30.04.2009
La science-fiction à l'Assemblée nationale
15:16 Publié dans Divers | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, hadopi, assemblée nationale, politique, patrick bloche
25.04.2009
Qui contrôlera le futur ?
Nous, le peuple de la science-fiction, auteurs, traducteurs, illustrateurs, critiques et chroniqueurs, essayistes, libraires, blogueurs, éditeurs et directeurs de collection, tenons à exprimer par ce texte notre opposition à la loi Création et Internet.
C'est un truisme de dire que la science-fiction se préoccupe de l'avenir et que nombre de ses acteurs ont dénoncé les dérives possibles, voire probables, des sociétés industrielles et technologiques ; le nom de George Orwell vient spontanément aux lèvres, mais aussi ceux de John Brunner, Norman Spinrad, Michel Jeury, J.-G. Ballard, Frederik Pohl & Cyril M. Kornbluth, et bien d'autres encore.
La science-fiction sait déceler les germes de ces dérives dans le présent, car c'est bien du présent que rayonnent les avenirs possibles, et c'est au présent que se décide chaque jour le monde de demain.
La méfiance face aux nouveaux développements technologiques et aux changements sociaux qui en résultent, la peur de l'avenir et le désir de contrôle d'une société obnubilée par un discours sécuritaire… tout cela a déjà été abordé par la science-fiction, et s'il est une chose dont elle a permis de prendre conscience, c'est que les technosciences et leurs développements sont la principale cause de changement dans nos sociétés modernes. De ces changements en cours ou en germe, nul ne peut prévoir les retombées mais on sait aussi qu'élever des barrières ou des murs n'amène qu'à les voir tomber un jour, de manière plus ou moins brutale. Aussi, plutôt qu'interdire, la sagesse, mais aussi le réalisme, devrait inciter à laisser libre cours à la liberté d'innover et de créer. Le futur qu'il nous faut inventer chaque jour ne doit pas être basé sur la peur, mais sur le partage et le respect.
La loi Création et Internet, rejetée le 9 avril dernier à l'Assemblée nationale, doit être de nouveau soumise à la fin du mois à la représentation nationale.
Cette loi, dont on nous affirme qu'elle défendra les droits des artistes et le droit d'auteur en général, nous apparaît surtout comme un cheval de Troie employé pour tenter d'établir un contrôle d'Internet, constituant par là même une menace pour la liberté d'expression dans notre pays.
Les artistes, les créateurs, tous ces acteurs de la culture sans qui ce mot serait vide de sens, se retrouvent instrumentalisés au profit d'une loi qui, rappelons-le, contient des mesures telles que le filtrage du Net, l'installation de mouchards sur les ordinateurs des particuliers, la suspension de l'abonnement à Internet sans intervention d'un juge et sur la base de relevés d'IP (dont le manque de fiabilité a depuis longtemps été démontré) effectués par des sociétés privées et l'extension de mesures prévues à l'origine pour les services de police luttant contre le terrorisme à l'échange non autorisé de fichiers entre particuliers.
Profondément attachés au droit d'auteur, qui représente l'unique ou la principale source de revenus pour nombre des travailleurs intellectuels précaires que nous comptons dans nos rangs, nous nous élevons contre ceux qui le brandissent à tout bout de champ pour justifier des mesures de toute façon techniquement inapplicables, certainement dangereuses, dont le potentiel d'atteinte aux libertés n'est que trop évident aux yeux de ceux qui, comme nous, pratiquent quotidiennement dans le cadre de leur travail l'expérience de pensée scientifique, politique et sociale qui est au cœur de la science-fiction.
Également conscients de l'intérêt et de la valeur des communautés créatives, nous nous élevons aussi contre les dangers que cette loi fait peser sur le monde de la culture diffusée et partagée sous licence libre, qui constitue une richesse accessible à tous.
Internet n'est pas le chaos, mais une œuvre collective, où aucun acteur ne peut exiger une position privilégiée, et c'est une aberration de légiférer sur des pratiques nées de la technologie du XXIe siècle en se basant sur des schémas issus du XIXe siècle, songez-y.
Car l'avenir est notre métier.
Signataires :
Algésiras, scénariste, dessinatrice (BD)
Joseph Altairac, essayiste
Jean-Pierre Andrevon, auteur, critique, essayiste
Andoryss, scénariste (BD)
Ayerdhal, auteur
Raphaël Bardas, auteur
Stéphane Beauverger, auteur
Geneviève Beduneau, auteur, blogueuse
Ugo Bellagamba, auteur, essayiste
Jean-Luc Blary, éditeur
Pierre Bordage, auteur, scénariste
Michel Borderie, illustrateur
Bruno B. Bordier, auteur
Charlotte Bousquet, auteur
Georges Bormand, auteur, critique
Alexis Brun, éditeur
David Calvo, auteur
Thibaud Canuti, auteur, conservateur des bibliothèques
Flora Cappelluti, journaliste
Thierry Cardinet, illustrateur
Philippe Caza, illustrateur, scénariste
Éric Cervos, auteur
Jérôme Charlet, critique, traducteur, libraire
Lucie Chenu, auteur, anthologiste, directrice de collection
Hélène Collon, traductrice
Christophe Cottier, auteur
Laurent Courau, auteur, réalisateur, webmestre
Magali Couzigou, auteur, lectrice
Thomas Day, auteur, directeur de collection
Lionel Davoust, auteur, traducteur
Jeanne A Debats, auteur
Philippe Delestaing, bibliothécaire
Nicolas Delsaux, critique
Irène Delse, auteur
Sylvie Denis, auteur, traductrice, anthologiste, essayiste, critique
Jean-Pierre Desthuilliers, auteur, webmestre
Thierry Di Rollo, auteur
Sara Doke, auteur, traductrice, essayiste
René-Marc Dolhen, critique
Gregory Drake, auteur
Lea Honorine Dray, photographe, auteur
Christophe Duchet, traducteur
Allan Dujiperou, webmestre
Jean-Claude Dunyach, auteur, anthologiste
Claude Ecken, auteur, critique, essayiste, scénariste (BD)
Françoise Ecken, essayiste
Philippe Ethuin, essayiste, blogueur
Hélène Fairmarch, auteur
Fabien Fernandez, illustrateur
Frank Ferric, auteur
Jean-Pierre Fontana, auteur
Gilles Francescano, illustrateur
Alexandre Garcia, auteur, traducteur, critique
Didier Gazoufer, auteur
Thomas Geha, auteur, libraire
Laurent Genefort, auteur, essayiste, directeur de collection
Vincent Gessler, auteur
Pierre Gévart, auteur, rédacteur en chef
Laurent Gidon, auteur
Olivier Girard, éditeur, rédacteur en chef
Karine Gobled, blogueuse
Michel Grimaud, auteurs
Gudule, auteur
Julien Guerry, libraire
Denis Guiot, directeur de collection, critique
William Guyard, critique
Vladimir Harkonnen, baron
Esther Hartwell, blogueuse
Henscher, auteur, scénariste (BD)
Jean-Christophe Hoël, illustrateur
Aurélien Knockaert, webmestre
Wladimir Kokkinopoulos, auteur
Pénélope Labruyère-Snozzi, auteur, éditeur
Marie-Noëlle Lacassin, décoratrice scénographe
Sylvie Lainé, auteur
Patrice Lajoye, anthologiste
Nathalie Legendre, auteur
Olivier Legendre, libraire
Roland Lehoucq, essayiste
Jonas Lenn, auteur
Jocelyn Leroy, lecteur
Marie Renée Lestoquoy, auteur
Yves Letort, libraire
Eric Lesueur, éditeur, photographe
Li-Cam, auteur
Jean-Marc Ligny, auteur
Christine Luce, critique
Marc Madouraud, essayiste
Bernard Majour, bibliothécaire
Manchu, illustrateur
Xavier Mauméjean, auteur
Nadine Manzagol, auteur, scénariste, vidéaste
Patrick Marcel, traducteur, illustrateur, essayiste
Sybille Marchetto, auteur, anthologiste
Coralie Méïsse, libraire
Nathalie Mège, auteur, traductrice
Natacha Ménard, lectrice
Laurent Million, auteur
Yann Minh, illustrateur, créateur de liens
Pascal Mir, auteur
Charles Moreau, essayiste
Ghislain Morel, auteur, documentaliste
Philippe Morin, auteur, critique, bibliothécaire
Loïc Nicolas, libraire
Richard D. Nolane, auteur, essayiste, scénariste (BD), traducteur, anthologiste
Stéphane Nolhart, auteur
Michel Pagel, auteur, traducteur
Thierry Pagès, adjoint du patrimoine
Claire Panier-Alix, auteur
Olivier Paquet, auteur
Roland Pawlak, bouquiniste spécialisé
Pierre Pelot, auteur
Serje Peronnet, blogueur
Audrey Petit, directrice de collection
Olivier Pezigot, bibliothécaire
Jean-Pierre Planque, auteur
Laurent Queyssi, auteur
Hélène Ramdani, éditeur
Mireille Rivalland, éditeur
André-François Ruaud, auteur, éditeur
Simon Sanahujas, auteur, essayiste
François Schnebelen, critique
Nicolas Serra, auteur
Frédéric Serva, auteur
Stéphane Servain, dessinateur (BD)
Isabelle Seviran, comédienne, lectrice
Claire Sistach, chercheuse d'arts
Nicolas Soffray, auteur, critique
Georges Subrenat, enseignant
Bertrand Tesson, documentariste
Hervé Thiellement, auteur, critique
Christian Vilà, auteur, essayiste
Christophe Thill, éditeur
Pascal J. Thomas, essayiste, critique
Olivier Tomasini, auteur
Emmanuel Tollé, chroniqueur
Juan-Manuel Torres-Moreno, auteur
Daniel Tron, traducteur
Jean-Louis Trudel, auteur
Selene Verri, journaliste
Jérôme Vincent, éditeur, webmestre
Herveline Vinchon, libraire
Thierry Virga, auteur
Roland C. Wagner, auteur, traducteur, essayiste, critique
Philippe Ward, auteur, directeur de collection
Christine Webster, compositrice
Laurent Whale, auteur
Martin Winckler, auteur
Joëlle Wintrebert, auteur, scénariste, critique
Nicolas B. Wulf, auteur
Pascal Yung, illustrateur
(Liste mise à jour le 7 mai à 20 h 15.)
17:50 Publié dans Divers | Lien permanent | Commentaires (128) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, hadopi, internet, filtrage
24.04.2009
Solutions non satisfaisantes

Robert Anson Heinlein est, sans conteste, le plus grand écrivain de science-fiction au monde. Pour un Etatsunien, du moins, car il existe en France, non pas une brouille, ni un contentieux, mais une incompréhension que le temps ne parvient pas à effacer. Comment expliquer sinon que Heinlein reste mal et incomplètement traduit — en dépit d'efforts notables ces dernières années ? A l'occasion du centenaire de sa naissance, le présent essai est aussi une entreprise de réhabilitation ou, à défaut, l'amorce d'un débat que les auteurs sont prêts à engager (qu'ils ont engagé par ailleurs) pour présenter et rendre accessible une œuvre exceptionnelle.
Pourquoi une anatomie et non une monographie ou un essai ? Certes, en tant que critiques, Picholle et Bellagamba dissèquent et commentent une œuvre à la lumière du texte et des déclarations de l'auteur. Mais ils en restituent aussi les sens multiples à travers le contexte politique, historique et scientifique de l'époque, à travers la situation de la S-F, des avis de ses pairs et de la critique. La quantité de notes de bas de page témoigne de l'étendue des recherches nécessaires à cette étude, qui dépassent de loin la lecture des revues et fanzines ou celle de la correspondance de l'auteur. Mais c'est bien l'examen de l'ensemble de ces pièces et leur ordonnancement, selon un axe chronologique découpé en unités thématiques, qui finissent par révéler un homme en phase avec son temps, fascinant de complexité, entier et nuancé à la fois. Une anatomie donc, qui convoque maints sujets et types de documents à l'appui du discours, procédé littéraire qu'employa Heinlein dans Time Enough for Love, en référence à l'œuvre de Robert Burton, L'Anatomie de la mélancolie, publié en 1621 sous le nom de Démocrite junior.
Tout ceci n'est pas innocent : L'Anatomie de Burton, qu'on peut comparer en France aux Pensées de Montaigne, est baroque et exhaustive dans la démarche, elle thésaurise et analyse, récapitule des connaissances et contient de fulgurantes intuitions. Il est difficile de ne pas reconnaître là une des facettes d'Heinlein, à l'érudition fascinante, qui fait un avec le monde et le réifie avec tous les matériaux à sa portée. De même, Eric Picholle et Ugo Bellagamba utilisent de multiples outils dans ce texte fouillé, dense, pour tenter de restituer cette complexité.
Celle-ci fut probablement source de multiples méprises : il est difficile de savoir quand l'auteur se livre à une farce au second degré ou écrit avec différents niveaux d'interprétation. Ses prises de position tranchées, si nombreuses qu'elles paraissent contradictoires, ses aphorismes passe-partout le font passer pour un démagogue ou un malin retors capable de toujours retomber sur ses pattes. Il interdit par exemple aux critiques d'interpréter sa pensée à partir de ce qu'expriment ses personnages. Les auteurs lui donnent raison contre Panshin, l'admirateur exécré, qui entend parler l'auteur dès lors qu'une opinion revient de façon récurrente dans son œuvre. Pourtant eux-mêmes ne se privent pas d'analyser les positions d'Heinlein à partir d'extraits de romans : c'est peut-être le seul moment où leur objectivité est prise en défaut.
Dans leur ouvrage, nos deux anatomistes auront au moins mis en évidence la cohérence du personnage. Habitué très jeune à une discipline familiale nullement pesante, l'enfant de Kansas City rêve d'une carrière d'officier. S'il fut renvoyé de la Marine pour raisons de santé, on peut observer chez lui, tout au long de sa carrière, la méthode et l'application avec laquelle il se lance des défis et conquiert de nouveaux territoires. Il a un esprit d'ingénieur, ouvert et curieux, cherchant à mettre en application ce qu'il a appris. Ecœuré devant les politiques cyniques et les manœuvres frauduleuses, il s'est toujours intéressé aux questions sociales et milite dans le mouvement socialiste EPIC d'Upton Sinclair, écrivain devenu homme politique, ce qui influencera sans nul doute Heinlein dans ses choix de carrière futurs. En effet, après la défaite électorale qui l'a ruiné, il publie des romans pour rembourser ses dettes, avec la ferme intention de cesser d'écrire dès l'effacement de l'ardoise, ce qui est réalisé au bout de deux ans seulement. On sait ce qu'il advint : L'Histoire du futur, Starship Troopers, En Terre étrangère, Révolte sur la Lune sont des classiques sans cesse réédités. A travers ses livres, Heinlein continuait à faire de la politique, cherchant, en variant les contextes, des solutions aux problèmes posés, conscient qu'aucune n'était parfaite au point d'être pérenne.
Persuadé que la chance n'existe pas et que l'ignorance n'est pas une excuse, il a toujours organisé sa vie en fonction de principes clairs, et assumé ses choix. Il n'a pas hésité à étudier la physique quantique pour en faire matière à récits et maintenir ses connaissances à niveau alors qu'il n'a plus rien à prouver en tant qu'auteur. Il a créé un groupe de réflexion autour de la science-fiction (la Mañana Literary Society), est à l'origine de bien des techniques d'écriture propres à la S-F et cherche avant tout à avoir un style clair et concis, efficace pour ne pas dire utilitaire, conscient que c'est dans la façon de donner des ordres qu'une guerre se perd ou se gagne, ou une élection. La cohérence est à tous les niveaux. Les buts sont inchangés : il s'agit d'être utile à la société et à l'homme, à petite ou grande échelle. Sa générosité fait dire à Dick qu'il est « ce que l'humanité a de meilleur ».
Mais il connaît sa valeur et a les défauts de ses qualités. Au-delà de l'anecdotique, qui n'est toujours proposé qu'en support, les auteurs ont davantage cherché à analyser le système de pensée de Robert Heinlein. Ils cessent de parler d'une seule voix en fin d'ouvrage, pour s'autoriser à dire enfin leur admiration pour cet auteur, anthropologue accompli et grand écrivain, l'exemple type de l'honnête homme.
Tant d'érudition et de passion au service d'une réhabilitation ne laisse pas indifférent : on a vraiment envie de relire Heinlein en fermant ce livre.
Claude Ecken
20:14 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, robert a. heinlein, biographie, anatomie, littérature, politique
22.04.2009
Kronozone

Parmi toutes ces couvertures, celle du numéro 85 de Galaxie saute aux yeux, avec son sombre dessin en noir et blanc rehaussé d’une touche de rouge : une épée sanglante à la main, Jirel de Joiry défie le Dieu noir, sa chevelure ardente cascadant sur ses épaules. Le style pointilliste qui caractérise le Caza des années 70 demeure discret, et la couleur n’a qu’un rôle d’adjuvant employé pour servir un effet. Mais le résultat est intense. Saisissant. D’une magnifique crudité que le technicolor splendide des deux versions ultérieures de Jirel ne parviendra pas à éclipser.

Cette illustration est à mon sens fondatrice.
Certes, à l’époque, il n’y a pas que Caza qui mène de front une carrière d’illustrateur et de dessinateur de bande dessinée. Mais il est le seul à avoir acquis une telle stature dans le monde de l’illustration populaire, où il est, comme on dit, incontournable.
Un tel engouement doit bien avoir ses raisons. On pourrait gloser pendant des pages et des pages sur son talent, la sûreté de son trait, son excellence dans le choix de la couleur, son traitement de l’à-plat, etc. On pourrait en faire autant quant à ses sujets d’inspiration, son goût pour les vêtements exotiques (1), son habileté à créer des extraterrestres graphiques crédibles, son don dépayser instantanément quiconque regarde une de ses couvertures… On pourrait même lui dérouler un tapis rouge et se prosterner devant lui… Rien de tout ça n’éclairerait la raison de sa longévité et de sa popularité.

Je crois que Caza a su inventer quelque chose. Quelque chose qui était déjà en germe dans la couverture de ce vieux numéro de Galaxie, et qui s’est développé au fil du temps, d’une illustration à l’autre. Quelque chose qui se situait alors à mi-chemin entre l’illustration traditionnelle et la bande dessinée, dans une zone floue où il a su inventer une approche nouvelle : le réalisme non réaliste.
Dans le domaine de l’illustration SF et fantasy, des gens comme Tim White ou Frazetta font ce que j’appellerai du réalisme réaliste : leurs œuvres possèdent un côté toile ou photographie, elles prétendent sinon reproduire la réalité, du moins figurer une réalité imaginaire. L’essentiel de l’illustration SF relève de cette catégorie, à l’exception notable de Siudmak qui, selon ce système de classification, entrerait dans la catégorie du non réalisme réaliste. Aux astronefs précis jusqu’au dernier boulon, aux barbares fignolés jusqu’au moindre muscle répondent chez lui des juxtapositions et des fusions corps-objet héritées du surréalisme. Néanmoins, si la thématique visuelle n’est pas réaliste, ce n’est pas le cas de l’exécution : comme les autres illustrateurs de SF, Siudmak emploie un traitement de type réaliste pour obtenir un effet de réel.
Contrairement à eux, Caza ne prétend pas reproduire quoi que ce soit, et surtout pas une quelconque réalité. Regardez l’une de ses couvertures, n’importe laquelle. On voit bien que c’est un dessin, une interprétation du réel. Sa première illustration d’un de mes livres, celle de Poupée aux yeux morts, le montre à l’évidence. Qui d’autre aurait inséré sans sourciller et pince-sans-rire en couverture d’un livre de poche populaire un personnage tout droit sorti d’un dessin animé, surtout avec des pupilles fendues à la Karl Barks ?


Mais pas seulement : l’héritage de la bande dessinée, qu’il revendique clairement, modifie la perception de l’illustration, le cerveau du sujet ne l’analyse plus de la même manière à cause de l’intrusion des codes de la BD — un genre où la notion de réalisme est très différente à cause de l’omniprésence du trait. On pourrait croire que la distance ainsi suscitée diminue l’effet de réel, mais n’oublions pas que la science-fiction, qui n’a pas pour vocation de mimer la réalité, joue précisément sur la distanciation.

De ce double décalage naît une merveilleuse alchimie. Le dessin de Caza, plutôt réaliste selon les critères de la bande dessinée, ne l’est pas selon ceux de l’illustration SF « classique ». Évoluant à la lisière de deux domaines, il sait tirer le meilleur de chacun d’entre eux. Le trait, obstacle au réalisme, devient ici l’élément fondateur d’une autre approche de l’effet de réel, à laquelle participe également l’emploi d’à-plats pour la couleur.
Cette démarche n’est pas sans présenter des analogies avec celle de l’auteur de science-fiction, qui peut se permettre les délires les plus insensés en apparence du moment qu’il a instillé dans son texte le niveau de réalisme nécessaire et suffisant pour provoquer la supension de l’incrédulité. La complicité établie avec le lecteur, en tout cas, est bien du même ordre. Au lieu de singer le réel ou l’irréel, une couverture de Caza interprète une extrapolation.

Cette interprétation est parfois à ce point réussie que, s’il voit la couverture avant d’avoir terminé le roman — ça arrive, croyez-moi —, l’auteur ne peut résister à la tentation de s’en inspirer pour modifier quelque détail de son texte. Si les yeux du maedre du Chant du cosmos sont en forme de goutte d’eau, c’est à Caza qu’ils le doivent. Et, en y réfléchissant, il fallait qu’ils aient cette forme. Même chose pour le néandertalien de Kali Yuga : je l’avais imaginé rouquin, Caza lui a rajouté des yeux bleus. Alors, j’ai corrigé ce détail dans le manuscrit, non pour coller à la couverture, mais parce que c’était dans la droite logique du roman.
La finesse d’un dessin n’est pas proportionnelle à la largeur du trait.
Roland C. Wagner

16:42 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, illustration, bande dessinée, caza
18.04.2009
Il est parmi nous

Norman Spinrad
He walked among us
Texas Jimmy Balaban, un agent spécialisé dans les artistes de seconde zone, les phénomènes et les originaux qui ne peuvent avoir qu'une carrière éphémère, découvre sur une scène minable, Ralf, un humoriste dont le ressort comique est axé sur sa qualité de voyageur temporel expédié dans le passé parce que ses vannes ne font plus rire personne à son époque. Les gags sont en effet assez lourdingues, voire vulgaires, l'attitude provocatrice (le public se faisant traiter à chaque répartie de petits macaques), mais Ralf dégage une énergie que Balaban juge exploitable, à condition de faire réécrire ses sketches par un écrivain de science-fiction, Dexter D. Lampkin, auteur adulé mais frustré, dont la carrière est aussi faite de compromissions, et de confier le remodelage de son personnage à Amanda Robin, qui organise en temps normal des stages New Age d'éveil à un plan supérieur de la conscience. Tous trois s'aperçoivent rapidement que Ralf ne sort jamais de son rôle, comme s'il était vraiment issu du sombre avenir qu'il décrit, où les dérèglements de la biosphère et du climat, l'absence de ressources et d'énergie, ont condamné l'humanité à vivre dans des lieux fermés et à se nourrir d'insipides aliments chimiques. Difficile de faire rire avec ça. La petite équipe se démène pourtant assez bien pour propulser Ralf sur des scènes plus honorables puis à la télévision, jusqu'à le doter de sa propre émission, "Le Monde selon Ralf", qui nécessite un changement de format et une approche différente.
Il est d'ailleurs tentant pour l'auteur de La Transformation, récit d'un canular poussant l'humanité à sauver la planète, de recycler dans l'émission cette utopie naïve qui fut un échec, par une instrumentalisation de Ralf à laquelle Amanda, sa rivale sur le plan idéologique, n'est pas entièrement opposée dans la mesure où son mysticisme New Age véhicule également un message pour un monde meilleur. Tous deux conviennent d'inviter leurs représentants pour échanger avec Ralf sur les causes des désordres climatiques, avec l'espoir de réveiller les consciences et éviter ce futur mal barré, si c'est encore possible. Balaban ne contrecarre pas ces projets du moment qu'ils engrangent des profits, pas plus que Ralf, du moment qu'il est en selle et travaille. Mais qui est-il réellement ? Un authentique voyageur temporel venu porter la bonne parole, un mystificateur qui dupe tout le monde ou un cinglé dont on profite jusqu'à ce qu'il ne fasse plus rire ou pour transformer la société ?
Progressant sans faillir sur la corde raide du doute, ce récit raconte par le menu la grandeur et la décadence d'un comique télévisuel qui devient de moins en moins amusant et de plus en plus polémique.
Parallèlement à cette intrigue, on suit la tragique trajectoire de Foxy Loxy, qui pour avoir croisé le crack sur son chemin, descend une à une les marches jusqu'en enfer, déchéance matérialisée par un langage toujours plus dégradé – pour lequel il convient de féliciter au passage les traducteurs. Descente un peu irréelle tant elle est longue, mais qui finit par symboliser l'humanité future uniquement préoccupée par sa survie pour avoir fait de la planète un égout.
Spinrad s'en donne à cœur joie dans ce roman sarcastique, mêlant humour et réflexions à l'emporte-pièce, tout en brassant ses thèmes habituels. L'univers de Jack Barron est présent avec le récit minutieux des négociations à chaque étape de la carrière de Ralf ; il est même élargi à l'ensemble des carrières artistiques puisque Balaban est aussi organisateur de spectacles scéniques et que Dexter est un écrivain également scénariste de séries. La dimension mystique, souvent présente chez Spinrad, intervient ici avec le personnage d'Amanda ; quant à la science-fiction, et aux thèmes qu'elle véhicule, ils sont incarnés par Dexter, double littéraire de Spinrad d'ailleurs abondamment cité.
Dans ses propos, Dexter ne se gêne pas pour opposer la science-fiction à la fantasy et de façon plus générale au New Age dont les délires alimentent les sectes. Il n'est cependant pas plus tendre avec la SF considérée comme tout aussi sectaire et de laquelle est issue la Scientologie ; les amateurs en prennent ici pour leur grade, principalement les étatsuniens, férocement caricaturés dans un passage très drôle, au cours d'une convention décrivant des fans obèses engoncés dans des costumes futuristes. On rit beaucoup mais il n'est pas sûr que Spinrad se fasse des amis en tendant un tel miroir à ses lecteurs. Pourtant, l'analyse qu'il fait de certains comportements n'est pas fausse ; la proportion d'illuminés fréquentant les salons SF n'est probablement pas supérieure à celle qu'on peut croiser dans d'autres manifestations artistiques, musicales ou cinématographiques, simplement, en raison des idées agitées de façon non conventionnelle par la SF, il semblerait que cette faune se fasse davantage remarquer. Il apparaît donc que le mépris affiché n'est que de surface, de même que l'opposition avec le New Age, dans la mesure où il y a convergence d'intérêts ou de centres d'intérêts, mais que les moyens pour y parvenir diffèrent radicalement. D'ailleurs, Spinrad ne cesse de cultiver l'ambiguïté : en multipliant les décalages entre déclarations d'intention et concessions pour de triviales raisons, il fait de Dexter un gourou de la SF qui ne dédaigne pas profiter de l'aura qui est la sienne, qui aimerait être reconnu pour son œuvre littéraire mais accepte de se fourvoyer dans un scénario alimentaire pour ses avantages financiers. Quelques anecdotes, manifestement autobiographiques, indiquent le cheminement personnel de l'auteur à cette occasion (qui a scénarisé des épisodes de Star Trek). Émerge de ces passages la touchante figure de Cynthia, l'admiratrice absolue, aussi crispante que culpabilisante parce qu'entière.
Spinrad n'est finalement pas si cruel en témoignant que, tout décalés qu'ils soient, les fans se préoccupent réellement de questions essentielles dont ne s'embarrasse pas le citoyen ordinaire, ni la littérature du mainstream, ou si peu.
La SF peut-elle sauver le monde ? C'est cette question qui domine, finalement, par-dessus toutes les autres. Et qui rejoint celle, plus générale, de savoir si une fiction peut avoir un impact sur le réel. Pour fantaisiste que la SF apparaît aux yeux des autres, elle a l'avantage de poser les bonnes questions et, de tenter d'apporter des réponses, peu importe si certaines d'entre elles sont farfelues, échevelées ou irréalistes car trop utopiques. Cependant répondre par l'affirmative serait présomptueux. Tout juste peut-on espérer qu'une fiction ait un impact suffisant sur des personnes susceptibles, elles, de changer le monde. "Ce qui est, est réel" ne cesse de répéter le roman. C'est donc à chacun d'agir selon ses convictions.
Ce qui est certain est que nous allons dans le mur si nous ne faisons rien. Le constat n'est pas nouveau, il n'en reste pas moins d'actualité. Ce roman n'est cependant pas un cri d'alarme écologiste de plus, cette problématique n'étant évoquée qu'en arrière plan. Son sujet est bien la science-fiction. Ce n'est pas un roman de science-fiction mais un roman sur la science-fiction, qui tente d'expliquer au profane sa tournure de pensée, si curieuse vue de l'extérieur, les mises en perspective qui sont les siennes et qui lui permettent de voir le monde selon un angle inédit mais qui peut être proteur de connaissance.
C'est peut-être pour cette raison que ce roman est si long – car il n'épargne aucun détail au lecteur, n'abrège aucune discussion, ressasse les questions et les répète à l'envi comme si de leur reformulation naîtrait une vérité supplémentaire. Répétitif, il aurait lassé si Spinrad n'avait pas eu assez de métier pour maintenir malgré tout l'intérêt. Ce roman est long car il ne s'agit pas d'un roman de science-fiction mais d'un livre qui tente d'expliquer ce qu'elle est à des profanes, par une immersion dans son microscosme. Dans le même temps, Spinrad semble faire la synthèse des thèmes qu'il a exploités au long de sa carrière. De ce point de vue, il s'agit également d'un livre qui fait le point sur une œuvre à un moment où l'auteur est arrivé à un tournant et se tourne vers de nouvelles préoccupations, comme en témoigne Bleue comme une orange, roman paru il y a déjà un moment mais rédigé après celui-ci, où les questions liées au climat et à l'environnement se trouvent cette fois au centre de l'intrigue.
C'est à coup sûr un livre charnière, où Spinrad cesse d'être un écrivain de science-fiction au service de la SF pour devenir un écrivain tout court, qui n'a recours à la science-fiction que si nécessaire. Dans ce cas, le roman dont Dexter est si fier, La Transformation (et auquel fait écho un article de l'auteur intitulé "La Crise de la transformation") pourrait bien renvoyer, aussi, à la transformation de Spinrad.
Claude Ecken
00:15 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, norman spinrad, new age, littérature, crack, avenir, futur
14.04.2009
Troisièmes Journées Interdisciplinaires Sciences & Fictions de Peyresq : Les Subjectivités collectives
Du 21 mai 2009 au 24 mai 2009, Peyresq - Alpes-de-Haute-Provence (annuel)
Les troisièmes Journées Interdisciplinaires Sciences et Fictions de Peyresq se tiendront du jeudi 21 mai au dimanche 24 mai 2009.
Thème :
Après avoir choisi, par deux fois, d'appuyer nos réflexions sur l'oeuvre d'un auteur, respectivement Robert A. Heinlein et la pédagogie du réel en 2007 et Rudyard Kipling et l'enchantement de la technique en 2008, les Journées S&F2009 se pencheront sur un concept, résolument interdisciplinaire : Les subjectivités collectives.
Dégagé par l'auteur, éditeur et théoricien de la SF, Gérard Klein, ( in « Trames et Moirés »,1986), le concept de subjectivité collective touche à toutes les sciences et interroge la méthode scientifique, dans les rapports qu'elle entretient avec la création artistique.
Quel est le rôle de l'art, et en particulier de la littérature, dans la "magie originelle" qui permet à des individus de cultures différentes d'échanger leurs idées, de mettre en commun différentes formes de pensée ? Un groupe social comme celui des lecteurs de science-fiction est-il mieux (ou moins bien) préparé que d'autres à s'approprier les idées et les images nouvelles de la science ?
Dans « Trames et moirés », Gérard Klein renversait la question : pour lui, le langage n'est pas tant un moyen de se communiquer des idées ou des expériences en quelque sorte extérieures aux individus, qu'un moyen de constater la possibilité de partager la même expérience ; et c'est cette possibilité qui définit pour lui le groupe social ou plutôt « les fait exister comme subjectivité collective ».
La littérature est alors ce qui permet aux subjectivités collectives de communiquer, même « à leur insu », même lorsque l'échange porte plus sur la forme que sur le contenu objectif, les idées proprement dites. Mais à quel besoin de partage la construction de la science-fiction en tant que genre pouvait-elle alors répondre au XXe siècle ?
Organisation :
Organisées par l'Institut Robert Hooke de culture scientifique de l'Université de Nice , les journées Sciences & Fictions de Peyresq constituent un moment de rencontre entre « littéraires », « scientifiques » et écrivains conscients de l'importance de la science-fiction comme outil de communication et de pédagogie de la science, et offrent un point d'ancrage à la jeune communauté française de recherches science-fiction
Les participants sont pris en charge de Nice à Nice, et hébergés dans le joli village de Peyresq, dans l'arrière pays. Les capacités d'hébergement sont limitées à une trentaine de places.
Ecrivains invités en 2009 : Sylvie Denis, Claude Ecken, Gérard Klein, Serge Lehman et Roland C. Wagner.
Frais d'inscription :
160 €, hébergement compris (80 € pour les doctorants, auxquels la priorité sera accordée pour les quelques places encore disponibles)
Responsables : Ugo Bellagamba (Un. Nice), Eric Picholle (CNRS Nice) & Daniel Tron (Un Angers)
Contact : SF@unice.fr

Responsable : Eric Picholle
Url de référence :
http://irh.unice.fr
Adresse : Institut Robert Hooke de culture scientifique Université de Nice Sophia Antipolis Parc Valrose 06108 Nice cedex
09:34 Publié dans Divers | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, subjectivités collectives, gérard klein, science, colloque universitaire
12.04.2009
Le monde, tous droits réservés…
Claude Ecken
(Le 'Bélial, 2005)
Préface
J’ai fait la connaissance de Claude Ecken en 1985 au festival BD d’Angoulême. Impossible de me souvenir de quoi nous avons discuté, mais cette rencontre m’a laissé une excellente impression. Il parlait bien, il savait de quoi il parlait, et le tout avec une modestie rare. À l’époque, je n’avais dû lire que L’Abbé X, son premier roman — une sombre histoire de ballets bleus impliquant des notables dans une institution religieuse pour mongoliens — et peut-être une ou deux nouvelles. Le contraste entre la noirceur de ce livre et la profonde humanité de son auteur était tout à fait frappant. Comment quelqu’un d’aussi gentil avait-il pu écrire un livre flirtant à ce point avec le sordide ? Deux ans plus tard, la publication de L’Univers en pièce, annoncé comme le début d’une série intitulée Chroniques télématiques qui, à mon grand regret, ne devait jamais connaître d’autre tome, m’a amené à me poser bien d’autres questions au sujet de ce surprenant bonhomme. On était en effet en plein dans la vague cyberpunk, amorcée en France par la traduction de Neuromancien fin 1985, et L’Univers en pièce s’y inscrivait sans contestation possible. Seulement…
Seulement, lorsqu’il travaillait sur ce roman, Claude Ecken n’avait pas lu Neuromancien, ni aucun autre livre cyberpunk. La conjonction des temps de réflexion et d’écriture, des délais de lecture et de publication, ont eu pour résultat de masquer ce que L’Univers en pièce avait de novateur, et totalement occulté le fait que son auteur avait inventé tout seul dans son coin quelque chose qui ressemblait fort à ce « cyberpunk » qui nous venait de l’autre côté de l’Atlantique. La parution de ce livre au Fleuve Noir, dans une collection populaire dont les titres disparaissaient des présentoirs au bout de deux ou trois mois, n’a sans doute pas aidé à sa renommée non plus, et l’emploi d’un argot à base de russe constituait peut-être un handicap supplémentaire. Mais si vous parvenez à mettre la main dessus, n’hésitez pas : voilà un livre qui mérite le détour.
Peu après, lorsque la direction du Fleuve Noir a changé, Claude Ecken est naturellement devenu l’un des représentants les plus doués de la Génération perdue, cette poignée d’auteurs qui a trouvé dans la collection Anticipation un endroit où raconter des histoires en un temps où la critique se focalisait sur les néo-formalistes « littératurants ». Il n’était pas en mauvaise compagnie, notez bien : Michel Pagel, Jean-Marc Ligny ou Jean-Claude Dunyach, pour ne citer qu’eux, peuvent difficilement être considérés comme des seconds couteaux. Pendant quatre ans, sous la direction bienveillante de Nicole Hibert, les auteurs de la Génération perdue ont joui d’une liberté artistique quasi totale, dont ils ont su profiter pour effectuer des expériences, prendre des risques, s’amuser — en bref, poser les bases de leur œuvre future.
Pour Claude Ecken, ce fut, entre autres choses, L’Ère du pyroson, un roman en deux tomes basé sur le postulat que le son se transforme en chaleur. L’un de mes exemples préférés des conséquences incongrues mais logiques de cette situation est l’emploi de disques de hard rock pour faire chauffer l’eau. Mais laissons plutôt la parole à son auteur :
« Je me demandais comment les gens arriveraient à survivre dans un monde où le son aurait disparu, en me disant que peut-être ils découvriraient des pouvoirs psi. On enlève un sens pour permettre à un autre de se développer. C’est en me documentant pour être plausible scientifiquement que je suis tombé sur l’idée. Le son se divise en éléments sonores, vibratoires et calorifiques. Tout ce qui absorbe le son est plus chaud au toucher parce que justement il absorbe le son. Si le son disparaît, son énergie est redistribuée en chaleur et en vibrations. À partir de là, je n’avais plus qu’à décliner mon univers. C’était facile.
« Je signale que même à la fin lorsque les immeubles fondent, c’est exact scientifiquement. Lorsqu’un son fait vibrer un objet au carré de son volume, ce dernier se met à fondre. J’avais les montres de Dali, mais en vrai. »
Mine de rien, la démarche décrite est à la fois classique et révolutionnaire. Classique car c’est ainsi que fonctionne depuis toujours la Science-fiction, Claude Ecken le sait et il l’exprime beaucoup mieux que bien d’autres. Et révolutionnaire car il prend la peine de justifier scientifiquement ce qui, chez d’autres, aurait été simple prétexte à délires surréalistes. L’espace d’un roman, il réunit magistralement les deux principales tendance de la SF française de l’époque, en appliquant au néo-formalisme les bonnes vieilles règles de la SF sans jamais perdre de vue le souci de la Génération perdue de raconter avant tout une histoire.
Cette préface ne prétendant nullement constituer une étude exhaustive de l’œuvre de Claude Ecken, le moment est venu de faire un saut de quelques années, jusqu’à la convention d’Orléans en 1993. Michel Tondellier et Philippe Boulier, qui éditaient alors un excellent fanzine intitulé La Geste, devaient réaliser une interview de Claude, pour laquelle ils m’avaient recruté, ainsi qu’André-François Ruaud et Pascal Godbillon. C’est en l’écoutant ce jour-là que j’ai pris conscience à quel point il avait saisi la nature profonde de la Science-fiction et de ses mécanismes intimes :
« Je n’aime pas les bouquins de SF où l’auteur ne s’est pas documenté et que ça se voit. La Science-fiction c’est quand même s’intéresser au progrès en général mais surtout à un monde qui évolue de plus en plus vite. C’est inquiétant, un monde dominé par la science, la technologie. Si l’on ne se documente pas, si l’on ne regarde pas autour de nous et qu’on se contente de raconter des petites histoires qui font rêver, alors ce n’est pas de la SF. »
Cette citation, à mon sens, résume parfaitement la démarche de son auteur, on en trouvera maintes preuves dans le présent recueil, et notamment dans les pièces maîtresses que constituent « La Fin du Big Bang » et « Éclats lumineux du disque d’accrétion » — chacun couronné en son temps par un prix Rosny aîné. Dans ces deux textes, non seulement le récit, mais aussi la dimension humaine se nourrissent de la documentation scientifique. C’est d’autant plus frappant à mes yeux en ce qui concerne « Éclats… » car j’ai eu sous les yeux des notes de travail concernant cette nouvelle bien des années avant son écriture, et je me souviens que je n’avais alors pas très bien compris où Claude Ecken voulait en venir. Pour tout dire, le lien qu’il opérait entre la physique des trous noirs et la sociologie ne m’avait guère convaincu sur le moment, sans doute parce que je ne parvenais pas à visualiser ce que cela pouvait donner.
Certaines idées sont personnelles. Si personnelles qu’on est obligé de les traiter seul et de les pousser à bout pour parvenir à les exprimer et à les communiquer à autrui. De ce point de vue, « La Fin du Big bang » me paraît très similaire à « Éclats ». Qui d’autre que Claude Ecken aurait pu songer à allier de la sorte la psychologie humaine et les univers divergents de la physique quantique ? Certes, ses trous noirs banlieusards peuvent être rapprochés aux attracteurs étranges « philosophiques » de Greg Egan, mais la comparaison s’arrête là : quoique tous deux s’intéressent à l’être humain, Egan l’envisage sous l’angle moral là où Claude Ecken adopte une approche plus individuelle. Le cœur de leur réflexion science-fictive est le même, peut-être parce qu’il s’agit de celui de toute réflexion science-fictive, mais il est évident qu’ils l’abordent et s’en écartent dans des directions différentes. Et, quand Greg Egan a plutôt tendance à aller vers l’abstraction, Claude Ecken s’en écarte au contraire pour en dégager des effets plus concrets et moins (anti-)métaphysiques. Chez lui, les grands principes universels ramènent toujours à l’humain, à l’individu et à sa conscience.
Le lecteur s’étonnera peut-être, après tant de développements autour de la science et de son rôle dans la SF, de son absence dans le texte d’ouverture de ce recueil, qui lui donne aussi son titre. Néanmoins, s’il y regarde à deux fois, il se rendra compte que la démarche ne Claude Ecken n’y est pas si différente. Traitant d’un sujet qui ne nécessitait pas d’approfondissements, ni d’extrapolations scientifiques, sauf de légères anticipations technologiques, il a eu cette fois recours aux techniques du roman noir, un genre où il excelle, comme en témoigne par exemple l’étonnant Auditions coupables, et qui possède une dimension sociologique assez forte pour que cette extrapolation passe par lui. Il se situe ainsi à l’exacte limite de la fameuse “bulle de présent” définie par Sylvie Denis, en équilibre entre l’avenir présent et le présent à venir. Soit l’emplacement précis de nombre de grands textes de fiction spéculative de l’Âge d’Or à nos jours.
En tout état de cause, le résultat, percutant, est à nouveau tout à fait conforme à ce que Claude Ecken déclarait lors de cette fameuse interview de la convention d’Orléans : « Pour moi faire de l’histoire ancienne ce n’est pas faire de la SF. La SF, c’est regarder le monde contemporain. » Comme il le dit par ailleurs : « Aujourd'hui, on ne peut bien parler du présent qu'au futur. »
Roland C. Wagner
10:00 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, physique quantique, cyberpunk, humain, sociologie, littérature
09.04.2009
La gratuité c'est le vol
15:57 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, humour, hadopi, littérature
03.04.2009
La Crise de Transformation

Nous vivons actuellement la période la plus critique de l'histoire de l'humanité, le stade le plus critique, en fait, de l'évolution de la vie sur la Terre. Une crise d'évolution est en cours, qui est parvenue à éclosion dans le ciel d'Hiroshima en 1945 et qui se poursuivra sans doute jusqu'au coeur du XXlème siècle, si nous ne nous détruisons pas nous-mêmes après avoir d'abord détruit la biosphère terrestre.
Que nous disposions de la puissance nucléaire pour le faire est ce qui caractérise le plus nettement ce que j'en suis venu à nommer la "Crise de Transformation", mais c'est loin d'être la seule immense et ultime responsabilité en matière d'évolution que détiennent les générations actuellement en vie.
Il n'est pas non plus certain qu'une telle Crise de Transformation soit un phénomène uniquement humain; je crois plutôt qu'il s'agit d'un phénomène d'évolution inévitable auquel toute espèce intelligente, où qu'elle soit, se trouve tôt ou tard confrontée.
Il y a peut-être vingt milliards d'années, I'univers naquit d'une explosion qui a transformé en peu de temps une singularité sans dimension en néant inimaginable de flux de quanta, puis il a commencé à se dilater, à se refroidir et à évoluer dans le sens d'une complexité de plus en plus grande, à une vitesse de plus en plus grande.
Les premiers quarks se sont condensés en particules subatomiques, les particules se sont agglutinées en atomes d'hydrogène, lesquels se sont condensés pour former les galaxies d'une première génération d'étoiles. Les processus de fusion ont produit les éléments les plus lourds au coeur de ces étoiles de la première génération. Les étoiles poursuivirent leur cycle de vie jusqu'à leur explosion en novae qui vinrent enrichir le milieu interstellaire d'éléments et de composés divers.
Des nébuleuses proto-stellaires se formèrent à partir de cette matière, se condensèrent en une deuxième génération d'étoiles, la plupart accompagnées de planètes, gazeuses ou solides, si notre connaissance actuelle de l'évolution cosmique est exacte.
Etant donné une planète constituée en gros de masse terrestre et de composés chimiques, en orbite autour de son étoile à une distance permettant l'existence d'eau liquide à sa surface, les lois de la physique universelle devraient dicter, de manière déterministe, ce qui va suivre.
La planète commence à évoluer.
Des émanations de gaz issues des profondeurs et/ou des bombardements de comètes lui donnent des océans et une première atmosphère. Des molécules complexes de carbone pré-existantes pleuvent de l'espace. Les lois universelles de la chimie organique les font se lier en chaînes de plus en plus longues et de plus en plus complexes...
Que le stade suivant soit inévitable ou le résultat d'une succession de nouvelles combinaisons dues au hasard, nous l'ignorons encore, mais étant donné la probabilité de milliards de planètes aux conditions favorables, étant donné la certitude de milliards d'années de temps, il semble probable que ce qui s'est passé sur la Terre peut difficilement être considéré comme un phénomène unique.
Finalement, des molécules évoluèrent, capables de s'organiser par duplication à partir des matières premières du milieu nutritif.
Sur la Terre, ces molécules étaient l'ARN et l'ADN ou leurs précurseurs chimiques. Il est fort probable que des structures chimiques différentes, mais analogues au niveau fonctionnel, ont évolué ailleurs. Mais quelles que soient les spécificités chimiques, I'évolution de telles molécules complexes possédant la faculté de duplication, telles que les virus les plus simples, représente la naissance de la vie.
Le bombardement de rayons cosmiques et les accidents dus au hasard entraînent des variations de quelques-unes de ces copies. Celles qui sont le mieux adaptées à la duplication et à la survie se multiplient au détriment statistique des autres.
La vie commence à évoluer.
Sur la Terre, du moins, les noyaux viraux s'entourent d'enveloppes protectrices de plus en plus complexes et deviennent des cellules. La molécule de chlorophylle se développe à l'intérieur de quelques-unes, ce qui leur permet d'utiliser directement l'énergie du soleil pour organiser la multiplication des composés simples, essentiellement le bioxyde de carbone. Ainsi naissent les premières plantes monocellulaires.
L'évolution elle-même se met à évoluer, lorsque des organismes vivants modifient la chimie de la planète, remplaçant une grande quantité de bioxyde de carbone par de l'oxygène libre.
Stimulé par ce changement radical d'environnement, le rythme de l'évolution s'accélère, en même temps que rapidement se dilate la bio-masse planétaire. Des microbes prédateurs évoluent pour se nourrir de plantes simples. D'abord des colonies d'organismes, puis des organismes multicellulaires, puis la reproduction sexuelle qui augmente la variation et accélère encore le rythme de l'évolution. Des systèmes nerveux primitifs évoluent pour coordonner l'activité. Des cordons spinaux dotés de noeuds de neurones se transforment en centres nerveux....
Des vertébrés, des poissons qui rampent sur les rivages, se muent en amphibiens, en reptiles, en oiseaux et en mammifères qui respirent de l'atmosphère. Et pendant tout ce temps, poussés par le besoin de capturer des proies et d'éviter d'être eux-mêmes des proies, des systèmes nerveux et des cerveaux deviennent de plus en plus complexes jusqu'à ce que...
Des primates se mettent à ramasser des bâtons et des pierres et à s'en servir comme armes, puis comme outils, ce qui exige le développement de cerveaux de plus en plus volumineux et de plus en plus complexes pour coordonner ces activités. C'est peut-être à la même période qu'ils se mettent à chasser en groupes organisés, à utiliser des sons et des gestes de sens différents.
Ceux-ci deviennent le langage, qui permet à ces animaux de se transmettre de l'information, mais qui devient également un moyen par lequel le traitement interne de l'information peut s'insérer entre le stimulus et la réponse: c'est à dire la pensée .
La conscience a évolué.
Jusqu'à quel point ce processus d'évolution est-il universel? Etant donné la diversité des conditions de départ et l'abondance des facteurs de hasard inhérents à de si longues chaînes d'évolution, il paraît très peu probable que des êtres doués de raison, évoluant sur d'autres planètes, puissent avoir beaucoup de ressemblance physique avec nous. Mais étant donné des milliards de planètes et des milliards d'années de temps, étant donné aussi la tendance universelle à l'évolution vers une complexité de plus en plus grande, il semble très probable que la conscience se développera au sommet de nombreuses biosphères, si ce n'est de la plupart.
Et voilà le point crucial.
Le point où l'évolution physique fabrique un produit fini qui transcende le processus d'évolution physique lui-même.
Il a fallu des milliards d'années aux planètes pour évoluer depuis le Big-Bang. Un ou deux milliards d'années supplémentaires pour hâter l'apparition de la vie. Peut-être encore environ un milliard d'années pour que les microbes deviennent des créatures qui pensent, parlent et utilisent des outils. Mais une fois qu'ils sont parvenus à ce stade où commence l'évolution culturelle et technologique, tout se passe à une vitesse étourdissante, la rapidité des mutations s'accroît de plusieurs ordres de grandeur, au delà de tout ce qui est possible dans le domaine cosmique et même biologique.
Environ un million d'années entre les premiers mots, les premiers outils et les premières villes. Quelques milliers d'années entre les premières communautés et l'état de nation. Un ou deux millénaires entre la naissance de la science et la révolution industrielle. Environ un siècle entre le premier moyen transport mécanisé primitif et l'avion, et environ soixante ans plus tard des hommes sur la Lune.
Des hommes qui, au sens biologique, ont a peine plus évolué que les habitants des premières colonies humaines parvenues à maîtriser le feu.
Et qui maintenant, pour le meilleur ou pour le pire, tiennent la puissance nucléaire entre leurs petites mains fébriles.
Ce qui nous ramène au point où nous nous trouvons aujourd'hui.

Tout aussi sûrement que le Big-Bang a impliqué la formation des planètes, tout aussi sûrement que la chimie organique a mené au développement de la vie et tout aussi sûrement que la conscience émerge de l'évolution de la bio-masse, toute espèce sensible qui évolue vers la science et la technologie va inévitablement un jour ou l'autre mettre les mains sur la puissance de l'atome et inévitablement se trouver en possession du moyen de détruire la biosphère qui lui a donné naissance.
La destruction atomique n'est certainement pas le seul moyen de détruire la vie sur la Terre, mais c'est un moyen suffisant,ce qui veut dire que notre espèce est entrée dans sa Crise de Transformation parvenue à maturité avec les premières explosions nucléaires de 1945.
Nous avons eu de la chance !
Les êtres humains ont mis au point et utilisé les premières armes nucléaires primitives au moment précis où prenait fin une grande guerre. Si cette technologie était venue au jour dix ou ans plus tôt, à la fois l'Axe et les Alliés se seraient trouvés en possession de vastes arsenaux de bombes à fusion et de ICBM au moment où la guerre se déclarait, et la Terre pourrait être aujourd'hui une planète morte. Si le développement des armes nucléaires avait été retardé de dix ou vingt ans, si l'Union Soviétique et les Etats-Unis avaient constitué leur arsenal nucléaire pendant la Guerre Froide sans profiter de la leçon relativement bon marché d'Hiroshima et de Nagazaki, on aurait pu aboutir à peu près au même résultat.
Heureusement pour nous, il semble que nous ayons bien répondu au premier défi, et le plus brutal, que notre espèce ait rencontré, la Crise de Transformation. Depuis presque un demi siècle, nous vivons avec le pouvoir de détruire la biosphère, sans le faire. Mais cela ne signifie nullement que nous avons dépassé cet aspect de la crise. Jamais nous ne le dépasserons. Car aussi longtemps que vivra notre espèce, nous posséderons toujours le pouvoir d'auto-destruction totale.
Comme Robert Oppenheimer l'a exprimé dans son désarroi devant l'horreur de cette première explosion nucléaire primitive, "Nous sommes maintenant devenus Shiva, le destructeur de mondes."
Pour le meilleur ou pour le pire, nous, les fous, sommes maintenant pleinement responsables de l'asile. Pour toujours.
Et l'aspect nucléaire n'est que la conséquence la plus évidente et la plus dramatique de la Crise de Transformation. Hiroshima nous a amenés à la pleine conscience lucide de cette conséquence là, mais la Crise de Transformation est un réseau de connections étroitement liées en matière d'évolution que nous commençons à peine à comprendre.
Avant l'évolution des cellules par photosynthèse, la fermentation anaérobique en milieu organique, source d'énergie chimique limitée par nature, a fourni à la bio-masse son énergie vitale. Le processus de mutation que constitue l'oxydation par photosynthèse a permis à la vie de se tourner vers l'énergie solaire, beaucoup plus abondante, mais il a changé l'atmosphère et l'oxygène libre ainsi dégagé était toxique pour la plupart des formes de vie précédentes. Il y eut alors une crise d'évolution qui dura des millions d'années et aurait pu détruire la vie sur la Terre.
La bio-masse terrestre a traversé cette crise. Il en a résulté une plus grande bio-masse globale fonctionnant à un plus haut degré d'énergie et en conséquence un accroissement important du rythme de l'évolution.
La civilisation technologique, qui a commencé avec les premières utilisations du feu, a engendré une crise d'évolution similaire, mais en un laps de temps beaucoup plus réduit. Indubitablement l'utilisation de quantités d'énergie de plus en plus importantes en passant par la consommation de combustibles, résume toute l'histoire de l'émergence de notre civilisation technologique, car nous avons pu ainsi fondre le métal, occuper des terres aux climats hostiles, construire des grandes villes et des machines sophistiquées, fabriquer des médicaments pour triompher des maladies, voyager à des vitesses supersoniques, aller dans la Lune, augmenter notre population de manière exponentielle.
Et pendant tout ce temps, jusqu'a une date très récente, aussi aveuglément que ces premiers organismes de photosynthèse, nous avons modifié l'atmosphère de diverses manières qui peuvent en définitive s'avérer fatales pour la vie sur la Terre.
Ainsi, obéissant au courant évolutionniste qui conduit tout organisme à se reproduire aussi largement que possible sans égard pour la survie des concurrents, avons-nous également réduit la diversité de la bio-masse, détruisant avec insouciance des tissus complexes d'interaction biologique, dans notre fougue naturelle à faire occuper par davantage de nos semblables toute niche écologique disponible.
L'évolution physique qui se déroule à l'échelle du temps géologique a été remplacée par l'évolution culturelle et technologique et le processus évolutif "naturel" inconscient par des choix conscients. Ce que nous faisons actuellement domine la composition de l'atmosphère, I'albedo de la planète, le climat, la nature de la bio-masse.
En fait, depuis des siècles, nous avons, grâce à la reproduction naturelle, organisé consciemment I'évolution des espèces, comme une simple visite dans une basse-cour ou dans une boutique d'animaux nous le démontre assez facilement. Maintenant, grâce à la science naissante du génie génétique, nous commençons, à contrôler l'évolution au stade premier de la molécule. Actuellement, nous manipulons le matériel génétique des bactéries pour nos propres desseins, nous faisons des expériences avec des mammifères monstrueux et déjà nous pensons à jouer avec nos propres gènes.
Un Synthétiseur d'ADN" existe déjà. Des projets pour dessiner la carte du gènôme humain complet commencent à prendre tournure. Dans quelques années, si ce n'est déjà possible, nous serons capables de synthétiser des virus simples à partir de produits chimiques aisément accessibles. Dans dix ou vingt ans, nous pourrons faire la même chose avec la vie humaine .
Et avant cela, nous aurons la capacité de créer des Intelligences Artificielles dont la conscience dépasse la nôtre.
En même temps croîtra notre habileté à nous emparer de tout ce qui est au dessus de nous, au delà des limites de notre planète natale, à coloniser d'autres mondes, à les ''terraformer" à créer de nouveaux habitats artificiels dans l'espace.
Le processus d'évolution qui a commencé avec le Big Bang a produit une race d'êtres conscients dont les pouvoirs transformationnels dépassent ceux du processus d'évolution lui-même.
Mais, hélas, le pouvoir n'implique pas nécessairement la sagesse.
Grâce à la science et à la technologie, le processus d'évolution a mis ces pouvoirs effrayants entre les mains humaines, sans se soucier de savoir si les esprits qui commandent à ces mains sont parvenus au stade de maturité morale et philosophique indispensable pour les exercer avec sagesse.
Voilà le point crucial de la Crise de Transformation, crise qui doit nécessairement se produire sur toute planète où la conscience parvient au sommet de la biosphère. La conscience doit évoluer jusqu'à la connaissance lucide de son entière, quasi divine responsabilité qu'impliquent ces pouvoirs quasi divins ou bien elle mourra.
La science-fiction nous éclaire, comme les événements courants, sur les nombreux chemins qui mènent à l'extinction. La destruction nucléaire. Un effet de serre galopant qui détruit la viabilité de l'atmosphère et le climat. Un trou dans la couche d'ozone qui expose la surface de la planète à des radiations mortelles. La libération de quelque organisme artificiel semant la mort. Les résultats imprévus de nos manipulations génétiques. Pire encore nous attend.
Mais la science-fiction, contrairement aux événements courants ou tout autre forme de littérature, présente aussi une vision, ou plutôt une série de visions, de transcendance, de ce qui pourrait, ce qui doit même, émerger de l'autre côté: le prochain stade de l'évolution, une civilisation Transformationnelle, dynamiquement stable, capable de durer des millions d'années.
A quoi ressemblerait une telle civilisation, après la Crise de Transformation?
La science-fiction propose plusieurs possibilités, certaines plus séduisantes que d'autres.
Si nous parvenons bel et bien à détruire la biosphère, il serait au moins théoriquement possible d'édifier une civilisation stable, à la suite de la nôtre, sur une Terre morte, de même qu'il est possible de construire des habitats entièrement artificiels dans I'espace et avec des moyens pratiquement similaires: la fission et la fusion nucléaires comme sources d'énergie abondante, une atmosphère artificielle créée et maintenue par des méthodes industrielles, des ressources alimentaires à partir de la photosynthèse artificielle et peut-être en définitive une nouvelle biosphère créée dans les laboratoires du génie génétique.
Peu de gens seraient partisans d'une solution aussi désespérée, si on leur donnait le choix: le cliché bien connu, "Terrenavire spatial", y trouverait un sens nouveau, ironique et tout à fait déplaisant.
Les Verts, ou tout au moins les plus extrémistes du mouvement écologiste, seraient partisans d'un retour à la stabilité à long terme. Que la protection de la biosphère devienne la priorité des priorités, que l'on ferme définitivement des secteurs d'utilisation de l'énergie mondiale pour la ramener à un niveau acceptable en revenant à des sources énergétiques inoffensives, écologiques, telles que l'énergie solaire et éolienne, qu'on supprime l'utilisation des pesticides et des organismes créés par manipulation génétique et qu'on revienne à des moyens organiques et "naturels" de production alimentaire.
C'est vrai qu'une telle civilisation pourrait survivre indéfiniment, mais elle ne pourrait maintenir qu'un niveau de vie beaucoup plus bas ou un nombre d'habitants beaucoup plus restreint, probablement les deux. Même si l'on était d'accord pour juger que le résultat final est souhaitable, quitter notre situation présente pour en revenir là exigerait un gouvernement capable d'imposer sans pitié des limites au niveau de vie et à la démographie, sans compter la mort de millions de gens actuellement en vie. Ce n'est guère une solution pour un utopiste.
Comme ces deux possibilités dystopiques le montrent bien, I'énergie est la clé de l'édification d'une civilisation, viable à long terme. Continuer a dépendre de toute forme de combustion quelle qu'elle soit comme source d'énergie première, même au niveau actuel, n'est pas une solution viable à long terme. Tôt ou tard, le bioxyde de carbone inévitablement produit, y compris par les carburants soi-disant propres, rendra l'atmosphère toxique pour notre forme de vie.
Une civilisation Transformationnelle doit se fonder sur une ou plusieurs "Sources Energétiques Idéales". Une Source Energétique Idéale, c'est une source abondante, sans effet sur l'environnement et inépuisable, au moins en termes relativement cosmiques, disons pour un période de plusieurs millions d'années.
L'énergie éolienne, I'énergie hydro-électrique et l'énergie solaire remplissent deux de ces trois conditions de la Source Energétique Idéale: elles ne libèrent aucun déchet chimique dans l'environnement et sont, pour tous nos besoins pratiques, inépuisables.
L'eau et le vent, cependant, ne fourniront jamais suffisamment d'énergie pour remplacer la combustion à l'échelle mondiale. Les sources sont peut-être inépuisables, mais la quantité d'énergie utilisable est limitée et pourrait seulement pourvoir aux besoins énergétiques d'une population beaucoup plus réduite ou beaucoup plus pauvre. L'énergie solaire ne semble pas non plus présenter de solution viable, au moins à l'échelle d'une surface planétaire. Il faudrait recouvrir une grande partie de la surface de la Terre de capteurs solaires, et même alors la production d'énergie serait soumise aux contraintes imposées par les limites théoriques de la conversion photo-électrique, même pour une technologie idéale future.
Dans l'espace, cependant, c'est vrai que le soleil pourrait servir de Source Energétique Idéale. Les contraintes de surface ne s'appliquent plus, les immenses aires d'accumulation n'ont nul besoin d'être immensément grandes en l'absence d'écran atmosphérique atténuant le rayonnement solaire. Ainsi il ne faudrait qu'un formidable équipement pour édifier des aires d'approvisionnement assez grandes pour conserver la quantité requise d'énergie solaire, des systèmes de conversion pour la transformer en énergie à micro-ondes qui rayonne sur toute la surface de la Terre, et des récepteurs pour la recueillir.
C'est vrai que Freeman Dyson a émis l'hypothèse que des civilisations suffisamment avancées peuvent déconstruire des planètes entières et utiliser leurs matériaux pour enfermer leur soleil dans une coque sphérique, baptisée alors Sphère de Dyson, qui puisse ainsi recueillir toute l'énergie solaire disponible.
Cependant, pour les temps présents et dans une vision pratique de l'avenir, je veux dire avant que notre dépendance de la combustion ne détruise la viabilité de l'atmosphère, les seules Sources Energétiques Idéales disponibles seront nucléaires.
N'en déplaise aux Verts horrifiés, les réacteurs nucléaires sont des Sources Energétiques Idéales. La chaleur dégagée par les réactions nucléaires en circuit fermé met en ébullition de l'eau en circuit fermé et la transforme en vapeur qui génère de l'électricité, et rien n'est rejeté dans l'environnement. Des surgénérateurs peuvent transformer une quantité relativement abondante d'uranium-238 en une quantité plus abondante que celle du carburant qu'ils utilisent et si nous exploitons d'autres composants du système solaire, la fission peut fournir de l'énergie en abondance pendant des millions d'années.
Bien sûr, le problème est celui du dysfonctionnement d'un réacteur nucléaire qui peut alors rejeter dans l'environnement des poisons vraiment mortels capables de persister pendant des milliers d'années. Et des coeurs éteints des réacteurs dont nous avons déjà fait des montagnes de déchets radio-actifs mortels.
A l'heure actuelle, nous avons parié sur la puissance nucléaire comme bouche-trou embarrassant: nous avons choisi de convertir la puissance de la fission, prenant le risque de catastrophes sur l'environnement tôt ou tard, plutôt que de continuer à dépendre de la combustion, qui nous mène à la destruction certaine de l'atmosphère dans un ou deux siècles.
Ceci dit, la fusion nucléaire, si elle est parfaitement mise au point, serait tout autre chose. L'hydrogène lourd extrait de l'eau libérerait de l'énergie par fusion dans de l'hélium chimiquement inerte. Il n'y aurait aucun carburant toxique, aucun déchet toxique, même si par accident des fuites se produisaient dans l'environnement, et aucune éventualité de Syndrome Chinois ou de réaction en chaîne galopante.
Bien mieux, aux températures de fusion du plasma, toute matière injectée dans ce qui serait la torche de fusion serait dissociée en ses atomes constituants, lesquels pourraient être recueillis comme matière purement élémentaire. Une torche de fusion parfaitement mise au point non seulement produirait en abondance une source d'énergie inoffensive pour l'environnement, mais servirait aussi de parfait recycleur pour tous les sous-produits de la civilisation Transformationnelle.
Enfin, une civilisation stable a long terme pourrait, et pourra probablement, développer d'autres, et de bien meilleures, Sources Energétiques Idéales, la conversion directe de la matière en énergie étant théoriquement le stade ultime, mais il semble évident que toute civilisation qui traverse avec succès sa Crise de Transformation, doit posséder quelque chose d'au moins aussi satisfaisant que l'énergie solaire venue de l'espace ou la torche de fusion.
Ainsi, sans qu'il soit vraiment besoin d'en prédire les spécificités technologiques, nous pouvons véritablement imaginer à quoi ressemblerait une telle Civilisation Transformationnelle qui aurait survécu à environ cent mille ans de sa propre histoire.
Pour tous ces besoins pratiques, elle disposerait d'énergie sans effet sur l'environnement, virtuellement inépuisable et presque illimitée. La technologie de la torche à fusion (ou quelque chose de mieux encore) signifiera que pratiquement tout pourra servir de matière première destinée à la production de n'importe quoi et que tout sera parfaitement recyclable, même la nourriture, grâce à la photosynthèse artificielle, ou quelque autre procédé encore plus efficace.
Si elle fait ce choix, et elle le fera, notre civilisation sera à l'échelle du système solaire, capable de "terraformer" des planètes et de construire d'immenses habitats artificiels dans l'espace.
Dans quelques décennies nous serons, nous, capables de fabriquer des organismes vivants de synthèse à l'aide de produits chimiques à portée de main et ainsi, si nous en avons le désir, une civilisation Transformationnelle sera même capable de construire de nouvelles planètes vivantes avec des biosphères faites sur mesure.
Dans dix mille ans même, une civilisation Transformationnelle sera absolument capable de faire tout ce qu'il est possible de faire dans les limites extrêmes des lois universelles qui régissent l'interaction de la masse et de l'énergie.
Comment d'abord passer de notre situation présente à celle-là? C'est, bien sûr, la question. Gomment faire pour transcender notre Crise de Transformation?
De vastes rayons de romans de science-fiction ont été écrits sur la question. J'en ai pour ma part déjà publié plusieurs, aussi pourrais-je conclure par quelques brèves considérations sur ce qu'une civilisation à long terme pourrait être en termes de politique, de psychologie et, oui, disons le, de spiritualité, pour survivre à des milliers d'années de sa propre histoire.
Avant tout, une chose est claire: une telle civilisation ne s'engagera pas dans les guerres, pour la simple raison que toute civilisation en possession de tels pouvoirs matériels ne pourra jamais survivre à un tel comportement. Il est certain que si nous possédons une énergie illimitée, des matières premières illimitées, une place illimitée pour l'expansion territoriale, il n'y aura plus de fondement rationnel à l'existence de guerres. Seule un crise de folie culturelle pourrait nous mener à la guerre dans de telles conditions; une civilisation comme celle-la pourrait survivre à une guerre de ce type, à deux, peut-être à trois, mais au cours de milliers d'années, soit la guerre disparaîtra, soit disparaîtront les êtres qui n'auront pas voulu l'abandonner.
Il en est de la guerre comme d'autres formes d'activité culturelle et technologique auto-destructrices capables de détruire des planètes, des étoiles ou des biosphères. Qu'on nous donne encore mille ans et nous posséderons, nous, comme toute autre civilisation technologiquement avancée, trente-six moyens de mettre un terme à notre espèce, et chacun de ces moyens sera mauvais.
Aussi, en fin de compte, I'étape suivante de notre évolution, celle que nous devons franchir si nous voulons traverser la Crise de Transformation qui est la conséquence de ce qui s'est passé auparavant, n'est de nature ni biologique, ni scientifique, ni technologique, ni même politique.
Nous devons atteindre le niveau de sensibilité morale et de conscience spirituelle indispensable pour parvenir à la viabilité à long terme de notre espèce. Il ne s'agit pas d'un voeu pieux désinvolte, mals d'impératif dur et froid de notre évolution. Toute espèce incapable de l'atteindre se détruira tôt ou tard en même temps que sa biosphère. Celles qui l'atteindront survivront. Il n'y aura pas d'autres survivants.
Tandis que le progrès technologique capable de mener à une civilisation Transformationnelle stable à long terme se trouve dans l'avenir, c'est dans notre présent qu'existe le pouvoir de détruire notre espèce et notre biosphère.
Aussi ne pouvons-nous laisser la responsabilité d'accomplir cette indispensable transformation spirituelle et morale à nos hypothétiques descendants.
Nous sommes les générations de la Crise de Transformation.
Faisons le travail comme il faut, ou bien nous n'en aurons plus aucun à faire.
Norman Spinrad
Traducteur inconnu.
22:59 Publié dans Norman Spinrad | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
02.04.2009
Être ou ne pas être un disney (2)

Bleue comme une orange ou la simulation à tous les étages
Bleue comme une orange, c'est pour ainsi dire le futur catastrophique prédit par Ralf le comique catastrophe d'Il est parmi nous.
En effet, Ralf et son émission évoluent au cours du roman, lequel se transforme par là même en démonstration de ce qu'est la science-fiction et de la façon dont on l'écrit.
Ainsi que je l'ai déjà expliqué (mais je me permets de répéter pour ceux d'entre vous qui étaient occupés ailleurs), la S-F est une machine à fabriquer des simulations d'univers. Or, que fait l'énigmatique Ralf au cours de son émission ?
D'abord, il prédit la catastrophe totale,
la biosphère détruite, et aucun espoir de revenir en arrière. L'émission lasse. Ralf passe alors à une vision plus lointaine, celle d'un futur radieux, où l'humanité, ayant traversé sa crise de croissance, a enfin rejoint la civilisation transgalactique dont rêve tout bon amateur de science-fiction. Il en vient même à discuter de mécanique quantique et d'avenirs virtuels avec un futur prix Nobel, mais c'est une autre histoire : l'important est que pour le lecteur, le roman constitue une sorte de démonstration par l'exemple de ce que fait la science-fiction : jongler avec des idées, envisager des possibles, imaginer des modèles plus ou moins probables de futurs et ce dans le but de distraire, certes, mais aussi — et peut-être surtout, du moins en ce qui concerne Dexter Lampkin — dans celui de mettre en garde et d'inspirer.
Dans Bleue comme une orange, le réchauffement climatique est tel que certains endroits du globe sont devenus des enfers surchauffés. Des villes côtières, comme la Nouvelle Orléans ou Venise, ont disparu, mais d'autres parties du monde, la Sibérie par exemple, sont devenuse de nouveaux paradis. Quant à Paris, elle bénéficie d'un climat tel qu'il y pousse des palmiers et que des crocodiles pullulent dans la Seine... Politiquement, la situation est aussi partagée. D'un côté, les états n'ont pour ainsi dire plus aucune importance, remplacé qu'ils sont par la Grande Bleue, autrement dit, la grande nébuleuse des transnationales capitalistes pures et dures. De l'autre, on peut être citoyen et actionnaire de syndics qui, eux, ne sont pas des entreprises capitalistes...
Autrement dit, ce n'est pas le Grandiose Avenir, mais ce n'est pas non plus la Grande Catastrophe.
D'autant plus que les scientifiques s'occupent de la question du climat : la Grande Bleue produit des technologies qui permettent de palier plus ou moins les effets du réchauffement. Une fois par an, les Nations Unies se réunissent pour que soient présentés des programmes de modélisation destinés à prévoir les futures modification du climat. Certains prédisent d'ailleurs que l'effet de serre pourrait échapper à tout contrôle et conduire la planète à la Condition Vénus — c'est à dire un sauna surchauffé et inhabitable.
Mais pour une fois, la conférence ne va pas se dérouler dans un de ces malheureux pays grillés par le soleil où aucun journaliste n'a envie de se rendre pour parler de la possible fin du monde, mais à Paris, la belle tropicale. Encore mieux : ses sponsors de la Grande Bleue ont décidé de louer les services d'une entreprise de relations publiques. C'est donc pour Panis & Circenses qu'une jeune employée, Monique Calhoun, doit louer la Reine de la Seine, un super-bateau mouche « relooké » en bateau à aubes tels qu'on en vit autrefois sur le Mississippi. La Reine de la Seine est en apparence sous la direction du bel Eric Esterhazy, mais le jeune homme n'est là que comme couverture et employé des vrais propriétaires du bateau, les Mauvais Garçons, sortes de descendants anarcho-syndicalistes des mafias de notre époque — et à mon avis beaucoup trop gentils et romantiques pour être vrais... Le palace flottant est truffé de caméras et de micros, et sur ordre de leurs syndics respectifs, Monique et Eric s'engagent dans une danse de séduction/négociation typique des jeux de pouvoirs dans lesquels Norman Spinrad aime plonger ses personnages, jusqu'au moment où ils se rendent compte que la Grande Bleue est littéralement prête à tout pour continuer à vendre de la technologie — le jeu de poker entre les parties en présence devenant encore plus compliqué — et encore plus amusant — lorsqu'arrivent les Marenkos, couple de Sibériens cousus d'or et qui ne reculent devant aucune excentricité...
Comme tout bon roman, Bleue comme une orange est plusieurs choses à la fois : une comédie, une farce politique et philosophique et même un roman d'apprentissage pour les deux protagonistes principaux, puisqu'ils doivent à la fin s'engager moralement et politiquement.
C'est déjà pas mal — surtout si on songe qu'il vaut mieux ne pas le lire dans le bus ou le métro, sauf si on se moque d'être vu en train de glousser de rire — mais c'est encore autre chose.
La question du disney
Bien qu'il soit central, le vrai sujet de Bleue comme une orange n'est pas le réchauffement climatique. Ce sont les moyens utilisés pour le comprendre et le contrôler, autrement dit, les modélisations.
En effet, tout le suspense est bâti sur le fait de savoir si on peut ou non écrire un programme qui modélisera le climat de façon fiable. Si les modèles qui prédisent la Condition Vénus ont raison, alors il faut faire en sorte de stopper l'effet de serre et peut-être, pour certains, comme les Sibériens, abandonner les bénéfices du réchauffement du climat. Autrement dit, de la même façon que, dans Il est parmi nous, Ralf finit par jongler avec les futurs possibles, les protagonistes de Bleue comme une orange réfléchissent et agissent par rapport à des projections, des simulations de futurs climatologiques plus ou moins probables. Autrement dit, ils se comportent comme des auteurs de science-fiction, dont le métier est d'extrapoler des simulations d'univers à partir des données qu'ils possèdent sur le présent. Bleue comme une orange est, comme Il est parmi nous, un vrai roman de SF, bâti non pas sur de vieux clichés de vieille SF, mais sur une observation caustique du monde d'aujourd'hui, une démonstration sur la façon dont ladite SF fonctionne, et un univers qui exprime, mieux que tout ce que j'ai pu lire depuis longtemps, l'esprit de l'époque, l'âme du temps, bref, notre Zeitgeist.
En fait, ce que fait Bleue comme une orange, c'est montrer à quel point notre société est devenue un univers de SF. Pas parce que nous sommes allées sur la Lune, ou parce que nous avons internet et des fours à micro-ondes, mais parce que les simulations font partie de notre quotidien. Norman Spinrad appelle ce type de constructions des « disneys » (et si ça n'est pas une création linguistique qui frôle le génie, je me demande ce qu'il vous faut...).
Un « disney », c'est un faux, un environnement reconstitué, comme la Reine de la Seine est un faux bateau à aubes sur un faux Grand Canal (Venise étant engloutie, les gondoliers ont émigré...), ou comme le studio d'Eric Esterhazy est un faux paradis tropical, recréé à l'image d'atolls engloutis par les eaux...
Une esthétique est une philosophie ou une idéologie exprimée sur le mode plastique.
Nul n'a aussi bien compris cela que l'auteur de Rêve de Fer. Dans Bleue comme une orange, aucun décor n'est gratuit. Aucun objet, vêtement, meuble, menu de restaurant qui ne soit choisi avec minutie et avec un sens esthétique qui traduit bien mieux l'identité des forces en présence que de longs discours, et pour cause : tout comme Neuromancien, Bleue comme une orange utilise le fait que la SF soit une littérature dans laquelle les éléments constitutifs de l'univers décrit sont des signes pour décrypter le fonctionnement politico-esthétique du nôtre.
Sans dévoiler la fin du livre, on peut dire que la conclusion est que la réalité ne peut pas être enfermée dans des modèles — pas plus que notre environnement ne devrait être contrôlé par des transnationales productrices de disneys.
A moins que... les modélisations climatiques décrites dans Bleue comme une orange sont inutiles, mais le roman, lui, ne l'est pas.
L'homme du vingt et unième siècle sait désormais qu'il n'y a pas de modèle ultime, mais qu'il doit tout de même créer des paradigmes, des modèles, des simulations, des œuvres, car ce sont elles qui lui permettent de donner sens et forme à un univers qui, sans lui, n'est que Chaos.
Voilà, ou je me trompe fort, une réponse à ceux qui pourraient penser que les temps sont trop compliqués pour qu'on les observe et qu'on en tire une quelconque projection dans un quelconque futur. Les temps sont ce qu'ils sont : bourrés à craquer de nouveautés technoscientifiques dont on ne sait quelles conséquences précises elles vont avoir sur notre vie, et en apparence enfermés dans un cadre étroit qui ne laisse imaginer aucun changement profond et véritable. L'époque est une époque de transition, raison pour laquelle certains préfèrent y voir une fin — parce qu'ils sont incapables de voir les signes de quelconques débuts.
C'est exactement ce que dit Norman Spinrad dans Bleue comme une orange, et on ne saurait trouver meilleure lecture pour quiconque aime la vraie SF : celle qui combine l'énergie d'une inventivité et d'un humour sans limites et l'intelligence et la sensibilité de la vraie littérature.
Sylvie Denis
11:48 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, climat, norman spinrad, littérature





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