20.11.2009

L'I.A. et son double

imagine031.jpg

Scott Westerfeld

Evolution's Darling, 1999

Flammarion, 2002

 

Il fut un temps barbare où les machines, pour intelligentes qu'elles fussent, étaient réduites en esclavage par les humains. Puis elles purent faire reconnaître leurs droits une fois franchi, par accident ou par effort déterminé, le fameux seuil de Turing qui définit l'accès à la conscience. Et désormais, dans une société plus juste, on les aide à sauter le pas de la pensée autonome.

Mais Chéri, intelligence mécanique d'un vaisseau spatial franc-tireur, a dû passer le mur de Turing à la force du poignet, contre la volonté de son propriétaire, un corsaire besogneux de l'information qui n'avait pas les moyens de se payer un autre ordinateur de bord. Chéri avait un avantage : il était amoureux de la fille du capitaine, seule autre occupante humaine de la nef. Il garde de son enfance difficile des talents érotiques inégalables, et un fort lien affectif avec les autres machines qui se sont elles-mêmes tirées de la servitude. Comme Robert Vaddum, sculpteur génial, dont Chéri devient le négociant préféré et l'expert attitré dans toute l'Expansion humaine.

Aussi, quand on découvre subitement des œuvres nouvelles quelques années après la mort de l'artiste, Chéri est-il envoyé à la rescousse pour authentifier les objets. Pour enquêter. Et il n'est pas le seul sur le coup...

jl7336-2004.jpgNi roman policier du futur ni space opera, L'I.A. et son double distille savamment les flashbacks qui offrent autant de révélations, et les scènes d'action plus ou moins effrayantes. Même la torture est ici prétexte à dérive esthétique. La sensation ne doit jamais rester au premier degré (et l'art finit par jouer des tours aux tueurs endurcis). Et c'est très réussi : Westerfeld n'ennuie jamais ; grâce à sa maîtrise du récit, mais aussi parce qu'il aborde toujours des questions profondes derrière les péripéties. Comme le lien entre développement affectif (et même purement sensuel) et développement cognitif. Ou la terreur de découvrir un double de soi-même. Ou le mystérieux passage entre la matière et l'esprit dont elle est le support. Mais le tout est vu du point de vue des machines pensantes (bien sûr : elles devraient être beaucoup plus faciles à copier que les êtres biologiques ; leur fonctionnement matériel et leur développement cognitifs sont bien plus précisément étudiés que ceux des cerveaux humains, lourds qu'il sont d'implications économiques). Une des créations les plus touchantes de Westerfeld est la machine-enfant, Beatrix, qui découvre doucement le monde en explorant un dépôt d'ordures à l'échelle planétaire — et ce n'est qu'un personnage secondaire du livre. Iain Banks, dans la série de « la Culture », cantonne les machines à des rôles comiques : Westerfeld, qui subit son influence, ajoute à ce registre toute la gamme des émotions.

Voilà bien un auteur à découvrir, et toutes affaires cessantes.

 

Pascal J. Thomas

 


Bifrost n°27, 2003

19.11.2009

Cherudek

medium_cherudek.jpgValerio Evangelisti

Cherudek (1998)

Pocket SF n°5857

 

C'est aux agissements d'une armée que l'on dit « tout droit sortie de l'Enfer » que Nicolas Eymerich va être confronté dans ce volume. Mais tandis qu'on le voit chevau­cher solitaire dans le Sud-Ouest de la France, du côté de Castres et d'Albi, trois jésuites, qui sont apparemment nos con­temporains, mènent une autre enquête, aux buts incertains, dans une étrange ville noyée de brume à la localisation spatio­temporelle imprécise II est également question — entre autres — d'entropie néga­tive, d'un univers à huit dimensions et de « plans inclinés » qui en relient les diffé­rentes parties, ainsi que d'un « temps zéro » où l'on peut créer de la matière en partant du temps : « Là où il n'y a pas de temps, il y a de la matière, et tout rêve est réalité ».

On l'aura compris, la cinquième aventure du personnage le plus méchant de la science-fiction européenne, voire mondiale, fait encore moins dans la sobriété imaginative que les précédentes. Après les psytrons de Dobbs et les orgones de Reich, Evangelisti est en effet aller pêcher aux marges de la culture scientifique la théorie de la relativité complexe, du français Jean-Emile Charon, censée unifier la relativité générale et la phy­sique quantique par l' « ajout » de quatre dimensions à celles que nous connaissons déjà. Cherudek exploite également l'idée que l'esprit est contenu dans les particules élémentaires — non seulement l'esprit, d'ailleurs, mais aussi la mémoire de l'espèce humaine et l'inconscient collectif cher à Jung. Toutes ces informations sont fournies au lecteur très tôt dans le roman, mais ce n'est bien entendu qu'à la fin qu'elles pren­nent tout leur sens, lorsque l'organisation cosmologique de l'univers décrit achève de se mettre en place avec l'éclaircissement inattendu de l'énigme pictographique du Temps Zéro.

Le plus étonnant est peut-être qu'Evangelisti se soit servi de cette base science-fictive solide et riche en potentialités pour construire une intrigue multiple qui doit en apparence bien plus au fantastique — notamment sud-américain — qu'à la SF pure et dure. Ainsi, la ville mystérieuse où les jésuites cherchent un « plan incliné » ou une « porte tournante » menant au Cherudek fonctionne sur une logique psy­chique, psychologique, voire psychanaly­tique, et non selon des principes rationnels. Il est vrai qu'elle se situe à la lisière de ce qui se révèle être le Purgatoire. Ou plutôt un purgatoire privé, Cherudek, ou Nicolas Eymerich, inquisiteur du XIVe siècle, mène avec ses méthodes habituelles l'interroga­toire d'un hérétique de trois siècles son cadet ! L'essentiel de l'odyssée du terrible inquisiteur, qui voit défiler, outre les inévi­tables hérétiques, guerriers zombies, intoxication à l'ergot de seigle, cloches dépourvues de battant, apparitions divines, mystiques illuminés de tout poil et arrivée annoncée des légions infernales, relèverait plutôt quant à elle d'une fantasy médiévale particulièrement soucieuse de réalisme en ce qui concerne les conditions de vie de la population.

En effet, si Cherudek est, comme les autres aventures d'Eymerich, un roman d'horreur, les détails les plus atroces, les plus épouvantables, y sont en général aussi les plus authentiques. Il faut dire que la période choisie — en pleine Guerre de Cent Ans — ne se prête pas plus à la paix et à l'amour qu'à la douceur et a la gen­tillesse. On est loin des univers édulcorés de la fantasy issue de Tolkien et de Walt Disney ; ici, comme chez Glen Cook, la crasse, la maladie, la violence, la souffran­ce, la bêtise, l'ignorance, la haine — bref, toutes ces choses charmantes qui nous rappellent que nos ancêtres pas si loin­tains n'étaient vrai­ment que des sau­vages — sont mon­trées avec un souci constant de réalis­me, sans jamais se départir de cette froideur quelque peu clinique qui est l'une des caractéristiques d'Evangelisti — et qui oppose sa démarche à celle d'auteurs complaisants, comme par exemple Graham Masterton ou Serge Brussolo. L'importance, l'omniprésence de la religion, à laquelle on en appelle et que l'on n'hésite pas à mettre à toutes les sauces afin de justifier les pires exactions, n'est pas non plus oubliée, et tous ces éléments se conju­guent pour dessiner l'effrayante description d'une des périodes les plus noires de notre histoire.

medium_cherudekpp.jpg Il va sans dire que cette attention accor­dée aux détails, jusque et y compris les plus infimes, renforce considérablement le roman. Même s'il ne fait pas oublier — heu­reusement — la ligne de narration consa­crée à la ville brumeuse du Temps Zéro, le background précis et détaillé de la partie située au XlVe siècle en compense néan­moins le flou et l'imprécision. Le soin ac­cordé à la documentation historique consti­tue dès lors le principal point d'ancrage offert au lecteur — et notamment au lecteur novice en matière de littératures de l'imagi­naire. En dépit des événements qui s'y déroulent, le Moyen Âge d'Eymerich pos­sède une crédibilité si forte que l'on sus­pend d'autant plus facilement son incrédu­lité dans le reste du livre. Ce principe n'a rien de nouveau, puisque Evangelisti l'a employé dès Nicolas Eymerich, inquisiteur, premier volume de la série, mais il avait été utilisé jusqu'à présent pour soute­nir des développements science-fictifs tels que cathares mutants ou anémie falciforme. Son application en vue de justifier un décor fantastico-onirique inspiré de Borges avec une pointe de Kafka constitue une première dans les aventures d'Eymerich — à moins, bien sûr, que l'on ne mette le Cherudek et ses dépendances sur le même plan que le lieu sans nom où votre tortionnaire favori interroge Wilhelm Reich dans Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich... ou, mieux en­core, que l'endroit en question ne soit pré­cisément le Cherudek, hypothèse à laquelle j'aurais tendance à souscrire.

Enfin, ne serait-ce qu'en raison du rôle qu'y joue l'ergot de seigle, le roman possè­de une couleur psychédélique avouée, qui transparaît tout d'abord dans la ressem­blance de la grande réunion mystique qui a lieu près d'Albi autour d'une des fameuses cloches dépourvues de battant avec cer­taines images du film Woodstock — sauf qu'il n'y a personne pour sonner l'alerte au mauvais acide —  avant de contaminer rétroactivement toute l'intrigue lorsque se révèle enfin l'origine de l'étrange croix qui sert de plan à la ville brumeuse. Je n'irai pas jusqu'à dire que tout le livre est construit sur une hallucination récurrente, mais il est clair que celle-ci lui sert de leit­motiv visuel, sans doute parce que ce des­sin est aussi le fil conducteur du voyage de Nicolas Eymerich.

Ainsi que les lignes précédentes peuvent le suggérer, Cherudek constitue un parfait exemple de ce mélange des genres qui semble bien parti pour constituer l'un des fers de lance de la littérature populaire de demain. Sur une base de roman historique se développe une intrigue piochant tout à la fois dans le surnaturel et dans la matière dont sont faits les rêves et les cauchemars, avec comme d'habitude une résolution science-fictive tirée par les cheveux. C'était déjà plus ou moins le cocktail employé dans les précédents volumes, mais jamais il n'avait été aussi équilibré, aussi réussi — preuve que des thèmes, motifs et techniques issus de genres différents peuvent non seulement coexister dans un même ouvrage, mais également se renforcer. Et peu importe que Cherudek soit un roman historique qui dérape dans le délire, un livre fantastique où le surnaturel est rationa­lisé, un ouvrage de SF dont l'aspect psychanalytique vient faire éclater la logique ou une étude sur la schizophrénie dégui­sée sous forme romanesque. Ébouriffant.

 

Roland C. Wagner

18.11.2009

La Mémoire de la lumière

jl2134-1987.jpg

 

Kim Stanley Robinson

J'ai lu, 1985

The Memory of Whiteness, 1985


Au XXXIVe siècle, l'humanité a essaimé dans le système solaire, grâce notamment à une technologie issue de la physique quantique permettant de créer des soleils miniatures autour des planètes et satellites qui en nécessitent. Dans ce contexte d'une humanité fragmentée, la musique reste le principal vecteur culturel. Le même physicien ayant unifié la théorie des dix dimensions (cinq macro et cinq micro-dimensions), Arthur Holywelkin, est l'inventeur de l'Orchestre, qui regroupe en une seule mécanique un ensemble d'instruments et de claviers manipulables par un seul joueur. Pour certains, il ne s'agit que d'une boîte à rythme géante, pour d'autres l'unique et fragile Orchestre attend encore le compositeur qui saura l'utiliser pleinement. Johannes Wright, le Maître en titre, est peut-être celui-là : il cherche à écrire une œuvre basée sur les équations décrivant l'univers, dont la portée dépasserait le simple art musical.

Mais on cherche à le tuer, lors de sa tournée qui le mène de Pluton jusqu'à Mercure. S'agit-il des Gris, une secte très secrète vouant un culte au soleil et qui aurait de l'univers une vision déterministe, ou bien d'Ernst Ekern, le directeur de l'institut en charge de l'Orchestre, qui ne cache pas son antipathie pour Wright ? À l'opposé des Gris, ce dernier, qui pratique le métadrame, un art faisant de la vie une scène de théâtre, défend une théorie respectant le libre-arbitre. Dent Ios, critique musical sur Hollande, autour d'Uranus, est amené à couvrir les concerts ; il se lie d'amitié avec le musicien qui aime échanger avec lui des mérites de la connaissance par l'expérience et par le discours. Avec l'équipe chargée de la sécurité de Wright, il tente de déjouer le complot, tandis que Wright poursuit ses recherches sur Holywelkin, qui semble bien avoir percé un secret de l'univers qu'il aurait dissimulé dans l'Orchestre.

Les passages hard science dignes d'un Greg Egan alternent avec les descriptions poétiques et des considérations politiques qui préfigurent la trilogie martienne. On ne peut qu'être conquis par la maestria avec laquelle K. S. Robinson parvient à combiner, au sein d'un space opera avec ce qu'il faut de mondes exotiques et de rebondissements palpitants, physique quantique, art et philosophie autour d'une intrigue magnifiquement structurée, la dialectique autour de la connaissance expérimentale et discursive faisant pendant à la musique comme outil de perception de la nature de l'univers.

 

Claude Ecken

17.11.2009

Éon & Éternité

laffont-ad05740-1989.jpgGreg Bear

Eon, 1985

Robert Laffont,1989

 

Bear n'a jamais fait deux romans semblables ; même s'il a trouvé depuis quelques années son style, ne vous attendez pas ici à une suite à La musique du sang. Il s'agit plutôt d'un retour magistral à une SF éprouvée, celle qui joue avec les immensités du temps et de l'espace. Réussie, elle peut instiller une sorte de terreur émerveillée dans le lecteur, et ce fut mon cas pour ce livre comme quand j'avais quinze ans et lisais Van Vogt.

Tout commence quand un astéroïde visiblement aménagé par des extraterrestres se met en orbite autour de la Terre ; on découvre à l'intérieur un monde cyclindrique infini qui s'étend dans une autre dimension de l'espace et dans notre futur. La création de la Voie et de la Cité de l'Axe mérite de prendre place au panthéon des mondes imaginaires de la SF, à côté de l'Anneau-Monde de Niven et de l'Orbitsville de bob Shaw.

Dans la dimension temporelle, Bear reste beaucoup plus proche de notre monde, sur lequel pèse la menace d'une guerre nucléaire due aux errements bureaucrates de tous les pays. Sans sympathie pour l'Union Soviétique dont il a une vision nettement anti-perestroïka, Bear donne pourtant un portrait réussi du colonel Pavel Mirski, qui sait dépasser ses convictions nationalistes. De façon générale, ses nombreux personnages ne se laissent pas noyer par le paysage fantastique dans lequel ils sont plongés, et une des plus remarquables de ce point de vue est Luisa Vasquez, spécialiste de physique mathématique qui fournit au roman une héroïne inhabituelle — les Mexicains forment une importante minorité en Calimais sont plus souvent travailleurs de peine que professeurs, si la hard science n'est pas féministe, ce n'est pas faute d'essayer ! Tous les fans devraient faire leurs délices de ce livre riche en rebondissements.

 


 

laffont-ad06478-1989.jpgGreg Bear

Eternity, 1988

Robert Laffont,1989

 

Vingt ans après... la formule rendue célèbre par Alexandre Dumas a depuis été réutilisée par de quarterons d'auteurs plus ou moins populaires. Revoici donc les protagonistes de la découverte mouvementée par l'humanité du 20e siècle, siècle fou, de la Voie, univers cylindrique infini dissimulé au fond d'un astéroïde remanié. Garry Lanier et Karen Farley, reconvertis à la reconstruction de la Terre ravagée par les échanges atomiques, Olmy, toujours plongé dans la politique de l'Hexamone — maintenant en orbite terrestre — et Rhita, une descendante de Patricia Vasquez dans l'univers parallèle où cette dernière s'était retrouvée en essayant de regagner son passé d'origine depuis la Voie. Oui, il vaut mieux avoir lu Eon pour tirer de ce livre-ci un profit complet.

Et si en conclusion d'Eon la Voie avait été fermée, cautérisée même, il est une règle sans appel du roman d'aventure à rallonge qui veut que les héros en reviennent toujours, comme des mouches au miel, au péril et à l'enjeu qui avaient fait le piment des volumes précédents. La Voie sera donc rouverte, n'en doutons pas. Les seuls éléments nouveaux du roman tiennent à la description des Jartes, ennemis sans visage dans Eon, et aux passages situés dans l'univers de l'Oikoumënë, où Patricia est devenu la Sophë Patrikia Vazkayza.

Malheureusement on ne passe pas assez de temps dans l'Okoumënë pour apprécier ce qui le différencie d'un démarquage d'antiquité hellénistique ; et les Jartes, s'ils ne se révèlent pas aussi mauvais que l'on aurait pu le croire, avec leur aspect de blattes qui auraient inventé l'humanicide en aérosol avant nous, sont en fin de compte quand même un cliché : l'ennemi qui sacrifie tout à une idéologie et méprise la valeur de l'individualité. Ainsi la littérature populaire américaine a-t-elle décrit les Japonais durant la Deuxième Guerre Mondiale, et les Soviétiques durant la guerre froide... Bear a perdu l'effet de surprise qui donnait son punch à Eon, et quand il s'est essayé en fin de livre à des envolées transcendantes, je ne l'ai pas suivi.

Ajoutons à cela une erreur de technique littéraire : intrigue et péripéties nous sont débités en tranches de trois pages, alternant sans cesse entre trois pistes parallèles. Cette tactique du salami porte tort à un livre déjà trop long, qui finit par tristement mériter son titre.

 

Pascal J. Thomas

14.11.2009

Matrix au temps du muet

12.11.2009

Critique de la science-fiction

medium_goisf.jpgJacques Goimard

Pocket Agora n°249 (2002)

 

Il est difficile de croire que cette figure emblématique de la science-fiction, promoteur du genre, directeur de collection, critique, préfacier et anthologiste, publie ici son premier ouvrage, tant on a l'habitude de lire sa signature, depuis quarante ans, sur des supports aussi variés que Fiction (ses débuts), Métal Hurlant (Dionnet signe la préface), Le Monde, L'Encyclopedia Universalis, « La Grande Anthologie de la Science-Fiction », L'Année de la SF, les « Livres d'Or de la SF », sans compter les contributions à des colloques, à des études et même à des fanzines.

Malgré l'épaisseur du volume et la petitesse des caractères, il était impossible d'effectuer un tour d'horizon complet (encore moins d'être exhaustif) : certains des articles consacrés à Van Vogt ou à Asimov resteront dans les Omnibus qui leur sont consacrés. D'autres, en revanche, sont désormais accessibles à ceux qui s'étaient dispensés d'acheter une énième édition des romans de Dick ou Silverberg.

Une première vue générale traite de la « génération science-fiction », qui est celle de Goimard et de tous les passionnés de science-fiction qui se réunirent à la librairie L'Atome. Après ce chapitre un rien autobiographique, l'auteur se penche sur la définition de la science-fiction, éternellement remise en question, les approches se diversifiant au fil des décennies. Quelques thèmes de la science-fiction sont ensuite abordés, de façon inégale : si l'anti-utopie, où dominent les figures d'Orwell et de Huxley, est dense, l'uchronie se résume à une courte chronique de l'ouvrage d'Eric Henriet. La typologie du public est plus intéressante, par ses aspects sociologiques, notamment quand est abordée la question de la violence en littérature et à l'écran : « La censure ne peut pas restaurer je ne sais quelle pureté originelle ; employée maladroitement, elle peut, au contraire, contribuer à cancériser la culture et à aggraver la schizophrénie ambiante. » Voilà qui est bien envoyé de la part de quelqu'un qui ne nie pas l'origine culturelle de la violence, se demandant cependant pourquoi elle est nettement plus présente à la sortie des boîtes de nuit qu'à celle des cinémas.

La partie Historique reprend les préfaces dédiées aux auteurs devenus des classiques : Heinlein, Van Vogt, Asimov, Simak, Leiber, Cordwainer Smith, Herbert, Dick et Silverberg figurent dans ce panthéon. La science-fiction française est abordée par le biais de deux anciens (Boulle et Barjavel) et deux modernes (Ruellan et Jeury).

Enfin, une troisième partie consacrée au cinéma de science-fiction, et plus particulièrement à 2001, l'odyssée de l'espace (un article de 75 pages aussi érudit que fouillé !) clôt, avant les index, cet impressionnant survol.

Certains des articles sont marqués par le temps (c'est particulièrement vrai des plus généraux), justifiant parfois le rappel de leur date de parution, mais c'est aussi ce qui fait leur intérêt car il est ainsi possible de prendre la mesure des débats de l'époque. Plus cahotante est la lecture des présentations d'auteurs, certains étant analysés sur l'ensemble de leur œuvre, éléments biographiques à l'appui, alors que d'autres ne sont abordés qu'à travers un ou deux titres. Mais ce manque d'unité est inhérent à ce type de compilation. L'éventail est suffisamment riche pour justifier l'achat de cet ouvrage, qui satisfera aussi bien les néophytes que les érudits.

Ce recueil n'est que le premier des quatre consacrés aux articles critiques de Goimard : suivront le fantastique, le merveilleux et la fantasy, puisque les genres sont d'ores et déjà annoncés. Si les avis de Jacques Goimard ont parfois été discutables, ils n'en sont pas moins dignes d'intérêt ; la somme même de ses travaux force le respect. Et, comme lui-même le rappelle au fil de ces pages, le débat reste ouvert.

 

Claude Ecken

11.11.2009

Steam Trek

10.11.2009

Les écrivains et le "devoir de réserve"

Exceptionnellement, ce billet n'aura aucun rapport avec la science-fiction — quoique…

Selon le Nouvel Obs, le maire UMP du Raincy, Éric Raoult, aurait déclaré :

« Monsieur Éric Raoult attire l'attention de M. le ministre de la culture et de la communication sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt. En effet, ce prix qui est le prix littéraire français le plus prestigieux est regardé en France, mais aussi dans le monde, par de nombreux auteurs et amateurs de la littérature française. A ce titre, le message délivré par les lauréats se doit de respecter la cohésion nationale et l'image de notre pays. Les prises de position de Marie Ndiaye, Prix Goncourt 2009, qui explique dans une interview parue dans la presse, qu'elle trouve "cette France [de Sarkozy] monstrueuse", et d'ajouter "Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux", sont inacceptables.

« Ces propos d'une rare violence, sont peu respectueux voire insultants, à l'égard de ministres de la République et plus encore du Chef de l'État. Il me semble que le droit d'expression, ne peut pas devenir un droit à l'insulte ou au règlement de compte personnel. Une personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se  doit de faire preuve d'un certain respect à l'égard de nos institutions, plus de respecter le rôle et le symbole qu'elle représente. C'est pourquoi, il me paraît utile de rappeler à ces lauréats le nécessaire devoir de réserve, qui va dans le sens d'une plus grande exemplarité et responsabilité. Il lui demande donc de lui indiquer sa position sur ce dossier, et ce qu'il compte entreprendre en la matière ? »

Est-il nécessaire de commenter des propos aussi hallucinants ?

Marie NDiaye, vous avez mon soutien, et j'engage ceux qui liront ces lignes à manifester le leur — ou leur éventuel désaccord — dans les commentaires de ce billet.

Et si vous voulez entendre siffler la Marseillaise, cliquez sur le player ci-dessous.

 

 

08.11.2009

Teaser

Poupée front.jpg

 

La réédition de Poupée aux yeux morts aux Moutons électriques est presque bouclée, avec un peu de retard dû à la lenteur avec laquelle j'ai avancé dans le petit essai inédit qui complètera le roman pour l'occasion. En guise de teaser, en voici les premiers paragraphes. Le reste sera mis en ligne une fois cette édition épuisée.

 

 

La quête d'une définition de la science-fiction qui fasse un tant soit peu consensus est pour ainsi dire aussi ancienne que le terme lui-même. Mais le genre est bien connu pour se dérober sous les mots de ceux qui cherchent à le cerner, et les définitions les plus astucieuses elles-mêmes échouent à en englober telle ou telle partie rebelle ou excentrique. Pour autant, elles ne sont pas incompatibles entre elles, et celle de Groff Conklin écrivant dans l'immédiat après-guerre qu'on « pourrait suggérer que la science-fiction est composée d'écrits "surnaturels" pour matérialistes » est à première vue superposable à celle de Heinlein qui parle de « fictions spéculatives où l'auteur prend pour premier postulat le monde réel tel que nous le connaissons, y compris tous les faits et lois naturelles établis ».

Ces deux définitions sont pourtant typiques, à mon sens, de deux angles d'approche très différents. Le premier est illustré non sans humour par Terry Pratchett disant que la science-fiction, c'est « de la fantasy avec des boulons » ou plus sérieusement par Jacques Sternberg qui y voyait « une succursale du fantastique », tandis que Sam Moskovitz la considérait comme une « branche de la fantasy », ce qui revient en gros au même. Quant au deuxième, on le retrouve chez Theodore Sturgeon qui se montre plus restrictif : « Une [bonne] histoire de science-fiction est une histoire bâtie autour d'êtres humains, avec un problème humain et une solution humaine, et elle n'aurait pas pu se produire sans son contenu scientifique. » Isaac Asimov l'est tout autant, mais il est vrai qu'il parle de hard SF : « des histoires comportant d'authentiques connaissances scientifiques dont dépendent le développement et la résolution de l'intrigue ». Et Damon Knight lui-même admet que, si lui et d'autres critiques n'ont pas insisté sur la place centrale occupée par « la science (au sens large) » dans la science-fiction, c'était parce que « l'importance de la science […] était universellement considérée comme allant de soi ».

Voilà comment, à partir de deux définitions superposables, on se retrouve avec d'autres qui le sont nettement moins. Le premier groupe met l'accent sur l'étrangeté, sur la différence entre notre monde et celui de l'histoire, alors que le second insiste au contraire sur l'existence d'un lien fort entre les deux mondes en question. La radicalité et la précision dont fait preuve Sturgeon, plus préoccupé par la dimension humaine des choses que par leur étrangeté, laisse hors de la définition les éventuels aspects « extraordinaires » du texte idéal qu'il décrit et qui constituent un prérequis pour les définitions du premier groupe. En effet, même si la « branche de la fantasy » de Moskovicz est « identifiable par le fait qu'elle facilite la "suspension volontaire de l'incrédulité" de la part de ses lecteurs en employant une atmosphère de crédibilité scientifique pour ses spéculations imaginatives en matière de sciences physique, d'espace, de temps, de sciences sociales et de philosophie », sa définition s'attache aux effets spectaculaires plutôt qu'à leurs causes, et les spéculations évoquées facilitent la « suspension volontaire de l'incrédulité ».

Ce n'est pas le genre que Moscovicz décrit, mais la perception de celui-ci par un lecteur : des histoires « surnaturelles » rendues crédibles par la science. A contrario, Sturgeon met au cœur de sa définition la science comme moteur d'intrigue, ce qui ressemble fort à un point de vue d'écrivain, tout comme Heinlein posant le monde « réel » — celui que permet de décrire la science ? — en guise de premier postulat. Le ressenti s'oppose au conceptuel, et la définition de Groff Cronklin semble désormais bien différente de celle de Robert Heinlein.

Même entre guillemets, le « surnaturel » n'a pas pu s'empêcher de semer sa zone.

 

Roland C. Wagner

07.11.2009

Le Rêveur de chats

Je ne souhaite pas que Le Rêveur de chats, pas plus que les autres phases de Terre, soit doté d'un quatrième de couverture ou d'un prière d'insérer, gadgets éditoriaux rigoureusement inutiles... A la rigueur, on pourrait écrire au dos du Rêveur... quelque chose du genre « première partie d'un roman qui en comporte trois, et sur lequel l'auteur travaille depuis six ans ».

C'est une information qui a le mérite de la sobriété. Je ne souhaite pas davantage de notice biographique.
E.J. (Lettre à l'éditeur)

 

Comme le texte ci-dessus peut le suggérer, Emmanuel Jouanne (1960-2008) était quelqu'un d'assez particulier. Auteur prodige et prolifique qui fit ses débuts dans la revue Minuit avec un texte sobrement intitulé "Le jour où Albert Einstein rencontra les Martiens (verts) et où il découvrit les propriétés décidément bizarres de l'espace et du temps" alors qu'il n'avait même pas dix-neuf ans, il publia son premier roman trois ans plus tard dans la prestigieuse collection Présence du Futur et son deuxième l'année suivante dans la non moins prestigieuse collection Ailleurs et Demain, fonda le fameux groupe Limite, fut même un temps critique littéraire au Monde… et disparut l'année dernière dans une obscurité quasi totale, après quatre lustres de publications rares et irrégulières, laissant derrière lui une petite vingtaine de livres, certains sous pseudonyme, et une bonne quantité de nouvelles aux titres plus insensés les uns que les autres : "Quand le cancer fera de toi une forteresse, voisin, sauras-tu retrouver la douceur de tes paysages et la naïveté des dessins de ton enfance ?", "Si vous balbutiez encore dans votre tombe de pierres, pensez et priez, et peut-être les vivants découvriront-ils des limites au camp !" ou l'inédit sans doute à jamais perdu "Quand vint l'époque de la fin des époques, votre propre inutilité se révèlera enfin après la pluie".

Pour l'anecdote, le titre Le Rêveur de chats vient de Katzentraümer, roman fictif que j'avais inventé en 1982 dans mon anthologie Bientôt la marée ! en présentant le texte d'un certain "Michel Rémond" — qui n'était autre qu'Emmanuel Jouanne sous pseudonyme.

Une autre fois, je vous raconterai comment, sur la côte picarde, nous avons cherché Malgré le Monde avec Lionel Évrard sans jamais le trouver.

 

Roland C. Wagner

 



pdf479-1988.jpg

Emmanuel Jouanne

Denoël "Présence du Futur", 1988


On attendait depuis plusieurs années cette première phase de ce qui doit constituer la trilogie « Terre  ». Jouanne y renoue avec une science fiction fouillée, qui distribue ses créations mentales sur un vaste paysage. Tout commence dans une de ces communes qui se divisent la Terre du siècle prochain, et plus particulièrement la ville-monument historique de Paris. Ariane, portraitiste publique, s'y découvre des pouvoirs aussi surprenants qu'effrayants.
Mais Ariane est aussi la femme-chat du rêve de ce protagoniste qui donne son nom au roman après y avoir débuté comme un très anonyme « il », au point que j'ai peine à ne pas lui donner les traits d'Emmanuel Jouanne lui-même. Le Rêveur, donc, est un nouvelliste, quelqu'un qui transforme l'information en produit de consommation pour le grand public des réseaux informatiques, il procure le lien avec les autres plans du roman : le destin tragique du futur cosmonaute-cyborg Afverdson, et les manigances de Cavendish, collègue médiocre et jaloux du Rêveur.
D'Emmanuel Jouanne, on ne saura rien si on lit la quatrième de couverture de son livre ; mais on peut se souvenir de sa qualité d'écriture, ainsi que de sa tendance occasionnelle à s'écouter écrire. Les deux sont présentes ici, et même s'il dote d'une arrogance rare son personnage central (« vous voyez, je sais faire des phrases. Débrouillez-vous pour savoir ce que ça veut dire maintenant », p. 263), il sait mettre sa plume au service d'images aussi accessibles qu'originales. Sans renier ses préoccupations littéraires : l'histoire de la Cité du Ciel, fermement accrochée au sol pour des raisons médiatiques, est une parabole sur le gauchissement du réel par le langage, plus efficace peut-être que les aperçus du travail des nouvellistes. Et Jouanne revient à des thèmes politiques se recrutent dans cette infime minorité de l'humanité qui s'accroche aux vieilles valeurs d'ordre.
A mon sens, nous tenons là le meilleur roman de Jouanne depuis Nuage : le feu d'artifice imaginatif s'y soumet (presque) aux exigences d'une narration, et quand il s'en éloigne ne fait qu'accentuer le plaisir par ses infidélités. Seul problème : avec ses quatre pistes principales et ses-multiples personnages, le roman s'ouvre en éventail, et il faudra attendre les prochains volets pour savoir s'il va quelque part, s'il converge à nouveau vers un point focal, ou s'il s'éparpille en paillettes de brillance.


Pascal J. Thomas

Toutes les notes