26/08/2011

Science-fictions animales

xipehuz.jpgÀ l'époque où la science-fiction réalise naïvement sur le papier les rêves de l'humanité, le bestiaire de la science-fiction est d'une exceptionnelle richesse : toutes les formes animales sont évoquées, mélangées, amalgamées, avec une prédilection manifeste pour les espèces de sauriens et d'insectes. Les auteurs puisent aussi abondamment dans les mythes, qu'ils revivifient ou justifient en peuplant les étoiles de gorgones ou de chimères. Ces animaux n'existent le plus souvent que le temps d'un récit, car ils n'ont de caractéristique que la laideur et la férocité, ce qui est insuffisant pour laisser une trace durable dans l'imaginaire. Ce manque manifeste d'imagination est aggravé par de sérieux problèmes de crédibilité auxquels on remédiera par la suite (un insecte géant ne peut vivre, une souris avoir la capacité cérébrale d'un génie...). Tout ceci montre que le seul intérêt de ces animaux est de susciter peur, dégoût et sentiment d'étrangeté.

Parmi les tentatives pour peindre des créatures entièrement nouvelles et non combinées à partir d'éléments de la faune ou de la flore terrestres, la plus réussie reste encore celle décrite en 1887 par Rosny Aîné : les Xipéhuz, d'origine minérale, sont si radicalement différents que leur intelligence est incompréhensible à l'homme. Cette race qui existait 1 000 ans avant Ninive et Babylone, fut impitoyablement éliminée par l'homme dans sa domination de la terre, et constitue donc le premier génocide littéraire.

Car la guerre fait rage entre l'homme et les animaux... A de rares exceptions près, la science-fiction des origines ne conçoit l'animal que comme un agresseur que l'on s'efforce d'éliminer impitoyablement. Les années vingt et trente ont multiplié cette faune sanguinaire, au point qu'on lui donna le nom de BEM (Bug-Eyed Monsters). Les bêtes n'étaient d'ailleurs pas si carnassières ni si redoutables, puisque l'homme, au bout du compte, se révélait plus fort qu'elles... et plus expéditif Cette sauvagerie, justifiée par la peur d'une menace animale et l'affirmation de la suprématie de l'homme sur la nature, demeure pourtant excessive : la protection est assurée par le plus primitif des moyens, l'élimination, et la sécurité bien avant l'amorce d'un péril. Il n'est qu'à voir dans le King-Kong de 1933, comment les hommes se défont des autres animaux peuplant l'île oubliée : le stégosaure abattu (un herbivore) n'est l'objet d'aucune attention de leur part, pas plus que le tyrannosaure vaincu par le gorille géant n'étonne ou n'émeut, et pourtant, ces animaux disparus méritaient bien plus d'égards que ce singe qui n'avait d'extraordinaire que la taille.

jl0392-1971.jpgIl reste peu de textes de ce type ayant survécu, sinon à titre de curiosité. La faune de l'espace de Van Vogt a résisté au temps grâce à l'originalité des monstres et des moyens scientifiques mis en oeuvre pour s'en débarrasser ; ainsi, l'Ixtl, qui se nourrit d'énergie électrique et a besoin de pondre ses oeufs dans un corps humain encore vivant (lequel Ixtl a inspiré l'Alien du film). 1945 met fin à ces réactions épidermiques : les hostilités ne sont pas engagées sans raisons sérieuses mais la méfiance demeure. En plein maccarthysme et guerre froide, ce sont des êtres invisibles ou dotés de pouvoirs de contrôle sur l'humain qui se répandent à travers la planète.

Car c'est bien de contrôle, c'est-à-dire de domination, qu'il est question. L'assurance de la supériorité de l'homme sur la nature amène ce dernier à écarter toute menace qui le détrônerait. C'est pourquoi le thème de l'animalité recoupe largement, en science-fiction, celui des envahisseurs, des mutants, des robots et de l'ordinateur, de l'Autre en général. Des titres de film comme Them, Alien, sont à cet égard éclairants. Eux, c'est tout ce qui n'est pas Je, tout ce qui se situe au-delà d'une frontière dressée par l'homme pour asseoir sa différence et, enfin de compte, sa supériorité. C'est ainsi que les extraterrestres sont classés de façon réductrice par rapport à l'homme comme inférieurs ou supérieurs (mais jamais supérieurs au point de ne pas avoir de talon d'Achille que l'homme saurait déceler et utiliser).

 

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Roi de la terre, l'homme se baptise roi de l'univers dès qu'il effectue ses premiers pas dans l'espace. Cette supériorité apparemment naturelle n'est pas transmise seulement culturellement mais aussi par la tradition religieuse judéo-chrétienne. Déjà, dans Les Xipéhuz, elle est assenée à la façon d'un acte de foi, (« La terre appartient aux hommes »), à travers un texte aux accents bibliques rappelant que cette domination est l'expression de la volonté divine.

« Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine. Étendant les bras, dans l'extase, je remerciai l'Unique

Ainsi donc ils étaient vulnérables à l'arme humaine, ces épouvantables Xipéhuz ! On pouvait espérer les détruire !

Maintenant, sans crainte, je laissai gronder ma poitrine, je laissai battre la musique d'allégresse, moi qui avais tant désespéré du futur de ma race, moi qui, sous la course des constellations, sous le cristal bleu de l'abîme, avais si souvent calculé qu'en deux siècles le vaste monde aurait senti craquer ses limites devant l'invasion xipéhuze.

Et pourtant, quand elle revint, la Nuit aimée, la Nuit pensive, une ombre tomba sur ma béatitude, le chagrin que l'homme et le Xipéhuz ne pussent coexister, que l'anéantissement de l'un dût être la farouche condition de vie de l'autre. » (1)

MarSF0411-1972.jpgOn constate chez Rosny un regret qu'on ne trouvera plus dans les textes anglo-saxons des années trente concernant l'extermination d'une race.

« Et me voici, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le fleuve erre lentement parmi les saules ; sa voix éternelle raconte le temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j'ai enterré mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon cœur. Car maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je demande à l'Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les Ténèbres du Meurtre ! » (2)

Cette peur de l'Autre est encore avivée par la découverte qu'une supériorité intellectuelle ou physique ne protège pas nécessairement des êtres inférieurs. Ceux-ci peuvent avoir des dispositions que l'homme ne saurait contrer à temps, comme l'invisibilité alliée à une extraordinaire fécondité dans "La merveilleuse aventure du bébé Hurkle" de Théodore Sturgeon, ou de dangereuses facultés de métamorphose : l'omnimal qui est le "Sujet d'étude" de F. L. Wallace lutte contre les envahisseurs en créant des espèces adaptées à chaque problème. Devenu souris, l'homme lui oppose des chats jusqu'à ce que l'omnimal devienne rat, contré par des chiens auquel l'omnimal réagit en devenant tigre. Jusqu'où ira cette faculté d'adaptation ? « Vous ne voyez toujours pas ? C'est une progression. Après le tigre, c'est ça. Si cette évolution échoue, si nous l'abattons, quelle sera la création suivante ? Je crois que nous pouvons nous mesurer à cette créature-ci. C'est ce qui vient après que je ne veux pas voir ».

La créature les entendit. Elle releva la tête et regarda autour d'elle. Elle recula lentement et battit en retraite vers le bois le plus proche.

neosff046.jpgLe biologiste se redressa et appela doucement. La créature trotta vers les arbres et disparut sous leur ombre.

Les deux hommes reposèrent leur arme. Ils s'approchèrent ensemble du bois, les mains tendues en évidence pour montrer qu'ils n'avaient pas d'armes.

Il vint à leur rencontre. Nu, car il ne connaissait pas encore le vêtement. Et il n'avait pas d'armes. Il cueillit une grosse fleur blanche sur un arbre et la tendit sans un mot en signe de paix.

« Je me demande comment il est fait, dit Marin. Il paraît adulte, mais peut-il l'être vraiment ? Qu'est-ce qu'il a dans le corps ?

Moi, c'est ce qu'il a dans la tête qui m'inquiète, » soupira Hafner.

Cela ressemblait beaucoup à un homme. » (3)

Au terme de cette escalade, l'homme connaît et redoute l'étape suivante, l'espèce qui lui est supérieure. Mais il est clair qu'il a déjà peur d'être confronté à lui-même.

L'homme redoute d'autant plus certaines espèces animales qu'il envie leurs pouvoirs. Développant la même idée dans Les Portes de l'Eden, Brian Stableford sur Naxos imagine des batraciens dont la fonction est d'assimiler pour mieux résister. Tout tourne autour de la question de l'adaptation au milieu : s'adapter n'est pas évoluer. L'homme est capable de plier la nature à sa condition. Ici, le batracien s'adapte : il devient humain pour le noyauter de l'intérieur. Amer constat d'un membre de l'équipe sur Naxos : « vous voyez capitaine, en un sens vous avez — ou plutôt nous avons — déjà colonisé, de la seule façon qui est ou qui sera jamais possible. »

Galbis098.jpgQuelle est la forme de vie la plus adaptée à la survie, celle qui transforme le milieu à sa convenance ou celle qui se plie à ses exigences ? A priori, celle qui s'adapte n'est pas susceptible d'évolution, seulement de survie, puisqu'elle se plie aux lois du milieu. Mais cela dépend de la nature du modèle copié.

Un protagoniste rêve déjà d'éduquer les enfants de ces batraciens mutants « selon nos valeurs », pour profiter de ce don. Mais on l'en dissuade, même si la race ne manifeste aucune visée expansionniste et que ces nouveaux humains de Naxos ne représentent donc pas un danger pour l'humanité. Car ce trait, l'expansionnisme, semble être partie intégrante de l'évolution, puisque la curiosité et l'esprit conquérants sont des caractéristiques humaines. Les humains se savent déjà dépassés par ceux qui se sont si bien, trop bien, adaptés aux colonisateurs.

« Les êtres métamorphosables sont peut-être plus intelligents que nous ou bien on pourrait dire qu'ils se sont beaucoup mieux adaptés à leur environnement. Ce qui ne signifie pas qu'ils deviendront nos rivaux. On pourrait soutenir que puisqu'ils se sont bien mieux adaptés à leur environnement immédiat, ils n'ont aucun motif de le quitter. De notre point de vue, peut-être ne vivent-ils pas dans un paradis, mais de leur propre point de vue la vie est agréable.

— Des voyageurs spatiaux de passage en auraient dit autant de tes lointains ancêtres, rétorqua-t-il. Et, en tout cas, le peu d'innocence que les hommes de Naxos ont pu avoir est maintenant perdu. Il existe un serpent dans leur paradis et, pour pactiser avec lui, ils doivent faire des progrès — notre genre de progrès. Nous avons vu le futur, Lee, et il n'appartient pas à des êtres comme nous. Nous ne sommes que transitoires dans l'univers, les produits d'un processus évolutif caduc. Si les hommes de Naxos ne recueillent pas la succession que nous espérions être nôtre, ce seront dés créatures qui leur ressembleront, plus qu'à nous. Nous nous aveuglerions si nous n'admettions pas la signification de ce que nous venons d'apprendre sur la vie au cours de ces derniers jours.

— Ça n'affectera pas nos existences, l'assurai-je. Nous pouvons encore nous bercer d'illusions durant le temps que nous avons à passer ici-bas — tout autant que les capitaines de l'Ariane

Certes, acquiesça Zénon. Mais l'essentiel est que nous sachions que ce sont des illusions et n'ignorions pas que nous sommes de simples pions dans une partie dont l'issue nous échappe.

Nous l'avons toujours su, déclarai-je. Non ? » (4)

La suprématie humaine est donc illusion, ce qui est difficile à avaler. On remarquera également dans ces récits qu'ils reconnaissent implicitement les travers de l'homme, son animalité : quand leurs attributs passent à l'espèce animale, ce n'est pas l'euphorie mais l'angoisse qui prévaut.

 

Claude Ecken


Première parution sous le titre « De l'animalité à l'humanité : les animaux dans la SF » dans Alliage n°7 (ANAIS 1991). Version remaniée en 1999 parue dans L'Autre n°1. Congress report : Convention de Lodève, 1999.

25/08/2011

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (4)

Macintosh_128k_transparency.pngMais tout, c'est trop, bien entendu. Pas de présent, puisque tous les styles, modes, systèmes de pensée coexistent, mais aussi trop de présent. Trop d'informations. Trop de faits. Trop de possibles. Trop d'options. À la fois, le CD, le CDV, la vidéocassette, le DAT, le CD enregistrable. Combien de marques de magnétoscope ? Combien de stations de radio, de chaînes de TV, combien de films, de livres, de pièces de théâtre ? Il semblerait que grâce aux médias le présent soit plus épais qu'autrefois. Tout existe — et son contraire : les déchaînements de violence et le retour aux philosophies orientales, la construction de l'Europe et la guerre en Yougoslavie, le Macintosh et l'analphabétisme. Tout est ici et maintenant. Le grand arbre du présent a ses racines dans le passé, il pousse de multiples branches dans le futur. Les problèmes qui nous préoccupent sont à peu de choses près les mêmes qu'il y a vingt ou trente ans. Ils ne trouveront leur solution dans l'éventail des possibles que bien après que nous aurons franchi la porte du millénaire. En attendant, il nous faut vivre dans ce présent obèse qui est le nôtre, ce passé/présent/futur tellement plein de possibles qu'il ne sait où donner de la tête et des yeux.

Autrefois, les choses étaient simples. On pouvait aisément identifier les problèmes présents, et en imaginer les conséquences dans le futur. Aujourd'hui, tout est complexe, et les possibles sont partout. C'est le Sida, dont la menace s'étend sur tout le début du nouveau millénaire, c'est le sort de l'Europe, toujours en gestation après deux guerres et la chute d'un mur que personne n'avait prévue — c'est la faim dans le monde… La liste est sans fin. Tout est possible. Aujourd'hui tout est , et tout se prolonge dans un futur qui existe, mais que nous sommes incapables de voir (11).

Nous nous trouvons donc face à un paradoxe. Si nous vivons dans l'ère du possible, du virtuel, du simulé, alors la science-fiction, parce qu'elle crée des modèles conceptuels ou des modélisations sur le mode littéraire est la seule littérature capable de rendre compte de cet état de la réalité. Pourtant, aujourd'hui, elle ne le fait pas, ou elle le fait mal. Mais cela ne veut pas dire que la science-fiction soit en train d'agoniser : elle est momentanément aveuglée par la multiplication des possibles, par l'abondance des données ; c'est un phénomène de saturation, une transition. Pas une fin.

7889~Futur-Monde-Affiches.jpgLa solution est simple : il faut inventer les futurs de maintenant, cesser de réécrire les futurs d'hier. Mais une société éclatée, qui ne se voit pas au présent, qui ne sait pas qui elle est, qui ne sait pas ou ne peut pas s'inventer une identité, un projet global, un Zeitgeist, ne peut se projeter dans le futur.

Si nous sommes aveugles sur nous-mêmes, prisonniers d'une énorme bulle de présent que nous ne comprenons même pas, nous ne pouvons qu'être aveugles sur l'avenir. Aveugles, muets, et sourds aux voix de ceux qui croient qu'il y a encore un futur.

Mais rien n'est perdu : si nous ne sommes pas capables de réinventer la science-fiction, nous inventerons autre chose. Et cet autre chose correspondra tout de même à l'idée que les ex-lecteurs de l'ex-science-fiction se feront de la Modernité.

Car rien ne sert de se mettre la tête dans un sac rempli de princesses, de dragons et de licornes : il faut être moderne, résolument.


Sylvie Denis


c3797.jpg(11) Ce phénomène a été décrit, de façon légèrement différente, aux États-Unis. Dans l'éditorial du numéro de printemps 1990 de Science Fiction Review, Elton Elliott reproche aux auteurs américains de ne pas assez s'intéresser aux technosciences d'aujourd'hui et, par conséquent, de "régurgiter les idées conçues et réalisées par la science-fiction des années 40 et 50". Il considère que les développements et les transformations apportées par les technosciences sont tels que les écrivains sont tout simplement incapables de concevoir des sociétés trop complexes et trop différentes de la nôtre. Il rappelle d'ailleurs que le problème avait déjà été soulevé par Vernor Vinge dans un article publié dans Omni en 1980, article dans lequel celui-ci expliquait qu'il existerait un "horizon événementiel de l'incompréhension", c'est à dire une "singularité historique" et qu'une fois l'humanité l'avait dépassée, elle nous devenait presque totalement étrangère et incompréhensible. Or comment écrire sur ce qu'on n'est pas capable de concevoir ?

 

 

Troisième partie

24/08/2011

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (3)

pdf009-1983.jpgJe vous demande maintenant de chercher une forme d'expression qui, sur le mode littéraire, répond à la nécessité d'envisager des possibles, qui s'adapte aux métamorphoses de la connaissance, permet à l'individu d'essayer des théories sans obligatoirement y adhérer, qui crée, à partir d'un certain nombre d'hypothèses, un modèle, une simulation (politique, sociale, économique, écologique) sur le mode littéraire et sensitif ?

Il s'ait, bien sûr, de la SF. Ce n'est pas la science-fiction qui n'est pas en phase avec notre société. C'est notre société qui est aveugle à la science-fiction.

Il est vrai que l'utilisation de souris et d'icônes, notamment dans les jeux vidéo, tendent à nous faire utiliser nos sens, plutôt qu'une soi-disant "intelligence pure" (8). Mais là encore, le problème est mal posé : ordinateurs et hypertextes sont de formidables outils éducatifs. On sait qu'un enfant retient beaucoup mieux ce qu'il a cherché et trouvé lui-même — par exemple, à l'aide d'un hypertexte. On sait également qu'il retiendra mieux ce qu'il aura associé à autre chose — par exemple une émotion.

La synesthésie gutenbergienne n'est donc pas une malédiction. En quoi serait-elle l'apanage du mode tribal ? Il serait inexact de croire que seules les sociétés orales/tribales produisent de la musique, du théâtre, de la peinture, de la danse, ou de la fiction. Inexact et absurde.

Un roman de science-fiction, même s'il cherche à "spéculer en perspective temporelle", reste avant tout un roman, donc une entreprise tout aussi synesthésique (sinon plus ! voir Bester) qu'un roman de fantasy.

Il n'en reste pas moins vrai que "la mise en perspective temporelle" est primordiale en SF. Un roman de science-fiction établit pour le lecteur une relation complexe entre passé, présent et avenir. On pourrait la représenter ainsi :

passé —> présent —> avenir

Un roman de littérature générale effectue l'opération suivante :

passé <—> présent

Tandis qu'un roman de fantasy (et un bon nombre de space operas et autres futurs lointains) fonctionne de cette façon :

(passé <—> présent) <—> ailleurs

Pourquoi, mais pourquoi donc nos contemporains se détournent-ils de plus en plus du schéma numéro un — celui de la vraie science-fiction — au bénéfice du schéma numéro trois (ou deux) ?

 

7-four-micro-ondes-siemens.jpg

D'abord, et tout simplement, parce que la science-fiction a gagé la bataille. De la science-fiction, il y en a partout : dans votre télé, au cinéma, dans votre four à micro-ondes. Que vous sachiez ou non d'où viennent les objets de votre vie quotidienne — j'entends par là : quel état d'esprit, quelle conception du monde les a engendrés — il ne faut pas vous leurrer : ils sont nés des rêves technologiques des écrivains de SF, relayés par les techniciens, les ingénieurs et les savants qui les avaient rencontrés dans leurs œuvres (9). Alors, pourquoi désirer, littéralement, ce que l'on possède déjà ? Pourquoi s'offrir, l'espace de quelques pages, ce que l'on trouve aussi bien dans sa cuisine qu'au cinéma ? Quant au reste — l'espace, les petits hommes verts — il devient de plus en plus évident que cela intéresse de moins en moins de monde : il y a bien assez de problèmes sur Terre.

Cependant, même si cela peut paraître paradoxal, nos contemporains, tout en jouissant d'un grand nombre des avantages de la modernité, ne peuvent pas — ou ne veulent pas — voir dans quel type de société ils vivent. Lorsqu'ils sont français, ils ne veulent surtout pas l'identifier à une forme littéraire dont ils nient l'existence depuis plusieurs dizaines d'années. Ils acceptent le micro-ondes mais boudent le minitel. Ils acceptent le lecrteur CD mais croient encore qu'il faut savoir "programmer" pour utiliser un logiciel de traitement de texte. Ils ingurgitent quantité de produits nouveaux mais ignorent tout des biotechnologies qui les produisent. En France, le retard du câble, la lenteur à créer et à rendre aisément disponibles des programmes conçus pour des publics ciblés reflète le refus d'une partie de l'intelligentsia médiatico-culturelle de reconnaître que la société française est en train de se diviser, de s'atomiser, de se ghettoïser. Bref, que leur public n'est plus monochrome et monolithique, mais au contraire polychrome, varié, intelligent, et donc indifférent à la soupe sans saveur et sans identité qu'on prétend lui servir. L'attitude de l'éducation nationale à l'égard de l'ordinateur mériterait à elle seule un volume, que d'autres que moi se chargeront d'écrire un jour…

MasqSF112.jpgAinsi, nos contemporains ne savent pas à quelle époque ils vivent. Dans leur grande majorité, ils refusent d'admettre que ce qui fait leur quotidien est en grande partie né de la vision collective de la science-fiction d'hier. En fait, c'est avec le présent que nous avons un problème.

Il n'y a plus de présent. Tout est simultané. Tout est possible. Tout coexiste. Grâce aux films, aux livres, aux documents, aux expositions, aux jeux, on peut, ou on croit pouvoir vivre toutes les époques, tous les styles. Même la mode n'impose plus rien. D'où le phénomène du "revival", le recyclage et la recombinaison de tout ce qui existe : de la musique au mobilier en passant par la philosophie. Tout est disponible. Tout est ludique. Tout peut être choisi/utilisé/transformé. Qu'il s'agisse de vêtements ou de style de vie, tout le monde peut, sans que personne y trouve à redire, choisir la niche éco-sociale qui lui convienne (10).


Sylvie Denis


(9) Les témoignages des cadres de la Nasa tendent à prouver que nombre d'entre eux ont choisi leur profession parce qu'ils avaient lu, enfants, de la science-fiction. (Voir les témoignages des mêmes lors de la mort d'Heinlein.)

(10) Cette description correspond à ce que J.-P. April, dans son article paru dans le numéro de septembre 1992 de NLM, "Post-science-fiction. Du post-modernisme dans la science-fiction québecoise des années 80", appelle l'état "post-moderne" (c'est à dire flou, détaché, ironique, référentiel) de la société. La post-modernité n'a, à mon goût, produit que fort peu de textes vraiment intéressants. Elle ne sauvera pas plus la science-fiction qu'elle n'a sauvé la littérature générale : une littérature qui ne se nourrit plus que d'elle-même ou de sa propre critique est une littérature agonisante. L'écrivain est celui qui regarde le monde, pas celui qui place deux miroirs l'un en face de l'autre pour en admirer les effets.

 

Deuxième partie / Quatrième partie

23/08/2011

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (2)

9782020130912FS.gifNous ne sommes pas en train de redevenir une société tribale. La sur-stimulation sensorielle que nous connaissons ne suffit pas à nous faire revenir en arrière : pour nous, il y a toujours un passé, un présent, et surtout un futur.

L'apparition de l'informatique a fait entrer l'écrit dans un "âge nouveau" Non, pas dans une trappe, un trou noir ou une poubelle : j'ai bien écrit un "âge nouveau". J'entends par là une nouvelle conception du texte, de l'information (quelle que soit la forme qu'elle prenne : cartes, tableaux, graphes, sons, animations, etc.), une nouvelle façon de l'aborder, et surtout un nouveau type de lecture — et de lecteur.

Il faudrait ici que je fasse une longue (et probablement maladroite) description de ce qu'est un hypertexte, je préfère laisser parler plus compétent que moi :

"Techniquement, un hypertexte est un ensemble de nœuds connectés par des liens. Les nœuds peuvent être des mots, des pages, des images, des graphiques ou des parties de graphiques, des séquences sonores, des documents complexes qui peuvent être des hypertextes eux-mêmes. Les items d'informations ne sont pas reliés linéairement, comme sur une corde à nœuds, mais chacun d'eux, ou la plupart, étendent leurs bras en étoiles, sur un mode réticulaire. Naviguer dans un hypertexte, c'est donc dessiner un parcours dans un réseau qui peut être aussi compliqué que possible. Car chaque nœud peut contenir à son tour un réseau.

"Fonctionnellement, un hypertexte est un environnement logiciel pour l'organisation de connaissances et de données, l'acquisition d'information et la communication." (4)

Des logiciels d'hypertextes tournent dans des universités américaines ainsi que dans de grandes entreprises. Certains logiciels permettent à leurs qcuéreurs de créer des bases de données d'accès "associatif très immédiat, intuitif, et combinant le son, l'image et le texte." (5)

Nous voilà en pleine sphère synesthésique macluhanienne. Mais nous n'assistons pas pour autant à la disparition de l'écrit. Bien au conraire : il s'agit là de la naissance d'un nouveau rapport avec le texte. L'informatique transforme ou amplifie des pratiques déjà existantes, telles que le feuilletage ou la lecture en diagonale. Le texte  conservé sur du support électromagnétique permet :

"le survol du contenu, l'accès non linéaire et sélectif au texte, la segmenation du savoir en modules, les branchements multiples sur une foule d'autres livres grâc aux notes de bas de page et aux bibliographies". (6)

Nous sommes donc loin d'assister à la mort de la galaxie Gutenberg. Il s'agit plutôt de son passage à un plan différent, que j'ose appeler supérieur. Nous voyons arriver de nouveaux rapports à l'écriture, au jeu, à la connaissance, à l'apprentissage, à la temporalité.

"Dans la civilisation de l'écriture, le texte, le livre, la théorie restaient, à l'horizon de la connaissance, des pôles d'identification possibles. Derrière l'activité critique, il y avait encore une stabilité, une unicité possible de la théorie vraie, de la bonne explication. Aujourd'hui, il devient de plus en plus difficile pour un sujet d'envisager son identification, même partielle, à une théorie. Les explications systématiques et les textes classiques où elles s'incarnentparaissent désormais trop fixes dans une écologie cognitive où la connaissance est métamorphose permanente. Les théories, avec leur norme de vérité et l'activité critique qui les accompagne, cèdent du terrain aux modèles, avec leur norme d'efficience et le jugement d'à-propos qui préside à leur évaluation." (7)


Sylvie Denis


(4) Pierre Lévy, Les technologies de l'intelligence, La Découverte, p. 38.

(5) Idem, p. 38.

(6) Idem, p. 39.

(7) Idem, p. 136.

 

 

Première partie / Troisième partie

22/08/2011

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (1)

Dans cet article, paru dans KBN n° 5 en octobre 1992, Sylvie Denis esquisse quelques-unes des pistes qui la mèneront à son essai "Cyberspace ou l'envers des choses" et à la théorie de la Bulle de présent, exposée dans son analyse des Racines du mal de Maurice G. Dantec, trois articles que l'on pourrait être tenté de regrouper sous un titre dans le genre "Science-fiction et modernité".

 

FnAnt1825.jpgParodies et "méta-science-fiction" paraissent bel et bien envahir le genre — dans un essai précédemment publié par KBN (1), Jean-Pierre Lion cite à l'appui de cette affirmation les pastiches parus récemment dans la collection "Anticipation" ; on pourrait également mentionner l'énervant Hypérion, dont la principale — voire l'unique — qualité est d'être un dictionnaire des meilleures idées du genre. Je nuancerai toutefois le discours de Jean-Pierre Lion en précisant que lorsque l'on annonce l'agonie du genre SF, il est prudent de préciser : en France ! On sait que tout n'est pas traduit — beaucoup s'en faut — et que la prolifération de trilogies à licornes ou l'exploitation des shared-worlds (basés sur des idées trouvées il y a quarante ans !) ne doit pas faire oublier les quelques romans "lisibles" qui paraissent dans les pays anglo-saxons, et, surtout, une profusion de nouvelles et de novelettes de qualité. Les plus intéressantes, à mon goût, paraissent le plus souvent dans des supports anglais plutôt qu'américains — je pense bien entendu à l'excellent mensuel Interzone.

FnAnt1833.jpgQuand je parle de textes lisibles, je pense à des textes fondés non pas sur les thèmes que la SF a inventés pendant les vingt premières années de sa jeunesse, mais sur une vision du futur basée sur ce que nous connaissons de notre présent. J'avais utilisé cet argument pour défendre les cyberpunks, accusés à l'époque de superficialité pour la simple raison qu'ils basaient une partie de leur univers sur le design des années 80 et non sur l'esthétique de romans écrits trente ou quarante ans plus tôt. La belle affaire ! L'obsolescence n'est-elle pas le sort ultime de toute œuvre humaine ?

Selon le mot de Rimbaud, pour créer, il faut être moderne, résolument.

On aura compris que je ne pense pas que la SF agonise. Encore moins qu'elle soit morte. La science-fiction est née, elle a connu une petite enfance,  une enfance et une adolescence que nous avons tous prise pour un âge d'or. Maintenant la science-fiction est adulte : qu'elle prospère ou périsse dépendant uniquement de ce que nous en ferons.

 

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FnAnt1811.jpgDans le cadre de sa démonstration — l'agonie de la SF — Jean-Pierre Lion décrit ce qu'il pense être l'état actuel de notre société. État avec lequel la science-fiction ne serait pas "en phase", ce qui entraînerait son "déclin". Je ne partage pas cette conception de notre société. Il est vrai que l'invention de l'écriture, puis de l'imprimerie, ont fait passer les sociétés occidentales du stade tribal et oral au stade moderne : celui de l'imprimé, puis des médias élecronqiues et informatiques. Il est vrai que pour les sociétés tribales le temps est circulaire. Ce type de société ne se transformant que peu ou pas, on y considère que "ce qui a été sera". En d'autres termes : passé, présent et futur se ressemblent, et ne peuvent que continuer à se ressembler. Dans ces sociétés, les connaissances, les traditions, les lois sont transmises suivant le mode oral — qui privilégie la mémoire, la répétition identique d'une information liée de façon très intime à celui qui la possède.

Écriture et imprimerie ont dissocié connaissance et parole, information et support. D'autres facteurs — le christianisme étant un des plus importants (3) — ont contribué à rendre linéaire notre perception du temps. Le progrès scientifique et technique en transformant les sociétés occidentales à une vitesse qu'aucune autre société n'avait connue dans l'histoire de l'homme, a contribué à valoriser les notions de "changement", de "progrès", aux dépens de celles de "stabilité", de "non-changement", de "tradition". La science-fiction est une réponse, sous forme littéraire, à ce changement.

FnAnt1714.jpgDepuis une trentaine d'années il semble que nous soyons entrés dans une nouvelle phase. Je ne crois pas que nous soyons pour autant en train de redevenir une société tribale, même si ornée de l'adjectif techno.

Notre conception du temps est toujours linéaire. Cela ne veut pas dire qu'il ne subsiste pas des traces du stade tribal/oral dans nos sociétés : nous connaissons et pratiquons l'écriture, mais un certain nombre de connaissances ou de pratiques nous sont encore transmises oralement. De la même façon, il est vrai de dire que le développement de la sphère médiatico-informatique a transformé, est encore en train de transformer notre rapport à l'imprimé ; mais cela ne veut pas dire que le langage et l'écrit, c'est à dire l'encodage d'informations dans des mots, conservés sur du papier ou sur un support électronique ne se pratique plus, ou qu'il soit sur le point de disparaître. Il faudrait cesser de penser en termes de oui/non : si cela apparaît, alors cela doit disparaître. Une société n'est pas un bloc monolithique : comme le sous-sol de la planète, elle est faite de strates "économico-psycho-techno-sociales". On peut envisager une pluralité des messages et des médiums, des signifiants et des signifiés.


Sylvie Denis


(1) J.P. Lion, "La Science-fiction sans futur", in KBN 4, mai 1992.

FnAnt1842.jpg(2) Voir les romans de Karel Dekk ou Red Deff. On remarquera que ces parodies paraissent sous des pseudonymes. Karel Dekk, par exemple, est à la fois le personnage principal du roman où il apparaît et le pseudonyme d'n auteur qui a déjà publié au Fleuve en utilisant le même procédé mais dont on n'a — sauf erreur de ma part — jamais encore rien lu qui soit signé de son vrai nom. On assiste là à un bien curieux phénomène : la création, puis la dilatation d'un espace de fabulation dont on ne sait jusqu'où il ira…

(3) Voir Daniel Boorstin : Les Découvreurs, Laffont. La première partie sur ls conceptions cycliques du temps et leur évolution ; les pages 561 & 562 sur la "cassure" provoquée par le christianisme. Selon l'auteur, la naissance du Christ, sa vie et sa mort telles qu'eles sont décrites par les Évangiles sont le moyen "grâce auquel les chrétiens échappent aux cycles", et font entrer l'Occident dans un temps linéaire et historique. Inutile de souligner à quel point science-fiction et histoire sont liées : la science-fiction tente de décrire l'histoire de l'homme dans l'univers. Elle croit que l'histoire a un but : le futur, et un moteur : la science, au service de l'humanité.

 

Deuxième partie

21/08/2011

Les Gardiens d'Aleph-Deux

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Colin Marchika

Mnémos, 2004

 

Avec Les Gardiens d'Aleph-Deux, vous allez vivre l'histoire de la conquête de l'espace la moins banale qui soit. Toute une collection de savants fous, de mathématiciens farfelus et de cosmonautes décalés s'attaquent avec intrépidité aux mystères des Aleph, sortes de dimensions cachées qui, lorsqu'on les emprunte, conduisent à l'autre bout de l'univers en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Un problème, infime : le passage dans les Aleph rend généralement fou...

La lecture de ce roman ne rend pas fou, mais elle stupéfie. Il y a longtemps qu'il ne m'avait pas été donné de lire, sous la plume d'un auteur français, un roman aussi imaginatif et enthousiasmant. De la science-fiction sous sa forme la plus pure, avec des spéculations pseudo-scientifiques comme on les aime, dans lesquelles les mathématiques occupent une place de choix (et on n'est pas obligé de comprendre...). La preuve est faite, une nouvelle foi, qu'il n'est nul besoin de se livrer au laborieux exercice de la fusion des genres pour écrire un chef-d'œuvre. Par moment, on se croirait revenu au temps des grands Van Vogt des années quarante du siècle dernier, avec un petit côté Heinlein pour les personnages. Force est de constater que la science-fiction, dès qu'on l'enterre, s'empresse de ressusciter. Colin Marchika est son prophète du moment. Ce prodigieux voyage presque immobile est à ne manquer sous aucun prétexte.
Joseph Altairac

20/08/2011

Tel père tel clone

 

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L'excellent podcast Utopod s'est interrompu; mais le site reste en ligne avec pas moins de quarante-cinq nouvelles lues à voix haute. Voici la page du texte de Claude Ecken, mais les autres sont très bien aussi.

 

La photo vient d'ici.

 

 

Le Rêveur de chats

Je ne souhaite pas que Le Rêveur de chats, pas plus que les autres phases de Terre, soit doté d'un quatrième de couverture ou d'un prière d'insérer, gadgets éditoriaux rigoureusement inutiles... A la rigueur, on pourrait écrire au dos du Rêveur... quelque chose du genre « première partie d'un roman qui en comporte trois, et sur lequel l'auteur travaille depuis six ans ».

C'est une information qui a le mérite de la sobriété. Je ne souhaite pas davantage de notice biographique.
E.J. (Lettre à l'éditeur)

 

Comme le texte ci-dessus peut le suggérer, Emmanuel Jouanne (1960-2008) était quelqu'un d'assez particulier. Auteur prodige et prolifique qui fit ses débuts dans la revue Minuit avec un texte sobrement intitulé "Le jour où Albert Einstein rencontra les Martiens (verts) et où il découvrit les propriétés décidément bizarres de l'espace et du temps" alors qu'il n'avait même pas dix-neuf ans, il publia son premier roman trois ans plus tard dans la prestigieuse collection Présence du Futur et son deuxième l'année suivante dans la non moins prestigieuse collection Ailleurs et Demain, fonda le fameux groupe Limite, fut même un temps critique littéraire au Monde… et disparut dans une obscurité quasi totale, après quatre lustres de publications rares et irrégulières, laissant derrière lui une petite vingtaine de livres, certains sous pseudonyme, et une bonne quantité de nouvelles aux titres plus insensés les uns que les autres : "Quand le cancer fera de toi une forteresse, voisin, sauras-tu retrouver la douceur de tes paysages et la naïveté des dessins de ton enfance ?", "Si vous balbutiez encore dans votre tombe de pierres, pensez et priez, et peut-être les vivants découvriront-ils des limites au camp !" ou l'inédit sans doute à jamais perdu "Quand vint l'époque de la fin des époques, votre propre inutilité se révèlera enfin après la pluie".

Pour l'anecdote, le titre Le Rêveur de chats vient de Katzentraümer, roman fictif que j'avais inventé en 1982 dans mon anthologie Bientôt la marée ! en présentant le texte d'un certain "Michel Rémond" — qui n'était autre qu'Emmanuel Jouanne sous pseudonyme.

Une autre fois, je vous raconterai comment, sur la côte picarde, nous avons cherché Malgré le Monde avec Lionel Évrard sans jamais le trouver.

 

Roland C. Wagner

 



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Emmanuel Jouanne

Denoël "Présence du Futur", 1988
On attendait depuis plusieurs années cette première phase de ce qui doit constituer la trilogie « Terre  ». Jouanne y renoue avec une science fiction fouillée, qui distribue ses créations mentales sur un vaste paysage. Tout commence dans une de ces communes qui se divisent la Terre du siècle prochain, et plus particulièrement la ville-monument historique de Paris. Ariane, portraitiste publique, s'y découvre des pouvoirs aussi surprenants qu'effrayants.
Mais Ariane est aussi la femme-chat du rêve de ce protagoniste qui donne son nom au roman après y avoir débuté comme un très anonyme « il », au point que j'ai peine à ne pas lui donner les traits d'Emmanuel Jouanne lui-même. Le Rêveur, donc, est un nouvelliste, quelqu'un qui transforme l'information en produit de consommation pour le grand public des réseaux informatiques, il procure le lien avec les autres plans du roman : le destin tragique du futur cosmonaute-cyborg Afverdson, et les manigances de Cavendish, collègue médiocre et jaloux du Rêveur.
D'Emmanuel Jouanne, on ne saura rien si on lit la quatrième de couverture de son livre ; mais on peut se souvenir de sa qualité d'écriture, ainsi que de sa tendance occasionnelle à s'écouter écrire. Les deux sont présentes ici, et même s'il dote d'une arrogance rare son personnage central (« vous voyez, je sais faire des phrases. Débrouillez-vous pour savoir ce que ça veut dire maintenant », p. 263), il sait mettre sa plume au service d'images aussi accessibles qu'originales. Sans renier ses préoccupations littéraires : l'histoire de la Cité du Ciel, fermement accrochée au sol pour des raisons médiatiques, est une parabole sur le gauchissement du réel par le langage, plus efficace peut-être que les aperçus du travail des nouvellistes. Et Jouanne revient à des thèmes politiques se recrutent dans cette infime minorité de l'humanité qui s'accroche aux vieilles valeurs d'ordre.
A mon sens, nous tenons là le meilleur roman de Jouanne depuis Nuage : le feu d'artifice imaginatif s'y soumet (presque) aux exigences d'une narration, et quand il s'en éloigne ne fait qu'accentuer le plaisir par ses infidélités. Seul problème : avec ses quatre pistes principales et ses-multiples personnages, le roman s'ouvre en éventail, et il faudra attendre les prochains volets pour savoir s'il va quelque part, s'il converge à nouveau vers un point focal, ou s'il s'éparpille en paillettes de brillance.
Pascal J. Thomas

19/08/2011

L'héritage du dernier homme sur Terre (3)

III – Les derniers seront les premiers : L’Alpha et l’Oméga de la création

Face à une œuvre de science-fiction, mémoire à court terme et mémoire de genre se trouvent simultanément sollicitées. Ce processus n’est pas uniquement positif, car il est susceptible de faire perdre ses spécificités à l’objet concerné. En effet, un récit mettant en scène le énième « dernier homme sur Terre » risque de reprendre beaucoup de caractéristiques d’une œuvre précédente. L’impression de déjà-vu peut empêcher le destinataire de prendre le moindre plaisir devant de telles redites. Paradoxalement, le processus de mémorisation nécessaire pour la compréhension et l’appréciation d’une œuvre de science-fiction peut donc se révéler négatif, à tel point qu’il est légitime de se demander si une trop grande « culture SF » n’est pas un handicap, et s’il ne faudrait pas faire ici l’éloge de l’oubli.

the_omega_man.jpgIndépendamment de la qualité des œuvres concernées, le processus de constitution de la « xénoencyclopédie » d’une œuvre donnée peut se trouver parasité, voire radicalement enrayé, par les souvenirs de précédentes « xénoencyclopédies ». Le rejet d’une œuvre particulière est alors justifié par son inutilité au regard du paradigme d’ensemble : elle « n’apporte rien », c’est-à-dire qu’elle n’offre qu’une réitération d’informations similaires, voire de qualité inférieure, à celles dont nous disposions déjà par le biais d’œuvres précédentes. Ces souvenirs parasites sont susceptibles d’occulter à nos yeux des qualités réelles de l’œuvre, ou du moins des aspects différents de ceux que nous connaissons. Ainsi, l’adaptation cinématographique du roman de Matheson, « The Omega Man », avec Charlton Heston, peut sembler répéter inutilement l’œuvre dont elle est tirée, voire la caricaturer, en faisant de Robert Neville un homme d’action, qui ne connaît qu’à peine les affres intérieurs de son modèle. Pourtant, le propos du film est en réalité tout autre que celui du roman original. Cet « homme oméga » n’est pas un « dernier homme » au sens propre, puisqu’il rencontre une femme et sauve de nombreux enfants, mais une figure presque mystique : Robert Neville est ici le biologiste responsable de la mutation des hommes, l’artisan de leur fin (leur « oméga »), mais aussi, en se sacrifiant pour sauver des enfants humains, la source de la résurrection de l’humanité. Le rapport d’intertextualité qui s’établit entre ces deux œuvres ne tient pas seulement au fait que l’une est l’adaptation de l’autre, mais aussi au fait que le film réfute dans la construction de son propre paradigme certaines caractéristiques du « dernier survivant », tel que le présente le roman. La « légende » de Neville devient à travers le film entièrement différente : loin d’être une abomination, il devient ici le sauveur des êtres humains. Une impression superficielle de déjà-vu peut ainsi se révéler illusoire. Par rapport à la situation initiale résumée par la nouvelle de Brown, le roman et le film font des choix divergents et également valables.

Par ailleurs, la reprise d’une œuvre à l’autre d’images similaires fait fonds sur le plaisir que nous pouvons éprouver à retrouver des situations ou des personnages familiers, plaisir qui est avant tout celui de la sérialité. Ainsi, les épisodes de la série télévisée « La quatrième dimension » présentent à de nombreuses reprises des personnages isolés, par choix ou par accident, dont certains sont des « derniers survivants ». Dans l’épisode intitulé « Question de temps », l’employé d’une banque passe tout son temps à lire des romans. Alors qu’il s’est enfermé pour y lire tranquille dans le coffre-fort de la banque, un cataclysme nucléaire emporte toute vie à l’extérieur. D’abord horrifié, le dernier homme retrouve le sourire quand il comprend qu’il pourra désormais lire sans restriction. Le spectateur confronté à cet épisode est en mesure de comparer cette réaction à celle de tous les autres derniers hommes égarés dans la quatrième dimension, mais sans pouvoir prévoir comment le destin frappera celui-là. Alors qu’il a rassemblé les seuls objets dont il estime avoir besoin, une grande variété de romans tirés d’une bibliothèque en ruine, le dernier homme casse maladroitement ses lunettes, ce qui lui interdit de lire. Sans personne pour lui fabriquer des lunettes, ce lecteur impénitent ne pourra plus jamais déchiffrer un livre, offrant l’image d’un Tantale moderne. Le spectateur reconnaît ce dernier homme comme s’il était un vieil ami, mais frémit tout de même lorsque le dénouement s’accomplit, car si les vies de tous les derniers hommes se ressemblent, leur fin reste unique. Le plaisir de la reconnaissance se combine avec celui de la nouveauté.

 

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Un millénaire plus tard, Fry et ses amis regardent une série télévisée nommée « The Scary Door » (« La Porte qui fait Peur »), qui reprend le thème d’épisodes de « La quatrième dimension ». La parodie qu’offre Futurama de cet épisode montre un personnage équivalent mais qui, après avoir cassé ses lunettes, retrouve son calme.

« Mes yeux ne sont pas si mauvais, je peux lire les ouvrages en gros caractères »
Ses yeux roulent hors de leurs orbites. Surpris, il hausse les épaules.
« Une bonne chose que j’aie appris à lire le Braille. »
Ses bras se détachent. Il hurle : « C’est trop injuste ! » et tombe en morceaux.

fiction036-1956.jpgLes scénaristes supposés de « The Scary Door » sont obligés à ce genre de surenchère absurde pour conserver l’attention de leurs spectateurs blasés, mais ils ne proposent pas de réelle nouveauté. Par cette mise en abyme, les scénaristes de Futurama proposent à la fois une satire de la science-fiction stéréotypée et le contre-exemple parfait de leur propre entreprise. « The Scary Door » n’est qu’une copie sans imagination de « La quatrième dimension », elle puise dans le macro-texte des situations et des scénarios tout faits, dont elle épuise ensuite toutes les conséquences les plus absurdes. Futurama, la série cadre, ne présente a contrario des figures ou des situations familières que pour leur donner une signification différente. Une telle reconfiguration, même si elle reste essentiellement parodique, correspond au fonctionnement normal de la science-fiction : fonder un récit sur des éléments déjà connus, qu’il s’agisse d’objets tirés de la réalité ou repris d’une autre œuvre de science-fiction, et les présenter sous un jour nouveau.

Mises à part les applications parodiques offertes par ce genre de série, il pourrait sembler presque contre-indiqué de conserver des informations touchant à la science-fiction. La culture personnelle et même l’ensemble du macro-texte produisent des interférences susceptibles de faire écran entre le lecteur et un nouveau texte. Chaque œuvre produisant sa propre xénoencyclopédie de référence, le meilleur lecteur de science-fiction devrait s’empresser d’oublier ce qu’il a appris. En effet, nous ne pouvons rien tirer d’un récit de science-fiction qui ne s’y rapporte exclusivement et la « culture » que nous accumulons perturbe autant qu’elle facilite la perception d’œuvres nouvelles. Échangeons-nous, lorsque notre mémoire nous impose de conserver des traces des fictions déjà connues, du second degré contre le plaisir simple et spontané de la découverte ? Un plaisir simple pareil à celui de ce personnage s’arrêtant à un kiosque à journaux :

« Il regarde, bouche bée. Nom d’un petit bonhomme, une nouvelle histoire de Shaggley ! Quelle chance ! […]
L’histoire est terminée avant qu’il arrive à domicile. Tout en dînant, il la relit une fois encore, secouant sa tête surmontée de protubérances pour mieux exprimer son admiration devant cette merveille de poésie, cette magie de l’écriture. « Cela m’inspire », songe-t-il.
»

Le « cycle de survie » que suit cet homme, dernier survivant d’un conflit atomique, perdu dans une cité en ruine, correspond au chemin emprunté par un texte, depuis son écriture le matin, jusqu’à sa publication l’après-midi, puis sa lecture le soir. Pour assurer le parcours de la nouvelle, Richard Allen Shaggley interprète tour à tour l’écrivain, le facteur, l’éditeur, le vendeur et enfin le fan émerveillé. Grâce à ce rituel, qui alimente sa schizophrénie, le dernier homme sur Terre peut rester aveugle au monde qui l’entoure et survivre, jour après jour, tandis qu’une amnésie constante lui permet de savourer à l’infini le même texte.

Une œuvre de science-fiction est une entreprise collective, dont l’aboutissement est l’engendrement de nouveaux textes. Cette nouvelle de Matheson offre en se basant sur cet état de fait une solution paradoxale au problème de la solitude éprouvée par le dernier homme. Celui-ci est cycliquement inspiré le soir par la nouvelle qu’il a écrite au matin, avant de se réveiller pour la réécrire. Plus encore que le contenu du texte, c’est sa matérialité physique qui permet à Shaggley de nier le monde qui l’entoure. L’amnésie qui le frappe n’est pas un sort enviable, mais elle suffit pour qu’il ne se sente plus seul. Or, si un amnésique a tendance à lire et reproduire le même texte, la mémoire de la science-fiction crée sans cesse de la nouveauté. Du macro-texte surgit alors une reconfiguration à la fois du réel et des acquis de la science-fiction, chaque nouvelle œuvre prenant appui sur les précédentes, à la manière dont les recherches scientifiques, quoique portant sur les mêmes objets, apportent leur lot quotidien de découvertes.

jl-millenaires6003.jpgUn roman de Serge Lehman, Aucune Étoile aussi lointaine, illustre élégamment le paradoxe fondamental de la science-fiction, qui « revisite » certains thèmes, certaines images, et la manière de les résoudre, afin de leur donner une nouvelle signification. Le personnage principal, Arkadih, nourri de récits légendaires décrivant les aventures des nautes d’autrefois, choisit d’en devenir un, au moment même où une nouvelle technologie, celle des « Toboggans » permettant de créer des portails de transfert instantanés, rend caduque la navigation spatiale au long cours. Son histoire devient comme le chant du cygne du récit de voyage intergalactique, car son ultime aventure reprend et dépasse tout ce qui avait été fait avant lui. La solitude que son choix impose à Arkadih est renforcée au fil du récit par la distance qui s’établit progressivement entre le dernier des nautes (31), dont le temps est ralenti par les conséquences du paradoxe de Langevin, et le reste de l’univers. Il s’agit pour lui de rattraper, pour le mettre hors d’état de nuire, le « Noyau », ultime création du peuple maléfique vaincu autrefois par les ancêtres des races galactiques actuelle. Sa quête, apparemment concrète à l’origine, ne met sur sa route que des récits d’événements passés, sur lesquels il n’a aucun pouvoir. Le naute n’a d’autre tâche que de recueillir ces informations et c’est même là son trait le plus caractéristique : il est doué pour susciter les confidences. La diversité de ses rencontres et la variété de ses expériences rendent le roman impossible à résumer : il s’agit d’un roman d’apprentissage, dont chaque étape est nécessaire à la compréhension à fois du personnage et de l’univers qu’il explore.

Le récit se construit sur trois niveaux narratifs qui ne cessent de s’entrelacer : la vie individuelle d’Arkadih, faite de patience et de frustration ; le parcours du Noyau, situé dans un passé récent, peu à peu retracé et revécu au travers des récits et témoignages que le naute recueille ; le passé grandiose, mythique et connu par bribes, des peuples qui ont colonisé les galaxies. L’aventure d’Arkadih, dans un contexte aussi large, peut paraître vaine : il ne fait que retrouver ce que d’autres avant lui ont déjà exploré et il ne vit jamais directement les événements, découvrant éventuellement par la suite que son histoire est devenue légende, sans qu’il comprenne bien pourquoi. Il est pourtant, en même temps que le dernier des nautes, le premier et le plus grand d’entre eux, puisque son errance le conduit à devenir le mythique « Jonas », le naute chargé de diriger la planète qui, en des temps reculés, a permis l’union des espèces douées de raison. jl5611-2001.jpgL’aboutissement d’ est la découverte de la circularité des légendes organisées par le roman, ce qui renvoie à la circulation dans la science-fiction d’images et d’objets récurrents, mais dotés d’autres significations au fil de leurs incarnations. Une œuvre de science-fiction reprend de nombreux éléments déjà connus, mais en poursuivant ces objets, elle les transforme et se les approprie. De même qu’Arkadih marche sans cesse dans les traces de ses prédécesseurs, pour obtenir finalement une destinée qui n’appartient qu’à lui, de même chaque œuvre retrouve et redécouvre la science-fiction, dans une démarche à la fois d’hommage à tout ce qui a précédé et de fondation pour l’avenir. En science-fiction, il n’est pas d’œuvre si isolée que son souvenir ne puisse inspirer un nouvel auteur. Il n’est pas de dernier homme sur Terre sans héritage, car ce legs paradoxal transcende les limites de l’histoire qui lui sert de cadre. Nous nous souvenons des futurs et de toutes les destinées ultimes de l’humanité, et c’est à partir de ces souvenirs que nous lirons, ou relirons, toutes les histoires de l’avenir issues de la science-fiction.

Le travail d’assimilation et de composition des mondes de science-fiction, nécessaire pour la compréhension d’une œuvre, nous procure ensuite des souvenirs durables. Validées par le récit que nous sommes en train de suivre, les informations que retient notre mémoire individuelle subsistent dans la mémoire collective du genre, le macro-texte de la science-fiction. Dans cette mémoire collective sont mis en rapport des objets issus d’une multitude de textes et dont les particularités sont ensuite regroupées en espèces, en catégories. La taxinomie imaginaire que tentent les encyclopédies de science-fiction témoigne de ces tentatives de donner une forme matérielle à un macro-texte qui n’existe que dans l’esprit et la mémoire de l’ensemble des amateurs de science-fiction. Plus que les modes et les goûts du moment, ce sont ces souvenirs saillants qui composent, à long terme, le profil d’un genre impossible à définir autrement que par ses incarnations artistiques, mais qui ne se réduit pas à ses images et ses thèmes les plus popularisés. Ce que reconnaît l’amateur de science-fiction, c’est le jeu de l’apprentissage rejoué par chaque œuvre et qui se poursuit dans le genre tout entier.

 

Simon Bréan



(21) Ce problème est susceptible d’affecter tous les genres, puisqu’il est nécessaire à la fois de signifier, par des marques visibles, son appartenance à ce genre et de s’en démarquer. Dans le cas des jeux vidéos ou des illustrations, ce principe de répétition atteint son maximum, ce qui peut donner l’impression que la science-fiction dans son ensemble n’est qu’un recueil de clichés plus ou moins habilement redistribués. Néanmoins, l’objectif de ces arts graphiques est de donner à voir, de la manière la plus élégante et stimulante possible, des objets qui ne sont qu’imaginés ou décrits. La bande dessinée et le cinéma obéissent aussi partiellement à ces contraintes de répétition, utiles pour obtenir l’attention du lecteur et du spectateur.

(22) « Le survivant » (1971).

(23)  L’image est d’autant plus évidente que le film s’achève sur une sorte de crucifixion de Charlton Heston, dont le sang aux propriétés rédemptrices (car il sert d’antidote contre le virus vampirique) s’échappe par les poignets et les flancs.

(24) Ou plus exactement, d’« interartialité ».

(25) « The Twilight Zone ». Cette série télévisée créée par Rod Serling a connu 6 saisons (1959-1964), accueillant d’excellents scénaristes (Charles Beaumont, Richard Matheson et Rod Serling lui-même), ainsi que de nombreux acteurs connus ou prometteurs (Buster Keaton, Art Carney, Mickey Rooney, Ida Lupino, James Coburn, Charles Bronson, Lee Marvin, Peter Falk…). Ses épisodes sont considérés comme de grands classiques de la science-fiction.

(26) « Time enough at last ». Il s’agit du huitième épisode de la première saison.

(27 Le titre de cette « série dans la série » se base sur l’image la plus frappante du générique de « La quatrième dimension », une porte s’ouvrant brusquement sur l’inconnu.

(28) « Frappé par son hubris », déclare sentencieusement le robot alcoolique Bender, indiquant par là qu’il ne considère pas cette scène comme parodique (« A Head in the Polls », 2ACV03).

(29) Richard Matheson, « Cycle de survie », dans Une Histoire de la science-fiction – 2, 1938-1957, L’âge d’or. Dir. Jacques Sadoul, Paris, Librio, 2000, p. 97.

(30) Serge Lehman, Aucune Étoile aussi lointaine, Paris, J’ai Lu, 1998.

(31) Les nautes sont les pilotes de vaisseaux spatiaux. Ce terme a, entre autres, été utilisé par André Ruellan dans Aux Armes d’Ortog.



Bréan, Simon. « La mémoire et l’avenir. L’héritage du dernier homme sur Terre : lire et relire l’avenir en science-fiction » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 291-308.

18/08/2011

L'héritage du dernier homme sur Terre (2)

II – De la « xénoencyclopédie » au « macro-texte »

Le « dernier homme », paradoxalement, n’est pas une figure isolée dans la science-fiction. On retrouve divers « derniers hommes » dans des romans, des films, ou des séries télévisées. Chacune de ces incarnations subsiste, parfois de manière contradictoire, dans l’esprit des lecteurs. À l’échelle du genre lui-même, ces objets de science-fiction peuvent être progressivement caractérisés et délimités, au sein d’une mémoire globale de la science-fiction : le « macro-texte ».

 

pdf010-1972.jpgLes informations obtenues au fur et à mesure sur les différents objets de science-fiction constituent ce que Richard Saint-Gelais, adaptant une notion employée notamment par Umberto Eco, (11) nomme une « xénoencyclopédie » : « Lire de la science-fiction, ce n’est pas seulement s’exposer à des mots absents de tout dictionnaire. […] C’est aussi progresser à travers un texte qui postule une encyclopédie différant plus ou moins considérablement de celle du lecteur, une xénoencyclopédie. » (12) La notion d’encyclopédie à laquelle se référent ces deux chercheurs s’applique à des processus de lecture au sens strict, mais elle peut concerner toute conduite humaine (13). L’encyclopédie est l’instrument auquel nous nous référons mentalement pour donner un contexte à ce que nous percevons ou prévoyons. Il peut donc s’agir aussi bien de données tirées de la réalité que d’informations produites au préalable par le texte. La plupart des fictions font appel à la mémoire de leur destinataire, par exemple en proposant sans les définir des mots comme « voiture ». Si le destinataire d’une œuvre de science-fiction constitue une « xénoencyclopédie », c’est qu’il doit tirer du texte ses informations et réévaluer ses connaissances préalables pour analyser correctement ce qu’il découvre. Loin de se ramener à un simple lexique, la « xénoencyclopédie » est tissée à partir d’un réseau de références. C’est en se soutenant réciproquement que les inductions du lecteur dessinent en creux à partir du texte un univers spécifique à une œuvre de science-fiction donnée.

Quand Richard Matheson présente un « dernier homme sur Terre » dans son roman I am legend, il en construit la figure de manière complexe, à travers un ensemble de situations, qui mettent en scène de nombreuses implications de son statut de rescapé ultime. Robert Neville est le seul être humain ayant échappé à un virus qui a transformé le reste de l’humanité en vampires. Ces mutants font le siège de sa demeure fortifiée, mais il leur résiste en profitant de leurs désavantages. Le dernier homme est surtout défini ici par les caractéristiques qu’il ne partage pas avec ces êtres de l’ombre, comme l’allergie au soleil et la soif de sang. L’événement qui le mène à sa perte est l’irruption dans son existence d’une jeune femme, apparemment rescapée elle aussi. Là encore, le statut du dernier homme est établi par différenciation : cette femme représente en fait une variété de vampires capables de survivre au virus qui transforme le reste de l’humanité en goules décérébrées. Quand il découvre la réalité, Neville ne peut plus tolérer son état. Le dernier homme devient alors celui qui ne peut parler à personne et surtout qui ne peut se reproduire. La comédie de l’espionne l’a abusé suffisamment longtemps pour qu’il ressente les affres de sa solitude, si bien qu’il se refuse à fuir et préfère affronter la mort.

« Robert Neville considéra le nouveau peuple de la Terre. Il savait qu’il n’en faisait pas partie. De même que les vampires, il était pour eux une abomination, un objet de sombre terreur qu’il fallait détruire. (…) La boucle est bouclée, songea-t-il tandis qu’un engourdissement ultime s’emparait de ses membres. Une nouvelle terreur a émergé de la mort, une nouvelle superstition a conquis la forteresse inexpugnable de l’éternité.
Je suis une légende.
» (14)

L’aboutissement de ce cheminement paradoxal, qui inverse les perspectives, est la transformation en « abomination » de celui qui incarnait la norme, et ici, ce monstre se définit autant, voire plus, par son rapport aux mutants qui peuplent le roman, que par comparaison avec notre propre monde de référence. Au fil de la lecture, les différentes entrées de la « xénoencyclopédie » s’enrichissent et se complètent les unes par les autres : ici, la catégorie « vampire », en se diversifiant, réduit la catégorie « humain » jusqu’à ce que ce terme ne signifie plus que « anti-vampire ». Un deuxième phénomène vient ainsi s’ajouter à la mémorisation progressive des données du texte par le lecteur. Le « dernier homme » n’est pas seulement la « légende » constituée par l’œuvre de Matheson. Paradoxalement, plus ce personnage est caractérisé par son environnement textuel, plus il est susceptible d’en être extrait, pour constituer une figure de référence, dans notre propre mémoire. Robert Neville est susceptible de devenir un paradigme du « dernier homme sur Terre » : c’est aussi à nos yeux qu’il est devenu légende.

ldp00776-1966.jpgEn créant pour guider sa lecture des catégories nouvelles et dont la cohérence est établie par l’œuvre de science-fiction, le lecteur peut y faire appel en dehors du texte. Un objet abstrait de son contexte d’origine passe ainsi d’une « xénoencyclopédie » développée à court terme pour suivre le fil du texte à une forme d’encyclopédie personnelle. Celle-ci regroupe les diverses catégories formées à partir de toutes les œuvres de science-fiction que le lecteur connaît et correspond à sa « culture SF ». Après avoir rencontré pour la première fois un « dernier homme », nous disposons d’informations relativement pertinentes sur tous les « derniers hommes » du monde. Par exemple, il est plus ou moins acquis qu’il faudrait à un « dernier homme » lutter contre un désespoir semblable à celui qui étreint le voyageur temporel ayant emprunté La Machine à explorer le temps de Wells, lorsqu’il voit le paysage désolé et presque sans vie de la fin des temps : « Je ne peux communiquer le sentiment d’abominable désolation qui régnait sur le monde. » (15) Ce désespoir naît de l’irrémédiable solitude de quiconque se sait dernier représentant de son espèce. Le lecteur conserve cette donnée dans son encyclopédie personnelle, en considérant jusqu’à ce qu’un nouveau texte lui impose une nouvelle information, qu’elle s’applique à tous les « derniers hommes. » (16) De la même manière, les différents objets de la science-fiction nous restent en mémoire, avec des caractéristiques plus ou moins déterminées. Une image frappante, comme celle de Charlton Heston à genoux devant la Statue de la Liberté, s’inscrit dans notre esprit, pour rejaillir lorsque nous songeons à la situation de l’homme seul, perdu dans un monde sans congénère et sans avenir pour l’espèce humaine. (17)

Le retour, les variations et les raffinements des différents thèmes associés à des objets de science-fiction composent progressivement un réseau d’images et de discours, dépassant largement la culture individuelle, qui en retour permet de former d’autres discours et images. Lecteurs et auteurs de science-fiction puisent dans ce réseau englobant, cette macrostructure qui correspond à la mémoire du genre, pour analyser et composer les récits de science-fiction. Le « macro-texte » de la science-fiction, qui s’enrichit à chaque œuvre nouvelle, est un espace intermédiaire, établi entre la xénoencyclopédie d’un texte donné et la réalité quotidienne du lecteur, composant comme un monde de référence secondaire, où il est possible de puiser des informations pertinentes, complétant celles qui sont fournies explicitement par le texte. Vous avez certainement, depuis la première occurrence de l’expression « dernier homme sur Terre » dans cet article, essayé plus ou moins consciemment de vous figurer à quoi elle pourrait renvoyer. Pour cela, vous avez moins spéculé sur son extension « réelle », sur l’état effectif d’un futur inaccessible, que fait appel aux objets équivalents que vous avez pu rencontrer, qui proviennent tous de fictions, qu’elles ressortent de la science-fiction ou non. Les œuvres de science-fiction ont à cet égard la particularité de pouvoir reprendre le même type d’objets, parce qu’elles ne construisent pas nécessairement le même type de récit à partir d’objets apparemment semblables. Les objets spécifiques de la science-fiction prennent dans le cadre du macro-texte une dimension aussi simple que les objets de notre quotidien, qui permet de les multiplier à l’infini.

gallimard-borges1951.jpgL’ensemble des discours, qu’ils soient concordants ou non, permet des dialogues entre les œuvres, au travers des réminiscences du lecteur. Néanmoins, comme dans le cas de la mémoire individuelle, la mémoire du genre est sélective. Mis en situation d’hypermnésie, cette incapacité à oublier, le lecteur évoluerait entre les références de science-fiction comme l’archiviste de « La bibliothèque de Babel » (18) errant au milieu de textes morts et incompréhensibles, sans personne avec qui échanger ses impressions. Le macro-texte évoque cette bibliothèque infinie dont il est dit qu’elle contient « tout », et notamment « l’histoire minutieuse de l’avenir » (19). Néanmoins, son espace correspond plutôt à celui d’un dessin animé parodique comme Futurama (20), dans lequel le personnage principal, Fry, dernier représentant de l’humanité du XXe siècle, est projeté dans un avenir où se réalisent, dans un joyeux désordre, toutes les « prédictions » de la science-fiction de notre époque. Le personnage de Fry, quoique entrant dans la catégorie du « dernier homme », à sa manière, en inverse exactement le principe : c’était au XXe siècle qu’il était isolé et désespéré, alors qu’il trouve dans ce XXXe siècle une source d’émerveillement continuel. De plus, contrairement à l’archiviste, il est affecté d’une bêtise congénitale qui le rend incapable de se souvenir de quoi que ce soit correctement. Cette amnésie partielle est nécessaire à la série : s’il disposait d’une mémoire normale, il pourrait, de l’intérieur même de la fiction, prévoir l’issue des différentes péripéties qu’il rencontre. Au lieu de quoi, son incapacité à identifier les références auxquelles il est confronté renforce le plaisir du spectateur, dont la mémoire est flattée à bon compte.

01uturama_scooter2.jpgNi archiviste perdu au milieu d’une infinité de références, ni imbécile vivant dans un présent continuel, un lecteur de science-fiction peut ainsi toujours s’appuyer sur des références accumulées précédemment pour l’aider à formuler ses inductions, en courant cependant le risque de devenir trop compétent et de ne plus trouver à « apprendre » d’une nouvelle œuvre de science-fiction.

 

Simon Bréan



(11) « [Les théories textuelles de seconde génération] doivent passer bien sûr d’une analyse sous forme de dictionnaire à une analyse sous forme d’encyclopédie ou de thésaurus. » Umberto Eco, Lector in fabula, La Coopération interprétative dans les textes narratifs, Paris, Grasset et Fasquelle, 1985, coll. Figures, p. 18.

(12) Richard Saint-Gelais, op. cit., p. 212. J’applique ici le terme de « xénoencyclopédie » pour parler des références construite à partir d’une seule œuvre ; le terme employé plus tard pour l’ensemble des références sera « macro-texte ».

(13) Umberto Eco oppose les exemples de deux individus désireux de commettre un hold-up, mais dont l’un ne dispose dans son encyclopédie que de références tirées de romans policiers, tandis que l’autre a nourri la sienne d’informations pratiques.

(14) Richard Matheson, Je suis une légende, Paris, Denoël Club France Loisir, 2003, p. 200-201.

(15) Herbert Georges Wells, The Time Machine : an Invention, Jefferson, Caroline du Nord, et Londres, 1996 [1895], p. 160 : « I cannot convey the sense of abominable desolation that hung over the world ». Ma traduction.

(16) Fredric Brown, plus haut, faisait implicitement référence, dans « Knock », à cet aspect, puisque ce qui constitue le problème est l’irruption potentielle d’un élément extérieur susceptible de rompre cette solitude. La brièveté de cette nouvelle incite le lecteur à faire ce que nous avons proposé plus haut : chercher la ou les résolutions possibles du problème, en constituant une sorte de catalogue, composé à partir d’autres histoires mettant en scène un « dernier homme », ou des éléments qui seraient compatibles avec un personnage de ce genre. Néanmoins, Fredric Brown offre ici un paradoxe ludique dont le but est de frustrer le lecteur, en refusant de valider ou d’invalider la moindre hypothèse, et son texte sert plus à rendre le lecteur conscient de ce qu’il fait réellement en lisant, qu’à raconter une histoire à proprement parler.

(17) Il s’agit de la scène finale du film « La planète des singes » (1968), lors de laquelle le personnage principal comprend qu’il n’a aucun espoir de retrouver sa planète d’origine, puisque la planète des singes n’est autre que la Terre. Il restera donc à jamais le dernier homme intelligent, dans un monde fait d’êtres humains.

(18) Jorge Luis Borges, « La bibliothèque de Babel », Fictions, Paris, Gallimard, Folio Bilingue, 1994.

(19) Ibid, p. 159.

(20) Futurama est une série télévisée animée, lancée en 1999 par Matt Groening, le créateur des Simpsons, qui met en scène une entreprise de livraison intergalactique de l’an 3000, dont les employés sont confrontés à diverses situations classiques dans la science-fiction : des robots deviennent meurtriers, des mutants envahissent les égouts, des extra-terrestres attaquent la Terre ou mettent au point de machiavéliques complots, et bien sûr Fry et ses amis sauvent le monde régulièrement. Tous ces événements sont inspirés d’autres œuvres de science-fiction et adaptés au second degré de la série.



Bréan, Simon. « La mémoire et l’avenir. L’héritage du dernier homme sur Terre : lire et relire l’avenir en science-fiction » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 291-308.