de cameramen amateurs l’occasion de filmer ce qu’on pourrait qualifier de snuff movie accidentel puisque des êtres humains ont été sacrifiés délibérément pour que ces bandes puissent être tournées, et diffusées en boucle dans le monde entier.
Car, au-delà de l’hécatombe qu’ils ont provoquée, et qui ne peut que frapper les esprits par son ampleur, ces attentats ont visiblement été conçus pour l’image. Et notamment pour ces vidéos d’avions de ligne percutant deux des plus hautes tours du monde, appelés à devenir, si elle ne le sont déjà aussi célèbres que l’explosion de la navette spatiale Columbia.
Sinon plus. Car, cette fois, les images en question ont été créées intentionnellement.
Voilà ce qui finit par arriver lorsqu’on inonde le monde entier de ses fantasmes, ils finissent par vous revenir en pleine face au moment où l’on s’y attend le moins, manipulés de surcroît par des gens qui ne vous portent pas dans leur coeur. Certaines personnes n’ont aucune reconnaissance.
Le pire, c’est que, si la planète n’a pas sauté entre-temps, on ne risque pas grand-chose à parier qu’Hollywood va nous en faire un blockbuster. Avec Bruce Willis et Arnold Schwartzenegger, un dans chaque tour.
Mais au-delà de cet aspect disons esthétique, de cette mise en scène effroyable destinée à frapper l’opinion publique mondiale jusque dans les couches les plus profondes de son inconscient, il paraît clair que ces attentats ont également été conçus en vue de susciter une réaction. Une réaction précise. Et le tour pris par les événements laisse craindre que George Bush Jr. ne soit précisément le président idéal pour affronter une telle crise, du point de vue des terroristes, s’entend.
Il va réagir comme « on » le désire.
Et se jeter tout droit dans le piège, entraînant avec lui autant de monde que possible, OTAN, Russie, ce ne sont pas les va-t’en-guerre qui manquent !
Sinon, à quoi bon monter une opération pareille ?
Ce n’est pas parce que les USA viennent d’être victimes de l’acte terroriste le plus meurtrier de leur histoire que leur président et le gouvernement qui l’entoure sont soudain devenus plus compétents ou respectables que la veille ou l’avant-veille ; la tragédie qui frappe le pays qu’ils dirigent ne les a pas rendus meilleurs ; il ne faudrait pas que la pitié et la compassion nous aveugle au point de les suivre jusqu’en Enfer.
Ou en Afghanistan. Comme dans les Watchmen.
Roland C. Wagner
Mickeyville, le 13 septembre 2001
14:33 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, atentats
19.09.2008
Stephen Baxter (8)
Temps (Les Univers multiples - 1)
Time (Manifold 1)
Fleuve Noir, 2007
L'argument de départ est du pur Baxter : persuadé que l'avenir de l'homme est dans l'espace, Reid Malenfant, exclu de la NASA, a convaincu des investisseurs de financer un programme concurrent de conquête spatiale à rentabilité immédiate avec l'exploitation d'astéroïdes. C'est un excentrique optimiste qui n'est jamais là où on l'attend. Son ancienne épouse, Emma Stoney, qui est restée sa secrétaire, le soupçonne de s'être inventé une maîtresse juste pour se consacrer davantage à ses projets. Ceux-ci changent notablement quand Cornelius Taine, un mathématicien, qui parvient à théoriser l'extinction de l'humanité dans les deux siècles à venir, par un cataclysme quelconque ou une conséquence de la surpopulation ou de l'épuisement des matières premières, théorie qui ne peut que flatter les idées d'un Reid pressé de voir l'homme quitter la planète. Taine le convainc cependant de tenter une expérience délirante, persuadé que si l'homme est parvenu à s'en sortir, il a envoyé un message dans le passé pour prévenir ses ancêtres. La détection de ce message, réalisée à partir du comptage de neutrinos issus de désintégrations de quarks et d'anti-quarks, est une preuve d'autant plus vertigineuse qu'elle désigne un astéroïde a priori insignifiant, Cruithne, mais dont l'orbite est si bien ajustée à celle de la Terre qu'elle constitue un mystère.
Il n'en faut pas plus pour Reid modifie ses plans, envoyant sa fusée sur un objectif moins facile à atteindre, avec, à son bord, un calmar génétiquement modifié dont l'intelligence, pour rudimentaire qu'elle nous apparaisse, est exceptionnelle par rapport à ses congénères. Sheena 5 sait que son voyage est sans retour et l'accepte plus facilement que bien des humains ayant appris sa présence à bord. Alors que se posent des questions éthiques sur l'emploi de calmars dans l'espace, l'humanité s'inquiète, dans le même temps, de l'apparition d'enfants surdoués à travers le monde, dans des quartiers défavorisés, qui tous dessinent des cercles bleus. La peur qu'ils suscitent amène la société à les confiner dans une école en Australie, où ils sont suivis.
Autour de ces trois axes, les enfants surdoués, les céphalopodes amenés à l'intelligence et le message en provenance du futur, Stephen Baxter élabore une intrigue échevelée, où la découverte sur Cruithne d'un artefact permettant de passer d'un univers à l'autre emmène les héros dans une multitude de mondes parallèles. Tout au long de cette folle aventure se pose la question du sens de la vie et celle de l'immortalité de l'espèce. L'humain se refuse à croire qu'il s'éteindra un jour, au mieux avec la mort de son soleil, ni, s'il parvient à essaimer dans la galaxie et au-delà, à disparaître en même temps que l'univers, lui aussi mortel. La théorie des univers parallèles qu'il développe, si elle assure une pérennité, pose cependant d'autres questions.
Stephen Baxter a le sens du cosmique. La première partie du roman, passionnante dans ses développements très hard science, comme l'usage de particules voyageant dans le temps, l'emploi de calmars pour l'exploration spatiale (déjà utilisé dans une nouvelle), la confiscation de l'espace par la NASA (qui renvoie à ses romans publiés chez J'ai lu). Baxter est le nouvel Arthur C. Clarke, un écrivain d'envergure, qui a un sens de l'intrigue et du rythme capable de transformer le plus assommant exposé scientifique en insoutenable suspense.
Au terme de cette aventure absolue se pose la question de savoir ce que Baxter pourra bien encore raconter dans les prochains volumes de la trilogie (Espace et Origine), tant il semble être allé loin dans l'exploration de son univers. Il est surprenant que ce très grand roman ait dû attendre huit ans pour être traduit en France (mais il est tout aussi irritant de savoir que nombre d'œuvres de Baxter, comme les séries Xeelee, Behemoth et Time's Tapestry, sont toujours inédites chez nous).
A signaler que ce roman a été traduit par Roland Wagner et Sylvie Denis, qui l'a découvert, comme quoi, ici aussi, une boucle est bouclée…
Claude Ecken
18:37 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, hard sf, science, littérature
11.09.2008
Arthur C. Clarke

Arthur Charles Clarke est décédé le 19 mars 2008, à Colombo, au Sri-Lanka. Trois mois plus tôt, il avait fêté ses 90 ans, recevant à cette occasion la visite du chef de l'Etat Mahinda Rajapakse et les journalistes du monde entier.
Rompant avec son habituel optimiste, il avait formulé trois souhaits : la découverte d'un substitut propre à l'énergie pétrolière, l'instauration de la paix au Sri Lanka, et la preuve de l’existence de forme de vie extra-terrestre, qu'il comptait jadis voir de son vivant. Il est vrai qu'il avait déjà écrit : "l'avenir n'est plus ce qu'il était". Mais il est vrai aussi que Clarke, c'est avant tout l'ode au voyage et la foi dans l'avenir, conjuguant science et spiritualité.
Sa popularité, immense, n'était pas seulement due à 2001, l'odyssée de l'espace, film de Kubrick dont il écrivit le scénario, à partir d'une de ses nouvelles, "La Sentinelle", qui, dès 1951, introduisait l'idée des "grands anciens", extraterrestres évolués donnant un coup de pouce aux formes de vie à la technologique moins avancée. Elle était aussi due à ses contributions scientifiques et ses textes de vulgarisation.
Né le 16 décembre 1917, à Minehead, dans le Somerset, dans une famille pas assez fortunée pour lui payer l'université (le père est quand même ingénieur des télécommunications), il devient, après le lycée, auditeur dans une administration scolaire, avant de rejoindre la Royal Air Force pendant la guerre. Passionné d'astronomie au point de construire son premier télescope à l'âge de 13 ans (le manque d'argent, finalement, est émulateur), il découvre la science-fiction avec la fresque d'Olaf Stapledon, Les Premiers et les derniers, entre à la Société interplanétaire britannique qui se trouvait à côté de chez lui, avant d'en être le président de 1947 à 1950 puis en 1957.

Mais entre-temps, Arthur C. Clarke a pris du galon à l'armée : d'abord dans les bureaux, il finit Flying Lieutenant de la RAF (de 1941 à 1946), où il travaille au développement du premier système de radar. Il est surtout à l'origine de l'orbite géostationnaire sur lesquels se placent les satellites de télécommunication, décrit dans un article "Extra-Terrestrial Relays", dans Wireless World, en octobre 1945. Cette orbite, appelée aussi orbite de Clarke, lui valut d'obtenir la même année la médaille d'or de l'institut Franklin. Il en tire une nouvelle en 1960 : "I remember Babylon," dans Playboy, mai 1960 ("Je me souviens de Babylone", Avant l'Eden, J'ai Lu n°830, 1978). Dans ce récit, il se met en scène en prenant comme point de départ son article et ce qui en advint (preuve qu'il savait soigner sa publicité), pour adresser une mise en garde contre l'utilisation à des fins de propagande ou de lavage de cerveau : "Lorsque les transmissions télévisées seront rendues possibles grâce à des satellites en orbite au-dessus de nous, leur utilisation comme arme de propagande pourra être décisive." (p.20). Il a aussi imaginé en 1950 un lanceur électromagnétique, le lunartron, qui "expédierait" les colis d'un satellite (extraction de minerai par exemple) au point L2 de Lagrange pour récupération.
Et c'est bien cette célébrité, et non celle de 2001…, encore dans les limbes, qui lui permit de rédiger des articles de vulgarisation scientifique pour Playboy, ce qui était une position enviable, aussi bien pour la reconnaissance du grand public que sur le plan financier. La plupart de ces articles ont été réunis dans son prospectif ouvrage Profil du futur (Profiles of the future, 1962), souvent cité pour certains aphorismes qui, depuis, ont fait florès ; en effet, c'est là que sont décrites les trois fameuses lois de Clarke :
1 Quand un savant distingué mais vieillissant estime que quelque chose est possible, il a presque certainement raison, mais lorsqu'il déclare que quelque chose est impossible, il a très probablement tort.
2 Le seul moyen de cerner les limites du possible est de s'aventurer un peu au-delà dans l'impossible.
3 Toute technologie suffisamment avancée serait prise pour de la magie par une civilisation inférieure.
Ses romans, bien sûr, reprennent souvent les idées scientifiques que l'homme pourrait un jour mettre en œuvre, notamment dans la conquête de l'espace, son grand dada. Il n'est pas forcément le premier à avoir utilisé certains projets dans ses fictions, mais la rigueur de ses démonstrations font qu'on se souvient plus facilement des siennes : l'ascenseur spatial des Fontaines du Paradis (The Fountains of Paradis, 1979), la récupération de l'énergie du vide dans 3001, une des suites à L'odyssée de l'espace, un rien pesante par son didactisme.
Considéré comme un auteur de hard science, Clarke ne répugne pas à utiliser les poncifs de la SF, usant au besoin de loufoquerie : chez lui, l'humour et la dérision n'étaient jamais bien loin. Rien n'est impossible à cet optimiste forcené qui décrit avec minutie, dans ses œuvres de jeunesse la conquête de la Lune et de Mars. L'humanité est mûre pour l'espace dans Les Enfants d'Icare (Childhood's End, 1954), le chemin des étoiles est même préférable à l'immobilisme de l'immortalité dans La Cité et les astres (The City and the Stars, 1956). Ces voyages ne sont pas prétextes à l'aventure mais à des méditations métaphysiques, non dénuées de lyrisme, sur la place de l'homme dans l'univers, comme par exemple celles suscitées par l'exploration d'un gigantesque vaisseau spatial dans Rendez-vous avec Rama (Rendezvous with Rama, 1973). On reconnaît en cela l'influence de Stapledon alors que l'humour de ses spéculations sur ce qui se passerait si… rappelle davantage le sarcastique Erik Franck Russel avec qui il a longtemps correspondu. Progressiste, Clarke n'est cependant pas le chantre aveugle de la science : plutôt que de préconiser un impossible retour à la nature, il estime que la science peut et doit résoudre les problèmes qui se présentent à elle. Spiritualité n'est pas non plus religiosité : contempteur de la superstition et il est aussi très critique envers la religion dans "L'Étoile" ("The Star", 1955). Pragmatiques, ses réflexions sociales échappent à la morale commune en s'adaptant aux nécessités. La rigueur scientifique prendra cependant le pas sur son imagination poétique même si on lui doit de très belles pages sur l'univers et son évolution finale.

Par la suite, Clarke se contentera de rédiger des synopsis que d'autres transforment en romans : le cycle de Rama avec Gentry Lee, la suite de La Cité et les astres avec Benford, la série, Base Vénus (Venus prime, 1987) avec Paul Preuss, sans parler d'autres collaborations avec des auteurs capables de la même rigueur scientifique comme Baxter, Mc Quay ou Kube-McDowell. Ce n'est pas l'appât du gain qui le pousse mais la crainte de sa disparition ; en effet, ces collaborations ont commencé avec l'annonce d'une dégénérescence neurologique du cerveau, fatale à court terme, diagnostic erroné, ses problèmes de santé de l'époque s'avérant être des séquelles de la poliomyélite contractée dans l'enfance, et qui le conduira sur une chaise roulante.
La mer et l'espace sont souvent considérés de façon similaire. Ce n'est sans doute pas un hasard si Clarke s'est révélé un furieux adepte de plongée sous-marine. C'est dans un stage de plongée qu'il rencontre son épouse, Marilyn Mayfield, épousée presque immédiatement le 15 juin 1953, dont il se sépare en décembre et de qui il divorce quelques années peu plus tard. Il ne se mariera plus jamais et on ne lui connaîtra pas d'autre liaison. Mais sa passion de la mer ne cesse de croître : il écrit, outre ses récits de science-fiction, des documentaires sur les chercheurs d'épaves ou sur la mer, s'établi à Ceylan en 1954, ébloui par les récifs coralliens. Il a d'ailleurs crée dans ce qui est devenu le Sri Lanka une école de plongée pour enfants défavorisés. Là-bas, une académie scientifique porte son nom.
La popularité de Clarke a grandi au sein du fandom au point d'éclipser Van Vogt, en 49, du trio des grands auteurs (les deux autres sont Heinlein et Asimov). C'est ce qui conduira à conclure en 1988, soit après la mort de Heinlein, le pacte de non-agression de Parke Avenue, stipulant qu'ils ne se disputeront pas le titre de meilleur auteur de SF et/ou de vulgarisation, le partage étant fait ce jour là. C'est donc le 1er auteur de science-fiction qui vient de rejoindre, au panthéon de la littérature d'anticipation, Asimov, titulaire de la place de 1er vulgarisateur scientifique.
Avant de mourir, Clarke avait eu le temps de corriger la version finale de son dernier roman The Last Theorem, co-écrit avec Frederik Pohl, un autre vétéran de la SF.
Claude Ecken
08:53 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, technologie, satellites, 2001, kubrick, nécrologie, littérature
09.09.2008
Vauban, physiocrate ? (2)

II – Vauban au futur : un visionnaire aux idées libres.
Si Vauban échappe aux « canons » de la physiocratie, c'est aussi parce que ses idées ont toujours été libres. Une bonne partie de son oeuvre excède les préoccupations de la « secte des économistes ». Sébastien Le Prestre n'est pas un doctrinaire, mais un expérimentateur : il est « un lanceur d'idées » (43). Cette liberté de ton, en l'absence de toute contrainte idéologique, est sans doute son caractère le plus original. Cela confère à ses Oisivetés une pertinence, une portée qui surpasse celle de la plupart des traités de son temps. Fontenelle, (44) son premier biographe, en était persuadé : « que les idées qu'il y propose s'exécutassent, ses Oisivetés seraient plus utiles que tous ses travaux » (45).
Respectueux de l'autorité royale lorsqu'il s'agit de renflouer le trésor royal grâce à un nouvel impôt, en revanche, Vauban « s'accorde toute licence pour imaginer » (46) des solutions qu'il n'a pas l'intention d'imposer. Cette liberté, qui lui permet d'embrasser des perspectives parfois très lointaines, voire abstraites, et des sujets si divers, n'est pas sans rapport avec la démarche encyclopédique des Lumières (A), sans toutefois se fondre en elle. La quintessence de sa pensée, en définitive, réside dans son caractère visionnaire (B).
A – L'encyclopédiste du Grand Siècle
De Vauban, Diderot disait : « nous avons eu des contemporains dans le siècle de Louis XIV ». L'affirmation est séduisante, mais trompeuse. Il est délicat de retrouver chez le maréchal bourguignon la démarche philosophique du maître d'oeuvre de l'Encyclopédie (48), telle que celle-ci est explicitée, par ses soins, dans l'article « Encyclopédie » : rassembler toutes les connaissances acquises par l'humanité, tout en critiquant les fanatismes et en faisant une apologie de la Raison et de l'esprit critique. Diderot croit au progrès du et par le Savoir. Il entend faire le tri des connaissances, en insistant sur celles qui sont « utiles » (49). Pour rendre sensible cette généalogie des connaissances, il se sert d'un système de « renvois » d'un article à l'autre, qui permettent de mettre en lumière, par la méthode comparative, « de confirmation et de réfutation » l(50) e caractère obsolète des dogmes religieux ou celui, relatif, des institutions politiques (51).
On ne reconnaît guère Vauban dans cette présentation, alors même que les physiocrates contribuent significativement à l'oeuvre de Diderot. Pourtant l'insatiable curiosité dont attestent les Oisivetés s'accompagne d'une rigueur méthodologique qui fait écrire au marquis de Mirabeau que leur auteur est le premier à comprendre que « l'arithmétique posée sur des bases morales est le seul palladium des sociétés » (52).
L'oeuvre composite est plus novatrice qu'elle ne le semble de prime abord. Et peut-être pas si respectueuse de l'autorité royale : tout en affirmant avoir réservé la connaissance de La Dîme à ses seuls amis, Vauban a « fait imprimer la Dîme royale à un nombre d'exemplaires relativement important (...) 400 au maximum, 264 au minimum » (53). Il ne s'est manifestement pas considéré tenu à un secret perpétuel au nom de l'intérêt de l'Etat. En choisissant librement le moment de la diffusion de la Dîme, en 1707, ne serait-il pas le précurseur de la liberté d'opinion, de publication, et de diffusion, qui sera au coeur de l'édifice démocratique de la fin du dix-neuvième siècle ?
Extraire Vauban de son siècle pour l'intégrer, à perpétuelle demeure, à celui des Lumières n'est donc pas plus satisfaisant que d'en faire le précurseur de la « secte des économistes ». Fontenelle écrivait encore que le maréchal se distinguait par « l'équipollence dans l'excellence », susceptible de formuler des opinions informées sur un nombre incalculable de sujets (54), « apte à toutes les tâches, possédant un savoir universel » (55). Au-delà du caractère en partie hagiographique du propos, la liberté même qui se trouve à la racine de cet esprit du Grand Siècle, semble relever bien plus de l'idéal dix-neuviémiste du « vir bonus », cet honnête homme, notable cultivé capable d'agir et de réfléchir sur tout, avec le souci permanent, sinon l'ambition, à l'instar des avocats de la troisième république, d'être au service de la société (56). Vauban serait-il dès lors un thuriféraire de la « res publica » ? Sans doute faut-il, en ce jour-anniversaire, poser la question différemment : que n'avons-nous pas encore su voir dans ses Oisivetés qui justifiera que nos successeurs, à leur tour, se l'approprient ? Cette « modernité » récurrente n'est-elle pas la marque des visionnaires ?

B – L'inexhaustible visionnaire.
L'oeuvre plurielle de Sébastien le Prestre de Vauban transcende son époque. L'admettre est malaisé pour un historien du droit et des idées politiques, qui considère, et enseigne habituellement, que toute idée, toute doctrine ou oeuvre politique, est d'abord le fruit de son contexte. L'historien anglais Arnold Toynbee a employé une métaphore restée célèbre pour l'exprimer : l'auteur, ou le penseur, est toujours influencé par les réalités institutionnelles et sociales de son temps, épousant « cette tendance du potier à devenir l'esclave de l'argile » (57). Platon et Aristote se sont exprimés sur la démocratie athénienne ; Sir Thomas More et John Locke ont critiqué l'Angleterre des Stuarts ; Diderot et ses rédacteurs ont déstabilisé les certitudes de la France des Bourbons. Dans cette perspective, les idées de Vauban apparaissent beaucoup moins datées : même si son oeuvre nous renseigne à l'évidence sur l'Etat de Louis XIV et ses mécanismes décisionnels, il porte souvent son regard vers l'avenir. Dès lors, la question posée au début de cet article n'a plus vraiment d'intérêt. Vauban n'appartient qu'à une communauté : celle de ceux qui mesurent, par l'expérience directe, le caractère indocile de la réalité, irréductible aux doctrines qui cherchent à l'apprivoiser, et formulent des solutions pour le long terme.
Il ne peut suffire de l'affirmer. Afin de le vérifier, il faut revenir à ces campagnes dont Vauban s'est fait le défenseur, à commencer par les forêts. Dans sa volonté d'ignorer les bienfaits, fussent-ils étiques, de la législation colbertienne, Vauban paraît, a contrario, avoir des préjugés. Il juge meilleure, à l'instar des disciples de Quesnay, la solution qui consiste à laisser la forêt se réguler d'elle-même. Toutefois sa réflexion s'étend bien au-delà de la doctrine des physiocrates. Comme le relevait Andrée Corvol en 1983, « il épingle l'essentiel qui ne commence qu'à s'esquisser » (58). Vauban est effectivement le seul à prendre la véritable mesure de l'enjeu : « le problème que pose la nature du produit sylvicole ne saurait se traiter indépendamment de celui qui naît de son renouvellement » (59). Il s'agit moins d'optimiser la production de bois que de la pérenniser, dans l'intérêt de la Nation et de l'Etat. Vauban serait-il le tout premier théoricien français du « développement durable » (60) ? Il n'hésite pas à suggérer que l'Homme et la Nature peuvent s'associer pour garantir la vitalité de la forêt. En modifiant, par ses interventions, les données naturelles du terrain, l'homme accroît les chances de réimplantation : « rien ne garantissant le remplissage des vides par la nature zélée, mieux vaut s'en charger soi-même » (61). L'Homme peut non seulement « relever » la forêt, mais aussi « l'élever », créant lui-même de nouvelles espèces. Il se livre ainsi « aux délices de la conception » (62). Visionnaire, Vauban l'est encore sur les possibilités eugéniques de la sylviculture : « voilà un homme qui a compris (avant même que se forge le mot) que l'écologie ne se confondait pas avec la résignation aux données biologiques » (63). De cette « science des arbres » balbutiante à la production industrielle d'organismes génétiquement modifiés, il n'y a qu'un pas, qu'on ne peut franchir, précisément, qu'en se laissant la plus entière liberté d'imagination, à l'instar du maréchal morvandiau.
Aucun physiocrate après Vauban, ne poussera la réflexion aussi loin. Moins précurseur que prospectiviste, il enjambe le XVIIIème siècle, pour investir le XIXème siècle. Au début du XXIème, il nous apparaît comme l'un des esprits les plus visionnaires que la France ait jamais enfanté.
La pensée du poliorcète se déploie en ce lieu, sous l'horizon, où les parallèles de l'utopie et de la praxis finissent par se croiser, pour forger des modèles optopiques (i.e. : « optimum polis », la meilleure des cités réalisables) potentiellement accessibles à long, voire très long, terme. Esprit dévoué à la chose publique, Sébastien Le Prestre revient nous encourager à rêver notre futur au présent. A point nommé.
Ugo Bellagamba
(43) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.160.
(44) Bernard LE BOUYER DE FONTENELLE, Eloges de Vauban, Association des Amis de la Maison Vauban, Saint-Léger-Vauban, 1986.
(45) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 350.
(46) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.160.
(47) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, op. cit., p. 332.
(48) L'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, University of Chicago, ARTFL Project, ATILF [ressource électronique] : http://portail.atilf.fr/encyclopedie/.
(49) Ibid.
(50) Ibid.
(51) Ibid. : « les renvois serviront d'itinéraires dans ces deux mondes dont le visible peut être regardé comme l'Ancien et l'intelligible comme le Nouveau ».
(52) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, op. cit., p. 342.
(53) Michel MORINEAU, Tombeau pour un maréchal de France : la Dîme de Vauban, op. cit., p. 195.
(54) Ibid., p. 185.
(55) Jean MESNARD, Vauban et l'esprit encyclopédique, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 329.
(56) Ugo BELLAGAMBA, Les avocats à Marseille : praticiens du droit et acteurs politiques (XVIIIème et XIXème siècles), PUAM, 2001, p.517.
(57) Arnold TOYNBEE, A study of History, l'Histoire, N.R.F., Paris, 1961, Bordas, Paris, 1972, p. 28.
(58) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.162.
(59) André CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.164.
(60) Est qualifié de « durable », selon la Commission Mondiale pour l'Environnement et le Développement, le développement qui « répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Cf. Gro Harlem BRUNTLAND, Our Common Future, Oxford University Press, 1987 ; Notre avenir à tous, Editions du Fleuve, Montréal, 1988.
(61) Andrée Corvol, Vauban et la forêt, op. cit., p.167.
(62) Ibid.
(63) Ibid., p.168.
(54)
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07.09.2008
Les Chroniques de Durdane

Jack Vance
The Anome (1971), The Brave Free Men (1973), The Asutra (1974)
Denoël “Lunes d'Encre” (2007)
Le Shant, sur la planète Durdane, est sans doute l'une des créations les plus fascinantes de Jack Vance. Imaginez une vaste île, presque un continent, divisée en une soixantaine de cantons aux structures sociales très différentes les uns des autres. Toutes ces sociétés coexistent en paix hors de toute centralisation sous la surveillance de l'Anome, l'Homme sans visage, qui possède le pouvoir de faire sauter la tête de n'importe qui en déclenchant l'explosion du torque que chacun porte dès l'adolescence. Dans le premier volume de cette trilogie, Gastel Etzwane, fils d'un musicien de passage, renonce à l'initiation chilite et quitte son canton d'origine pour mener une vie errante à travers le Shant. Après bien des aventures, il part en quête de l'Anome, dont l'absence de réaction face au péril représenté par les terribles Rogushkoïs lui paraît tout d'abord incompréhensible, puis criminelle. Après avoir identifié L'Homme sans visage et mis fin à son règne, Etzwane organise la résistance contre les Rogushkoïs dans Les Paladins de la liberté, pour découvrir au bout du compte que ces féroces créatures humanoïdes qui massacrent les hommes et s'accouplent avec les femmes ont été amenées depuis un autre monde. Leur origine et les raisons de leur invasion font l'objet du troisième volume, où Etzwane, enlevé par les maîtres des Rogushkoïs, se retrouve obligé de combattre pour leur compte sur une autre planète. Il réussit bien entendu à s'enfuir et regagne Durdane.
L'Homme sans visage est clairement l'un des meilleurs romans de Vance, qui y déploie des trésors d'imagination et d'inventivité, dont le « chemin d'air » — des ballons guidés captifs guidés par des câbles au sol — est un excellent exemple. Même si Durdane n'est pas totalement coupée du reste de la galaxie, les technologies qu'on y emploie sont largement alternatives, pour le plus grand plaisir de l'amateur de dépaysement. Quant aux sociétés décrites, leur diversité et leur originalité ne peuvent que susciter l'admiration. Originalité que souligne cette phrase d'Ifness, l'observateur terrien qui croise à plusieurs reprises le chemin d'Etzwane, au sujet des Chilites : « La race humaine n'avait jamais connu une telle adaptation et elle ne la connaîtra sans doute plus jamais. » Les Paladins de la liberté poursuivent sur cette lancée avec un peu moins d'imagination, mais il est vrai que l'effet de surprise ne joue plus. L'intrigue est elle aussi plus conventionnelle : Gastel Etzwane passe son temps à organiser la résistance du Shant contre les Rogushkoïs, tout en mettant fin au système du torque. Asutra ! constitue enfin une conclusion fort décevante, comme si, après avoir tant donné dans les deux premiers volumes, Vance était à court d'idées pour boucler le cycle. Ce n'est pas à proprement parler un mauvais livre, juste un space opera standard avec une fin plutôt hâtive. Mais cette conclusion ne doit surtout pas faire oublier la formidable puissance imaginative de L'Homme sans visage, qui représente, répétons-le, un des sommets de l'œuvre de Jack Vance.
Roland C. Wagner
13:10 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, planet opera, exotisme, jack vance
02.09.2008
Vauban, physiocrate ? (1)
La science fiction s'appuie avant tout sur la connaissance. Elle est une construction dont le réel constitue les fondations. Réel présent et passé permettant de construire un réel à venir. Ou un réel différent, dans le cas de l'uchronie.
Vauban physiocrate ? peut être lu de deux manières : comme un essai documenté sur un point précis de l'histoire économique, ou avec le regard prompt à déceler les potentialités de l'amateur de science fiction. C'était déjà le cas avec Le principe de continuité de la Couronne, où Ugo Bellagamba évoquait brièvement son roman Le Double Corps du Roi, écrit avec Thomas Day autour de la thématique en question. Mais ici, il se penche sur un personnage historique qui se préoccupait de l'avenir, et qui se préoccupait sinon de le bâtir, du moins de lui donner des bases solides.
Comme bon nombre d'auteurs de science fiction.

Vauban, physiocrate ?
A la demande de François Quesnay, père de la physiocratie (1), Victor Riquetti, marquis de Mirabeau, fait suivre sa Théorie de l'Impôt (1760), d'une note dans laquelle il rappelle que la « secte des économistes » a eu des précurseurs au XVIIème siècle, au rang desquels se trouvaient Sébastien Le Prestre de Vauban et Pierre le Pesant de Boisguilbert (2). La question posée dans cette communication pourrait donc paraître inutile, les physiocrates eux-mêmes admettant Vauban comme l'un des leurs.
Mais peut-on se contenter de cette opinion formulée près de soixante années après la disparition du maréchal bourguignon dont les pensées et les expériences ont largement excédé le domaine économique ? On sait que les physiocrates associaient, d'une manière fort révélatrice de leur contexte historique, une doctrine purement absolutiste en matière politique et une doctrine résolument libérale en matière économique. Tous ont ce paradoxe en commun : ils confient sans réserve le pouvoir au Prince éclairé, au nom de ses aptitudes exceptionnelles à gouverner, mais lui refusent simultanément toute intervention dans l’économie, en vertu de la toute-puissance de la Nature, qui ne doit pas être entravée. François Quesnay (1694-1774), qui fut un contributeur de l'Encyclopédie de Diderot, pour laquelle il rédige les articles « Fermiers », « Grains » et « Impôts », expose ses idées novatrices dans son Tableau économique en 1758, grâce à la publication duquel, il va bientôt réunir autour de lui de nombreux « disciples » : Le Mercier de La Rivière (3), Le Trosne (4), Dupont de Nemours, (5) etc. Plus que les divers traités de ces auteurs, ce sont les réformes de Turgot qui offriront une postérité aux idées physiocratiques (6). Trois concepts-clefs permettent d'en tracer les contours : l’ordre naturel, la prééminence de la terre, la liberté de l’économie ; cette trinité aboutit au leitmotiv physiocratique de la liberté du commerce des grains.
Parce que seule la terre est créatrice de richesses et parce que l'ordre naturel « veut » que l'Homme s'approprie cette richesse par son travail, les physiocrates opèrent un lien entre patrie et patrimoine et prônent le gouvernement des propriétaires (7). La « classe des propriétaires », selon François Quesnay, réunit les grands fonciers, le clergé et l’Etat lui-même, qui aura pour mission première de protéger la propriété et de garantir la libre circulation des richesses. Parmi toutes les réformes proposées par les physiocrates visant à libérer l'économie et l'agriculture, l'instauration d'un impôt unique tient une place centrale. Mais, il serait erroné de croire que les physiocrates ont prêché pour la généralité et la proportionnalité de l'impôt. Quesnay, à l'inverse, considèrent que seul les propriétaires fonciers doivent être imposés, parce qu'ils sont les seuls à dégager un « produit net » (8).
C'est sous tous ces aspects qu'il convient d'examiner si Sébastien Le Prestre de Vauban, a véritablement été un physiocrate avant l'heure, ou s'il s'avère n'avoir eu que quelques convergences avec les disciples de Quesnay.
Toutefois, sur les plan des idées politiques elles-mêmes, cela ne suffit pas encore pour espérer appréhender l'oeuvre et l'esprit du plus célèbre maréchal de Louis XIV. Sébastien Le Prestre n'a pas été un économiste pur, ni même un vrai philosophe des Lumières. Bâtisseur de forteresses, stratège expérimenté, inventeur de la notion du « pré carré » (9), son rapport au monde a été, avant tout, celui d'un homme d'action, ou pour ainsi dire, d'Etat. Esprit pragmatique, Vauban a toujours recherché des solutions concrètes, immédiatement applicables, parce qu'il a toujours été « mêlé de façon étroite à l'événement » (10). Ne pas en tenir compte serait commettre une grave erreur d'appréciation. Inversement, alors même qu'il a toujours agi au présent, Vauban a souvent imaginé le futur, proche ou lointain. En filigrane de toute son oeuvre, trompeusement « oisive », il a souvent proposé des solutions qui démontrent sa capacité à l'anticipation, que celle-ci soit d'ordre économique, social, ou purement technique.
Comment, dès lors, juger Vauban à sa juste valeur ? Convient-il de le restituer à son siècle, ou, au contraire, de le hisser au plus près du notre ? Faut-il louer sa lucidité sur les problèmes de son temps, ou plutôt sa capacité à appréhender ceux à venir ? Ce serviteur dévoué de l'Etat monarchique jetant un regard neuf sur les campagnes et sur la fiscalité (I), n'est-il pas aussi l'un de nos meilleurs visionnaires dont les réflexions, colorées d'utopie, n'ont guère perdu de leur pertinence en trois siècles ? (II) Sa pensée, comme le révèle son lien ambigu avec les physiocrates, est tout à la fois occupée à ce qui est et à ce qui sera.

I – Vauban au présent : un serviteur de l'Etat monarchique.
L'application systématique des théories mercantilistes (11) par Colbert (12), le maintien des céréales à bas prix, conjugué à l'absence de leur libre circulation, au bénéfice exclusif du commerce extérieur, est, pour Vauban, la cause première de la détresse économique des campagnes françaises. De surcroît, la fiscalité pèse lourdement sur la partie la plus pauvre de la population, ce qui accentue la faiblesse de ses rendements et de ses revenus. Loin de le renforcer l'Etat monarchique, comme l'ont cru les tenants du mercantilisme, cela le dessert. C'est pourquoi Vauban, avec son Projet d’une dîme royale, va proposer une réforme radicale en reformulant la légitimation de l’impôt. Résoudre la situation dramatique des campagnes (A) tout en renforçant la stabilité de l'Etat monarchique (B), tel est la mission qu'il se donne.
A – Le défenseur des campagnes
L'analyse que fait Vauban de la crise rurale qui marque la fin du règne de Louis XIV est appuyée sur une observation directe, faite au fil de ses pérégrinations militaires. Les racines en sont profondes et cumulatives : la crise est « l'aboutissement d'un long processus ouvert à la moitié du XVIème siècle » (13) marqué par les guerres « européennes » de la France et l'endettement subséquent à leur financement. Peste et disettes, elles, ont simplement joué le rôle de facteur aggravant. L'immense effort fiscal supporté par la Nation au nom de la splendeur de l'Etat louis-quatorzien a pesé essentiellement sur les épaules des paysans, déjà éprouvés par des mauvaises récoltes et la rudesse des derniers hivers du siècle. La Description de l'élection de Vézelay (1696) (14), ou plus largement de son Morvan natal (15), est, à cet égard, révélatrice.
Mais l'auteur n'évoque pas la seule agriculture céréalière. L'élevage est également traité dans son opuscule De la cochonnerie, qui fait partie de ses Oisivetés (16) dans lequel il propose d'améliorer les rendements des truies, afin d'éloigner définitivement la disette. (17) Vauban s'est également penché sur la forêt qu'il considère comme un patrimoine national des plus importants, en raison même de sa dimension stratégique (le bois était nécessaires aux chantiers navals de l'Ouest). Son constat n'est pas très éloigné de celui qu'il fait sur la paysannerie : l'état sylvicole de la France à la fin du XVIIème siècle est catastrophique (18). Dans son Traité de la culture des forêts (1701) (19), il montre que la législation royale a eu des résultats inverses à ceux escomptés : l'ordonnance de 1669 (20) prétendait lutter contre la précocité des abattages, or celle-ci, en trente années, s'est accentuée (21). Mais c'est toujours l'observation directe qui anime la réflexion de Vauban : il conclue que, si les désordres civils et le laxisme administratif ont pesé, c'est avant tout, en toute logique, l'accroissement des besoins énergétiques des villes, Paris en tête, qui a rendu impossible le maintien des hautes futaies. Il est donc prouvé que Vauban perçoit le caractère « vital » du patrimoine agricole pour le royaume de France. Le stratège militaire qu'il est réalise que le blé compte autant que le soldat. Cela suffit-il à le faire entrer « en physiocratie » ? Son approche du sujet correspond-t-elle à celle d'un François Quesnay ?
Pour le chef de file des physiocrates, chaque fermier gère un capital qu’il doit faire fructifier en accord avec la loi naturelle. Sans intervention étatique, les prix des ressources agricoles se stabiliseront d’eux-mêmes autour du « bon prix » (22), ce qui permettra au fermier de faire un profit. Cela l’incitera à produire plus, à améliorer ses techniques agricoles, ce qui, en retour, sera profitable à tout le pays. Les physiocrates sont les premiers théoriciens d’une sorte de « capitalisme agrarien ».
Rien de tel dans les calculs statistiques de Vauban, déjà évoqués (23). Il ne fait guère référence au « dogme » physiocratique de la loi naturelle, suggérant, bien au contraire, que les réformes qu'il préconise ne seront efficaces que si elles sont impulsées par le roi lui-même. Vauban pense « planification étatique » quand les physiocrates rejettent toute forme d'interventionnisme.
S'il devait être un précurseur de la secte des économistes, ce n'est certainement pas dans les présupposés idéologiques, mais plutôt dans la manière dont il présente la détresse des campagnes, « écharde » dans l'Etat. En effet, lorsque Vauban cherche à « réhabiliter le menu peuple et à lui rendre sa place dans la vie nationale » (24), ce n'est pas par pure compassion chrétienne, même si son « indignation » (25) est flagrante. C'est parce que le peuple est créateur de richesses. Si la terre l'intéresse, ce n'est pas simplement celle agricole : « campagnes, villes, avec tout ce qu'elle requiert pour être mesurée, entretenue, fertilisée, améliorée, bâtie, embellie, et par-dessus tout, défendue » (26). Le peuple industrieux joue un rôle crucial : « ce qu'on appelle mal à propos la lie du peuple (...) est néanmoins très considérable par le nombre et les services qu'elle rend à l'Etat. Car c'est elle qui fait tous les gros ouvrages de la ville et de la campagne, sans quoi, ni eux, ni les autres, ne pourraient vivre » (27). Sans les paysans, l'Etat n'existerait pas.
Si une telle reconnaissance de l'importance concrète des activités du peuple fait penser à la présentation que l'abbé Siéyès fait du Tiers-Etat qui lui semble être, et faire, « tout » à la veille de la Révolution de 1789 (28), il ne faut surtout pas commettre d'anachronisme : Vauban entend libérer l'économie sans que cela implique le moindre bouleversement de l'Etat monarchique. D'ailleurs, dans son traité De l'excellente noblesse, il se montre convaincu de la nécessité des distinctions sociales et favorable au maintien de tous les privilèges autres que fiscaux. Son seul but est de renforcer la monarchie absolue (29).

B – L'absolutiste réformateur.
Son ouvrage majeur, Projet d'une Dixme royale (1700 – 1707) (30) atteste de la volonté permanente de Vauban de servir l'Etat et le Roi. Ses positions essentielles sont révélatrices des finalités qui les sous-tendent : Vauban y pointe d'abord la ponction fiscale opérée sur les recettes de l'Etat louis-quatorzien par les intermédiaires de l'administration fiscale, qu'il convient de supprimer ; ensuite, il propose que l'ensemble du peuple contribue à l'impôt, sans exemption pour cause de privilèges, car le fondement de l'impôt est de donner les moyens à la monarchie de le défendre et de le protéger ; enfin, Vauban juge raisonnable et juste que le montant de l'impôt soit proportionnel aux ressources de chaque sujet, afin qu'il n'entrave pas l'activité économique. En bref, Vauban propose ici une réforme de l'impôt en trois points : rationalisation, généralisation et proportionnalité.
La meilleure méthode afin de déterminer si La Dîme royale, et plus largement la pensée fiscale de Vauban, peut être rattachée, de façon opportune, à l'idéologie de l'école physiocratique, est, sans doute, de la rapprocher de l'oeuvre, contemporaine, de son cousin Pierre le Pesant de Boisguilbert (31), lieutenant de police normand et précurseur, quant à lui unanimement reconnu, de la « secte des économistes ». D'autant plus que, selon le Duc de Saint-Simon (32), biographe auto-proclamé de Vauban, l'idée d'un impôt unique, progressif et général, aurait été élaborée par Sébastien le Prestre en concurrence, pour tout dire en émulation directe, avec Boisguilbert (33). Dans ses Détail de la France (1697) et Factum de la France (1707), Boisguilbert stigmatise, il est vrai, à l'instar du maréchal morvandiau, la ruine du trésor royal et l’état désastreux des campagnes, ces « terres en friche et mal cultivées (…) voilà le cadavre de la France ». Pierre le Pesant a même un avantage sur son collatéral poliorcète : son système fiscal, au contraire de la Dîme, a été mis en application dans l'élection de Chartres.
Cet élément, toutefois, nous offre précisément le moyen de distinguer enfin les deux auteurs : à l'établissement du budget pour l'année 1706, la monarchie met fin à l'expérience fiscale du magistrat normand pour des considérations militaires. Cet arrêt brutal provoque la « fureur » (34) de Boisguilbert à l'encontre de la décision royale et le fait basculer dans la critique sévère de la fiscalité louis-quatorzienne.
Sébastien Le Prestre de Vauban ne le lui emboîte nullement le pas. Lui a un rapport fort différent avec l'autorité royale. Dès 1699, il présente, en personne, son Projet de Dîme Royale à Louis XIV, lui faisant la lecture durant « trois soirées », répondant aux diverses questions du Roi-Soleil qui, en définitive, « a applaudi » (35). L'image « saint-simonienne » d'un Vauban abandonné par un roi s'avère infondée. Comme le démontre, de façon convaincante, Michel Morineau, c'est l'application régulière de la législation éditoriale de l'Ancien Régime qui explique seule le « retrait » de l'ouvrage : La Dîme avait été publiée sans autorisation et sans nom d'imprimeur (36). Cela prouve aussi que son auteur lui-même n'avait pas eu l'intention de la diffuser, sinon à ses plus proches amis, de façon privée. D'ailleurs, le contexte lui-même n'y était pas favorable : « la mise en oeuvre complète, voire partielle de la Dîme, réclame un temps de paix, propice aux expériences. La guerre, avec ses nécessités financières, l'interdit » (37).
Vauban n'a jamais entendu se soustraire à l'autorité royale. L'ouvrage novateur n'est-il pas resté, aux bons soins de son auteur, inédit durant quelques sept années ? L'attitude de Vauban n'a rien de commun avec la véhémence d'un Boisguilbert. D'ailleurs, si le Factum subit la proscription le même jour que La Dîme, c'est pour atteinte aux intérêts du royaume (38), et non pour simple carence d'autorisation.
Les auteurs divergent radicalement sur la question des modalités et de l'opportunité même de la réforme fiscale qu'ils proposent. Si, pour Vauban, la Dîme royale est un impôt unique, cela n'implique pas que tous les anciens impôts, comme la taille (39) qu'il critique pourtant, disparaissent instantanément. Le maréchal morvandiau ne veut « aucunement attenter au revenu du roi » (40), alors même que Boisguilbert, lui, loue Sully pour « son audace à toucher aux habitudes en matière d'impôts même en période de guerre » (41). Incontestablement, Vauban sert l'Etat absolutiste dont Boisguilbert cherche à faire le procès. La généralisation de l'impôt envisagée par Sébastien Le Prestre aurait eu pour premier effet de libérer Louis XIV des ordres privilégiés, le clergé en tête, en lui offrant une autonomie budgétaire (42). Plus « absolutiste » que les physiocrates, Vauban use de la réforme fiscale comme d'un outil politique permettant de modifier le fonctionnement de l'Etat au bénéfice exclusif du Roi-Soleil.
S'il fut bien un serviteur de la monarchie absolue, Vauban ne le fut pas de manière servile. Penseur sans doctrine, il ne s'est interdit aucun champ de réflexion et a embrassé autant le présent que le long terme. Sous couvert de « oisivetés », il a fait oeuvre de visionnaire.
Ugo Bellagamba
(1) François QUESNAY, Oeuvres économiques complètes et autres textes, édités par Christine Théré, Loïc Charles et Jean-Claude Perrot, Institut National d'Etudes Démographiques, Paris, 2005. Consulter également sur François Quesnay et le courant physiocratique au XVIIIème siècle : Georges WEULERSSE, Le mouvement physiocratique en France de 1756 à 1770, thèse présentée à la faculté des lettres de Paris, F. Alcan, Paris, 1910, Skaline Reprint, Genève, 2003 ; Georges WEULERSSE, La physiocratie à la fin du règne de Louis XV (1770-1774), P.U.F., Paris, 1959 ; Gianni VAGGI, The economics of François Quesnay, Macmillan, United Kingdom, 1987 ; Bernard DELMAS, François Quesnay et la naissance de l'économie politique, Thèse de Sciences Economiques, Lille I, 2000 ; Yves CITTON, Portrait de l'économiste en physiocrate (critique littéraire de l'économie politique), l'Harmattan, Paris, 2001 ; Reinhard BACH, Florence GAUTHIER, Eric GOJOSSO, Les physiocrates et la Révolution française, Revue française d'histoire des idées politiques, n°20, 2nd semestre 2004 ; Catherine CLAVILIER, Physiocratie, sciences de la Nature et expression artistique de la ruralité en France dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, Université Panthéon-Sorbonne (Paris), Atelier National de Reproduction des Thèses, Lille, 2006
(2) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, Actes du Colloque Vauban Réformateur, p. 357.
(3) Pierre-Paul Le MERCIER DE LA RIVIERE, L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, Paris, 1767. Consulter, à son sujet, Louis-Philippe MAY, Le Mercier de la Rivière (1719-1801) : aux origines de la science économique, Ed. du CNRS, Paris, 1975.
(4) Guillaume-François LE TROSNE, La liberté du commerce des grains, toujours utile et jamais nuisible, Paris, 1765. Consulter, à son sujet, Jérôme MILLE, Un physiocrate oublié : G.-F. Le Trosne (1728-1780) : étude économique, fiscale et politique, Thèse de l'Université d'Aix-Marseille, 1905.
(5) Pierre-Samuel DUPONT DE NEMOURS, Mémoires sur la vie et les ouvrages de M. Turgot, ministre d'Etat, Philadelphie, 1788. Consulter, à son sujet, Jules CONAN, Les débuts de Dupont de Nemours et la publication de la Physiocratie, Marcel Rivière, Paris, 1955 (tiré-à-part de la Revue d'histoire économique et sociale, vol. 33, n°2, 1955.
(6) Alain LAURENT, « Laissez faire ! » Textes de Anne Robert Jacques Turgot, choisis et présentés par, Les Belles Lettres, Paris, 1997 ; Jean-Pierre POIRIER, Turgot : laissez-faire et progrès social, Perrin, Paris, 1999.
(7) On peut ici opérer un lien avec l'oeuvre de John Locke liant la propriété de la terre au travail de l'homme, qui permet d'en retirer les fruits et la magnifie.
(8) Pierre MORIDE, Le produit net des physiocrates et la plus-value de Karl Marx, Thèse de Droit, Université de Paris, 1908 ; François Quesnay, Tableau économique des physiocrates, Calmann-Levy, Paris, 1969.
(9) Henry MONTAIGU, La fin des féodaux. Le pré carré du roi Louis, Orban, Paris, 1980 ; Alfred FIERRO-DOMENECH, Le Pré Carré : géographie historique de la France, Hachette, Paris, 1989 ; Philippe DESTABLE, Les chantiers du roi : la fortification du « pré carré » sous le règne de Louis XIV, Thèse de l'Université Charles de Gaulle, Lille III, 2006.
(10) Michel PARENT, Introduction, Actes du Colloque Vauban Réformateur, Introduction, p. 10.
(11) Pierre DEYON, Le mercantilisme, Flammarion, Paris, 1969 ; Immanuel WALLERSTEIN, Le système du monde du XVème siècle à nos jours, Flammarion, Paris, 1984 ; Thomas SCHAEPER, The French council of commerce, 1700-1715, a study of mercantilism after Colbert, Ohio State University Press, Columbus, 1983.
(12) Jean-Baptiste COLBERT, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, Imprimerie Nationale, Paris, 1861-1882 (10 vol.) ; Henry-Dominique DERSOIR, Aspects économiques de l'ordonnance de Colbert sur le commerce, Mémoire de DES, Université de Paris II, 1978.
(13) Jean JACQUART, Vauban et les paysans, Actes du Colloque Vauban Réformateur des 15-16-17 décembre 1983, édités par Catherine Brisac et Nicolas Faucherre, Musée Guimet et Assocation Vauban, Paris, 1993, p. 174.
(14) Sébastien LE PRESTRE, Marquis de Vauban, Description géographique de l'élection de Vézelay : contenant ses revenus, sa qualité, les moeurs de ses habitants, leur pauvreté et leur richesse, la fertilité du pays et ce que l'on pourrait y faire pour en corriger la stérilité et procurer l'augmentation des peuples et l'accroissement des bestiaux, Saint-Léger-Vauban, Association des Amis de la Maison de Vauban, 1986.
(15) Vauban a toujours tenu compte de ses origines dans ses écrits. Consulter Marie-Aimée LATOURNERIE, Le Morvan dans la vie et les écrits de Vauban, Académie du Morvan, Bulletin n°62, 33ème année, 2006.
(16) Sébastien LE PRESTRE, Marquis de Vauban et Maréchal de France, Oisivetés, Corréard, Paris, 1843 ; Michèle VIROL, Les Oisivetés de Monsieur de Vauban (sous la dir. de Roger Cartier), Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d'Ascq, 2002.
(17) Bernard JAVAULT, De la cochonnerie, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 170.
(18) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p.160.
(19) Sébastien LE PRESTRE, Sieur de Vauban, Traité de la culture des forêts, publié par A. de BOISLISLE, Mémoires sur la généralité de Paris, Paris, 1881, I, p. 594.
(20) Ordonnance de Louis XIV (...) sur le fait des Eaux et Forêts, P. Le Petit, Paris, 1670.
(21) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op.cit., p.161.
(22) Ridha GUERMAZI, La théorie de la valeur et des prix chez Quesnay, Le Trosne, Turgot et Condillac, Mémoire DEA, Université de Paris II, 1983.
(23) Voir la communication d'Ansoumane DORE, Vauban économiste et statisticien, à paraître.
(24) Jean JACQUART, Vauban et les paysans, op. cit., p. 179.
(25) Ibid., p. 182.
(26) Jean MESNARD, Vauban et l'esprit encyclopédique, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 325.
(27) Sébastien LE PRESTRE de Vauban, La Dîme royale (présentation d'Emmanuel Le Roy Ladurie), Imprimerie Nationale éd., Paris, 1992, p.73.
(28) Emmanuel SIEYES, Qu'est-ce que le Tiers-Etat ? (préface de Jean Tulard), P.U.F., Paris, 1989.
(29) Sur la monarchie absolue française, consulter l'étude récente de Bernard VONGLIS, La monarchie absolue française. Définition, datation, analyse d'un régime politique controversé, L'Harmattan, Paris, 2006.
(30) Sébastien LE PRESTRE de Vauban, La Dîme royale, op. cit.
(31) Pierre LE PESANT De Boisguilbert, Le détail de la France sous le règne de Louis XIV, [s.l.s.n.], 1699 ; Le détail de la France sous le règne présent, augmenté en cette nouvelle édition de plusieurs mémoires et traités sur la matière, G. de Backer, Bruxelles, 1712 ; Economistes financiers du XVIIIème siècle, Guillaumin, Paris, 1843. Consulter, à son sujet, Mark BLAUG, Pre-classical economists, Brookfield, U.S.A., Elgar Pub. Coll., 1991.
(32) Louis DE ROUVROY, Duc de SAINT-SIMON, Mémoires complets et authentiques du Duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence, A. Sautelet, Paris, 1829 (plusieurs vol.); Mémoires du Duc de Saint-SImon, Union Générale d'éditions, Paris, 1978.
(33) Michel MORINEAU, Tombeau pour un maréchal de France : la Dîme de Vauban, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 187.
(34) Michel MORINEAU, Tombeau pour un maréchal de France : la Dîme de Vauban, op. cit., p. 202.
(35) Michel MORINEAU, Tombeau pour un maréchal de France : la Dîme de Vauban, op. cit., p. 191.
(36) Ibid., p. 207.
(37) Ibid., p. 193.
(38) Ibid., p. 208.
(39) Sur ce point, consulter Karine DEHARBE, L'impôt direct en lyonnais aux 17ème et 18ème siècles. Un reflet concret des critiques portées contre la taille, Communication pour la journée d'études organisée par le Centre de recherches fiscales et financières de l'Université Jean Moulin Lyon III, sur le thème "Philosophie et droit - L'impôt", le 10 avril 2004.
(40) Michel MORINEAU, Tombeau pour un maréchal de France : la Dîme de Vauban, op. cit., p. 194.
(41) Ibid., p. 194.
(42) Jean-Pierre GUICCIARDI, Vauban ou l'antiréformateur, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 250.
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