31.07.2009

Mais qui a donc inventé la première machine à voyager dans le temps ? (1)

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D'après Pïerre Stolze, dont on lira quelques pertinentes réflexions dans ce volume (1), il n'y aurait pas d'idées totalement originales en science-fiction. Un contre exemple à cete thèse (2) vient pourtant immédiatement à l'esprit : le voyage dans le temps.

Quand bien même ce contre exemple serait le seul (et on peut en douter : tout dépend de ce que l'on veut bien mettre derrière la notion d'"idée totalement originale"), il est tellement envahissant, tellement inhérent à la nature même de la science-fiction en tant que genre, qu'il semble tout à fait impossible de ravaler au rang d'une simple exception un peu irritante. Pour se convaincre du caractère fondamental de ce thème, on se penchera, par exemple, sur les pages que consacre Christian Grenier à la problématique du voyage dans le temps dans sa très pédagogique étude (3).

Les idées, en science-fiction, ont une histoire. Elles naissent, grandissent, évoluent et se transforment. Mais il n'est pas toujours aisé de suivre avec précision ce cheminement, pour de multiples raisons, parmi lesquelles, souvent, la diffculté d'accès à certains textes capitaux.

Nous allons tenter de résoudre une épineuse énigme : qui a donc inventé la première machine à voyager dans le temps ?

 

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Précisons tout de suite que, même sans machine, les authentiques voyages dans le temps ne fourmillent pas avant La Machine à explorer le temps (The Time Machine, 1895) de Wells. Il n'est pas question de retenir les récits dans lesquels un personnage, plongé en catalepsie pour telle ou telle raison, se réveille dans ce qui est pour lui le futur (à ce compte, quand on y réfléchir, tout le monde voyage dans le teps !), ou encore ceux faisant intervenir des notions comme la mémoire ancestrale ou l'échange psychique, sans parler de l'horripilant artifice du rêve. Non, il s'agit de dénicher des textes dans lesquels un tranfert physique s'est effectivement produit, remettant en cause la notion classique du temps compris comme un fleuve coulant dans un sens donné à une vitesse donnée — si l'on peut dire —, sens impossible à remonter et vitesse impossible à dépasser. Les conditions que je viens de poser pourront paraître injustement restrictives. C'est que, précisément, elles définissent une nouvelle forme de voyage dans le temps, radicalement différente de celles qui sévissaient avant le chef-d'œuvre de Wells, et perdureront d'ailleurs après lui. Remettre en question la trame même du temps constitue bien une idée nouvelle, qui trouve son application romanesque à partir d'une époque donnée, et pas avant.

 

 

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Je ne suis parvenu à localiser que deux textes répondant à ces critères et publiés avant 1895, ce qui est tout de même très peu (4). L'un, The Clock That Went Backward, d'Edward Page Mitchell, connu des seuls spécialistes et publié en 1881, sur lequel il faudra revenir plus longuement, fait intervenir, d'une certaine manière, une machine à voyager dans le temps. L'autre, tellement célèbre qu'il donna lieu à des adaptations cinématographiques, date de 1889 : il s'agit de A Connecticut Yankee in King's Arthur Court (Un Américain à la cour du roi Arthur). Pas de machine mise en jeu dans ce classique : le héros de Mark Twain se trouve projeté dans le passé à la suite… d'un coup sur la tête ! Et le retour au présent se fera grâce à un enchantement du magicien Merlin qui plongera le héros dans un sommeil de treize siècles. On constatera que nous sommes davantage dans le domaine du merveilleux que dans celui de la conjecture scientifique, même si le choc entre le monde américain de la fin du XIXe siècle et le Moyen-Âge légendaire anglais sera rendu par Mark Twain avec beaucoup de réalisme lorsqu'il montrera l'effet des bouleversements provoqués par la mentalité et la technologie modernes sur l'ordre du passé. Il ne fait aucun doute que Un Américain à la cour du roi Arthur a fortement influencé Théo Varlet et André Blandin pour La Belle Valence (1923), qui joue de manière réjouissante sur ce même registre de la confrontation anachronique.

On notera au passage que ces deux textes sont d'origine américaine.

terrbrume25-1994.jpgSi l'on voulait se montrer impitoyable, il serait même possible d'éliminer le magnifique roman de Mark Twain pour de sordides questions d'antérorité. En effet, si la parution de La Machine à explorer le temps de Wells date de 1895, il ne faut pas oublier que le romancier britannique en avait déjà publié une première esquisse en 1888 dans une publication amateur qu'il avait contribué à créer, The Science Schools Journal, sous le titre The Chronic Argonauts. Trois épisodes de ce récit inachevé furent publiés, et même si le texte diffère profondément de la version définitive que nous connaissons, il y est bien question d'un inventeur — le Dr. Nebogipfel, tenant ainsi que le font remarquer les biographes de Wells, Norman et Jeanne Mackenzie, davantage de l'alchimiste que du scientifique (5) — qui a fabriqué une machine à voyager dans le temps. Wells rédigera d'alleurs plusieurs versions avant d'aboutir à ce que son biographe Geoffrey West qualifie, à juste titre, d'"un des livres les plus intelligents qui soient au monde".

Il reste donc le texte si peu souvent cité d'Edward Page Mitchell, antérieur de sept ans à la première tentative de Wells.

 

Joseph Altairac


(1) Cette étude est parue dans l'édition Encrage de L'Épopée martienne & La Belle Valence, de Théo Varlet et consorts.

(2) Pierre Stolze est d'ailleurs précisément l'auteur d'une thèse, Rhétorique de la science-fiction, dans laquelle il tente de défendre — entre autres — ce point de vue.

(3) La science-fiction, lecture d'avenir ? (Nancy : Presses Universitaires de Nancy, 1994), pp. 75-91.

(4) Les plus érudits de nos lecteurs en découvriront peut-être d'autres antérieurs, auquel cas je leur serais reconnaissant de m'en faire part. J'insiste cependant sur le fait qu'il s'agit de trouver de véritables voyages dans le temps (passé ou futur), au cours desquels les protagonistes agissent et interviennent sur le cours des événements, et non pas se promènent comme de purs esprits en profitant du paysage.

(5) Voir Norman et Jeanne Mackenzie : The Time Traveller, The Life of H.G. Wells (Londres : Weidenfeld and Nicolson, 1974) p. 65.

(6) Voir Geoffrey West : H.G. Wells (Paris : Gallimard, 1932), p. 306.


Suite et fin

 

 

30.07.2009

Jihad

jl5604-2000.jpgJean-Marc Ligny

Denoël "Présences" (1998)

 

Le futur proche, très proche même, de ce roman ne présente aucune évolution technologique (le décor est, à peu de choses près, celui de notre présent) mais s'appuie sur les données sociologiques et politiques de notre quotidien. Le Parti National, au nom très transparent, gouverne la France en faisant appliquer ses pires idées fascistes : les milices font la chasse aux immigrés, le totalitarisme s'implante doucement, en même temps que la pensée unique de l'ultralibéralisme. De l'autre côté de la Méditerranée, la guerre civile fait rage entre l'Armée Nationale Islamiste et les intégristes, qui harcèlent en outre les rebelles kabyles.

A Aït-ldja, un mercenaire français engagé comme conseiller décime la population et viole une jeune kabyle, Fatima. Ivre de douleur, Djamal, son frère, se rend clandestinement en France pour venger sa famille en tuant Max Tannart, devenu entre-temps le chef des milices. Il ignore que sa sœur a survécu et qu'elle se trouve également à Paris, prostituée dans un bordel. Traqué dans la capitale, bouc émissaire auquel on attribue les attentats perpétrés par les X-Men, une organisation secrète qui tente de s'opposer au pouvoir en place, les tribulations de Djamal permettent de brosser, en noir, un portrait de cette France de demain.

denoel-pres30543.jpgMenée sur un rythme rapide, l'intrigue se développe autour d'une attachante galerie de personnages, qui aident Djamal et Fatima à différentes étapes de leurs parcours. Ce thriller n'a de science-fictif que le décor politique qui sert de toile de fond à ce récit de vengeance. Ligny n'en fait pas un tract, pas plus qu'il ne délivre de commentaires. Si la lutte contre le Parti National est illustrée par l'action des X-Men, le combat de Djamal est avant tout individuel, mené pour des raisons personnelles et sans aucune prise de position politique. Une attitude qui reflète sans doute le comportement dominant de nos sociétés actuelles, où l'égoïsme individuel prime sur la responsabilité collective, où les grandes idéologies ne convainquent plus personne. Le constat de Ligny n'est pas pour autant pessimiste. Loin de nobles idéaux, les marginaux, par leur refus d'un moule, sont plus à même de s'opposer à la pensée unique : ainsi Sonia, artiste amoureuse de Djamal, Jack et Péritelle, journalistes indépendants, Victor Malikian et Maria Casalès, réalisateur et actrice jadis célèbres, dont les gestes de solidarité constituent autant de réponses aux totalitarismes.

 

Claude Ecken

29.07.2009

Space Disco (2)

L'Équilibre des paradoxes

Casus Belli n°120, juin-juillet 1999

 

denoel-lunes25461-2004.jpgMichel Pagel

Fleuve Noir "Anticipation" (1999)

Denoël "Lunes d'Encre" (2004)

 

Michel Pagel n'est jamais aussi à l'aise que lorsqu'il ne se prend pas tout à fait au sérieux, et L'Équilibre des paradoxes le démontre à l'envi. À la suite d'une expérience temporelle qui a mal tourné, des individus d'époques différentes — et, pour ceux venant du futur, de deux lignes historiques contradictoires — atterrissent en 1904, suscitant un joyeux bordel qui trouvera sa solution au Maroc, lors de la fameuse "affaire de Tanger". Sur cette trame qui autorise tous les délires, Pagel s'amuse à pasticher le style épistolaire de l'époque ou le langage imagé d'une baba cool de la fin des années 60. Pince-sans-rire, il joue magistralement avec les codes de la SF et de la littérature populaire du début du siècle, qu'il connaît fort bien. Le livre repose sur la confrontation des points de vue des différents protagonistes — ce qui donne parfois des résultats saugrenus. Ce roman que l'on lit le sourire aux lèvres est, sinon le meilleur de son auteur, du moins le plus abouti.

 

Roland C. Wagner


L'édition Denoël inclut en sus du roman la nouvelle "L'Étranger", parue à l'origine dans l'anthologie de Daniel Riche Futurs antérieurs (Fleuve Noir, 1999).

28.07.2009

Dialogue avec l'extraterrestre

jl4327-1996.jpgFrederik Pohl

The Voices of Heaven (1994)

J'ai lu (1996)

 

Ces dialogues s'apparentent davantage à un interrogatoire  : à partir des courtes questions qui lui sont posées, le narrateur s'efforce de retracer dans le détail les événements qui l'ont conduit sur Pava, colonie d'un millier de personnes exilée à dix-neuf années-lumière de la Terre, planète secouée par de violents séismes, habitée par les leps, ces chenilles intelligentes et très douces qui passent par cinq stades de mutation avant de devenir de stupides papillons assoiffés de sexe.

La forme du roman est intéressante  : on ne découvre que progressivement à quelle race d'extraterrestre s'adresse le narrateur. Son identité n'est connue que dans le dernier quart du livre. Les difficultés qu'éprouve Barry di Hoa, le narrateur, pour expliquer son monde à une intelligence autre sont également un moyen classique mais éprouvé pour décrire le contexte du roman.

Barry di Hoa souffre d'une forme de schizophrénie génétique nécessitant des soins constants sur Terre. C'est bien malgré lui qu'il se retrouve sur Pava où il tente de résoudre les problèmes de la colonie. Le frein au développement réside moins dans l'écologie de la planète ou la présence des leps, très coopératifs, que dans l'attitude des Millénaristes, représentants d'une des nombreuses religions pratiquées par les humains, et qui se sont exilés en masse sur Pava. Leur credo  : l'homme ne peut échapper au péché que par le suicide. Les plus fanatiques désirent éliminer leurs semblables pour assurer le salut de leurs âmes.

On peut faire confiance à Pohl pour ménager le suspense et rendre passionnant le récit d'une colonisation difficile, grâce à son sens de la narration et à la profondeur psychologique de ses personnages. Les thèmes dominants du fanatisme et de la communication entre les êtres sont l'occasion pour prêcher la tolérance et l'entraide. Pohl reste cependant discret. Il ne cherche pas à délivrer de message pas plus qu'il ne mène de véritable réflexion sur ces sujets. Il agite les idées plus qu'il ne les presse. Le soin est laissé au lecteur de tirer les leçons de ce récit plein de charme.

 

Claude Ecken

25.07.2009

Space disco

22.07.2009

Théo Varlet, poète cosmique

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"Un visionnaire, un coureur d'univers, et de toutes manières, un des plus beaux talents de sa génération."

(J.-H. Rosny aîné)

 

Léon Louis Étienne Théodore Varlet était un de ces enfants du Nord irrésistiblement attirés par le soleil du Midi. Né à Lille, le 12 mars 1878, d'un père picard et avocat, et d'une mère issue de la bourgeoisie lilloise c'est à cassis que s'éteignit l'auteur de La Grande Panne, le 6 octobre 1938, des suites d'une longue maladie.

Ce maître de l'anticipation française de l'entre-deux-guerres se révéla l'homme de plusieurs passions, la première et sans doute la principale étant celle de la poésie. Son œuvre en vers, publiée dans de nombreuses revues et réunie en recueils — Heures de rêves (1898), Notes et poèmes (1905), Poèmes choisis (1911), Aux Îles bienheureuses (1924), Aux Libres Jardins (1922), Paralipomena (1926), Quatorze sonnets (1926), Ad Astra (1929), Florilège de poésie cosmique (1933) — connut de son temps un assez joli succès d'estime, et Théo Varlet eut même le plaisir rare de voir publié de son vivant, au Mercure de Flandre, un imposant essai signé André Jeanroy-Schmitt, La Poétique de Théo Varlet (1929), tout à la gloire de son art. On pouvait y lire, en appendice, quelques opinions de critiques connus, parmi lesquels Georges Duhamel, Robert de Flers, René Lalou, Daniel-Rops, et, ce qui ne nous surprendra pas, J.-H. Rosny aîné. Willy, dans L'Ère nouvelle du 23 mai 1926, voyait en Varlet un "prosateur éblouissant, poète qui n'a jamais imité personne, [et qui] jouirait d'un renom plus tapageur (fichue réjouissance !) s'il ne méprisait totalement les trucs de publicité auxquels lma plupart de ses confrères s'adonnent avec frénésie".

19567.jpgAutre passion majeure de Théo Varlet, celle de l'astronomie, qu'il pratiquait en amateur. On en trouvera le reflet dans toute son œuvre, et pas seulement ses romans scientifiques. Une partie de sa poésie en est profondément imprégnée. Théo Varlet, lorsqu'il écrivait des vers comme "Éther, concept contradictoire et nécessaire / Au Bloc-Un de l'absurde-inéluctable Éther" (Aux Libres Jardins, p. 160), faisait preuve non seulement d'une audace et d'une originalité certaines, mais encore prouvait qu'il n'hésitait pas, contrairement à l'écrasante majorité de ses confrères, à répercuter dans son art les enthousiasmes et les polémiques scientifiques de son temps.

L'intérêt de Théo Varlet pour les sciences en général et l'astronomie en particulier ne se bornait pas à nourrir son œuvre poétique et romanesque. Ce "poète cosmique", pour reprendre l'expression de son biographe Félix Lagalaure (1), savait également sacrifier, à l'occasion, au prosélytisme, ainsi qu'en témoigen son Astronomie ; le Nouvel Univers astronomique, un essai paru en 1934 dans l'"Encyclopédie Roret", éclectique collection de vulgarisation scientifique et technique publiée par son éditeur amiénois, Edgar Malfère. On peut dire que Théo Varlet rejoignait, dans son souci pédagogique, l'infatigable abbé Théophile Moreux (1867-1954), vulgarisateur scientifique fameux qu'il mettra d'ailleurs malicieusement en scène dans L'Épopée martienne avec le savoureux personnage de l'abbé Moreux.

Enfin, la passion du soleil : "Moi, cette goutte en diamant vivant / Qui tremblote à la pointe effilée de l'instant / Où se joue ta lumière divine, Soleil !" (Aux Libres Jardins, p. 34)

malfere1921.jpgC'est cette soif de lumière qui, en 1909, l'amènera à s'installer à cassis avec sa femme, dans le Mas-du-Chemineau. Félix Lagalaure précise que Théo Varlet, qui avait évidemment beaucoup d'amis dans le monde artistique, contribua largement — à son corps défendant, il faut le préciser — à faire connaître ce petit port alors totalement ignoré du public. Précurseur bien involontaire de la vogue touristique des calanques, Théo Varlet le sera aussi du naturisme, qu'il pratiquait pour le plaisir, sans se soucier des dogmatismes hygiéniques et alimentaires, ou autres exercices de gymnastique militaire prônés par certains tenants de cette pratique que ce fumeur de pipe et amateur de bonne chère sans complexe trouvait ridicules.

Si la Grande Guerre épargna ce pacifiste — de santé fragile, Théo Varlet se retrouva réformé — elle écorna sérieusement les ressources familiales qui lui assuraient jusqu'alors une relative indépendance. Pour gagner sa vie, Théo Varlet se lança donc dans une carrière de traducteur, et c'est ainsi qu'on le vit réaliser des versions françaises d'œuvres d'Hilaire Belloc, Pearl Buck, Herman melville, John Buchan (Les 39 marches et La Centrale d'énergie), Jerome K. Jerome (Trois hommes dans un bateau), Rudyard Kipling, et surtout le merveilleux Robert Louis Stevenson dont il se fit une spécialité.

Agonie de la terre.jpgIl faut aussi mentionner l'intense acivité de Théo Varlet dans le domaine de la critique littéraire et philosophique, qui collabora, d'après Félix Lagalaure, à plus d'une centaine de revues et journaux aussi divers que L'Essor, Le Figaro, L'Humanité, Le Mercure universel, La Revue des Flandres (Lille), L'Idée-libre, La Pensée française (Strasbourg), Le Mercure de Flandres, La Suisse (Genève), De Kunst (Amsterdam), La Presse (Montréal), Le Petit niçois, etc.

De nos jours, Théo Varlet n'est plus guère lu que comme traducteur. Sa poésie est quasiment oubliée et aucun de ses grands romans d'anticipation scientifique n'a jamais été réédité depuis sa mort ! En novembre 1958, l'historien de l'anticipation scientifique Jean-jacques Bridenne signait un émouvant article dans le numéro 60 de la revue Fiction : "Théo varlet, prophète cosmique". On aurait pu penser que ce plaidoyer attirerait l'attention d'au moins un éditeur et amorcerait une salutaire redécouverte. Il n'en fut rien. À ma connaissance, la seule œuvre de Théo Varlet a avoir connu une réédition — si l'on excepte une sympathique mais très confidentielle réédition amateur du recueil La Bella Venere — aura été Le démon dans l'âme, un récit psycoloogique parsemé d'éléments autobiographiques. Malheureusement, Miroir Éditions, qui était à l'origine de cette courageuse entreprise, a rapidement disparu, et même ce volume de publication relativement récente n'est plus disponible.

LIV509+.jpgIl était donc grand temps de réparer cette injustice, et Encrage envisage de rééditer l'ensemble de l'œuvre en prose de Théo Varlet relevant de près ou de loin de la science-fiction et du fantastique, à savoir les recueils de contes : Le Dernier Satyre (1922) et La Belle Venere (1920), et les romans : Le Roc d'or (1927), La Grande Panne (1930), Aurore Lescure, pilote d'astronef (posthume, 1943), M. Mossard, amant de Néère (1926), L'Épopée martienne (deux volumes, en collaboration avec Octave Jonquel, 1921-22), et La Belle Valence (en collaboration avec André Blandin, 1923).

Ce sont ces deux derniers romans écrits en collaboration que vous allez découvrir tout d'abord. Comme nous le verrons plus en détail dans l'appareil critique qui les accompagne, avec leurs qualités et leurs défauts, ils constituent, au moins par les motifs fondamentaux développés — le voyage dans le temps pour La Belle Valence et l'invasion extraterrestre pour L'Épopée martienne — de notables jalons dans l'évolution de la science-fiction française.

 

Joseph Altairac


(1) Voir Théo Varlet (1878-1938). Sa vie, son œuvre (Paris : L'Amitié par le Livre, 1939), p. 39.



Préface à l'édition Encrage de L'Épopée martienne & La Belle Valence.

21.07.2009

Les moutons électriques rêvent-ils de poupées aux yeux morts ?

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Juste une petite page de publicité pour la réédition prochaine de Poupée aux yeux morts par les Moutons électriques, dans une édition reliée avec jaquette illustrée tirée à un petit nombre d'exemplaires numérotés, avec une préface de Michel Pagel et de (magnifiques) illustrations de Caza.

Pour en savoir plus et éventuellement souscrire, c'est ici.

Et le texte du roman (moins l'épilogue) est téléchargeable librement . Le fichier est sous licence Creative Commons by-nc-nd.

19.07.2009

L'épopée martienne & La Belle Valence

Casus Belli n°100, décembre 1996

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Théo Varlet

Encrage, 1996

 

Théo Varlet est aujourd'hui bien oublié. Cet auteur fut pourtant l'un des écrivains francophones les plus importants de l'entre-deux-guerres, mais l'absence de réédition de ses œuvres l'avait relégué dans les limbes littéraires. La récente publication d'un fort volume reprenant les deux romans constituant L'Épopée martienne, écrits en collaboration avec Octave Jonquet, ainsi que La Belle Valence, co-écrit avec André Blandin, constitue donc un événement qu'il convient de saluer dignement. L'Épopée martienne montre de qu'aurait pu être le space opera à la française. Cette histoire purement cauchemardesque de guerre interplanétaire qui s'ouvre sur une citation d'H.G. Wells, a fort bien supporté l'épreuve du temps, et les MJ désireux d'inclure des scènes de panique collective de d'apocalypse y trouveront sans problème l'inspiration nécessaire. La Belle Valence voit une compagnie de poilus de 1914 transportée au XIVe siècle : un texte iconoclaste et plein d'humour recelant une vision pas très orthodoxe de la vaillante armée française d'alors. Ces deux romans sont superbement illustrés par Guillaume Sorel.

 

Roland C. Wagner

15.07.2009

La trilogie chronolytique

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Michel Jeury

Le Temps incertain

(bibliographie d’Alain Sprauel)

Soleil chaud, poisson des profondeurs

(postface de Gérard Klein)

Robert Laffont

 

Un classique, dit mon Petit Larousse, est un « auteur, ouvrage, œuvre, qui peuvent servir de modèle, dont la valeur est universellement reconnue ».

De ce point de vue, il n’y a aucune difficulté à qualifier Le Temps incertain et la critique pourrait s’arrêter là : roman majeur d’un auteur majeur de la Science-Fiction française, salué par la critique à sa sortie, il a également été le premier à se voir décerner ce qui était à l’époque le Grand Prix de la Science-Fiction Française. En clair, toute personne qui se pique de connaître un tant soit peut le genre dans notre beau pays devrait l’avoir lu et plutôt deux fois qu’une.

Mais un classique est aussi un livre qui, tout en exprimant de façon magistrale l’esprit de son temps, n’en est pas moins intemporel en ce sens qu’il continue à parler à des lecteurs bien après sa publication.

Un classique dans un genre satisfait à ces critères et, d’une manière où d’une autre le fait avancer. Dans tous les cas, il ne le « transcende » pas, il ne cesse pas d’y appartenir. Un bon livre de Science-Fiction est un livre de Science-fiction de la même façon que le meilleur pain que vous ayez mangé dans votre vie demeure du pain, quel que soit le nombre d’étoiles attribué à la table où il est servi… Si Le Temps incertain et peut-être surtout Les Singes du Temps ne figurent pas au sommaire des histoires de la littérature du vingtième siècle, cela ne signifie pas qu’ils n’y ont pas leur place, mais pour reprendre les termes d’analyse de Gérard Klein, que la culture dominante n’a toujours pas compris et encore moins intégré ce que la Science-Fiction a à dire sur la civilisation moderne.

laffont-ad11182-2008.jpgIl semblerait, à lire certains critiques contemporains, qu’on ait oublié que la science-fiction est une littérature collective et qu’un auteur ne perd rien en inscrivant son œuvre dans une tradition, en reprenant à son compte et en prolongeant les idées et les réflexions d’un autre, bien au contraire. Dans cette perspective, Le Temps incertain, que l’auteur à l’époque a placé sous l’égide de Philip K. Dick en le citant, est une variation magistrale sur le thème classique du voyage dans le temps. Il est aussi un roman dans la droite ligne de l’exploration de l’espace intérieur qui faisait florès en convergence avec la New Wave anglo-américaine

Et un livre dickien, va-t-on me dire ? Certes, au sens où on y interroge la nature de la réalité — mais c’est bien tout. Michel Jeury, comme tout auteur de SF, s’est nourri de l’œuvre de ses collègues et donc de celle de Dick. Une variation n’est pas une pâle copie. Quiconque connaît un peu l’histoire sait que l’originalité consiste bien souvent à apporter une minuscule pierre à un édifice dont la construction a commencé bien avant soi.

Je le répète, la SF est une littérature collective qui se construit dans le partage, l’échange et la confrontation des idées d’une manière que ne connaît absolument pas la littérature générale.

Le voyage dans le temps est ce que j’appelle une idée de première instance. Elle apparaît tôt dans l’histoire du genre et a par la suite généré d’innombrables variations sur le thème. Elle découle d’une compréhension moderne de la notion de temps comme un principe linéaire, une droite, et comme un espace, une dimension dans laquelle on peut se déplacer. L’auteur, prenant en compte la capacité de l’homme à comprendre les lois de la physique et à les appliquer, peut postuler l’existence d’une « machine à voyager dans le temps » et écrire un récit de fiction extrapolative appelé La machine à voyager dans le temps où le personnage principal devient être témoin de l’évolution de l’humanité jusqu’à son plus lointain futur.

encyclopaedia.jpgL’Encyclopaedia Jeuryalis de Jean-Pierre Dupont est un ouvrage publié par F. Valéry en août 1989 qui recense plus de 200 termes ou expressions créés par Michel Jeury dans ses romans et nouvelles. Quiconque se demande ce qu’on veut dire par “littérature d’idées” peut trouver la réponse dans les concepts sur lesquels reposent ces trois romans majeurs dont nous parlons :

Chronolyse (Le temps incertain et Les singes du temps) : Voyage dans l’univers Chronolytique ou Indéterminé. Le processus d’accès peut être artificiel ou naturel. Artificiellement il est provoqué par des drogues comme le mebsital SF7009, ou la poudre jaune. Naturellement, il se manifeste comme un moyen de défense du cerveau ou de le faire sombrer dans la folie, en fractionnant la douleur et en la dispersant dans l’infini du temps.
Syndromes de Hood et de Boldi (Soleil chaud, poisson des profondeurs) : Deux aspects équivalents d’une fuite schizophrénique à répercussion somatique totale. L’homme est terrorisé par le froid absolu de la civilisation des hyper-systèmes, alors il rêve qu’il est très loin de là, quelque part sous un soleil chaud. Et il se met à brunir. Telle est la maladie de Hood, aussi appelée « soleil chaud » Quant au Boldi « poisson des profondeurs » on peut penser qu’il tente de transormer son corps en une sorte de scaphandre invulnérable, de s’enkyster pur devenir un animal du vide et du froid. […] Dans une tentative de récupération sociale, des cités souterraines (Guénières) furent construitent pour cette partie de l’humanité atteinte du syndrome de Boldi.

Tout y est. Tout ce qui fait de bons romans de SF et en ravit les lecteurs qui apprécient qu’on leur décrive de façon pertinente et poétique des mondes autres. Et l’on remarquera que chez Jeury, description est un bien grand mot : ces romans sont remarquablement courts, surtout comparés à ceux d’aujourd’hui. en SF, décrire ce n’est pas montrer le connu, décrire, c’est créér. Mais Jeury décrit beaucoup moins que ses collègues : il nomme, et cela suffit à créer son univers.

laffont-ad00975-1974.jpgLe terme chronolyse est un des plus beaux néologismes jamais créés par un auteur français. Le phénomène de projection de l’esprit d’un psychronaute dans celui d’un homme vivant à une autre époque donne lieu à une situation originale traduite par un jeu de répétitions de scènes qui livrent peu à peu le portrait d’un homme et de son monde. Et comme le dit Michel Jeury lui-même en 1974 dans une interview à Horizons du Fantastique : « La Science-Fiction entraîne dans chaque œuvre ou presque une remise en question du monde. » La suite de l’interview montre qu’il pensait alors à la perception de la réalité modifiée par les drogues. Les syndromes de Hood et de Boldi sont de ces créations jeuryennes qui objectifient en une seule image saisissante l’esprit d’une civilisation : de l’aliénation créée par les hypersystèmes naissent les deux syndromes autour desquels tourne l’action du roman. Qu’on songe cependant à ce que donnerait la même idée sous une autre plume : d’interminables descriptions de la vie dans les cités guénières, une accumulation sans fin de détails là où un concept suffit à les évoquer. Or, comme l’expliquent Jack Cohen et Ian Stewart dans The Collapse of Chaos, nous avons de concepts, d’idées et de théories, d’abstractions pour penser. Nous avons besoin du mot et du concept de « chat » pour ne pas avoir à décrire un chat à chaque fois que nous en parlons. Les théories détruisent les faits et cette destruction nous permet de créer des modèles à partir desquels nous pouvons penser le monde. Et tout comme le langage, les théories nous éloignent autant du réel autant qu’elles nous en rapprochent : c’est pour cela que nous ne pouvons nous en passer.

La trajectoire de Claude Atoll, l’un des personnages principaux, est celle d’une victime du Boldi — mais c’est surtout une métaphore issue d’une observation juste de la condition de l’homme occidental extrapolée de manière logique et poétique dans l’univers que crée le roman. Le plaisir du lecteur de SF qui le découvre après avoir lu son titre énigmatique réside dans le dévoilement progressif de cet univers dont la projection éclaire le sien. Vingt-cinq ans après, il apparaît que Gérard Klein avait parfaitement raison de dire dans sa préface au livre d’or reproduite comme postface dans cette édition de Soleil Chaud que « Le Temps incertain renouvelait le récit en s’enrichissant des recherches formelles du Nouveau Roman, mais il échappait en même temps à la gratuité esthétisante de ce dernier en faisant une large place à un avenir concret, c’est à dire à un avenir social. Car, enfin, ce livre introduisait comme possible des tyrannies industrielles de l’avenir en désignant explicitement leurs vecteurs : les multinationales. »

laffont-ad11230-2009.jpgEt la justesse de l’analyse de Michel Jeury de ce qui fait notre civilisation est telle que ces livres continuent à nous parler trente ans après. Mieux, ou pire : qui lit Jeury constate, avec admiration et il faut bien le dire un peu de dépit, qu’il a vu et dit peu ou prou tout ce qu’il y a à voir et à dire de l’homme moderne. Et trente ans, c’est beaucoup pour un homme, mais rien du tout pour une civilisation.

Trente ans plus tard, les idées jeuryennes font donc encore mouche : certes, la révolution paysanne n’est pas d’actualité, sauf peut-être en Amérique du Sud mais le monopole d’une entreprise comme Monsato est une réalité. De la même façon, les pups, ces poupées de chair qui servent de délassement aux membres des classes dirigeantes résonnent étrangement à une époque où le pédophile est devenu le criminel emblématique.
C’est ce que je pense aujourd’hui. Lors de ma première lecture, je percevais dans ces romans quelque chose qui me gênait et m’empêchait de les aimer autant que ceux d’un Cordwainer Smith ou d’un Frank Herbert.

Pour moi, qui avais onze ans lorsque le Le temps incertain est paru, le livre a un incontestable parfum d’années soixante-dix. Un parfum subjectif bien entendu, ce qui me reste de ce que j’ai pu percevoir d’une époque : une ambiance lourde, grise et morose, des personnages mal dans leur peau qui oscillent entre l’apathie de La Dentellière et la révolte punk. Le malaise qui les hante sent son mai 68 et sa contestation de la direction que prenait déjà, pour qui savait observer, une civilisation toute entière tournée vers le matériel et la consommation. Son post-mai aussi, avec son désenchantement, sa nostalgie d’une « révaïche » toujours à inventer. Ces romans ne constituent pas une lecture réconfortante : il suffit de lire, par exemple, la critique de Julien Raymond sur le site NooSFère sur la réédition de 1989 Livre de Poche. Incapable de le replacer dans son contexte historique et littéraire, il constate que le livre est abscons et chaotique sans parvenir à comprendre le pourquoi de sa complexité et la nature du malaise qu’il distille.

laffont-ad02709-1976.jpgL’explication est pourtant assez simple. Le Temps incertain ne cherche ni à distraire, ni à dépayser ou à réconforter son lecteur. Si vous ne lisez de l’Imaginaire que pour le romanesque, l’aventure et l’exotisme, il n’est pas pour vous. Si vous lisez de la Science-Fiction pour cela, mais aussi pour comprendre et réfléchir sur le monde que nous créons tous les jours par nos actions de singes civilisés, il l’est sans conteste. Roman expérimental, il porte la trace de l’influence du Nouveau Roman et de son refus de ce qui fonde le roman mais peut aussi le faire sombrer dans l’insignifiance de l’anecdote : le récit, le romanesque, la belle histoire dont le héros et sa trajectoire sont nécessairement pleine d’enseignement et de sens.

Quant à la sacro-sainte identification… Il faut bien l’avouer, les personnages jeuryens ne sont pas spécialement sympathiques. Les femmes ont souvent une attitude sexuellement agressive qui semble constamment et sournoisement menacer le protagoniste masculin. Les hommes ne sont des héros que si on leur ajoute le qualificatif d’anti. Mais si les névrosés de Woody Allen ou les frustrés de Claire Brétécher appartenaient à cette cohorte de personnages dégoûtés d’eux-mêmes et de la société de consommation et de ses mirages, ils avaient au moins le mérite de faire rire, ce qui n’est pas le cas, par exemple, de Daniel Diersant, l’employé de la Séac qui a un accident de voiture dans Le Temps incertain et qui tourne en rond dans des séquences temporelles qui se répèrent de façon angoissante. Quant à Claude Atoll, victime du syndrome de Boldi dans Soleil Chaud, son comportement avec son esclave sexuel ne peut que mettre mal à l’aise. Ces gens sont tout sauf des figures auxquelles un adolescent peut s’identifier. Ils ne sont que de petits humains pris au piège entre des puissances en guerre, empires industriels, ordinateurs, réseaux et hôpitaux autonomes inventeurs du voyage chronolitique et qui tentent avec un succès très relatif de trouver une issue.

Daniel Diersant voit une série d’événements — accident de voiture, arrivée à une usine, entrevue avec un supérieur, kidnapping — se répéter inlassablement jusqu’à ce qu’il comprenne ce qui lui arrive. « En sortir » est son leitmotiv. Il n’y parvient qu’en abandonnant sa personalité et en rejoignant la Perte en Ruaba qui se situe au delà de l’univers chronolytique. On peut toutefois se demander si la vie y est si intéressante que cela : devenu Renato Rizzi sur la plage éternelle de la Perte, il est un aventurier sans aventure, condamné au bord de la mer en se demandant s’il est vraiment libre et réel…

laffont-ad11106-2008.jpgLes personnages de Jeury cherchent à sortir de l’Histoire qui les broie, et ils y parviennent parfois en abordant les rivages de l’Utopie. Mais l’auteur sait, comme Simon Clar dans Les Singes du temps que l’utopie suprême, celle qui délivre de la « souffrance, de la faim, du travail et de l’histoire » est aussi une illusion réservée à quelques-uns qui peuvent se contenter d’une existence pure, délivrée du temps et de la souffrance, mais aussi de l’inscription dans le réel qui fait l’humanité.

Alors quoi ? « La civilisation est-elle l’ennemi ? Il faut devenir berger au Larzac ou ermite au Tibesti […]. Ou bien, c’est la société capitaliste et elle seule. »

La question est si bien posée qu’elle demeure la nôtre. L’homme moderne, avec son terrorisme, son réchauffement climatique, ses puissances d’argent, ses pauvres et ses riches, ses fanatiques et ses consomateurs, sa biosphère en danger, sait, pour peu qu’il en fasse partie (car des populations entièrens en subissent les inconvénients sans jamais en voir les avantages), que la civilisation constitue son problème principal. Qu’il n’y a pas de solution, c’est ce que voudrait nous faire croire le nihilisme mortifère dont Michel Houellebecq est le chantre principal. Houellebecq est un grand satiriste, mais je préfère, et de loin, la poétique jeuryenne à la dépression permanente à la Houellebecq.

Il convient ici de citer à nouveau la postface de Gérard Klein, dans laquelle il ne cesse de s’étonner que l’œuvre de Michel Jeury échappe à ses théories sur la Science-Fiction. Car Jeury, originaire d’une famille de paysans, n’entre pas dans un cadre où l’écrivain de SF serait un petit-bourgeois écrivant pour récupérer le pouvoir qu’il n’a pas dans le réel. Si le genre Science-Fiction constitue une théorie de la place de l’homme dans le monde, on se rend compte qu’elle se trouve en ce moment dans la position que décrit Gérard Klein lorsqu’il analyse la place des théories dans le fonctionnement socioculturel des classes moyennes.

« La théorie est toujours l’expression d’un désir auquel le réel impose sa censure. Lorsqu’en effet une pratique cesse de donner des résultats satifaisants dans le réel, ou lorsque le réel impose des conditions auxquelles aucune pratique ne répond, l’humain commence par en éprouver une certaine surprise puis un déplaisir certain et cède à la dépression. Ce moment dépressif […] lui permet de régresser vers un stade psychique relativement indifférencié à partir duquel une autre représentation du réel puisse s’élaborer qui permette son ressaisissement. »

pp5082-1980.jpgDans la réalité, Michel Jeury a cessé d’écrire de la Science-Fiction, pour des raisons qui lui appartiennent. Et pourquoi pas ? Après tout, qui a envie de prêcher dans le désert pour trois kopecks toute sa vie ?

Dans la réalité, le genre lui-même, confronté à la désillusion envers certains de ses postulats paradigmatiques, comme le voyage dans l’espace et le progrès technique, s’interroge et hésite. Les lecteurs vont chercher dans le romanesque et les mondes pittoresques l’évasion et la consolation dont ils ont besoin et certains auteurs entretiennent la dépression d’une société qui ne se comprend pas elle-même alors que les moyens lui en ont été donnés depuis longtemps, par Brunner, par Silverberg, par Spinrad, par Disch, par Jeury.

La Science-Fiction est une littérature d’idées et il est dans la nature de celles-ci de circuler et de féconder les cerveaux des auteurs chez qui elles s’installent : Michel Jeury est de ces auteurs qui stimulent la créativité des autres, qui donnent des pistes, qui dirigent le regard là où il doit aller pour que jaillisse la compréhension.

On me reprochera sans doute encore ma naïveté, mais je préfére croire que pour avancer, aussi peu que ce soit, il vaut mieux y voir clair. Il est sain et normal pour une civilisation basée sur la technoscience de parler du futur de l’homme dans le monde qu’il a créé en en faisant usage, non pas parce qu’on est trop bête ou trop crédule pour voir ce qui le menace, mais parce qu’en connaissant les erreurs et les obstacles, on peut tenter de les éviter.


Sylvie Denis


Bifrost n° 54, avril 2009.

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