20/04/2012
Century XXI
Anthologie de Sylvie Denis
Encrage, 1995
En passant d'Asimov présente à Century XXI, on quitte les USA pour les îles britanniques, cet univers parallèle dont les habitudes gastronomiques demeurent un mystère et qui sut engendrer le seul dictateur dickien en real life : Margaret Thatcher. Sous-titré La nouvelle fiction spéculative britannique, ce volume est compilé par Sylvie Denis et traduit par la même et Francis Valéry (bon, traîne pas trop pour le chèque, Francis). Il parait chez Encrage, la maison amiénoise déjà mythique à laquelle nous devons tant d'opuscules de qualité (fond et forme), tels que le superbe volume consacré à Dick par Hélène Collon. En fait, Century XXI constitue le premier titre d'une nouvelle collection, « Pulsar », animée par un nouvel avatar de Francis Valéry.
Sylvie Denis connaît bien la Grande-Bretagne, elle y a découvert le fandom en 1984 / 85. Et elle y a aussi découvert Interzone, la revue que tout le monde présente comme le creuset du renouveau de la SF britannique. Le présent recueil n'est autre qu'une manière d'écrémage des sommaires d'Interzone, les « meilleures histoires » de la revue de David Pringle, en somme. S'il n'y avait les anthos de Duvic et des initiatives telles que Century XXI, sans parler du volume que vous tenez précieusement en mains, on se demande comment le lecteur francophone, pauvre chou, serait au courant de ce qui parait dans le domaine de la nouvelle anglo-saxonne. Je me répète, mais la situation est lamentable dites, les autres éditeurs, vous attendez quoi, exactement ?
Comme toute production Encrage, ce livre est d'abord beau. On peut considérer que c'est inutile, mais personnellement j'aime le rapport charnel avec les bouquins. Je caresse de temps en temps la toile de mes CLA. Bref, le travail d'édition est remarquable, et offre un écrin digne du travail de sélection et de présentation qui s'y trouve mis en valeur. Voilà une anthologie comme on les aime : nantie d'une introduction (même si celle-ci est un peu brève à mon goût) et comportant références des textes et notices sur les auteurs. Du travail soigné. Century XXI contient neuf textes et forme un ensemble particulièrement équilibré, sa composition est de toute évidence très travaillée.
Ouvrir le recueil avec Le retour du docteur Shade de Kim Newman est symbolique. D'une part cette belle nouvelle parle du pouvoir de l'imaginaire et des médias, d'autre part elle constitue tout à la fois une référence au passé (les vieux comics), une peinture d'un avenir sombre, et un univers parallèle encore plus thatchérien que le vrai, s'il est possible. Qu'on y trouve également des allusions à l'équipe d'Interzone et la relation d'une convention donne le ton : la Grande-Bretagne d'où nous viennent tous ces textes est aussi, quelque part, un pays de SF, d'une SF plutôt dystopique... Tous les textes ne provoquent pas un tel choc, et le seul qui s'y hisse facilement est... le dernier du volume, Rêve d'Epsilon d'Eric Brown (auteur qu'on a lu naguère dans Univers). Quand on vous dit que c'est construit. Cette ultime nouvelle est une véritable réussite dans le genre labyrinthe psychologique et éthique, possible uniquement grâce à son postulat SF, ici les enregistrements de personnalité et ce qu'ils permettent à un père malade de la perte de sa femme, lorsque leur fille en est le portrait vivant.
Le reste de l'anthologie est loin d'être négligeable, mais il ne saurait figurer de choc à chaque page. Toxine, de Richard Calder, navigue dans le fantasme de la fascination et mériterait une lecture freudienne attentive : une histoire d'automates angoissante, qui m'a fait songer à un vieux texte de Georges Lange-laan. Amour-fou, de lan R. Mac Leod, est une tranche de vie qui touche aux tripes, peinture pathétique d'une déchéance ultime : pour vendre totalement son corps, jusqu'où la technique permettra-t-elle d'aller ? L'intérêt envers les technologies de pointe n'exempte pas de préoccupations sociales, loin de là.
lan Lee, avec II était une fois dans le parc, se montre digne de ce que les continentaux nomment l'humour anglais, mais son récit de compost très spécial ne me paraît pas des plus accrocheurs. Quant à Nicola Griffith, la seule femme du recueil, son Chant des grenouilles... est fort beau stylistiquement mais cette histoire d'épidémie semble avoir été faite... combien de fois exactement ? Greg Egan, que l'on apprend de plus en plus à apprécier, redresse fermement la barre dans un récit sur l'identité et la conscience qui va loin, loin y compris dans des paradoxes logiques comparables au rêve du papillon chinois (mais si, vous savez : l'homme qui s'éveille est-il un homme qui a rêvé d'être un papillon, ou un papillon rêvant qu'il est un homme qui s'éveille...). Cela s'appelle En apprenant à être moi, et toute la question est de déterminer la nature de ce moi, cristal neural qui grandit avec son hôte, ou cerveau d'origine ?
Brian Stableford, que l'on a connu auteur de séries d'aventures traduites jadis dans la collection « Galaxie-Bis » d'Opta, aurait entamé une seconde carrière grâce à Interzone. Je n'en suis pas vraiment convaincu à la lecture de Mortel immortel, mais le thème de cette histoire est tellement rebattu qu'il aurait fallu être très fort pour surprendre : pensez donc, un mortel parmi les immortels qui se demande si l'immortalité, finalement... On le comprend : la société du sixième millénaire a stabilisé ses membres à l'âge de plus ou moins neuf ans, sans aucune pulsion érotique. Paul J. McAuley, enfin, donne une belle histoire mélancolique avec L'histoire d'Ilya, Spider et Box, mélancolique comme toutes les histoires d'astroport et à nouveau un récit qui aborde l'identité, l'évolution de l'individu et le refus du changement. Il y a quelques constantes dans ce recueil, et Sylvie Denis les a bien mises en évidence dans son travail.
En définitive, le constat est mieux que satisfaisant : Century XXI possède ce relent de découverte qui était celui, naguère, des Fiction spéciaux lorsque nous découvrions des classiques insoupçonnés qui miroitaient lentement dans nos souvenirs de jeunes amateurs... Je ne trouve guère de plus beau compliment. Certes, il existe sans nul doute d'autres monceaux de textes qui eussent mérité la sélection, peut-être davantage que l'un ou l'autre texte présent. Le choix est une entreprise castratrice. Après une anthologie pareille, en tout cas, on ne va pas continuer à gémir et à peindre la SF sous les oripeaux d'une vieille femme agonisante !...
Dominique Warfa
Cyberdreams, n°5, 1996
17:01 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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17/04/2012
Solitude
Quand je suis entrée dans la pièce, tous les régimes étaient déjà là. Les prières le disputaient aux sanglots ; les unes étaient-elles plus sincères que les autres, il était trop tôt pour en juger. Toujours est-il que la plupart des régimes m’ignorèrent comme ils l’avaient toujours fait. Leur mépris ne me touchait plus depuis longtemps. Même le sourire narquois de cette salope de ploutocratie me laissa de marbre. Ma tristesse que je n’avais l’intention de prouver à quiconque, occultait tout.
C’est la monarchie qui vint à moi. Sa souffrance ne semblait pas feinte. Elle me prit dans ses bras, je la laissai faire. Elle avait toujours été un peu absolue dans ses émois. Je l’aimais bien pour cela.
« Il ne manquait que toi. Viens. »
M’ouvrant la voie entre la tyrannie et l’aristocratie qui, une fois encore, se disputaient en toute indécence, elle m’amena jusqu’à la gisante, que l’on avait drapée dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ainsi, figée dans ses valeurs tutélaires, elle semblait presque… parfaite.
« Qui aurait pu croire qu’elle en arriverait là ? » me dit, à voix basse, la monarchie.
Moi. J’ai toujours su que la démocratie finirait ainsi. Qu’elle se donnerait la mort. Tous les autres régimes, eux, vivent et meurent, emportés les uns sur les autres dans le grand cycle de la dégénérescence. Elle haïssait l’Anacyclosis. Jamais elle n’aurait supporté cette fin lente, sans grâce. Nous en avions parlé maintes fois.
« Comment s’est-elle… », demandai-je, sans pouvoir finir ma phrase.
La monarchie eut un frisson.
« Elle s’est servie de l’arme la plus puissante dont elle disposait. »
Je levai le regard au-dessus de la gisante : l’arme était là, encore
dégoûtante du sang qu’elle avait versé.
« Le suffrage universel… », murmurai-je.
- Direct, précisa la monarchie.
- En plein cœur ?
- Oui. Jusqu’à la garde.
- En seul tour de scrutin. ». Ma voix mourut.
Les monarchies censitaires et parlementaires qui s’étaient approchées pour épier notre conversation, s’étreignirent avec force : « quelle histoire, quelle folie ». D’un regard dur, la monarchie absolue les balaya plus loin.
« Qui prononcera l’hommage ? »
La monarchie ne me répondit pas, elle se contenta de pointer l’Autel du doigt : avec force gestuelle affectée, le Principat rassemblait ses papiers, préparait sa voix C’était plus que je ne pouvais en supporter. Je tournai le dos à la gisante et, sous le poids des régimes interloqués, me dirigeai vers la porte. La monarchie absolue ne tenta pas de me retenir. Elle avait compris, je pense.
J’ai fui le cadavre de la Démocratie, dont je me sentais pourtant si proche. Après tout, un régime si parfait qu’il ne convenait presque pas à des hommes, un régime si empreint d’idéal, était-il si différent de moi ? Une fois encore, j’étais seule, Utopie noyée d’ombres.
12:40 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : science-fiction, littérature, utopie, bellagamba |
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09/04/2012
Richard Canal, une SF sans dieu ni maître (4)
Aujourd’hui (mais est-ce vraiment si récent ?) on dirait que la manipulation a pris la relève de l’anéantissement dans le tronc thématique central, et que l’écriture relaie efficacement ce glissement (12). Les paradis piégés avancent clairement sur le territoire de la réalité virtuelle, du monde impalpable, mais surtout de l’univers qui est la création d’un autre : un piège qui vous manipule et qu’il convient de faire éclater, ce dont le héros ne se prive nullement. Mais, déjà, dans Le cimetière des papillons, malgré la rémanence du principe d’entropie dont ce roman est une parfaite illustration, cinq joueurs s'affrontent en gauchissant le sort du monde. A l'abri de leurs bunkers de jade, ils ne se matérialisent que dans un espace virtuel, le Domaine. Pour eux, les habitants de Shamäyor sont des pions. Mais le niveau des manipulateurs n'est pas le plan ultime, et une autre entité - le Jeu lui-même, peut-être - tire les cartes des cinq joueurs. En jouant des différents niveaux de réalité et donc des entrelacs de causalité (qui tire les fils de qui...), Canal dresse un roman qui est peut-être son œuvre la plus allégorique, avec un recours aux images fortes qui ne néglige aucun effet. Il y a parfois chez le lecteur comme une réminiscence de Brussolo, dans certaines pages : Canal ne parle-t-il pas clairement de “puzzle de chair” (13) ?
L'allégorie et le symbolisme comportent leurs dangers : lorsqu’on en joue, on est amené à manipuler des représentations parfois légèrement trop évidentes. Ah ! Cet enfant au ventre ballonné par la famine (l'Afrique, toujours), à la fois noir et blanc, qui stoppe l'entropie en devenant Source... Cet enfant qui “devenait un puzzle vivant” (sic). Canal, fasciné par les cultures et les forces vitales d’une Afrique qu’il voudrait, on le sent, plus agissante et plus responsable, a mille fois raison de marteler que notre sort se joue entre autres sur le continent noir, et que le métissage, au moins culturel, est toujours préférable à l'exclusion. Un enfant noir et blanc qui donne la vie, quelle belle image après tout...Les images... On quitte un roman de Richard Canal l'esprit frissonnant des images nées de cette écriture souvent flamboyante, bercé tout autant d'odeurs et de sons : odeurs du ghetto de Djoungolo dans Ombres blanches, sons du jazz qui baigne Aube noire, de toutes les musiques partout présentes. Toujours on revient à l'esthétique : dans les villes de Shamäyor, l'importance des apparences tend à transcender le caractère précaire des choses, les villes elles-mêmes sont oeuvres d'art. L'art est-il décidément autre choses que la tentative désespérée de l'homme pour se survivre, pour arrêter le temps réel ?
Canal devait être présent au sommaire de l’anthologie La frontière éclatée, consacrée à la science-fiction française dans les années quatre-vingt, et dont la préface constate cette étonnante unification du genre, alors, autour des motifs de l’artiste et de l’œuvre d’art (14). Grand amateur d’art africain, Canal offre à la création artistique et à sa problématique (de sa source à sa représentation) une place centrale dans ses écrits. Non seulement l’art plastique charpente-t-il souvent les intrigues, mais la musique : Rachmaninov, Tschaïkovsky (La malédiction de l’éphémère), “Don Giovanni” de Mozart (La guerre en ce jardin), Puccini (Swap-Swap), et bien d’autres... L’esthétique est vue chez lui avec un point de vue totalement philosophique : au-delà de la simple perception et du jugement individuel, c’est toute la question de la capacité créatrice qui est mise en cause, ainsi qu’une interrogation quant aux valeurs universelles du “beau”, sans parler de la justification de l’acte artistique. Kant n’est pas loin, il se balade dans les ruelles de Gorée. On peut se demander si les déploiements parfois emphatiques d’Ayerdhal sur l’artiste unique dépositaire de la révolte ne sont pas tout entiers dans quelques paragraphes de Richard Canal.
Relisons à nouveau La malédiction de l’éphémère : nous sommes enfermés, ils nous ont bouclés à l’intérieur du système solaire parce que nous sommes dangereux, des zones interdites maculent la surface terrestre comme un visage grêlé, on a peut-être déjà vu ça, de Farmer (l’univers fermé) aux Strougatski (Stalker), mais Canal déjà dévoie l’aventure purement fonctionnelle de cet univers science-fictif, pour y introduire ses préoccupations esthétiques, dans le “surgissement” de nouvelles oeuvres considérées comme géniales mais immanquablement macabres.
On peut rappeler ici l’opinion de Pascal Thomas (15), selon lequel “l’art est difficile à traiter pour la science-fiction — parce qu’il faut inventer de nouvelles formes sans pouvoir, et pour cause, les créer soi-même”. Dans le roman de Canal, l’art est au centre, mais ceux qui s’agitent dans le roman sont surtout ceux qui s’en emparent après la création : marchands et critiques d’art, voire gangsters...
Ajoutera-t-on in fine que le choix thématique est, toujours, implicitement révélateur des préoccupations de celui qui le pose, et que la mise en scène d’artistes et d’oeuvres d’art est sans doute une réflexion sur soi-même, artiste de la langue. Mais l’art n’est jamais neutre, et le thème de la faute et de la punition n’est pas loin, avec ces hommes coupables d’on ne sait trop quoi (fauteurs de guerre, sans doute ?) maintenus dans les zones interdites, avec ces cités devenues oeuvres d’art elles-mêmes, qui ne cessent de se dissoudre, de disparaître, de mourir... L’œuvre elle-même peut-elle se prétendre neutre ? Dans Les paradis piégés, les univers virtuels sont emboités, chacun constituant l’enfermement de l’autre et in fine du personnage. Roman gigogne qui questionne peut-être le statut même de l’œuvre en ce qu’elle serait, comme vision unique de l’artiste, tentative de repli sur un univers fermé qu’il convient de dynamiter.
Richard Canal se révèle au détour de chacun de ses livres un formidable créateur d'univers, d’univers enrichis de toutes les manifestations de la vie et nantis de personnages d'une épaisse réalité, d’univers qui ne cessent de retisser la trame du réel et de mettre en cause les apparences — ce qui constitue l’un des principes fondateurs de toute bonne science-fiction. D’univers, surtout, qui résonnent d’un questionnement par principe infini, celui du bien et du mal, de la vie et de la mort, de la révolte et de l’entropie — vastes entreprises philosophiques déguisées en questions simples, mais qui jamais ne rebutent les personnages, parce qu’il demeurent inlassablement disposés à se battre. Avec leurs rêves si cela se révèle nécessaire...
Dominique Warfa
(12) Glissement sans doute moins rigide que je ne le présente, les “observateurs” de La guerre en ce jardin pouvant fort bien se voir rangés au rang des manipulateurs.
(13) Le cimetière des papillons, p. 81.
(14) Il est pourtant un peu étrange de présenter ce recours au monde artistique comme typiquement français, alors que l’oeuvre d’art tient une grande place dans la mouvance cyberpunk : il suffit de relire Gibson, en particulier la piste des “boîtes” que remonte Marly dans Comte Zéro. Oui, bien sûr : Gibson et Canal ont été révélés par la même collection, “Fictions” de La Découverte. Étonnant, non ?
(15) In “Littératurants et narratifs”, dans Yellow Submarine n° 60, mai 1989.
Galaxies, n°7, décembre 1997
12:54 Publié dans Dominique Warfa | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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08/04/2012
Richard Canal, une SF sans dieu ni maître (3)
Le cri politique de révolte n’existe évidemment que grâce au formidable pouvoir d’évocation de l’écriture. Jamais, nulle part, on ne peut séparer artificiellement fond et forme, vieux sujet bateau pour bacheliers attardés. Ne s’attacher qu’au discours tenu, aux “idées” qu’il faut développer, conduit au risque de confusion dans lequel sombra la “SF politique française” dans la deuxième moitié des années soixante-dix, assez loin de la littérature (10). Privilégier la forme, a contrario, conduit tout droit au plus profond des impasses franchement limites de l’art pour l’art, option qui néglige les rapports de l’artiste au monde et ne peut que s’enfermer dans sa propre contemplation.
Canal ne se reconnaît guère dans les chapelles de la SF française, et ne s’est jamais privé de le dire. S’il est une œuvre dans laquelle le propos tenu n’est jamais loin de la manière dont il est tenu, ce sera celle de Richard Canal. Styliste, a-t-on dit de lui, et j’ai déjà employé les qualificatifs de lyrique et de romantique. La science-fiction, selon lui ? “Une forme de surréalisme avec plein d’espace autour” (11). Il parle alors, voici sept ans, des imbrications, des détournements qui font de ses textes des puits sans fond. Il évoque les tâches d’élagage et de ciselure que réclame son style. Aujourd’hui, il n’y a rien à retirer de ces propos : la vision politique anti-manichéenne de Canal se pare d’une écriture toujours remarquable.
Une écriture qui a gagné au fil des livres en maîtrise, en profondeur, en beauté (ce n’est pas au hasard que je convoque une catégorie esthétique). Car effectivement cette écriture est adéquate au type de littérature qu'elle illustre : écrivain d'images, fasciné par l'esthétique et l'œuvre d'art, motif présent dès son premier roman, Canal use d’une plume maniant symboles et allégories, qui se fait miroir de ce qu'elle donne à voir. Certes, on l’a vu, la thématique est plus riche encore, et se concentre autour de la désagrégation, de la délitescence. Mais toujours, elle travaille par le biais d'images fortes et témoigne d'une inventivité sans cesse revivifiée.
Nul ne naît à la littérature tout armé. Une écriture se cherche parfois longtemps. Chez Richard Canal, oscillant de la préciosité au dialogue “blanc” style polardeux, elle semble s’être finalement trouvée dans un registre lyrique fait d’éclats et d’explosions enchâssés, avec une indéniable vitalité dans l’évocation — une évocation qui tient autant de la mise au jour d’une autre réalité, bref d’une “vision”, que d’une simple description littéraire.
Dominique Warfa
(10) Quoiqu’il faille relire aujourd’hui cette période d’un oeil débarrassé de tout a priori, et que l’on y découvrirait ainsi bien moins de ce que ses adversaires nommaient “tracts” que l’on a pu le croire en suivant certaines critiques d’alors. Il y a des enterrements trop rapides qui confondent pépites et scories. A moins qu’il n’ait véritablement fallu, en ces années quatre-vingt riches de golden boys, assassiner le discours proprement politique ? Il est temps, dès lors, d’y revenir. Richard Canal y contribue bien.
(11) Dans l’entretien déjà cité avec Richard Comballot.
Galaxies, n°7, décembre 1997
12:30 Publié dans Dominique Warfa | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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07/04/2012
Richard Canal, une SF sans dieu ni maître (2)
Richard Canal est né en 1953, à Tarascon-sur-Ariège. Il a poursuivi (et rattrapé, apparemment) des études d’informatique qui l’ont vu sortir de l’Université de Toulouse III avec un doctorat. Marié, avec un enfant, il accomplit ses tâches professionnelles de maître de conférences en Afrique : il fut en poste à Yaoundé (Cameroun) et enseigne actuellement à de futurs ingénieurs-informaticiens à l’École Nationale Supérieure Universitaire de Technologie de Dakar (Sénégal). Un certain nombre d’éléments constitutifs dans ses intrigues et dans la forme de sa science-fiction trouvent indéniablement leur source dans les connaissances techniques de l’auteur, sans pour autant que sa science-fiction tourne au jargon d’hyperspécialiste (3), tout comme les décors de la “trilogie” (constituée par Swap-Swap, Ombres blanches, et Aube noire) dans cette Afrique qu’il aime (humainement et artistiquement, c’est une première clé de l’œuvre) et où il continue de vivre. Richard Canal a sans doute été l’un des premiers à nous décrire un futur déglingué dans lequel l’Amérique du Nord s’enfonce dans la pauvreté sociale et intellectuelle tandis que le continent africain devient une grande puissance mondiale. Aube noire est exemplaire à ce titre, mais le motif est présent dès Swap-Swap, roman dans lequel des marabouts amateurs d’art (sic) recherchent les témoignages les plus précieux du passé européen, comme les quarante-cinq tours de Claude François (4)…
Canal a confessé naguère combien il éprouve le sentiment que “l’acte d’écrire est une urgence, que chaque phrase que l’on pose sur le papier ne saurait être autre chose qu’un cri, chaque texte un manifeste” (5). Dans le même entretien, déjà ancien, il avouait avoir balancé de l’anarchie à la littérature avant de choisir les mots pour armes. Si notre écrivain est un lyrique et un romantique, il n’est pas pour autant partisan de l’art pour l’art, pas davantage qu’un créateur autiste coupé du monde, non plus qu’un cynique ayant choisi d’ignorer les soubresauts du reste de la planète. Bien au contraire, il s’affirme éminemment politique, bien plus peut-être qu’une bonne part des tenants de la SF idéologique des années soixante-dix, car il n’hésite pas à saisir à bras-le-corps une thématique du refus et de l’indignation que ses personnages transmutent en action pure. “Nous avons perdu l’innocence et la rage mais je ne désespère pas : un jour, nous mordrons”, disait-il encore.
Il se définissait alors comme un être envahi par une sorte de face sombre d’un humanisme, d’un idéalisme qu’il partagerait volontiers avec Simak ou Sturgeon si une “fatalité vénéneuse” n’envahissait ses récits. Les personnages de Richard Canal ne sont jamais façonnés d’un seul bloc, ils hésitent entre bien et mal, privilégient le gris, mais tentent de vivre leurs convictions même s’ils sont en définitive souvent cassés, car ils s’activent “agités par un espoir inextinguible”. Il en traîne, des révolutionnaires, déçus ou non, dans les récits de Richard Canal. Mais ils sont fort peu guévaristes (6), leurs modèles se situant plutôt du côté de Proudhon ou de Stirner. Ils ne se battent pas tellement pour s’emparer du pouvoir et remplacer des maîtres par d’autres : il se battent pour supprimer un ordre pernicieux. Puis ils peuvent s’effacer : sur Shamäyor (Le cimetière des papillons), les anarchistes qui ont percé les bunkers disparaîtront, plutôt que de remplacer les joueurs. Le Jeu alors cesse, on l'oublie ainsi qu'on peut “oublier les dieux, (...) oublier les maîtres à l'ombre des drapeaux noirs”... Ni dieu, ni maître... Lorsqu’ils se font terroristes informatiques, comme Althéa et la Fraction Armée Noire qui piratent les banques de données dans Aube noire, ils sont hackers, mais ils ne lorgnent pas le fauteuil de Bill Gates.
Le thème principal de l'œuvre est certes un motif de perte, de décomposition d’un monde et de la vie elle-même. La malédiction de l’éphémère, son premier livre, montrait emblématiquement cette vision entropique jusque dans son titre, sous le signe de l'éphémère et du désespoir (7). La légende étoilée, deuxième volume d’Animaméa, est hanté de suicide (la tentation de Fabrice) et de mort (celle-ci imprègne évidemment tout le cycle, Animaméa étant la planète des âmes mortes)... Une cité de steelglass de Villes-Vertige ne finit-elle pas, après la contamination de ses sœurs par la part sombre de l’esprit humain, par... se suicider, alors que tout le récit progresse vers le néant et l’obsolescence (8) ? Dans Swap-Swap, il s'agit de la perte de la mémoire, de l'identité : un héros sans mémoire vivant une quête, voilà qui n’était pas sans rappeler Van Vogt et plus spécifiquement un certain Gilbert Gosseyn — même les mémoires informatiques sont vides de références concernant Roman Leyter. Ombres blanches propose une vision symboliquement forte de la déchéance qui atteint les valeurs de l’Occident, dans la traversée de la grande décharge du ghetto de Djoungolo, où la technologie de pointe sombre dans les déchets médicaux (surréaliste colline de fœtus...). Aube noire, malgré la lutte, voit la perte des illusions, la disparition des proches, la tentative de repli (impossible ?) sur le continent des ancêtres. Le plus caractéristique est sans doute le sort de Shamäyor, dans Le cimetière des papillons, monde entraîné dans la chorégraphie folle d'une entropie infernale. Livres, objets, machines et même villes s’y voient réduits en poussière, tout s'y délite à une vitesse effrayante. Symbole : seul le sang animal ralentit cette déliquescence, et on en recouvre donc les fondations des constructions, combat de la vie contre le temps destructeur. Dans Les paradis piégés, la nature même du réel se fait piège et mène à revivre l’horreur la plus ultime que notre siècle ait pu concevoir.
Peu de personnages chez Canal (y en aurait-il seulement un ?) qui ne soient blessés ou mutilés, symboliquement (dans leur être intime) ou physiquement (dans leur être de chair). Mais ainsi que lui-même les décrit, obscurs, tourmentés, hésitants, les voilà poussés pourtant par un profond désir d'agir. Une volonté sans doute désespérée de contrer les lois qui prétendent les régir, lois physiques ou lois humaines, une volonté de nier aussi l’entropie générale. Les plus radicaux constituent les révolutionnaires — la révolte anarchiste court partout : le groupe Temps nouveaux qui veut abattre les joueurs, la Fraction armée noire, le commando Cassandra qui tente d'abattre Étoile, l'Intelligence Artificielle du gouvernement camerounais.
Mais Richard Canal, a-t-on dit, serait représentatif d'une génération “post-politique” de la SF française. Sa pratique littéraire pourrait certes être qualifiée davantage de formaliste que de purement utilitariste, mais son discours n'en est pas moins un discours de révolte : le choix d'une Afrique forte, décrite de l’intérieur, dans la trilogie est symptomatique d'un refus des fausses évidences occidentales. “Un retournement de l’ordre du monde”, avait dit Éric Vial (9). Et n’est-ce pas l’espoir de l’utopie anarchiste de retourner l’ordre comme un gant afin de le rendre en définitive obsolète et inutile ? Les hommes doivent se battre et s’unir, comme ceux de Shamäyor, qui se retrouvent orphelins de leur confort, contraints de réinventer leur vie, en accord avec le temps, lorsque les Sources se tarissent et que les villes flamboyantes qu'elles entretenaient meurent.
Dominique Warfa
(3) Parmi les auteurs parfois qualifiés de “cyberpunks” au sein de la SF française, Canal malgré ses connaissances pointues paraît au contraire très attaché à ne pas laisser les informations techniquement nécessaires contaminer entièrement le lexique du récit. En passant, il faudra un jour comparer les oeuvres science-fictives des écrivains français par ailleurs informaticiens — outre Canal : Dunyach, Girardot, Léourier et sans doute d’autres...
(4) L’historien du genre retrouverait une première variante de ce motif du retournement de perspective dans un roman de Bernard Villaret, Mort au champ d’étoiles, qui voit passer dans la France profonde du marais poitevin des ethnologues africains étudiant la société locale (Marabout, 1970).
(5) In entretien avec Richard Comballot, paru dans Solaris, n° 92 (été 1990).
(6) Au plan purement politique, non en tant qu’image du “mythe” révolutionnaire (le héros encore jeune qui disparaît dans l’action).
(7) Mais déjà, au-delà de l’action, l’art. L’art qui, comme l’a vu Noé Gaillard (critique de la réédition de La malédiction de l’éphémère dans KWS n° 21, septembre 1996), “serait la seule réponse, notre réponse à la malédiction, cette impossibilité à franchir les cercles pour échapper à la brièveté de notre existence”.
(8) De ce point de vue, on ne peut évidemment manquer de rapprocher les cités flamboyantes du Cimetière des papillons de celles de Villes-Vertige. Si aucune appartenance à un cycle quelconque n’est mentionnée dans le roman le plus récent, une parenté plus qu’allusive est claire.
(9) Critique de Swap-Swap dans Imagine, n° 54, décembre 1990.
Galaxies, n°7, décembre 1997
09:30 Publié dans Dominique Warfa | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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06/04/2012
Richard Canal, une SF sans dieu ni maître (1)

Photo : Fabienne Rose (2003)
Si la science-fiction de Richard Canal s’avère de manière très évidente s’organiser autour d’images, elle est également une littérature d’idées, et même une littérature très politique. Rien n’est simple, mais le propre d’un écrivain majeur n’est-il pas de provoquer joyeusement l’éclatement des grandes catégories et des petites étiquettes ? Richard Canal est bel et bien un écrivain majeur, et il l’est devenu en une bonne dizaine d’années : son premier roman est paru en 1986. Non seulement il a développé un style propre, non seulement ses écrits sont habités d’une thématique unifiée, mais il ne cesse d’alimenter sa littérature de préoccupations généreuses — et il le faisait en douceur dès 1985 alors que Serge Lehman était encore loin de songer à son entreprise de thriller futuristo-progressiste... Richard Canal, c’est peut-être un défaut désormais, est également un écrivain plutôt discret : son œuvre parle pour lui — et il n’est pas l’homme des déclarations tapageuses. Il est l’homme de son écriture.
Les faiseurs de prix littéraires ne s’y sont heureusement pas trompés. Que ce soit par des prix issus de jurys (Prix Solaris 1986 au Québec pour “CHOIX”, Grand Prix de la Science-Fiction française 1989 pour “Étoile”) ou par des distinctions décernées par un cercle plus ou moins élargi comprenant une part du lectorat du genre (deux Prix Rosny Aîné lors des conventions nationales françaises, en 1994 pour Ombres blanches et en 1995 pour Aube noire), les diverses facettes de l’œuvre de Richard Canal ont été mises en évidence. Nul ne songera à s’en plaindre.
Comme les jeunes écrivains réunis en 1978 par Philippe Curval dans la fameuse anthologie Futurs au présent, Canal a eu de la chance : ses textes ont très vite trouvé preneur — et il a su en profiter. Il est actif dans le genre depuis le début des années quatre-vingt. Rétrospectivement, on se prend à se dire qu’il eût été parfaitement à sa place au sein de la sélection curvalienne, s’il n’avait fait ses premiers pas dans le milieu lors de la convention française de Dijon, en 1982 seulement. Peut-être cette “chance” a-t-elle porté quelque peu son propre revers — Richard Canal confesse que bien des publications de ses débuts n’étaient pas parfaitement abouties, de ses premières nouvelles à Animamea (1). Mais quel jeune talent aurait refusé l’accueil empressé que lui fit Alain Dorémieux dans Fiction, dès avril 1983, alors que sa première publication fanzinesque datait seulement de l’année précédente ? Entre avril 1983 et avril 1984, le nom de Richard Canal apparaîtra quatre fois au sommaire de Fiction.
A dater des années quatre-vingt, il sera présent à peu près partout où la SF francophone s’exprimait, des dernières années de Fiction aux anthologies Univers de Pierre K. Rey, en passant par les recueils compilés par Richard Comballot pour les éditions Phénix (Mirages 1990 et Mirages 1991) ou la série Espaces Imaginaires de Gouanvic et Nicot, qui tentait de faire exister une SF francophone par-delà l’Atlantique nord. L’édition fanique n’a jamais été en reste (Espaces Libres, Vopaliec, A&A, Proxima, Yellow Submarine), non plus que les revues québécoises telles qu’Imagine ou Solaris. En 1989, son nom sera déjà présent au sommaire de La frontière éclatée, troisième volume de la Grande Anthologie de la SF, au Livre de Poche, qui soit consacré à la SF française sous les auspices de Herzfeld, Klein et Martel. En 1996, il est à nouveau de la première anthologie française originale parue depuis bien longtemps, Genèses, publiée par Ayerdhal chez J’ai Lu. Auteur majeur, il est devenu incontournable.
Aujourd’hui [1997], Richard Canal est à la tête de onze volumes parus en... onze ans, douze si l’on compte la réédition de La malédiction de l’éphémère, ou neuf si l’on tient les trois tomes d’Animaméa (2) pour un seul et unique roman. Une bien belle bibliographie.
Bien que créateur d’une vision SF particulièrement cohérente, Canal n’est par ailleurs pas un intégriste du genre : le fantastique le titille de temps à autre, et son nom est également apparu au sommaire de la série d’anthologies de Dorémieux chez Denoël, Territoires de l’inquiétude, ainsi que dans un recueil paru chez Phénix, Ô, gouffres ! (Août 1990).
Dominique Warfa
(1) Est-ce ce jugement sur lui-même qui l’a poussé à corriger La malédiction de l’éphémère pour sa réédition chez J’ai Lu en 1996 ?
(2) Animamea, dans sa forme originale, formait un seul gros roman plutôt énorme (un million de signes avoue l’auteur !), d’abord refusé par Laffont, puis pseudo-accepté par Denoël sous réserve de refontes estimées non justifiées par Canal, finalement proposé au Fleuve. Avec les limitations évidentes de la collection, voilà la source des trois volumes. Villes-Vertige reprend et développe la thématique d’Animamea.
Galaxies, n°7, décembre 1997
11:49 Publié dans Dominique Warfa | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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