30.10.2008

Les liens BitTorrent de Génération SF (MAJ)

Certains articles de Génération SF sont disponibles via le protocole BitTorrent. Voici les liens vers les fichiers .torrent correspondants :

 

Sylvie Denis :

Cyberspace ou l'envers des choses (article, 1996)

Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix (article, 1997)

 

Ugo Bellagamba :

Robert Heinlein et la liberté (conférence, 2008)

 

Claude Ecken :

L'écriture de la science fiction (conférence)

Science fiction et réalité virtuelle (conférence)

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner :

Une bibliothèque essentielle du space opera (article, 2004)

 

Roland C. Wagner :

De Gros Objets pas si stupides (préface au cycle de Rama, 2006)

29.10.2008

Souvenirs, souvenirs : Appel urgent

Et voici, toujours enregistré aux Utopiales de l'année dernière, Gilles Dumay lisant le texte de Johan Héliot dans L'Appel d'air.
On entrevoit derrière lui l'inestimable Markus Leicht dont le Journanal est l'un des blogues les plus vivants consacrés à la SF, à la fantasy, aux comics, etc.



27.10.2008

Souvenirs, souvenirs : "Mentions légales"

En attendant les Utopiales 2008, qui se dérouleront à Nantes à partir de mercredi prochain, voici Catherine Dufour (qui vient de publier un recueil de nouvelles, L'accroissement mathématique du plaisir, aux éditions du 'Bélial) lisant son texte dans L'Appel d'air pendant l'édition 2007 du festival :

 

26.10.2008

Robert Heinlein et la liberté (5)

1068268073_laheinlein.jpgB. L'âge du récit quantique.


Après une telle consécration, il fallait de l'audace pour quitter son royaume et conquérir de nouveaux territoires. Le “Général”, sur la forme comme sur le fond, livre des romans délibérément déroutants ; malgré cela, de best-seller en best-seller, le lectorat le suit. La critique, elle, prenant le contrepied, le traîne dans la boue, fustigeant le vieillard scabreux qui ne veut pas admettre que son heure de gloire est passée. Le « Vieux Père Heinlein », comme le désigne avec condescendance Brian Aldiss, aurait dû avoir la bonne grâce de laisser la place à cette nouvelle génération d’auteurs qui incarne une nouvelle manière d'appréhender la science-fiction : la « New Wave », anglaise d'abord, puis internationale. Robert Heinlein incarne trop le vieil âge d'or pour en faire partie, aussi innovants soient ses romans tardifs.  Ainsi, Time Enough for Love (1973) reçoit un accueil tiède, quand le Ravin des ténèbres (1974) et The Number of the Beast (1980), eux, sont littéralement lynchés par la critique. On reproche à l'auteur des digressions innombrables et des dialogues verbeux. Pourtant,  la critique passe complètement à côté du véritable objet de ces textes qui repoussent les frontières de la narration.
2561521362_9e64116fda.jpgSi, vers la fin de sa carrière, Robert Heinlein s'est laissé séduire par une écriture où l'intrigue semble n'être plus qu'un prétexte à des discussions sans fin sur le sens de la vie, il ne faut pas, pour autant, confondre l'effet avec la cause : l'auteur ne cherche pas tant à moraliser qu'à conférer à son récit une structure quantique. Sur ce point, The Number of the Beast ou The Cat Who Walks Through Walls, font figure d'échecs brillants.
L'ambition est folle : dépasser l'inhibition qui pèse sur les auteurs de SF quant à l'utilisation narrative de la physique quantique. Niels Bohr avait, dès 1920, jeté un voile délibérément opaque sur les fondements de celle-ci : « ne vous exprimez jamais plus clairement que vous ne pensez », avait-il enjoint à tous les membres de l'Ecole de Copenhague, dans une volonté quasi-sectaire. Même si un certain nombre d'auteurs de science-fiction avait osé s'approprier le langage quantique et utilisé la notion d'univers parallèles, notamment, aucun n'avait véritablement cherché à faire de la physique quantique la trame même de son récit.
Number_of_Beast_Heinlein.jpgJe me garderai bien ici d'entrer dans les détails techniques de l'effectivité de la transposition narrative par Heinlein du principe d'incertitude d'Heisenberg ou de la problématique qui sous-tend la parabole du chat de Schrödinger, car sur ce point, comme bien d'autres, c'est mon coauteur de Solutions non Satisfaisantes qu'il faudrait convoquer, puisqu'il est physicien au CNRS.
Il faut savoir, toutefois, que Heinlein ne s'est pas engagé dans cette voie à la légère : dans les années 1970, il avait opéré un retour vers les études de physique à l'université, bien que celles-ci eussent été prématurément interrompues en raisonde sa santé toujours précaire. Son challenge n'a donc rien d'irréfléchi. Heinlein livre d'ailleurs, en parallèle de son ses fictions, un article sur Paul Dirac pour l'Encyclopedia Britannica. Lorsqu'il se sent prêt à se « coltiner » les représentations quantiques du temps et de l'espace, Heinlein se lance dans The Number of the Beast et joue sur la multiplicité des « observables romanesques ». Il y met au même niveau, non seulement tous ses personnages (et leurs différents points de vue), mais aussi le narrateur, le lecteur, jusqu'à l'auteur lui-même, qui finit par être confronté à ses propres personnages, dans la dernière partie du roman, L'Envoi. C'est la notion de « réalité consensuelle » qui est débattue : vivons-nous tous dans le même monde ?
Une mémoire objective est-elle possible ?
disit.jpgThe Number of the Beast est une métaphore de la science quantique elle-même telle qu'elle se présentait dans les années 1970 : fascinante et vertigineuse, riche d'une multitude d’interprétations qui dépassent, de loin, le réalisme des premiers textes, notamment ceux de l’Histoire du futur. Complètement incompris, Robert Heinlein ne laissera toutefois pas dire qu’il a perdu la main sans réagir. Avec Vendredi (1982), il signe un roman d'espionnage léger et très conventionnel, quoique d'une redoutable efficacité. Dernier baroud d'honneur d'un auteur libre, tout autant à l'aise dans l'avant-garde que dans la tradition.
Robert A. Heinlein, l'auteur de science-fiction, n'est guère différent du Robert A. Heinlein citoyen américain et patriote : il n'a jamais été d'aucun parti, il n'a jamais été d'aucune école. Et cependant, il n'a jamais été un loup solitaire : il s'est engagé, sa vie durant, pour des causes partagées ou des communautés qui lui semblaient, pour paraphraser Ernest Hemingway, être dignes qu'on se batte pour elles.

 

Ugo Bellagamba

 

23.10.2008

Robert Heinlein et la liberté (4)

II – Robert Heinlein et la liberté de l'écriture.

Robert A. Heinlein ne s'est pas contenté d'être un esprit libre. Il a été, en toutes circonstances, un auteur libre, et oeuvré pour que ses pairs en écriture puissent les prévaloir de cette même liberté. Heinlein, en bon pragmatique, a d'abord envisagé cette liberté sur le plan strictement matériel : il faut avoir les moyens de vivre de sa plume, et donc pouvoir prétendre à de justes rémunérations, pour être un auteur libre. Il faut aussi disposer de plusieurs supports de publications, afin de conserver sa liberté en imaginaire. Enfin, être libre ne signifie pas pour lui être seul, comme nous l'avons vu. Heinlein a tout fait pour contribuer à façonner une communauté des auteurs de science-fiction, partageant des valeurs, des techniques, voire des idées, pour offrir un vaste choix de styles, d'univers, d'aventures et de réflexions, aux lecteurs, quel que soit leur âge. Robert Heinlein est donc parti à la conquête de la liberté en écriture et cela l'a conduit, d'une part, à ne se fermer aucune porte, et d'autre part, à identifier pas à pas, tel un pionnier explorant la frontière, les techniques narratives les mieux adaptés à la littérature qu'il avait choisie (A).
L'ayant fait, et ayant été reconnu par ses pairs pour cela, au lieu de se contenter de jouir des honneurs mérités, Heinlein a entendu dépasser une autre frontière. Il a tenté, au soir de sa vie, de réinventer le genre, à partir d'une nouvelle manière d'écrire, en prise directe avec les avancées de la physique quantique (B). Son échec, bien qu'inévitable, est riche d'enseignements.

 

heinlein.jpg

 

A. La technique libératrice


L'écriture, on l'a dit, n'a pas été le premier choix de carrière de Robert Heinlein. C'est pourquoi il l'a abordée de manière pragmatique, comme un moyen de gagner sa vie. L'essentiel est de vendre ses textes, puis une fois qu'ils sont publiés, de faire des ventes. De conquérir des parts de marché, pourrait-on dire. Ces deux éléments figurent dans les « règles d'or » qu'il a formulées à l'intention de ceux qui ambitionnent devenir des écrivains professionnels. Le message est très clair : pour être un auteur libre, il faut faire la « conquête du public ».
Bien qu'il ait largement profité des pulps, au début de son engagement dans l'écriture, aux côtés d'auteurs tels que Clifford Simak, Isaac Asimov ou Alfred E. Van Vogt, Heinlein a voulu sortir du ghetto dans lequel la SF américaine s'était elle- même enfermée. Une fois sa réputation établie, il se donne donc un premier défi : l'obtention d'un prix littéraire. Se confronter à un premier jeu de contraintes, c'est un peu procéder à un étalonnage des possibilités de la SF. Le plus prestigieux est le prix Hugo, du nom de Hugo Gernsback, le rédacteur en chef de la revue Modern
Electrics
(1908), considéré comme le fondateur de la « scientifiction » à l'américaine. C'est un prix du public, qui fut créé à la onzième Convention Mondiale de SF, qui se tint à Philadelphie en 1953. Le premier Hugo fut décerné à Alfred Bester pour l'Homme démoli. Et c'est la catégorie-reine du roman que Heinlein candidate avec Double étoile, en 1956. Le public est au rendez-vous : Heinlein obtient le premier des quatre Hugo qui magnifieront sa carrière. C'est aussi le plus significatif.
RF059.JPGTournant résolument le dos aux “scientifictions” des années vingt, Double étoile s'appuie sur une narration nerveuse, dictée par une double exigence d'efficacité et de rythme ; la clef en est précisément celle que John W. Campbell a toujours appelé de ses voeux : « présenter une grande quantité d'éléments du décor, sans déranger la progression du récit ».
L'histoire de Double Etoile est simple et percutante : Lorenzo Smythe est un comédien sans cachet qui accepte, avec réticence, d'incarner la doublure de John Bonforte, l'homme le plus influent du système solaire qui vient d'être kidnappé. Assumant le rôle et la personnalité de Bonforte, Lorenzo, aidé par les circonstances, se prend au jeu jusqu'au point de non-retour. Divertissement, space opera, polar interplanétaire, jeu sur la thématique du sosie, thriller politique, Double étoile est tout cela à la fois. Les piliers du récit sont au nombre de quatre : une situation, des personnages, une intrigue et, surtout, essentiel en science-fiction, un décor.
La situation est la base de la plupart de récits de Heinlein, et de science-fiction en générale. Adoptant une accroche in medias res connue depuis Homère, mais jusqu'alors assez peu pratiquée par les auteurs de science-fiction. L'auteur nous plonge directement dans l'action en cours, dont les tenants et les aboutissants, voire l'arrière-plan technologique et sociologique, ne seront révélés que bien plus tard. Ce procédé narratif est appelé à devenir un classique en SF.
Les personnages de Heinlein, quant à eux, s'avèrent bien plus complexes que leur première apparition ne le laisse généralement supposer. Ainsi bien qu'il soit un acteur au chomage, Lorenzo prouve, très tôt, qu'il a des capacités rélles et qu'il sait les mettre à profit. Mais il n'est pas qu'un acteur, au demeurant, puisqu'il finit par faire le sacrifice de sa carrière pour incarner un rôle dont il ne sera jamais crédité, passant de l'arrogance du comédien autocentré jusqu'à la force tranquille d'un homme politique qui a accepté la plénitude de ses responsabilités. Plus largement, et au-delà de Double Etoile, deux figures emblématiques marquent l'oeuvre de Robert Heinlein : L'Homme-Qui-Connait-Son-Affaire, autrement dit l'ingénieur talentueux qui, confronté à une situation de crise, résout celle-ci tant par son calme que par son rationalisme ; et Le Brave-Petit-Tailleur, qui sert de base à la plupart de ses romans pour la jeunesse (les fameux « juvenile » de chez Scribner).
jl0589-1975.jpgLe décor, enfin, joue un rôle fondamental en science-fiction, car le monde décrit n'est généralement pas celui auquel le lecteur est accoutumé. Plutôt que de se lancer dans une description d’ensemble, lourde et statique, dont les auteurs étaient encore coutumiers la décennie précédente, Robert Heinlein s'appuie exclusivement sur les détails, judicieusement choisis et distillés au fil de l'intrigue, à l'instar des justifications scientifiques des objets « merveilleux » qui émaillent son récit. Comme le rappelle Demètre Ioakimidis dans son Introduction au volume éponyme de la Grande Anthologie de la Science-Fiction (en Presses Pocket), Robert Heinlein a su « d'emblée, d'instinct est-on tenté d'écrire, incorporer dans sa narration les données scientifiques, parascientifiques et en général « non quotidiennes » nécessaires à l'acclimatation de son lecteur. Ce dernier découvre en cours de route, et en général au moment le plus opportun, ce qu'il a besoin de savoir pour distinguer ce qui différencie l'environnement où vivent les personnages de Heinlein de celui où lui-même passe son existence ». Heinlein est l'un des inventeurs du « show don't tell » à l'anglo-saxonne. Ces touches successives, impressionnistes pourrait-on dire, facilitent la « suspension de l'incrédulité » de ses lecteurs, en détournant leur attention du cadre plus général. Ainsi, le pilote Dak de Double Etoile est plus habitué à boire en faible gravité que sur la Terre. Heinlein utilise des sensations familières, qu'il réinterprète dans un cadre SF. L’impression de « déjà vu » permet à ses lecteurs d'admettre les conséquences de l’apesanteur, tout en poursuivant sa lecture. Ce sont ces détails qui donnent vie à un univers imaginaire, provoquant ce que Roland Barthes appelle un « effet de réel » et qui s'applique idéalement à la SF. Nombreux seront les auteurs à emboîter le pas à Heinlein.
laffont-ad02595-1970.jpgLes Hugo suivants de l'auteur sont tout aussi mérités. Ainsi, les bonnes ventes de Starship Troopers en 1960, et du sulfureux En terre étrangère, en 1962, prouvent prouvent que Robert Heinlein a su ne pas perdre ses lecteurs tout en changeant à chaque fois de registre. Quelques années plus tard, Révolte sur la Lune, est l'œuvre d’un auteur au sommet de sa gloire et qui, pourtant, continue de prendre les chemins de traverse. Il obtient son quatrième Hugo en 1967 pour cette histoire réinventée de la révolution américaine. En 1974, enfin, le franc-tireur qu'est Robert Heinlein devient le tout premier auteur américain à recevoir le Grand Master Nebula Award, décerné par ses pairs de l’Association américaine des auteurs de science-fiction et de fantasy (SFWA) et le récompensant, de son vivant, pour l'ensemble de son oeuvre et sa contribution à l'histoire mondiale de la science-fiction.
Cette ascension « sans concessions » permit à Heinlein d'avoir un impact inégalé sur les lecteurs et sur ses pairs en écriture, et, tout en faisant acte d'autorité, de veiller à la diffusion la plus large des techniques narratives, éclipsant, par là, un Alfred E. Van Vogt, dont, pourtant l'imagination, déliée et d'amplitude cosmique, avait de quoi subjuguer le lectorat et susciter des vocations. Mais c'est « l'école » de Heinlein et de Campbell qui l'emporte : celle de la contrainte infrastructurelle, au détriment de l'envolée métaphysique. Pour Démètre Ioakimidis la « bascule » était inévitable : « les fantasmagories de Van Vogt pouvaient sembler beaucoup plus faciles à imiter, car elles faisaient moins appel à des règles strictes, mais elles exigeaient un souffle d'imagination et une autorité narrative que peu d'autres auteurs ont possédés dans le domaine. En revanche, la recette appliquée par Heinlein était simple : développer rigoureusement les conséquences liées à quelque innovation scientifique ou technologique,
les distinguer avec suffisamment de clarté dans le contexte de l'histoire possible, et s'occuper de raconter l'histoire par elle-même, sans que les étapes préparatoires soient exagérément apparentes
».
Parallèlement à toutes ces « stratégies narratives », Robert Heinlein a entrepris la conquête systématique de nouveaux supports, toujours plus prestigieux et plus rémunérateurs tels que le Saturday Evening Post (un slick par oppostion aux pulps) dans lequel il publie notamment "Les vertes collines de la Terre", partie intégrante de son cycle de L'Histoire du Futur.
laffont-age04.jpgEnfin, il ne faut pas oublier de mentionner ses romans « juvenile », pour la jeunesse, depuis le peu remarquable Rocket Ship Galileo jusqu'au magistral Vagabond de l'espace. Tous ces textes démontrent à quel point l'application de nouvelles techniques narratives était véritablement « libératrice » de l'imagination de l'auteur : ces récits pour la jeunesse, mais abondamment lus par les adultes, auront largement contribué à constituer une « culture générale » de la science-fiction américaine, qui a modelé non seulement nombre de carrières à venir, mais aussi suscité nombre de vocations d'ingénieurs et/ou d'astronautes à la NASA.
En somme, Robert Heinlein, grand pragmatique de l'écriture, a « ouvert » la voie à de nombreux jeunes auteurs en leur balisant le chemin escarpé de la réussite. Il a fait de sa liberté d'auteur, chèrement acquise, non pas un sceau à sa gloire, mais un étendard que pouvaient suivre les plus déterminés, même s'ils n'avaient pas nécessairement, au départ, les moyens de leurs ambitions littéraires. Heinlein a montré, et la leçon est encore valable aujourd'hui, que l'écriture de science-fiction n'est pas exactement un art, réservé à une élite naturellement douée pour l'écriture, mais plutôt un artisanat, le fruit d'un long apprentissage, qui passe par l'aquisition de techniques, l'expérimentation d'échecs riches d'enseignements, et, enfin, la production de chefs-d'oeuvres, parfois plus authentiques que ceux issus du génie spontané. D'une certaine manière, il a joué le rôle d'un passeur, sinon d'un professeur, offrant à ses compatriotes, jeunes lecteurs ou jeunes auteurs, une double nationalité : celle de l'Imaginaire, au-delà de celle américaine. C'est en démocratisant l'accès à la science-fiction qu'il a contribué, paradoxalement, à lui gagner ses lettres de noblesse.

 

Ugo Bellagamba

22.10.2008

Révolte sur la Lune

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Robert Heinlein

The Moon is a Harsh Mistress

 

 

La Lune est devenu le pénitencier de la Terre. Dans les colonies souterraines vivent les exilés et leurs enfants, nés libres, également soumis aux exigences de leurs maîtres qui, sur une planète surpeuplée, les exploitent honteusement. Sur Luna, l'eau, rare et dispendieuse, risque de disparaître à terme si le produit des récoltes, chichement rétribué, continue à être expédié sur Terre sans renvoyer en retour de quoi pérenniser les cultures... Métaphore des pays industrialisés exploitant plus pauvres qu'eux, le roman raconte une révolution orchestrée par un groupe refusant le joug. Placé bien involontairement à leur tête, Manuel O'Kelly, technicien informatique, a l'avantage de nouer des liens privilégiés avec Mike, l'ordinateur de la planète, qui n'a révélé qu'à lui son éveil à la conscience. Sans son aide efficiente, les efforts du trio comprenant, outre O'Kelly, le professeur La Paz et la passionaria Wyoming Knott, auraient été voués à l'échec.

La première partie est un véritable manuel du parfait agitateur délivrant les recettes pour faire parler de sa cause. La seconde, plus politique, illustre les retorses négociations pour trouver un terrain d'entente entre les deux parties, qui se soldent malgré tout par une guerre ressemblant à l'affrontement de David contre Goliath.

 

Comme souvent chez Heinlein, la trame du récit est assez simpliste et les personnages convenus, mais l'auteur donne toute sa mesure dans la prospective et l'agitation d'idées originales et non conventionnelles. Il donne à voir la naissance d'une société anarchiste et libertaire, prônant la polyandrie. On ne peut qu'admirer, une fois de plus, la dimension prophétique de Heinlein, qui a su anticiper bien des aspects de notre société. Souvent considéré en France comme un fasciste (en raison notamment de Starship Troopers — point de vue que ne semble pas partager la nouvelle génération d'éditeurs, qui réédite à l'heure actuelle Heinlein abondamment : dernier titre en date, Marionnettes humaines chez Folio « SF »), Heinlein ne doit ces critiques qu'à un réalisme pragmatique qui refuse de se laisser leurrer par les bons sentiments. Sa fable sociale est plus subtile qu'il n'y paraît au premier abord. Quarante ans après, ce roman, lauréat du prix Hugo en 67, reste sur bien des points d'une troublante actualité et d'une formidable clairvoyance.

 

Claude Ecken

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (2)

920ed81b8a0cb249e9c6281edf766ccc.jpgI – L’Histoire revisitée par l’Imaginaire.

Selon une méthode employée par de nombreux utopistes, Charles Renouvier prétend ne pas être l’auteur de l’Uchronie. Un soi-disant « Avant-propos de l’éditeur » (19) informe les lecteurs que le texte qui suit est la traduction d’un manuscrit, apocryphe, d’un frère Prêcheur « qui serait mort à Rome, dans la première année du 17ème siècle ». Il aurait été persécuté par l’Inquisition, « peu après Giordano Bruno » (20) et la diffusion du manuscrit interdite par l’Église. Celui-ci postulait en effet que « le christianisme aurait pu ne pas triompher anciennement dans l’Occident, s’établir dans l’Orient seul et ne rentrer en Europe que tard, après qu’il aurait abandonné sincèrement ses vues dominatrices » (21). Le thème central de l’ouvrage est donné (22). Avant d’en analyser la dimension politique et philosophique, il faut retracer les grands événements de l’histoire imaginée par Renouvier. Deux éléments en fondent la spécificité : la mise à l’écart du christianisme (23) des destinées de l’Occident (A) et l’accélération de la révolution industrielle (B).


A – De la romanité libérée du christianisme à la fédération européenne.

 

L’accession au pouvoir du général Avidius Cassius en 175 marque le début d'une série de réformes approuvées par le Sénat, votées par les comices (24). Toutes tendent à promouvoir les libertés individuelles et à permettre le retour de la République (25). Les destinées de la Gaule méridionale en ressortent modifiées : la généralisation de la petite propriété, la disparition des taxes « vexatoires » permet l’essor du commerce et de l’industrie. Le vrai citoyen remplace « les troupeaux de colons, les bandes d’oisifs et les hordes militaires » (26). La prospérité économique sert de ciment à la démocratie. Mais trois maux doivent être éradiqués : « les barbares et l’armée qui les contient, la dépopulation et les esclaves, les chrétiens et l’indifférence politique » (27).

La mise en place d'un serment civique que les chrétiens ne pourront accepter de prêter, puisqu'il ne reconnaît aucune puissance surnaturelle, permet de régler la question du christianisme. Les réfractaires de la secte sont exilés dans « certaines régions de l’Orient » et la peine capitale attend ceux qui tenteraient d'en revenir (28). La séparation entre un Occident dominé par l’idée républicaine et un Orient qui glisse déjà vers le fanatisme est consommée, quoique Rome conserve un contrôle nominal sur ses provinces orientales.

Le fait religieux est donc déterminant pour Renouvier : en Orient , « le pouvoir des surveillants religieux se substituait graduellement à celui des officiers civils » (29). Et, à la désagrégation politique, s’ajoutent les discordes théologiques sur la nature de Dieu (30). Renouvier postule un essor de l’arianisme (31) qui constitue un moyen terme et aide à la formation des premières nations d’Orient. Dans la première moitié du XIIe siècle républicain (32), la Syrie, l’Egypte, l’Asie Mineure, la Thrace et l’Afrique, « ces contrées si éloignées les unes des autres (…) passaient de l’état d’émeute, pour ainsi dire endémique, à celui d’insurrection totale et violente contre l’ennemi commun, à la fois l’étranger, l’impie et le collecteur d’impôts, le gouvernement romain, oppresseur des peuples de Dieu » (33). C’est la crise la plus grave que doit affronter Rome depuis la succession de Marc-Aurèle. Les victoires des légions romaines permettent de contenir la menace aux frontières, en laissant « pleine liberté aux Barbares de s’étendre et aux chrétiens d’établir parmi eux la suprématie de la religion sur la civilisation » (34). Ainsi, à la fin du XIIIe siècle républicain (Ve siècle de l'ère chrétienne), Alaric, roi des Wisigoths, « étendit ses armes de la Thrace au fond de la Libye et fit reconnaître vingt ans sa suprématie à tout ce que l’Orient comptait de diocèses de la foi arienne » (35) ; Théodoric, roi des Ostrogoths, « approcha mieux encore du but et restaura presque l’Empire en Orient » (36). Mais ces royaumes barbaro-chrétiens, note Renouvier, « devaient naturellement se terminer avec la vie et les victoires d’un homme » (37). La disparition de Théodoric amorce une décomposition territoriale et une dilution du pouvoir politique. L’insécurité s’accroît, les routes commerciales sont coupées, les terres cultivables restent en friche. La population diminue, se rassemble dans des forteresses. Le droit écrit disparaît, l'esclavage est rétabli. Un nouveau type d’autorité profite de la ruine des communautés urbaines et, « depuis le Danube jusqu’au Nil » (38), c'est la mise en place de la féodalité.

L’hérésie arienne, très répandue chez les Germains et les Arabes, les conduit « jusqu’au monothéisme pur et farouche » (39). Á la fin du XIVe siècle (début du VIIe siècle de l’ère chrétienne), un prédicateur, du nom de Mohammed, prétend être le dépositaire « des ordres véritables que les chrétiens avaient falsifiés, d’adorer Dieu seul comme dieu et d’honorer Jésus comme un prophète ». Ce nouveau culte, que Renouvier qualifie de « christianisme ultra-arien » (40), ou mahométan, se répand rapidement hors de l’Arabie.

En Occident, la République est menacée par les luttes intestines entre « parti de l’oligarchie » et « parti populaire » (41). Le Sénat craint une émeute populaire. En ce XIe siècle (VIIIe de l’ère chrétienne), le consul Constantius Chloros, lié au parti oligarchique est autorisé « à conduire son armée en Italie et à Rome même ». Les sénateurs tentent de faire voter des mesures portant atteinte à l’état des personnes. Le soulèvement est « prompt à Rome et dans une grande partie de l’Italie » (42). Le parti populaire, avec l’appui de milices urbaines, s’empare du Capitole. Le consul est condamné à mort, le Sénat se soumet à des élections et la nouvelle assemblée vote des réformes décisives (43).

Au milieu du XIIe siècle (le IXe siècle de l’ère chrétienne), les anciennes provinces occidentales de Rome déclarent leur indépendance (44) et établissent entre elles des relations privilégiées, prélude à une fédération européenne. La République est réduite à la seule Italie (45). L’éveil des nations s’accompagne du réveil des religions. En Gaule, le druidisme réapparaît (46), en Grèce, c’est « la religion platonicienne » (47) qui succède à la laïcité qu’avait imposée Rome. Un doctrine particulière, le « panthéisme » (48), prône la tolérance, intègre la religion à la vie civique, prépare les peuples à un retour du christianisme.

En Orient, où « les esprits (...) avaient la religion pour unique moteur moral » (49), le fanatisme finit par provoquer, malgré les dissensions théologiques, une série de croisades contre l’Occident honni. Vers la fin du XVe siècle républicain, des principautés héréditaires finissent par émerger de l’anarchie féodale. Rattachées entre elles par des liens de vassalité, elles se coordonnent, sous l'influence unificatrice du clergé qui leur désigne le véritable adversaire : Rome (50). Le but de la Croisade est de libérer le tombeau des apôtres. Mais, au-delà des raisons spirituelles, saillent des motivations matérielles pour les princes orientaux qui rêvent d’obtenir « un établissement politique en Italie, ou même le siège romain temporel et puis la souveraineté du monde » (51). Les républiques occidentales, « l’Italie entre toutes », sont menacées (52).

 

Au bout d’un siècle de croisades, l’Occident n’est pas redevenu chrétien, mais « de grands changements » (53) interviennent, grâce à une reconnaissance réciproque, à la réouverture des routes commerciales, dont la Grèce s’avère la principale bénéficiaire. C'est la Réforme, en Germanie, qui rapproche enfin les pays occidentaux et permet la réintégration du christianisme en Occident (54), non plus en tant que religion dominante et vouée à légitimer le pouvoir politique, mais en tant que culte parmi tant d’autres, compatible avec les droits naturels de tout individu, liberté et égalité. Les Mystères d’Eleusis (55), antique culte de la déesse Déméter qui s'était épanoui en Gaule, constituent la réponse syncrétique à la querelle entre foi chrétienne et philosophie romaine : « les nations chrétiennes réformées et les nations philosophiques à religions libres s'ouvrirent les unes aux autres » (56).

 

Ugo Bellagamba

(19) Uchronie, pp. I à XVI.
(20) Uchronie, p. I.
(21) Uchronie, pp. III-IV.
(22) Uchronie, p. IV. Il s'agit de décrire une histoire dans laquelle « le progrès des sociétés et l’organisation définitive des nations d’élite, entièrement dus à la philosophie et au développement des mœurs politiques, n’assureraient aux religions que le droit des associations libres, limitées les unes par les autres et par la prérogative morale d’un Etat rationnel ».
(23) Marcel MERY, La critique du christianisme chez Renouvier, Paris, J. Vrin, 1952.
(24) Uchronie, p. 88.
(25) Uchronie, p. 90. 
(26) Uchronie, p. 91
(27) Uchronie, p. 96.
(28) Uchronie, p. 102.
(29) Uchronie, p. 140.
(30) Ibid. : « la décomposition de l’Eglise en sectes rivales, aux mêmes prétentions absolues et dominatrices, le fanatisme disposant des cœurs, la guerre enfin dans les églises, dans les cités, dans les familles… »
(31) Uchronie, p. 148 : « Alexandrie fut l’officine universelle pour la fabrication des dogmes théologiques et métaphysiques »
(32) Ce comput diégétique est daté à compter de la fondation de la Rome en 753 avant J.-C., le XIIe siècle du récit correspondant donc au IVe siècle de l’ère chrétienne.
(33) Uchronie, p. 161.
(34) Uchronie, p. 166.
(35) Uchronie, p. 168
(36) Uchronie, p. 169.
(37) Ibid.
(38) Uchronie, pp. 173-174.
(39) Uchronie, p. 181.
(40) Uchronie, p. 183.
(41) Uchronie, p. 205 : cette situation « aboutit comme de coutume à une de ces crises où la question est remise au hasard des circonstances et des talents des hommes, de savoir si un dictateur, un despote quelconque détruira toutes les libertés, sous le prétexte ou de venger ou de servir le peuple, ou de sauver les intérêts menacés des riches et des grands »
(42) Uchronie, p. 210.
(43) Ibid. : le Sénat « se trouva, par ses lumières et ses principes, à la hauteur de ce qui s’était fait depuis trois quarts de siècle pour répandre la philosophie et les lettres »
(44) Uchronie, p. 211 : « La Gaule et l’Hispanie se trouvèrent libres de fait, comme elles l’étaient probablement d’intention »
(45) Uchronie, p. 215
(46) Uchronie, p. 219.
(47) Uchronie, p. 235.
(48) Uchronie, p. 236.
(49) Uchronie, p. 239.
(50) Ibid. : les docteurs du clergé s’emploient à « faire honte aux princes chrétiens de leur esprit de violence et de l’injustice qui les armait contre leurs frères en Jésus-Christ, alors que l’Infidèle était maître paisible des contrées que les apôtres avaient arrosées de leur sang. Rome surtout Rome, le siège prétendu de Pierre et le tombeau de Pierre et de Paul, semblait dans sa grandeur et dans sa liberté une insulte à la vraie foi »
(51) Uchronie, p. 241.
(52) Uchronie, p. 242 : « non plus de ces attaques divisées et mal concertées que l’on doit craindre de voisins belliqueux et pillards, mais d’une coalition générale des princes du centre et de l’orient de l’Europe contre la liberté religieuse et, en un mot, d’une guerre d’extermination et de conquête »
(53) Uchronie, p. 248.
(54) Uchronie, p. 252.
(55) Uchronie, pp. 224-229 : Renouvier relate les progrès de ces Mystères chargés de symbolique antique et censés contribuer à « l'édification religieuse ».
(56) Uchronie, pp. 256-257 : Renouvier ajoute que « la principale différence qui avait existé entre elles cessa d'être dès que le christianisme se fondait lui aussi sur l'inspiration non maîtrisée des consciences individuelle, sur des traditions librement acceptées ou rejetées, et se constituait en églises tolérantes et variées. »


 

21.10.2008

Robert Heinlein et la liberté (3)

Robert A. Heinlein_1966_The Moon Is A Harsh Mistress.jpg

B. Un libertarien ou un esprit libre ?


Il nous faut examiner ici les preuves à charge et à décharge, et d'une certaine manière, rendre un verdict. D'abord, il faut comprendre ce qu'est le courant libertarien aux Etats-Unis. Aux racines de la pensée libertarienne, on retrouve un courant anti-étatiste qui prône le refus de la domination du public sur le privé, la libre association, l'initiative personnelle, la libre entreprise ; autant de valeurs qui, rappelons-le, marquent l'histoire américaine et que Heinlein semble partager sans réserve.
Les racines du courant libertarien sont diverses. Dans les années 30, Ayn Rand, philosophe féministe et fervente anticommuniste, affirme dans la Révolte d'Atlas que la réalisation de soi doit être le but premier de chaque individu. Elle prône la « vertu d'égoïsme » et accuse l'Etat d'entraver l'action des « hommes d'esprit ». L'économiste Murray Rothbard, élève dissident de Rand et libertarien revendiqué, fonde sa pensée sur la souveraineté de l’individu qu'il justifie par la conscience : « seul l'individu est doté d'un esprit (...) Seul l'individu peut adopter des valeurs ou faire des choix. Seul l'individu peut agir ». Pour le libertarien Charles Murray, enfin, la liberté est exclusive de toute forme de contrainte, à l'exception du respect de celle d'autrui. Les fonctions de l'Etat doivent donc se limiter au strict pouvoir de police, qui garantit l'absence de violence au sein du corps social. Rien d'autre.


Globalement, le libertarianisme peut se définir comme le courant philosophique et politique qui prône la limitation stricte du pouvoir de coercition publique au nom de la liberté et de la conscience individuelles. Une comparaison avec les idées de Benjamin Constant, fondateur du libéralisme politique, n'est pas dénuée de sens : la « liberté civile des Modernes » se distingue de celle « politique des Anciens », en ce qu'elle pose la sphère privée comme stricte limitation du pouvoir de l'Etat. Mais, une fois encore, Heinlein ne raisonne pas en termes de philosophie politique pure.
Il se pose la question en tant que citoyen américain.

ldp7032.jpgSi l'on relit Révolte sur la Lune, à la lumière de ces éléments de référence, on peut y voir aisément toute la sympathie de son auteur pour les grandes lignes du libertarianisme. En déduire de sa part une adhésion à ce courant est un pas qu'une connaissance solide de son texte et de sa vie ne permet pas de franchir. Si Heinlein n’hésite pas apparaître comme un « compagnon de route » de certains libertariens éminents, comme son ami et auteur Jerry Pournelle, il ne se laisse pas enrôler pour autant. Il prend part au Citizen’s Advisory Council on National Space Policy qui tente d’influencer la politique spatiale du gouvernement Reagan, mais Pournelle devra attendre son décès pour exhumer, avec l'accord de Virginia, le manuel politique que Heinlein avait écrit en 1946, How To Be a Politician. Il le rebaptise Take Back Your Government ! et l'instrumentalise pour soutenir la campagne présidentielle de Ross Perot, libertarien affiché.

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De son vivant, Heinlein n'a donc jamais été libertarien et il y a à cela une raison très précise. Il est un bien trop fin connaisseur de l'histoire des Etats-Unis pour se laisser aller à la résumer à l'un quelconque de ses aspects, même celui de la liberté. Ce qu’il manque aux libertariens, et qui est au coeur de la révolution américaine, c'est un certain réalisme : ce pragmatisme décisionnel qui caractérisait les premières meeting-houses. Ces « solutions insatisfaisantes », conjoncturelles mais dictées par le bon sens et la nécessité, que Robert Heinlein a prônées toute sa vie. A l'instar de Mannie, dans Révolte sur la Lune, l'écrivain sait que l'Etat est unn1830.jpg rempart nécessaire contre les abus des “bullies”, ces dictateurs petits et grands, tyrans domestiques ou politiques, qui chercheront toujours à opprimer les plus faibles, enfants, épouses ou subordonnés. L'éternel retour de la violence, voici la justification de l'Etat et de sa puissance coercitive. Pour Robert Heinlein, l'humanité ne sera jamais prête pour une société purement libertarienne, car celle-ci est contraire à son essence même, à ses qualités propres. Dans Révolte sur la Lune, le constat est sans appel :  si la Révolution a triomphé, elle n’a pas réussi à poser les bases d’une société répondant à leurs attentes initiales. Quelques décennies plus tard, dans la “Cité Souveraine de Hong-Kong de Luna”, « les citoyens, les résidents, les visiteurs même, sont libres de leurs mouvements, sous réserve du devoir civique qui leur est fait de coopérer avec tout officiel élu, nommé ou désigné, dans l’exercice de ses fonctions ».
Pour conclure sur cette délicate question de l'appartenance politique de Robert Heinlein au courant libertarien, on peut citer l'analyse de Donald A. Wollheim, qui arrive aux mêmes conclusions qu'Eric Picholle et moi-même dans notre essai récent, Solutions non Satisfaisantes (Les Moutons Electriques, 2008) : « Je suggèrerais qu'on ne soit pas trop pressé d'accrocher une étiquette à Heinlein. Je crois que ses vues sont toujours les siennes propres (...) Heinlein est avant tout un esprit libre. C'est comme tel que je le lis ».

 

Ugo Bellagamba

 

14.10.2008

En terre étrangère

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Robert A. Heinlein
Stranger In A Strange Land (1961)
Robert Laffont, 1970

Élevé par des Martiens, Valentin Michaël Smith, riche héritier de pionniers de l'exploration spatiale, est un jeune homme étranger à la culture terrienne. Face aux militaires et aux politiques, un groupe (le riche et cynique avocat-écrivain-scénariste Jubal, l'infirmière Jill, le journaliste Ben) entreprend de le défendre et de l'initier à la pensée terrienne. Les trois premières parties nous montrent un humain aux pensées extraterrestres extrêmement touchant car perdu dans notre monde cruel et manipulateur.

Dans les deux parties suivantes, écrites postérieurement à la première version, Michaël finit par voler de ses propres ailes  : à l'époque où fleurissent les sectes et se répand la publicité (occasions pour l'auteur de commentaires sarcastiques), il fonde sa propre religion. Basée sur les principes de la philosophie martienne, elle permet d'acquérir la connaissance et le contrôle de soi, la compréhension des choses, ce qui se traduit par l'obtention de pouvoirs tels que la télépathie, la disparition physique des indésirables, la lévitation des objets ou la faculté de s'enrichir facilement.

Critique de la société capitaliste et de ses excès, visionnaire d'une société en quête de vérité qui prône une sexualité libre et partagée par tous, ce roman est devenu la bible des hippies et a obtenu le prix Hugo en 1962, après Double étoile en 56 et Étoiles, garde à vous (le controversé Starship Troopers) en 59.

En France, la fascination pour En Terre étrangère (traduit seulement neuf ans plus tard) s'explique surtout par les qualités de conteur hors pair de Heinlein. Sinon, on est tour à tour enchanté, irrité, scandalisé par les idées généreuses, machistes, réactionnaires de l'auteur. Jubal est probablement le personnage qui exprime le mieux les positions de Heinlein, dont le cynisme masque le radicalisme de la pensée.

Malgré tout, cet esprit libre a des accents humanistes dans ses professions de foi. La religion de l'homme de Mars ne fait que rendre à l'homme ce qui lui appartient  : en affirmant que chaque être est Dieu, il le rend responsable de son destin. Impossible, malgré les restrictions d'usage, de ne pas apprécier ce livre  : le lecteur qui aura gnoqué cela comprendra qu'il est en présence d'une réédition sinon capitale, du moins incontournable.

 

Claude Ecken

13.10.2008

Chasseurs de chimères

151492054a3e346430d6f88be061aea5.jpgUne anthologie de Serge Lehman, Omnibus, 2006.
dont « Hypermondes perdus », une préface de Serge Lehman

De qui sommes-nous les enfants ?

 

Voilà une question à laquelle Serge Lehman répondait déjà, il y a presque dix ans, dans une anthologie- manifeste, publiée au Fleuve Noir et devenue depuis le symbole de l'émergence d'une nouvelle génération de la science-fiction française (SFF), de l'affirmation de son identité, Escales sur l'Horizon. Nous sommes « les enfants de Jules Verne », y affirmait-il. Ce n'était déjà pas rien de le rappeler, mais, comme aurait pu le lui reprocher Cyrano de Bergerac sous la plume d'Edmond Rostand, « c'est un peu court jeune homme ; on pouvait dire bien des choses en somme. » C'est bien ce qu'il fait, aujourd'hui, dans la présentation de ses « Chasseurs de Chimères ». L'ouvrage est consacré à « l'âge d'or de la science-fiction française », dont nous avons, semble-t-il, laissé le souvenir se perdre, ou tout au moins s'altérer, jusqu'à le confondre avec ceux, plus récents, venus d'outre-atlantique.
Serge Lehman, ainsi que J. H. Rosny Aîné lui-même l'avait fait en son temps, a jugé qu'il est temps de « prendre date »,  d'enfin permettre à nos grand-pères en Imaginaire de ne plus être « accusés de suivre ceux qui [les] suivent ». Cette vérité qui, jusque là, nous était demeurée invisible, l'anthologiste nous met le nez dessus : il a existé une authentique science-fiction de langue française entre Jules Verne et René Barjavel. Dont acte. La SFF n'est pas la conséquence de l'essor de la SF américaine née dans les pulps dans les années trente et ayant conquis, par pollinisation, le marché français à partir des années cinquante. db4e5d4da6fc389d0baff204028b3a70.gifMême si les traductions de grands auteurs de l'âge d'or américain ont joué un rôle d'accélérateur, voire de dégrippant, nous ne sommes pas, au sens strict, les enfants de Lovecraft, de Heinlein, d'Asimov, de Van Vogt, de Dick, etc. Au mieux, nous sommes leurs collatéraux. Tous, nous faisons partie de la grande famille de ceux qui écrivent sur le monde en affectant de s'en éloigner, mais nos géniteurs sont bel et bien français et européens.
D'emblée, une critique pourrait être formulée : cette démarche ne risque-t-elle de briser des liens très forts qui, des deux côtés de l'Atlantique, font cette richesse, cette transversalité, de la SF internationale ? La réponse vient d'elle-même : la quête d'une identité perdue n'implique pas le rejet de l'Autre, mais au contraire, sa reconnaissance en tant qu'interlocuteur, éventuellement que contradicteur respecté. Rendre hommage à ses ancêtres n'est pas faire oeuvre de chauvinisme. Cette recherche généalogique à laquelle nous convie Serge Lehman est précisément le meilleur rempart contre d'éventuels réflexes nationalistes ou communautaristes qui proviendraient justement d'un sentiment de dilution de notre identité propre dans l'impérialisme culturel américain. Savoir qui nous sommes, c'est libérer l'expression de notre différence dans le grand concert de l'Imaginaire, sans pour autant en faire une exception menacée.

 

L'Âge qui Dort doit se réveiller

 

f273039538cb079ce7ddd0c571f4466f.jpg Si l'on en croit Serge Lehman et ses prédécesseurs (Versins, Van Herp, Lofficier, Baudou, pour ne citer que les plus importants), il n'y aurait donc pas de solution de continuité dans la production francophone entre Jules Verne et René Barjavel. Et, effectivement, c'est un pan entier d'histoire que l'on découvre : trois mille textes, dont les plus lisibles, à la fois en terme de style et de pertinence, viennent d'être réveillés par les soins de l'anthologiste. Tous ressortissent au domaine du « roman merveilleux-scientifique », selon l'expression de son premier grand théoricien, Maurice Renard.
Pour ce dernier, l'émergence de ce nouveau genre tient essentiellement à la tentative des auteurs français d'intégrer dans la science dans le roman. La plupart des auteurs n'entendaient faire qu'une expérience littéraire, le plus souvent ponctuelle. Pour autant, dans leur entreprise, il ne sont pas restés isolés. De leurs échanges, est né ce « roman merveilleux-scientifique » dont Maurice Renard énumère les différents instruments narratifs : « admettre comme certitudes des hypothèses scientifiques (...) prêter certaines propriétés d'une [notion] à l'autre (...) appliquer des méthodes d'exploration scientifique à des objets, des êtres ou de phénomènes crées dans l'inconnu par des moyens rationnels d'analogie et de calcul, avec des présomptions logiques ».
Il s'agit bien, ici, de marier le formalisme du roman bourgeois le plus conventionnel à la rigueur froide du raisonnement scientifique. En somme, faire du feu avec de la glace. Maurice Renard, comme le relève à très juste titre le préfacier, livre dans un article datant de 1909 (!) une analyse bien plus fine que la profession de foi, un peu naïve, qui sera celle de Hugo Gernsback quelques trente ans plus tard. Bien avant les américains, il y fait l'éloge du « sense-of-wonder » et insiste sur sa compatibilité avec l'élégance littéraire qui, en France au moins, doit caractériser le roman : « il nous découvre l'espace incommensurable à explorer en dehors de notre bien-être immédiat (...) Il brise notre habitude et nous transporte sur d'autres points de vue, hors de nous-mêmes ».
229135cd01937e489696abdaa3875a3d.jpg Cet appel à l'évasion, suivi d'un retour à la réalité, que l'on perçoit, dès lors, avec un regard neuf, constitue la quintessence de la SF, comme chacun le sait. Nombreux ont été les théoriciens à la revendiquer, depuis Renard. Dans un article érudit, Jacques Goimard évoque le passage entre les « premier et second vraisemblables » que seule la science-fiction permet d'opérer (cf. Critique de la SF, Pocket Agora, pp... ?) Nous avions tort de croire que ce savoir-faire nous venait exclusivement des Américains, maîtres de l'émerveillement grand-angle. Nos « classiques », sur ce point, sont d'une déroutante modernité : le célèbre André Maurois, que l'on redécouvre ici comme l'un des maîtres de la manière française, ne le cède en rien à Lovecraft en terme d'accroche et de ressort dramatiques ; l'inconnu Claude David pratique l'étrangeté avec l'aisance consommée d'un Van Vogt ; le rare Raoul Brémond livre une novella de pure hard-science, assise sur un raisonnement que n'aurait pas renié un Greg Egan. Et ils sont nombreux ces grands-pères dont, petit-enfants indignes, nous avions laissé le legs prendre la poussière du grenier ou se corrompre dans l'humidité de la cave.
Et puis dominant toutes ces photographies jaunies et émouvantes, il y a Rosny, bien sûr, notre « aîné » par excellence. Qui, parmi nous, avait réellement relu ses Xipéhuz ? Qui prenait la peine de se frotter à son oeuvre, à sa Force mystérieuse, à ses Navigateurs de l'Infini ? Qui se rappelle que cet illustre prédécesseur regardait déjà, en face, La Mort de la Terre ? Pourtant, l'un des plus importants prix de la SFF porte son nom. Mais nous en avions fait un symbole, oubliant l'auteur caché derrière.  Une erreur que nous ne commettrons plus.
Puis, le témoin passe, avec une belle régularité, de 1863 à 1950, jusqu'à échoir à B. R. Bruss qui incarne ce « réveil », quelque peu brutal, mais salutaire, de la famille française du « roman merveilleux-scientifique », provoqué par les voix tonitruantes, vives et irréverencieuses, venues d'outre-atlantique. Mais la manière américaine n'a pas ensemencé des terres incultes. Elle a simplement agi comme une bonne rincée, permettant aux arbres séculaires de donner de nouveaux fruits.
Hypermondes conservateurs
a622b7c90acda064bebfd557c5c46e8f.jpg Régis Messac, autre homme-orchestre de cette « école » française qui n'a jamais réussi à se considérer comme telle, aurait pu donner corps à une vraie « communauté SF » comme l'ont fait les pulps aux U.S.A. Sa revue « Les Hypermondes » avait toutes les qualités requises, dont certaines même que les revues américaines n'avaient pas. Il ne lui en a manqué qu'une : la pérennité. La guerre a brisé son élan. Là encore, l'équilibre entre l'ambition du propos, la volonté de mettre en perspective le discours scientifique, et le souci de divertir le lecteur est revendiqué dès le premier éditorial de Messac : « Ce sont des mondes hors du monde, à côté du monde, au-delà du monde, inventés, devinés ou entrevus par des hommes à la riche imagination de poètes. Il faut, pour les visiter, entreprendre les voyages imaginaires, les voyages impossibles ». La revue, dont le premier numéro date de 1935, aurait constitué un vivier pour les jeunes auteurs français, puisqu'elle appelle à découvrir, au-delà de Verne, Wells et Poe, « les étrangers que l'on n'a jamais songé à traduire et les Français qu'on ne songe pas à lire ». Il ne fait pas de doute qu'elle aurait même formé des auteurs « maison » qui, bien plus tôt que nous ne l'avons fait, aurait pu échanger d'égal à égal avec les tenors américains, peut-être même les faire baisser les yeux, pour réfléchir à leur tour.
Pourtant, la guerre ne suffit pas à tout expliquer. Serge Lehman pointe du doigt les causes endogènes de l'échec de l'âge d'or à la française : celles-ci sont à la fois d'ordre formel et substantiel. Sur la forme, aucun auteur français, au contraire des chantres de l'imaginaire américain prompts à se doter des instruments idoines, Heinlein en tête, n'a cherché à adapter le style à la nouveauté du propos. Tous les français, essentiellement par souci de reconnaissance littéraire, se sont coulés dans le sacro-saint modèle du « roman bourgeois ». Ce que Jacques Baudou appelle le choix de « la voie lettrée », par opposition à « la voie populaire » qui fut celle des pulps. e66db82d68f87a37aeeacc7fc7f3ba96.jpgCe dogmatisme formaliste est l'une des raisons fondamentales de leur échec, comme le souligne Daniel Drode, en stigmatisant, non sans humour, « le héros du roman d'anticipation [qui] se sert toujours du langage que lui a légué une époque perdue loin dans le passé ». Sur le fond, c'est l'absence d'un enthousiasme pour la Science et les potentialités nouvelles qu'elle apporte à l'Homme. Fruit amer de cette coupure pathologique typiquement française entre l'univers des sciences en prise directe avec le présent et celui de la littérature qui se veut intemporelle. Comme si les modifications quotidiennes de notre environnement technique ne méritaient pas la même attention que l'introspection de l'amoureux transi ou trompé. Tous les romans ou presque, comme le relève l'anthologiste, contiennent une morale conservatrice qui se traduit par la destruction finale de la « merveille scientifique » et la restauration de l'ordre tranquille de la société bourgeoise. Sur ce plan, les auteurs réunis ici partagent « le pessimisme foncier, la haine du peuple et le désir de manger à l'heure », quand leurs confrères anglo-saxons et américains, eux, pensent déjà la société d'après-demain. Pour le dire plus clairement encore, les français n'anticipent rien. Au contraire, ils refusent d'affronter le futur, quand bien même, ils en perçoivent, à l'instar de leurs pairs, l'inéluctabilité : du coup, ils se réfugient dans la « rétrofiction » et les mondes perdus, et laissent derrière eux  un corpus réactionnaire, parfois nationaliste, voire xénophobe. Comme un cri de colère de se savoir condamnés, laissés en arrière, par le monde « des grandes organisations, des monstres froids, des dictatures aussi, où l'idéal humaniste du bourgeois n'a plus de place ni même de sens ». Au lieu de combattre, ils choisissent de fustiger. Et ce n'est pas, je le crois, la moindre des leçons que nous livre cette anthologie.

 

Saurons-nous abattre le mur du futur ?

 

cace8132a722542f7c02d8f3b26eb1be.jpg D'une certaine manière, ces auteurs du « roman merveilleux-scientifique » français reflètent l'idéologie dominante de l'entre-deux guerres : tout en identifiant les prémices d'un nouveau chaos avec une saisissante clarté, ils refusent pourtant d'agir pour le conjurer. Ils  se complaisent dans le thème de la catastrophe, riche d'une esthétique crépusculaire de nature à toucher les lecteurs au coeur. Rarement l'histoire de la SF aura connu un tel contresens ontologique. Mais celui-ci fait écho au contexte littéraire et diplomatique : l'Europe des années trente, France en tête, traumatisée par la première guerre, ne peut se résoudre à intervenir en son sein avant qu'il ne soit trop tard. La science-fiction française est aussi pusillanime. L'une connaît l'occupation, l'autre mourra. Avant de renaître, langée de pulps et bercée par les super-héros américains au sourire éclatant.      
Et c'est là où cette anthologie prend tout son sens historique. Certains traits de caractère de nos ancêtres en Imaginaire, ne se retrouvent-ils pas dans la production française la plus récente ? Cette appréhension de l'avenir, ce pessimisme foncier, cet amour du noir, qui confine parfois au gothique et se mue souvent en catastrophisme, nous rappelle celui qui tonalise cette anthologie. Qu'il soit tissé d'une volonté marquée de réformation, n'est pas un argument suffisant pour l'en démarquer. Il y a là comme un déterminisme contre lequel il ne faut pas nécessairement lutter, mais dont il faut avoir conscience.
Quant à la « rétrofiction » évoquée par Serge Lehman, comment ne pas y voir un écho dans le goût, voire la mode, très contemporain(e) des auteurs de SFF pour l'uchronie et le steampunk, sans même parler des fantasy, de plus en plus sophistiquées, puisant sans discernement dans les grandes figures de l'Histoire, depuis la gloire des Anciens rois jusqu'aux Lumières de la raison, en passant les Grandes Découvertes. N'y a-t-il pas là, non seulement le souci d'une reconnaissance culturelle, mais aussi un rejet du futur trop sombre qui nous attend ? Avons-nous à nouveau si peur du monde qui vient, qu'il nous faille nous réfugier dans un passé réinventé ? Ou un futur antérieur auquel on ne prêterait guère que les artifices techniques, autant dire sa portion congrue, du futur réel  ? 6e349db86e4418736b08dd73e237ca7b.jpgComme le relève Lehman, c'est exactement ce qu'a fait la bande-dessinée franco-belge des années 1940 (Edgar P. Jacobs en tête). Sommes-nous en train de renoncer à notre acuité anticipatrice au profit de la « retrocipation » ?
Si c'est le cas, nous ne sommes pas les seuls. La thématique, si contemporaine, de la Singularité, ce fameux « mur du Futur », est un révélateur puissant de l'esprit de l'époque. Il nous dissuade, voire nous interdit, la simple tentative d'appréhender l'après-demain avec pertinence. Mais, depuis quand risquer de se tromper est une raison suffisante pour ne pas essayer ? La SF ne se confond pas avec la prospective, puisqu'elle est supposée nous parler du présent. L'erreur reste l'un de ses principaux ressorts narratifs. Elle ne doit donc pas être redoutée. Cette anthologie vient précisément au bon moment pour nous le rappeler. Ayant accompli notre « devoir de mémoire », nous pourrons dès lors repartir, sereins et en pleine possession de nos moyens créatifs, à la conquête des futuribles ? Ou  les ignorer, mais par choix, non par démission. 
En dernière limite, ce souci de sortir du ghetto, de redorer le blason littéraire de la science-fiction française, voire, à travers le rejet de la notion de genre qui ne serait donc qu'un greffon américain, d'insister sur son statut de littérature transversale, ou « transfiction » selon les propres termes de Francis Berthelot (Bibliothèque de l'Entre-Mondes, Folio-SF), pourrait n'être que l'expression de la nostalgie d'un temps où l'on pouvait écrire de la SF, sans forcément n'écrire que ça. Etre auteur, tout simplement, et goûter aux joies du mariage entre sciences et fictions ; puiser, en toute liberté, dans le meilleur des deux mondes.

 

La science-fiction française libérée !

 

8a842743931704af98faa89ae02c6b1a.jpg En définitive, et ce n'est guère surprenant de la part de Serge Lehman, « Chasseurs de Chimères » est moins une anthologie qu'un Manifeste (j'assume la majuscule). Le corpus réuni, qui s'étend de 1863 à 1950, ne saurait véritablement prêter à contestation (il y a bien quelques absents, mais il y en a toujours). Ces « Hypermondes » nous retracent une HISTOIRE qui est la notre. Serge Lehman nous en dessine l'infrastructure, nous reconcilie avec notre identité culturelle.
Et celle-ci n'est ni une exception, ni une malédiction.
Voilà bien la leçon implicite que nous adressent, par-delà la tombe, ces Chasseurs de Chimères : nous devons avoir confiance en notre capacité d'inventer, thème après thème, enjeu après enjeu, découverte après découverte, la science-fiction d'expression française ; nous en avons la légitimité. Notre conscience historique est enfin rétablie. Plus rien ne nous empêche d'avancer... à la rencontre de nos propres chimères !
Cette anthologie constitue d'ores et déjà un document historique. J'estime comme un privilège, le fait d'être contemporain de ce rappel, de cet appel. Peut-être sera-t-il rapidement oublié, mais, quelque part en aval dans le temps, il jouera son rôle. Comme celui de Renard et de Messac en leur temps. Il servira de balise identitaire, guidant ceux qui se reconnaîtront comme nos enfants. Ceux des singes et du furet, ceux des ombres et l'aube radieuse, ceux du pollen et du big bang, ceux du sabre et de la trame, etc. Puissent-ils être légion...

Ugo Bellagamba

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