28.02.2009
Le Temps du twist
Casus Belli n° 60, novembre-décembre 1990

Joël Houssin
Denoël Présence du Futur (1990)
Dans un monde où il est nécessaire de boire de l'alcool en permanence pour lutter contre le rétrovirus zapf, cousin punk du sida, une bande d'adolescents particulièrement défoncés fêtent l'aniversaire de l'un d'eux. le plus beau cadeau, celui du bidouilleur 42-Crew, consiste en un voyage en arrière dans le temps — dont le but n'ets nullement d'échapper au rétrovirus, mais d'assister au premier concert de Led Zeppelin, à Londres. Mais le groupe n'est pas au rendez-vous et nul n'en a entendu parler. Nouvel essai à New York pour le premier concert de leur tournée américaine : nouvelle déception, le sauvage MC5 les a ermplacés ! Quelqu'un a donc chamboulé l'histoire ; il va falloir remettre de l'ordre dans tout ça, avant que le disque dur du temps, surchargé de données, n'efface la ligne temporelle d'origine de nos joyeux lurons.
Pour son second roman en Présence du Futur, Joël Houssin a choisi de changer de style. Le Temps du twist se rapproche plus de certaines nouvelles caustiques qu'il a sgnées au tout début de sa carrière que de son œuvre fleuvenoiresque. Postulat délirant, personnages fokloriques, univers déglingué, informatique temporelle et reconstitution fantasmatique des années soixante — ce livre est tout cela et bien plus encore. E, pour une fois, Houssin s'est fendu d'une fin authentique, qui ne laissera pas le lecteur sur la sienne, de faim. Meilleur roman de son auteur, Le Temps du twist se doit de figurer dans la bibliothèque de tout amateur de SF comme de tout bon fan de rock, et le MJ astucieux n'aura aucun mal à y piocher quelques idées pour son jeu cyberpunk préféré.
Roland C. Wagner
09:51 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, punk, rock'n'roll, joël houssin, littérature, alcool, led zeppelin
27.02.2009
Incandescence

Greg Egan
Gollancz
300 p.
Pour beaucoup d’auteurs de Science-Fiction, le lointain futur est un endroit bien pratique où ils peuvent situer des univers plus proches du beau royaume des désirs du cœur que du triste empire des informations que nous possédons sur le monde.
Après tout, si la SF est une littérature extrapolative, c’est bien parce que partant d’un point A, le présent selon l’auteur, on arrive à un point Z, le futur, toujours selon auteur, dont les choix ne peuvent que jeter une lumière singulière sur notre époque et sur la nature profonde de l’humanité.
Les événements racontés dans Incandescence se situent donc dans un bon million d’années, dans la ligne de l’univers décrit dans Diaspora, "Les Tapis de Wang" et "La Plongée de Planck". En anglais, deux nouvelles "Riding the Crocodile" et "Glory", situées dans l’univers de l’Amalgame sont parues dans un recueil de quatre novellas Dark Integers and other stories (Subterranean Books). Il vaut mieux selon moi avoir lu la première avant d’entamer le roman. D’abord parce que le couple héros de cette novella et leur découverte font référence 300 000 ans après pour les personnages d’Incandescence, et surtout parce qu’elle pose l’univers de manière beaucoup plus vivante que le début un peu pataud du roman.
Dans le lointain futur, la civilisation de l’Amalgame occupe le disque de la galaxie. Les problèmes qui assaillent l’humanité ont été résolus depuis si longtemps qu’on en parle même plus : les citoyens de l’Amalgame, qu’ils soient nés des processus naturels de l’évolution ou qu’ils aient été créés artificiellement, ont accès à tout, peuvent tout et possèdent tout, y compris changer d’enveloppe corporelle, modifier leur personnalité et leur esprit, posséder des copies de secours d’eux-mêmes, vivre ou non dans des réalités virtuelles et ainsi de suite. Il va sans dire qu’ils sont pratiquement immortels. Cela ne va pas sans problème existentiels, surtout au sein d’une civilisation qui a catalogué et décrit jusqu’à la moindre molécule de l’univers.
Leila et Jasim, les deux héros de "Riding the Crocodile", ont vécu ensemble pendant 10 309 ans , ils ont fait tout ce qu’il possible de faire dans leur civilisation, il ne leur reste plus qu’à partir en beauté, d’une mort qui soit un couronnement significatif de leur vie et qui se caractérise par une découverte. Il existe en effet un mystère dont l’Amalgame n’est jamais venu à bout. Le centre de la galaxie est occupé par une civilisation dénommée « the Aloof », les Lointains et pour cause : en un million d’années, ils n’ont jamais daigné communiquer et ont systématiquement repoussé toute tentative de s’introduire dans leur domaine. Leila et Jasim choisissent donc d’observer le centre de la Galaxie et finissent, après quelques milliers d’années de travail, et tout en redéfissinant leur relation, par pouvoir s’enregistrer et s’envoyer dans le réseau de communication de ses énigmatiques voisins.
300 000 ans après, pour Rakesh, Leila et Jasim sont des références. Le malheureux traîne son ennui dans un « scape » à l’intérieur d’un node « quelques mètres cubes de processeurs dérivant dans l’espace interstellaire…» lorsqu’il rencontre Lahl, à qui les Aloof ont permis d’examiner un météore contenant de mystérieuses traces d’ADN. Ayant trouvé ce qu’il cherchait pour que sa vie prenne enfin un sens, Rakesh décide de suivre la piste indiquée. Ce qui signifie ni plus ni moins que quitter tout ce qu’il a connu jusqu’alors : dans l’univers de l’Amalgame, on ne voyage pas plus vite que la lumière : visiter les autres mondes signifie donc voyager dans le futur sans espoir de retour.
Cependant, à l’intérieur d’un petit monde de roche transparente baignant dans un flux nommé l’« Incandescence », Roi, une citoyenne presque ordinaire, est recrutée par Zak. Zak est un solitaire qui tente de découvrir pourquoi et comment on change de poids quand on voyage d’un bout à l’autre de leur monde. Il éveille la curiosité de Roi et la détourne de son équipe d’agriculteurs. Le roman est donc bâti, de manière fort classique, sur deux lignes narratives : d’un côté Rakesh et Parantham tentent de retrouver le peuple qui a laissé des traces d’ADN qui intriguent les « Aloof », de l’autre Roi et Zak s’efforcent de comprendre la nature de leur monde et de ses lois.
Le plus étonnant est qu’au début, on est plus intéressé par Roi que par Rakesh : d’une part parce que les premiers chapitres ne sont pas d’une lecture aussi agréable que Riding the Crocodile, qui décrit la civilisation de l’Amalgame de manière bien plus vivante et détaillée, d’autre part parce que Roi est une héroïne selon le cœur d’un amateur de SF : une créature un peu en marge de sa société, dans un environnement délicieusement exotique lancée dans une quête pour la compréhension et la connaissance. Bizarrement, et alors que je ne suis pas très sûre d’avoir tout compris des expériences de Zak, c’est parce que j’avais envie de savoir ce qu’il allait arriver à Roi que j’ai persisté dans la lecture d’un début de roman somme toute laborieux. Peut-être un coup d’œil au site de l’auteur aidera-t-il les lecteurs plus à l’aise que moi en physique ou en mathématiques (ce n’est pas difficile !) à comprendre ces chapitres. L’article intitulé The Big Idea, paru en juillet sur le blog de John Scalzi a le mérite d’éclaircir parfaitement les choses « Incandescence est né de l’idée selon laquelle la théorie de la relativité générale, qui de manière générale est considérée comme l’un des sommets de la réussite intellectuelle de l’humanité, aurait pu être découverte par une civilisation pré-industrielle ne possédant ni machines à vapeur, ni lumières électrique, ni postes de radio, et absolument aucune tradition astronomique. » Les chapitres pas vraiment digestes du début montrent donc nos héros en train de réinventer Newton et Einstein avec des cailloux et des bouts de ficelles. Personelllement, l’idée m’amuse beaucoup même si je suis incapable de suivre le détail des expérience.
Mais passé ce début, et une fois dans le livre, on a comme Rackesh envie de savoir qui étaient les ancêtres de Roi et comment leur petit astéroïde s’est retrouvé en orbite autour d’un trou noir. Les choses se corsent de manière délicieuse lorsque Roi et Zak comprennent que le sort de leur peuple dépend de leurs recherches. Voir des créatures à six pattes tenter d’empêcher leur monde de disparaître tout en réinventant les lois de la physique est un plaisir dont on ne saurait se passer.
Car si les héros des deux intrigues ne se rencontrent pas à la manière que l’on attendrait, ils ont des points communs évidents. Pour des gens comme Rakesh, la connaissance et la découverte de la nouveauté sont tout ce qu’il reste à des êtres qui ont résolu tous les problèmes de la survie immédiate. Pour Roi , Zak et leurs équipiers, la survie tout court dépend de leurs recherches, et la curiosité intellectuelle de Roi, qui l’encombrait avant sa rencontre avec Zak, s’avère vitale. Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que dans un cas comme dans l’autre, on assiste, ni vu ni connu, à la disparition du politique au sens large : dans la civilisation de l’Amalgame, l’abondance des biens et des connaissances permet à tout individu de vivre la vie qu’il désire en toute liberté sans avoir à participer aux intrigues et aux querelles de palais qui remplissent des dizaines de romans. Pour les créatures du Splinter, c’est la biologie qui détermine les structures de base de la société et qui dirige ses mœurs : les intrigues de palais n’y ont probablement jamais existé, et l’action collective est rapide, y compris lorsqu’un changement radical s’avère nécessaire. Comme souvent chez Greg Egan, le lecteur est libre d’en tirer les conclusions qu’il désire.
Et ledit lecteur peut passer outre un début de roman plutôt maladroit et pas très digeste en sachant qu’en fin de compte il pourra vivre une aventure de l’esprit autour du thème de la connaissance et une aventure spatiale mouvementée autour d’un trou noir — par ces temps de disette Science-Fictive, c’est un plaisir qu’on ne saurait bouder.
Sylvie Denis
16:13 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature, greg egan, hard sf, science
25.02.2009
Sur le fait relatif du décret et de l'Université

Madame Valérie Pécresse, ministre de la Recherche et de l'Enseignement supérieur, nous présente un décret, dont le but affiché est l'amélioration du niveau et du dynamisme de la recherche française, l'optimisation du fonctionnement de l'Université, sinon sa « compétitivité » internationale, et dont le processus consiste à faire de l'enseignement (ou, plus précisément, du nombre d'heures d'enseignement) une sanction (augmentation) ou une récompense (allègement) de la qualité relative (et non intrinsèque) des productions personnelles de chercheurs français (articles, communications, conférences, recueils, etc). Je me propose de vous démontrer le plus sérieusement du monde, tout en vous amusant, que la réforme proposée ne peut avoir pour effet que la disparition prématurée de tous les enseignants-chercheurs et l'arrêt corrélatif de toute forme de recherche scientifique en France, en moins d'une génération, laissant les étudiants (toutes disciplines confondues) orphelins, et les entreprises (si gourmandes en chercheurs, semble-t-il) fort dépourvues. Pour cela, et parce qu'il ne faut jamais hésiter, lorsqu'on est un universitaire, ou un politique manifestement, à parler de ce que l'on ne connait pas, je m'appuierai sur une interprétation fantaisiste de la théorie einsteinienne de la relativité. Vous voilà prévenus, mon propos sera délibérément iconoclaste et indiscutablement fallacieux.
Albert Einstein, en formulant sa théorie de la relativité générale, a montré que la vitesse de la lumière est une constante absolue qui se chiffre exactement à 299 794 kilomètres par seconde. En conséquence, si la vitesse de la lumière est invariable, la distance qu'elle parcourt en un temps déterminé est toujours identique, qu'un observateur soit immobile ou qu'il soit lui-même en mouvement, et ce à quelque vitesse que ce soit. En conséquence, le temps et la distance doivent nécessairement être variables. Autrement dit, l'espace et le temps ne sont pas des constantes. En pratique, cela signifie que plus un observateur va vite, plus sa perception du temps ralentit et plus il se « contracte » dans le sens de son mouvement. Les aiguilles d'une horloge tournent plus lentement, les grains du sablier rechignent à tomber, etc. Bien entendu, cela n'est véritablement sensible qu'à partir du moment où l'observateur se déplace à un dixième de la vitesse de la lumière, soit à quelques 30.000 kilomètres par seconde. Mais, si l'effet est infime, voire imperceptible, en-deça de cette vitesse, il n'en est pas moins réel dès lors qu'on est en mouvement : le coeur ralentit, les secondes, les minutes et même les heures s'allongent, les mètres et les kilomètres se raccourcissent, les objets se rapprochent.
Or, un enseignant-chercheur est quelqu'un qui, par la nature même de son travail, passe la plus grande partie de son temps à ne pas se déplacer : lorsqu'il cherche, il est assis dans une salle de bibliothèque, devant une liasse d'archives, ou dans un laboratoire devant un microscope. Il lit, prend des notes, réfléchit, mais bouge finalement très peu, sinon pour aller, de temps en temps, chercher une nouvelle cote dans des fichiers informatisés (dans le meilleur des cas), ou compiler quelques relevés interférométriques (et découvrir, ainsi, une exoplanète semblable à la Terre), quand il ne doit pas rapporter à un archiviste pointilleux des archives que personne d'autre ne consulte (je ne parlerai pas ici des besoins corporels élémentaires que même un universitaire se doit d'affronter). Et, lorsqu'il enseigne, il n'est guère plus mobile : assis à la chaire, face au micro, il ne se lève que rarement pour inscrire quelque orthographe exacte, ou formule complexe, au tableau [qui, jadis, a été] blanc, ou, pour relancer la minuterie de l'éclairage chiche de son amphi, en général vétuste. Certains universitaires, il est vrai, tournent autour de la chaire, micro HF à la main, mais, tels des poissons rouges dans leur bocal, ils finissent toujours par revenir à leur point de départ, à savoir leurs feuilles de cours, ou leur ordinateur portable, vérifiant la connexion filaire au système de vidéo-projection qui, une fois l'an, s'avère opérationnel. Vous en conviendrez donc, substantiellement, un enseignant-chercheur est un être sédentaire, sinon immobile. Et par conséquent, c'est un être qui vieillit plus vite que la grande majorité de la société civile française, même si, comme on l'a dit, l'effet reste généralement imperceptible. Oui, il faut le marteler haut et clair : l'espérance de vie des universitaires est la plus basse de tous les corps de métier, du strict point de vue physique einsteinienne. Les effets de la relativité sur l'enseignant-chercheur sont tous vérifiables : son coeur bat généralement plus vite que la moyenne de la population active (l'absence de pratique sportive régulière accentuant généralement ce problème) ; les heures de cours sont toujours trop courtes pour qu'il puisse expliquer tout ce qu'il aurait voulu à ses étudiants, qui, d'ailleurs, sont toujours beaucoup plus loin de la chaire qu'il ne le souhaiterait ; enfin, les jours passant trop vite, il est toujours stressé par le retard pris sur un article à rendre dans des délais qui s'avèrent, de fait, impossibles à tenir.
Ainsi, si les processus organiques d'un système vivant en mouvement témoignent de la dilatation du temps, les talents d'un enseignant-chercheur, toutes ses compétences, son application, et jusqu'à son traitement, sont affectés d'un phénomène de contraction. Y compris lorsque l'universitaire tente de s'opposer à une réforme qui s'avère aller, à une vitesse démentielle, dans la direction exactement opposée à celle qu'il aurait fallu pour sauver l'Université, et précisément, la remettre en mouvement. Bien entendu, du point de vue du gouvernement qui se rue dans cette entreprise exaltante de la réforme d'institutions qu'il ne comprend pas, au contraire, tout semble aller... beaucoup trop lentement ! Et notamment les négociations : pour le ou la ministre, qui court toujours dans tous les sens, surtout lorsqu'il, ou elle, est aiguillonné par un chef de l'Etat hyperactif, les heures s'allongent, les débats sont interminables, et les arguments des enseignants-chercheurs semblent se précipiter sur lui, ou elle, de toute leur justesse arrogante. Résultat : quand, enfin, les réformateurs acceptent, un brin instant, d'interrompre leur agitation frénétique, de ralentir un peu leur marche exaltée vers la « rupture », par exemple pour nommer un médiateur après des semaines de négociations infructueuses, ils se rendent compte qu'à l'Université près de dix années ont passé. La nouvelle génération d'enseignants-chercheurs ne comprend pas le sens d'un réforme qui préconise, à ses yeux, des solutions archaïques (qu'en raison même de leur vitesse, les gouvernants perçoivent toujours, quant à eux, comme fondamentalement novatrices). Oui, entre universitaires croupissants et ministres vrombissants, le consensus paraît impossible.
Bien entendu, le raisonnement que je viens de faire peut-être être inversé : si l'on s'intéresse à l'activité intellectuelle, plutôt qu'au déplacement physique, les rapports entre gouvernants et universitaires apparaissent étonnamment différents : des ministres aux secrétaires d'Etat, en passant par tous les rédacteurs de décrets d'application de telle « Loi sur la Réussite de l'Uniformisation », quel que soit le parti auquel ils appartiennent, ou la politique qu'ils affirment servir, tous sont tenus par une cohérence d'action, par le respect d'un programme (en général intenable, à l'instar des délais des articles universitaires, mais le problème n'est pas là). Ils ne doivent pas en dévier, et d'une certaine manière, s'il leur arrive de tergiverser, ce n'est que de manière très ponctuelle. Ils s'en tiennent à ce qui a été annoncé par le chef de l'Etat (ou du moins, affectent consciencieusement de leur faire). Ils sont donc, du point de vue du mouvement intellectuel... immobiles, à l'arrêt, ou pour le dire de façon moins provocatrice, aux ordres ! Les enseignants-chercheurs, en revanche, en vertu de la schizophrénie propre à leur profession bipolaire, sont en perpétuel mouvement, voire oscillation, entre leurs recherches en cours et leurs enseignements. Refusant toutes les vérités pré-établies, rejetant toute théorie ou tout paradigme dont ils auraient accepté la validité à perpétuelle demeure, les universitaires sont toujours en train de questionner leur rapport aux sources, aux manipulations scientifiques, aux données rassemblées, remettant en cause leurs conclusions, leurs lectures, et, pour tout dire, leur propre cheminement intellectuel. Ils s'auto-critiquent, s'auto-évaluent, commentent des erreurs en permanence, en tirent des enseignements au quotidien, et tentent de nouvelles approches. Ils reculent, avancent, accélèrent, ralentissent, etc. Bref, ils sont toujours... en mouvement !
Leurs recherches, et celles de leurs pairs, qu'ils se donnent à lire régulièrement, ne serait-ce que par signe de bonne confraternité, influencent leur manière d'enseigner. Et même si certains de ses ajustements sont infimes, ils n'en sont pas moins réels. En retour, lorsqu'ils enseignent, l'œuvre de synthèse, de simplification (et non de simplisme, comme c'est généralement le cas de la communication politique et médiatique), de mise en relief des grandes structures d'une pensée ou d'une matière (notamment pour les étudiants de première année, qui sont, de loin, les plus demandeurs de clarté et d'ambition du discours) leur offre une occasion extraordinaire de mesurer la justesse de l'orientation prise par leurs recherches personnelles. Souvent, pour ne pas dire toujours, c'est en enseignant que les chercheurs trouvent. Qu'ils ont, au détour d'une phrase, qui doit être claire parce qu'elle s'adresse à des apprentis, ce déclic qui fait tout le sel de leur profession intellectuelle, et qui en une seconde, les remplit d'énergie comme une journée de vacances au soleil.
Il en va de l'enseignement pour les chercheurs, comme de l'entraînement pour les sportifs : s'il est correctement compris et pratiqué, s'il repose sur une envie, un désir, voire une passion, il mène à la performance, à la victoire, et pour tout dire, au dépassement de soi. C'est pourquoi la vitesse des enseignants-chercheurs est souvent extrêmement élevée car, sauf lorsqu'ils renoncent à être pleinement ce qu'ils peuvent être, ils sont toujours en train de réfléchir, d'anticiper, de soupeser, de prévoir telle possibilité, telle expérience, telle théorie. Ils pensent à leurs cours lorsqu'ils rédigent leurs articles, et pensent à leurs articles lorsqu'ils professent. Du coup, leur esprit subit de plein fouet l'impact de la relativité einsteinienne : tout ce qui est externe à leur réflexion semble être de l'agitation frénétique, tandis que leur pensée en mouvement est calme, constructive, suivant un raisonnement affranchi de la tyrannie des minutes et des heures, puisque celles-ci se rallongent, donnant tout l'espace nécessaire à leur réflexion en cours. Vous en avez sans doute fait l'expérience, (ou les frais) : il est inutile de s'adresser à un enseignant-chercheur qui rédige un article ou prépare un cours, il ne vous répondra pas. Et pour cause : de son point de vue, vous n'êtes qu'une ombre agitée, une tempête indistincte, un stroboscope irritant, un transitor crachotant un babil dissonnant et incompréhensible. A bord de son vaisseau intérieur qui le propulse à la vitesse de la pensée vers l'édification d'un nouveau discours, la découverte d'une nouvelle molécule, fussent-ils inutiles (donc fondamentaux) la Terre elle-même n'est plus qu'un pixel insignifiant se perdant dans le bruit de fond cosmologique.
Mais, bien sûr, cela a un prix très élevé : quand l'enseignant-chercheur revient au réel, après voyagé à toute vitesse dans le foisonnement des possibilités, il risque fort d'être désorienté. En effet, si de son point de vue il ne s'est écoulé que deux ou trois heures, le monde extérieur semble avoir radicalement changé : l'Université est en danger, elle doit répondre à des exigences impérieuses de rentabilité, elle doit « produire » des actifs, former des professionnels, des spécialistes prêts à l'emploi ; elle doit réduire ses dépenses de façon drastique, elle doit abandonner ses habitudes de fonctionnement. Surtout, elle doit accepter, au nom d'une prétendue équité, une évaluation venue de l'extérieur et tissée d'arbitraire. Alors, l'enseignant-chercheur doit quitter sa table de travail, mettre en veille son ordinateur, suspendre son raisonnement et ses cours et... se justifier ! Expliquer que, pour lui, trois heures de cours, c'est trois jours de travail ; que, pour lui, 30.000 signes d'article, c'est trois mois de travail ; que, pour lui, 300 pages de thèse, c'est trois ans de travail. Et, bien sûr, il n'y a guère que ses pairs, scientifiques « purs » et « mous », qui acceptent de le croire. Les politiques eux, se moquent, raillent son improductivité, son attachement à cette lenteur qui est, à leurs yeux, une scorie, écho de traditions dépassées. Et parce qu'ils sont au pouvoir, les politiques finissent toujours par « avoir raison » sans jamais avoir raisonné. Ils agissent et passent en trombe largement à côté de l'Université, et atrocement contractés. Et les enseignants-chercheurs à la chaire ou à leurs recherches, se demandent d'où peut bien venir ce courant d'air (ou d'ère) qui éparpille leurs notes et leurs pensées, et les oblige à retarder la publication de leurs découvertes.
Pour conclure, il faut rappeler une chose essentielle : plus un esprit va vite, moins il perçoit les changements autour de lui, tel un observateur qui se déplaçant à la vitesse de la lumière percevrait comme immobile un objet qui, pourtant, serait en train de tomber inexorablement vers le sol. Par conséquent, la première leçon de la relativité (aussi hasardeuse et délibérément fantaisiste puisse en être l'interprétation qui en a été faite ici) est la lucidité : les politiques considèreront toujours que leurs réformes sont insuffisantes, voire sans effet, alors même qu'elles transforment inexorablement la matière visée, ici la façon dont les universitaires travaillent ; et, en retour, tous les enseignants-chercheurs croiront toujours que la mise en suspens d'une réforme maladroite équivaut à son gel, voire à son retrait, alors, qu'à la vérité, loin de ralentir, elle continue de se précipiter, bien en-deçà du seuil de leur perceptions, vers son plein accomplissement, telle un astéroïde massif s'écrasant sur un monde auquel il va offrir une belle et revigorante période glaciaire. La seconde leçon de la relativité telle que je l'ai librement interprétée, et qui sera aussi la dernière, est, bien entendu, l'humilité : quelle que puisse être votre position, du côté du gouvernement ou contre celui-ci, pour l'Université ou à l'équerre de ses revendications, vous ne devez jamais oublier que cette position est toujours... relative. Selon le point de vue adopté par ceux qui vous observent, vous passerez pour un indécrottable conservateur ou pour un réformateur insensé. Pour tout dire, la vérité ne sera toujours que d'un seul côté : celui de la lumière.
Ugo Bellagamba
12:33 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : universités
20.02.2009
Deux romans d'Alfred Bester

Denoël Lunes d'Encre, 2007
Touche-à-tout de talent, Alfred Bester écrivit nombre de comics (Superman, Green Lantern) et de pièces radiophoniques (The Shadow, Charlie Chan), fut rédacteur en chef d'une revue glamour qui lui permettait d'approcher les actrices d'Hollywood, et ébranla en 1952 le monde tranquille de la science-fiction avec un roman novateur à tous points de vue, L'Homme démoli, lequel lui valut de recevoir le tout premier prix Hugo. Déjà, au début de sa carrière, la revue Thrilling Wonder Stories organisa un concours amateur dans le seul but de récompenser l'auteur débutant de 1939.
L'Homme démoli se situe dans un futur débarrassé du meurtre grâce à une police télépathe qui prévient le crime avant qu'il soit commis. Le coupable est promis à la démolition, à savoir une régression mentale et une reconfiguration des neurones jusqu'à la « renaissance ». A la tête d'un empire industriel, Ben Reich, hanté dans ses cauchemars par un homme sans visage, décide d'abattre son concurrent direct, auquel il a proposé une alliance commerciale. Alfred Bester reprend donc la vieille intrigue policière du crime parfait dans une société censée le rendre impossible. Il dissémine pour cela dans l'arrière-plan de sa société future des éléments qui serviront son intrigue : les extrapers déchus pour n'avoir pas respecté la déontologie des télépathes, les psychochansons qui manipulent l'auditeur avec des messages subliminaux, identiques aux ritournelles qui encombrent l'esprit mais se révèlent en l'occurrence pratiques pour masquer les pensées. Bester a surtout pris le temps de bien structurer un monde où cohabitent des télépathes, distinguant diverses classes en fonction de leurs capacités mentales, imaginant des codes et des règles qui donnent de l'épaisseur et de la crédibilité à sa société. Le space opera qui sévissait à l'époque parut aussitôt suranné. Bien sûr, d'autres facettes du roman retiennent l'attention : au niveau symbolique, chaque personnage représentant un certain type de société. A l'intrigue classique se superpose une dimension psychologique.
Le suspense est constant, Ben Reich dansant perpétuellement sur une corde raide. L'univers n'est plus détaillé d'entrée de jeu mais progressivement révélé, presque de façon incidente, procédé encore peu courant en S-F et qui participe de cette gymnastique mentale dont sont friands les lecteurs, réalisant les conséquences qui en découlent et l'impact non négligeable sur l'intrigue. Bester ne s'embarrasse pas de fioritures stylistiques : il va à l'essentiel, parsemant ses dialogues de courtes description. Un humour discret mais omniprésent retient l'attention ; le texte est truffé de traits d'esprit et d'aphorismes qui le font pétiller, mais aussi rehaussé d'effets typographiques permettant de visualiser l'intrication des pensées, le tout dessinant des calligrammes dignes d'Apollinaire. Avec le recul du temps, l'ensemble, s'il abuse d'artifices, n'en reste pas moins détonant car cette accumulation fait précisément de ce roman mené tambour battant un véritable feu d'artifice.
Terminus les étoiles, moins percutant, repose, lui, sur la téléportation. Gully Foyle, mécanicien, est le seul survivant du Nomad, qui a explosé. Un vaisseau passe au large, qui ne s'arrête pas, malgré les signaux de détresse. Organisant sa survie, Foyle jure de retrouver les responsables. Dans un premier temps, Foyle s'enrichit, en vendant une partie de la cargaison du Nomad dont il connaît les coordonnées ; dans un second temps, il retrouve ceux qui l'ont abandonné à son destin pour les exécuter. On aura reconnu là la trame du Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas, emprunt revendiqué par Bester. Gully Foyle se téléporte (on dit « fugguer ») partout où les coupables se terrent, enquêtant dans le même temps sur le grand responsable, Presteign, puissant homme d'affaires disposant de sa propre milice, corrompu au-delà de toute mesure. Mais Foyle lui-même, accomplissant sa vengeance, reconnaît être devenu un monstre coupé de son humanité. Les péripéties s'enchaînent sans temps mort, un peu trop rapidement pour donner de la profondeur au roman.
La présente édition, dans une nouvelle traduction de Patrick Marcel, est complétée par une bibliographie des œuvres de Bester réalisée par Alain Sprauel. Si ces romans ont un peu vieilli, leur lecture reste indispensable pour juger de l'apport de Bester à la science-fiction. Bien que cherchant plus à éblouir qu'à convaincre, il n'en a pas moins révolutionné la façon d'écrire et d'aborder la S-F, comme en témoignent Serge Lehman et Neil Gaiman dans leurs préfaces.
11:47 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, alfred bester, littérature, télépathie, expérimentation
13.02.2009
Une interview de Michel jeury
Casus Belli n° 29, novembre-décembre 1985
Roland C. Wagner — Ton dernier roman, Le Jeu du Monde, est basé sur les jeux. jeux de hasard, mais aussi jeux de simulation et jeux de rôles…
Michel Jeury — Au centre, il y a le Jeu du Monde qui esyt un jeu social conditionnant entièrement la vie personnelle et économique des gens, et créant la toile de fond de cet univers. Les autres jeux viennent se greffer là-dessus. Comme il est difficile de tout mettre dans un roman de 250 pages, il y en a probablement encore d'autres dans cet univers. Tout est jeu, mais je n'ai parlé que de deux catégories — en-dehors du Jeu du Monde — : les jeux d'action et les jeux de rôle grandeur réelle.
RCW — Les jeux d'action sont une espèce de démarcation du sport…
MJ — Il y a deux directions dans ma démarche d'esprit. D'une part, savoir ce que peut apporter au jeu une technologie futurste mais pas extraordinairement éloignée de la nôtre. D'autre part — ce qui est une idée personnelle — que les jeux, les choses en général — j'emploie ce terme à dessein — ont tendance à se rejoindre. Les jeux d'action sont nés de la fusion du sport et du music-hall. Ce que j'ai ajouté, qui existe déjà dans le music-hall mais très peu dans le sport, c'est une connotation sexuelle. le sport est extrêmement asexué mais le music-hall pourrait le relever, le pimenter un petit peu.
Côté jeux de rôles, j'ai imaginé qu'ils absorberaient le cinéma. L'importance des jeux de rôles est grande car ce sont les premiers où les gens s'investissent, même si c'est encore un peu intellectuel, un peu abstrait… C'est une création pour le joueur ; il vit vraiment dans l'univers du jeu et je n'en vois pas d'autres où il y ait ça.
RCW — Tu penses que les JdR vont introduire une nouvelle dimension dans la vie des gens ?
MJ — S'ils réussissent, au sens large du terme — et je crois qu'ils vont le faire — ils vont introduire chez un nombre croissant de gens une nouvelle exigence. Si des millions de gens deviennent joueurs de jeux de rôles et que ceux-ci se perfectionnent, cera sera un phénomène de masse, ils ne pourront plus redevenir des spectateurs comme avant. Un grand phénomène chnage les gens. Quand il y aura 300 ou 500 millions de joueurs de jeux de rôles, un changement culturel devra intervenir, qui débouchera sur un changement de société. Les gens ne pouvant plus être de purs spectateurs, le spectacle deviendra "autre chose". Dans mon roman, les joueurs de jeux de rôles étant devenus le public, le speacle a dû se transfrmer. Le jeu de rôles y a absorbé le cinéma, ou l'inverse, et quelque chose de nouveau résulte de ce phénomène.
RCW — Dans Le Jeu du Monde, aussi bien les figurants que les joueurs reçoivent une drogue, le cocktail hamlet…
MJ — L'essentiel, dans ce cocktail, est un "réducteur de champ" : une drogue sur laquelle on commence à travailler et à laquelle je réfléchis. Sous l'effet d'un réducteur de champ de conscience, le sujet vit totalement dans l'instant et dans l'espace où il joue ; il ne sait plus qu'il y a un univers extérieur. je suis toujours frappé de voir à quel niveau de concentration arrivent les joueurs de jeux de rôles actuels ; mais malgré tout ils savent toujours qu'ils jouent, même s'ils s'investissent complètement dans le jeu. le réducteur de champ neutralise cette ultime vigilance ; il n'y a plus d'univers extérier, plus de passé, plus d'avenir. Dans l'absolu, c'est impossible, mais le cocktail hamlet apporte aussi des éléments mémoriels qui, sans le réducteur de champ, viendraient se mélanger aux souvenirs du sujet et le perturberaient.
Didier Guiserix — Mais l'intérêt du joueur n'est-il pas d'avoir, même loin derrière, la conscience de vivre un moment particulier, c'est à dire de savoir qu'il est en train de jouer ?
MJ — Tout à fait d'accord, mais nous sommes dans une hypothèse de science-fiction. Dans l'avenir que je décris, c'est devenu un jeu de masse. Hors des périodes de jeu, les gens savent qu'ils ont joué, même si ce n'est pas forcément clair… Ils ont des souvenirs excitants et peut-être un peu troubles. Ils vont jouer comme aujourd'hui on prend des vacances. Les vacances passives n''existent plus ; le jeu de rôles les a remplacées. Quand je vivais ce roman, je me mettais à la place des gens et j'imaginais que s'ils voyaient les vacances comme on les prend actuellement, ça les ferait rire…
DG — Ce serait obscène. (Rires).
MJ — Cette société, donc, a des côts utopiques, tout le monde y a sa chace ; mais, en même temps, elle est hyper-commercialisée. Jeux de rôles en grandeur réelle et jeux d'action ont subi une dérive duv fait d'une commercialisation intense qui est entre les mains d'une formidable multinationale, Fêtes et Territoires (1). La dérive commerciale a, je crois, dévalué une grande idée.
Ce n'est pas une société parfaite. J'ai voulu décrire une société correspondant à l'idée que je me fais de la vie réelle. Et cette dérive commerciale… je ne dirai pas avilit le jeu, le mot est trop fort… Je fais allusion à la mise en loterie des rôles, par exemple. Et aussi, les meneurs de jeu sont devenus à la fois réalisateurs et vedettes. On ne parle plus de vedettes de cibéma ; les meneurs de jeu les ont remplacées.
RCW — Il y a aussi les vedettes médiatiques… je pense au Chamelier ingénieux.
MJ — C'est autre chose. Il s'agit des médias. Ils sont indépendants du thème du jeu, mais il faut noter que l'émission de télévision est elle aussi imprégnée du jeu. C'est presque un jeu de rôles, puisque les gens qui viennent à l'émission sont les témoins du jour et qu'on les appelle "cher Chamelier".
DG — Précise-nous un peu le rôle du meneur de jeu.
MJ — Dans le jeu de rôles grandeur réelle, il est à la fois le personnage central. Dans Le Gouverneur Félon, il est Pancho Libertas — un personnage tiré d'une bande dessinée — et dans Tarzan et les Zeppelins il est bien entendu Tarzan !
Mais cette société ne marche que parce qu'il y a à côté le Jeu du Monde — jeu social tout de même très dur — les jeux de rôles grandeur nature qui rendent l'enfance, la jeunesse à tous les gens… les jeux d'action sont nettement plus durs.
RCW — Ils ont aussi quelque chose des jeux du stade…
MJ — À cette différence près que dans cette société très contrôplée, la violence est quand même contenue à un niveau acceptable, y compris dans les jeux à risques, qui ne sont tout de même pas des jeux de massacre. De toute façon, le système va les absorber et, du coup, ils deviendront moins dangereux. C'est un univers où il fait bon vivre, où l'on n'est pas sans cesse menacé de mort ou d'un sort pire que la mort. C'est le premier roman que j'écris où je décris un monde dans lequel j'ai assez envie de vivre. Je me suis quand même bien amusé en l'écrivant.
RCW — À la fin, lma reconquête de son statut soial, qii est le but de ton personnage central, Bruno Mansa, devient sans importance parce qu'il sort du jeu…
MJ — Il n'en sort pas vraiment. Il sort du Jeu du Monde mais il va travailler pour lui, parce qu'il faut qu'il y ait des gens hors jeu : on ne peut pas être à la fois juge et parti. J'emploie comme comparaison les eunuques du harem. Il ne peut plusjouer pourcertaines raisons et il va quitter le jeu, après avoir quitté les mondes spatiaux parce qu'ils étaient vraimentd'un sérieux tuant. L'idée centrale est la seule utopie possible, c'est celle dujeu !
RCW — Et l'avenir de cet univers ?
MJ — On peut imaginer que les Lagrangiens vont conquérir la Terre. Économiquement, du moins. Ils considèrent avec un certain mépris ces gens, ces Terriens qui ne vivent que pour le jeu. Pourtant, ils sont déjà contaminés, puisqu'ils organisent des parties de Jeu Troyen en apesanteur et que Bruno Mansa, quand il travaille dans les îles de l'espace, devient membre de la guilde des jeux…
Cette contamination va aller en s'accentuant et, finalement, ce sont les Terriens qui vont coloniser les Lagrangiens. Le jeu aura raison de leur puissance.
Propos recueillis par Didier Guiserix et Roland C. Wagner, le 23 ocotobre 1985
(1) Fêtes et Territoires est aussi au centre de Soleil chaud poisson des profondeurs.
13:12 Publié dans Interview | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, casus belli, jeu de rôles, michel jeury
12.02.2009
Le Jeu du Monde
Casus Belli n° 29, novembre-décembre 1985
Michel Jeury
Robert Laffont, 1985
Ce livre constitue une aubaine inespérée pour l'amateur de jeux, qu'il soit fasciné par la hasard, la réflexion ou la simulation. Car si le Jeu du Monde qui donne son titre au roman est une sorte de loterie qui peut déterminer la position sociale et, par exemple, reléguer au niveau de non-joueur quelqu'un qui, la veille encore, occupait un emploi important, ce jeu n'est qu'un aspect de cette société du XXIIe siècle qu'un seul adjectif peut qualifier : ludique.
Le jeu y est en effet partout présent. Jeux d'équipes come le Jeu Troyen ou l'Ombrelle — qui tiennent des sports actuels et des jeux du cirque —, jeux de hasard comme le Jeu du Monde ; mais aussi jeux de simulation "grandeur nature". Et l'on est loin des parties de D&D ou de Killer jouées dans un château en ruines ou dans les rues d'une grande ville ! Il s'agit de véritales tranches d'histoire reconstituées, où d'innombrables figurants — condamnés de droit commun ou joueurs ayant perdu au Jeu du Monde — contribuent à accentuer la véracité de la chose. Drogués au Hamlet, qui leur donne l'illusion de vivre à l'époque choisie et les fait entrer, en quelque sorte, dans la peau de leur rôle, ils oublient presque totalement qu'ils ne sont que les participants d'un JDR démesuré.
Le roman commence très classiquement mais avec une efficacité redoutable. Bruno Mansa, entraîneur du Jeu Troyen, lors de la remise en jeu annuelle de son crédit, en perd la quasi totalité et se retrouve relégué au rang de non-joueur. Naturellement, le récit est consacré à ses efforts pour retrouver la position sociale qui était la sienne.
Mais ce qui fait la force du Jeu du Monde, c'est la multiplicité des solutions offertes à Bruno Mansa. Lui qui, jusque-là, n'avait fait que s'accommoder — avec un certain talent — de cete situation, va devoir explorer les différents types de jeux, dont certains ne sont pas sans danger.
Michel Jeury a évolué depuis Le Temps incertain (Grand Prix de la SF française en 1974), renonçant désormais aux constructions complexes de ses premiers romans. Il est vrai qu'il a effectué un passage au Fleuve Noir, ce qui a modifié son style. Le Jeu du Monde est l'exemple type du roman de SF dont l'approche narrative reste simple, sans dénaturer l'idée qui, elle, se montre ambitieuse. Jeury a su marier un traitement plutôt populaire et un projet d'ensemble plus intellectuel. Il établit un pont etre les deux formes qui prédominent aujourd'hui en matière de SF française, insouciant des contraintes et des modes. La grande classe.
La dimension humaine est elle aussi présente. Ni silhouettes, ni symboles, les personnages du Jeu du Monde vivent, existent, possèdent une épaisseur, une texture palpable. Ils rendent crédible cet univers boué au Jeu majuscule qui vous fasciner, j'en suis certain.
Roland C. Wagner
15:37 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, casus belli, jeu de rôles
10.02.2009
Invasions divines

Lawrence Sutin
Divine invasions : a life of Philip K. Dick (1989)
Denoël Présences (1995)
Invasions divines est sans conteste la bibliographie de Philip K. Dick qui fait autorité. Elle a d'ailleurs obtenu la même année le Grand Prix de l'Imaginaire. Toute la lumière est faite sur la personnalité torturée et, pour tout dire, invivable, de l'écrivain, en d'incessants allers et retours entre sa vie et son oeuvre. Si celle-ci ressortit clairement à la science-fiction, elle n'en a pas moins puisé son matériau dans la vie quotidienne, chaotique, de l'auteur.
15:12 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, philip k. dick, biographie, littérature
09.02.2009
Requiem pour Philip K. Dick
Philip K. Dick Is Dead, Alas (1987)
Michael Bishop (Folio SF n°86)
En ces temps de néo-classicisme, où l'on ne se préoccupe plus guère que la Science-Fiction aille de l'avant vers de nouveaux thèmes et formes d'expression, l'uchronie peut constituer une porte de sortie pour ceux qui ne tiennent pas à se laisser enfermer dans des schémas maintes fois revisités. Ce jeu sur l'Histoire offre en effet un éventail assez large de possibilités, tant littéraires que science-fictives, pour en quelque sorte libérer l'imagination des carcans où la fidélité à un état passé idéal — purement mythique, est-il besoin de le préciser — risque de l'enfermer à la longue.
Cela, Michael Bishop l'a de toute évidence compris bien avant d'écrire la première ligne de Requiem pour Philip K. Dick, et l'on peut supposer que la lecture du Maître du Haut-Château n'a pas été étrangère à cette prise de conscience. Rappelons pour mémoire que Dick décrit dans ce dernier roman un univers où nazis et Japonais se sont partagé les Etats-Unis après avoir gagné la Deuxième Guerre mondiale. Ce point de départ, qui peut paraître assez banal de nos jours (1), l'était sans doute moins au début des années 60, et l'on comprend aisément que ce livre ait obtenu le prix Hugo. D'autant que Dick avait pris soin de le conclure par une mise en abîme astucieuse : bien que La sauterelle pèse lourd, uchronie littéraire publiée dans ce monde divergent, évoque une ligne historique où ce sont les Alliés qui ont gagné la guerre, il ne s'agit nullement de notre univers, lequel se retrouve dès lors ravalé au rang de simple possibilité alternative, puisque le Yi-King indique que le monde réel est celui du roman dans le roman.
Ceux qui auraient du mal à suivre — ou, simplement, à admettre que le Yi-King puisse indiquer quoi que ce soit d'utile — sont priés de consulter l'ouvrage en question.
Décrivant une uchronie où Dick lui-même constitue un élément crucial, Bishop ne pouvait bien évidemment ignorer la leçon du Maître du Haut Château. Les deux livres sont d'ailleurs assez proches pour que l'on puisse les superposer, tant du point de vue des personnages que de celui de la structure. Mais ils ne se ressemblent pas — et ce, pour deux raisons principales, que l'on pourrait d'ailleurs confondre en une seule : l'ouvrage de Dick date du début des sixties et celui de Bishop de la deuxième moitié des années 80. Ajoutez à cela le fait que le second écrit sur le premier, et vous aurez une idée de la distance qui sépare les livres concernés.
Prenons par exemple l'origine du monde alternatif qu'ils nous présentent. D'une part, la victoire nazie ; de l'autre... eh bien, c'est là que les problèmes commencent, car il semble y avoir deux points de départ, l'un concernant Dick — qui connaît en effet le succès dès les années 50 grâce à ses oeuvres de littérature générale —, et l'autre l'Histoire elle-même, avec le brutal virage fasciste pris par les États-Unis sous la direction d'un Nixon plus vrai que nature. S'il existe une relation entre ces divergences, elle relève sans doute de la synchronicité plutôt que d'un rapport de cause à effet. Il paraît en effet difficile d'imaginer que l'orientation prise par la carrière de Dick ait pu modifier en quoi que ce soit le comportement de Nixon. Par contre, l'uchronie historique influe bien évidemment sur l'uchronie individuelle — et référentielle — car c'est à cause de la dérive vers le totalitarisme de la société étatsunienne que Dick se tourne vers la SF.
Tout comme dans notre monde, serait-on tenté de dire. Il suffit de jeter un coup d'oeil à « Foster, vous êtes mort ! » (2) pour s'en convaincre : c'est à travers l'outil science-fictif que la dénonciation de l'aliénation est la plus efficace. Malgré une trajectoire différente, le Dick mis en scène par Bishop semble bien être le même que celui qui a transité par notre réalité, et les dernières lignes du roman ne font que confirmer cette impression. Il n'y a qu'un Messie, et il est le même partout ; la thématique de la Trilogie divine et de l'Exégèse inédite, qui imprègne tout le roman, prend ici une dimension inattendue, sous la forme d'un hommage vibrant à l'un des auteurs les plus originaux révélé par la Science-Fiction, qui se trouve être également l'un des plus grands écrivains du Vingtième Siècle.
Comme Dick dans Radio libre Albemuth, Bishop associe politique et métaphysique, en une démarche héritée de l'ère psychédélique. Ce n'est pas innocemment qu'il a choisi pour personnage principal un ancien hippie, dont les parents ont été lapidés autrefois par une foule de patriotes ; bien que situé en 1982, Requiem pour Philip K. Dick parle énormément — avant tout ? — des années 60. Et c'est là, bien au-delà des références à Dick lui-même, qu'il faut peut-être chercher la raison profonde de ce livre — et l'origine de la brève élégie qui donne son titre original à ce roman :
Hélas, Philip K. Dick n'est plus,
Dieu va prendre mon pied au cul.
Roland C. Wagner
(1) Surtout en France, où il s'agit d'une véritable tarte à la crème uchronique depuis que divers auteurs du Fleuve Noir, de Pierre Barbet à Alain Paris en passant par Jean Mazarin, s'y sont attaqués dans les années 80.
21:41 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philip k. dick, science-fiction, uchronie, contre-culture, années 50, années 60, littérature
06.02.2009
Les Romans de Philip K. Dick
Les études sur Philip K. Dick ne manquent pas. Elles portent le plus souvent sur ses thèmes et sa réflexion sur la réalité, tout en accordant une large place à sa vie tourmentée. Mais il est rare de voir ce géant de la science-fiction abordé sous l'angle de l'écriture, dont on a souvent dit qu'elle se situait à un degré zéro. Kim Stanley Robinson n'est évidemment pas de cet avis. Son essai est une passionnante analyse des stratégies narratives de Dick, traitée par époques, et portant sur les seuls romans, les nouvelles étant considérées comme leurs brouillons. On pourrait discuter ce point qui n'est vrai qu'en partie et regretter qu'en raison de cette spécificité même les textes courts ne soient pas mis en perspective — ils le sont partiellement, quand le récit est agrandi à la dimension d'un roman. Ce postulat ne remet cependant pas en cause cette analyse, brillante sur le plan des idées, mais plate sur le plan de l'écriture. Il faut savoir qu'il s'agit d'une thèse soutenue en 1982 et que Robinson se pliait aux contraintes du style universitaire. Robinson n'avait pas trente ans quand il y travaillait et n'était l'auteur que de quelques nouvelles. C'est aussi pour cette raison qu'un roman échappe à l'analyse, Radio Libre Albemuth, publié à titre posthume.
L'essentiel du propos est de montrer comment Dick a tenté de concilier, à travers son œuvre, le roman réaliste et celui de science-fiction, extrêmement codifié aux États-Unis. L'auteur déçu de romans réalistes (probablement refusés en raison des nombreuses « bizarreries » qu'ils contiennent) se tourne vers la science-fiction, qu'il considère comme un genre mineur, pour mettre en scène sa critique sociale. Il découvre en même temps les vertus métaphoriques et satiriques des décalages et distorsions à l'œuvre dans la SF et n'a de cesse de casser ces stéréotypes, en premier lieu le fameux principe de logique et de plausibilité imposé par Campbell. Les motifs disparates qu'il invoque dans ses récits nuisent parfois à l'intrigue de base, et introduisent parfois de l'incohérence. Les personnages et les relations qui les lient sont généralement les mêmes d'un roman à l'autre, et ont les mêmes fonctions : ce n'est que dans la seconde partie de son œuvre que Dick abandonnera ces prototypes structurels qui permettaient d'explorer un univers.
Kim Robinson est le premier à considérer l'aspect bancal de certains romans, les erreurs de structure et de logique interne, dont se rend responsable un auteur pressé par les contingences matérielles, mais il montre aussi combien ces désordres participent au processus de destruction de codes narratifs figés et finissent par trouver un équilibre dans la dernière partie de son œuvre — La Trilogie divine constitue à cet égard un sommet, la dystopie qu'il a toujours mis en œuvre étant ici clairement illustrée avec un roman réaliste et deux romans SF présentant deux points de vue opposés.
L'ouvrage nécessite, bien sûr, de connaître tout ou partie des romans de Dick. Mais cette lecture inédite, qui, pour une fois, ne met pas la nature du réel au centre de l'œuvre, incite fort heureusement à la relecture de cet artisan de génie, comme le qualifie Laurent Queyssi dans son article en postface qui reprend et développe quelques autres aspects des structures narratives de Dick.
Claude Ecken
10:11 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, essai, littérature, philip k. dick
05.02.2009
Les Fils de la Sorcière

Rivages, 1996
Nous ne sommes jamais allés dans l'espace.
Non, ce n'est pas le début d'une uchronie, simplement une constatation qui s'impose. En effet, un siècle débute et les rêves d'expansion dans et au-delà du système solaire s'avèrent n'être que les enfants morts-nés d'une époque déjà incroyablement lointaine. La course à la Lune ne fut qu'un instrument parmi d'autres de la guerre froide, qui a cessé avec elle et que rien n'est venu remplacer.
Ce préambule pour dire que le Dominion, pour lequel travaille Lynne de Lisle Christie, émissaire envoyée sur la planète Carrick V me semble avoir plus de rapport avec notre passé colonialiste qu'avec notre futur raisonnablement extrapolé.
Ce qui ne veut pas dire que le voyage n'en vaut pas la peine, bien au contraire : quelles que soient les restrictions ronchonnes que l'on ait au départ du voyage vers le centre de la galaxie, il faut bien avouer que l'on est accroché dès les premières pages.
Grâce aux dons d'empathie de Christie et au talent de Mary Gentle, la civilisation d'Orthé possède l'épaisseur d'un véritable récit de voyage vers des contrées lointaines et, surtout, nouvelles ; extraterrestres humanoïdes, organisation sociale, villes, langues, animaux, paysages : tout y est, et tout sonne juste.
Ayant obtenu l'autorisation de voyager, Lynne de Lisle Christie se retrouve au centre d'un noeud d'intrigues politiques, échappe à des tentatives d'assassinat avec une belle ténacité, et découvre peu à peu les mystères d'une planète fascinante.
Sylvie Denis
10:16 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature, mary gentle





Joseph Altairac




