31.01.2009

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (4)

II – LA SCIENCE COMME POUVOIR : L'INGENIERIE UTOPIQUE

italther.jpgLa Renaissance est indubitablement l'époque des « ingénieurs » : les nouveaux Princes veulent des demeures à la mesure de leurs richesses, des armes à la mesure de leurs ambitions, des ressources à la mesure de leur territoire. Il leur faut des machines pour bâtir, extraire, transformer ou détruire. C'est de la nécessité politique que vont naître les principales branches de ce que l'on appelle les « sciences instrumentales », appliquées dirait-on aujourd'hui. Ainsi, en 1550, sous la plume alerte de Nicolo Tartaglia naît la balistique, ou l'étude des trajectoires des corps mobiles. En 1586, Simon Stevin, ingénieur néerlandais, redécouvre le plan incliné qui contribue à généraliser la notion de poids et de vitesse. Galilée invente le thermoscope en 1606. William Gilbert, médecin londonien, parvient à détecter de très petites attractions en posant un aiguille métallique près d'un morceau d'ambre : la « vis electrica ».
Après les concepts, c'est le temps des outils. Sur un mode purement pratique, détachée de toutes les théorisations copernicienne ou galiléenne, la révolution scientifique s'engage au quotidien. La technique est, à ce stade, un double moteur de l'utopie : elle devient d'abord un instrument au service de la société utopique (A) avant d'être intégrée dans un processus idéologique qui fait d'elle le moyen d'accéder à la société parfaite, même si celle-ci n'est, en définitive, qu'une « expérience de pensée » (B).

A. La technique au service d'un projet de société utopique

La technique est d'abord envisagée comme le moteur d'épanouissement du citoyen (1), mais finit par assurer la pérennité de la Cité elle-même (2). Si Bacon domine sur la question des innovations instrumentales, c'est Campanella qui se révèle d'une audace stupéfiante sur  la question de la procéation.

1. La technique comme moteur d'épanouissement civique

Dans La Cité du Soleil, Campanella décrit comment, les solariens grâce à des connaissances scientifiques poussées, peuvent disposer de techniques extraordinaires pour l'époque : "Ils ont découvert le secret de voler, la dernière chose qu'il manquait au monde, et ils comptent sur une lunette qui permettra de voir les étoiles cachées et un écouteur pouvant capter l'harmonie que produit le mouvement de planètes." (C.d.S., p.61) Il évoque même, en navigation, un système mécanique de propulsion, proche des futures roues à aubes.
Francis Bacon généralise tout cela dans La nouvelle Atlantide. La Science n'est plus une recherche des lois de la Nature, mais une instrumentalisation d'icelles pour décupler les potentialités de l'Homme. Sur l'île de Bensalem, les savants non-A (i.e. débarrassés de la méthode aristotélicienne), organisés en groupes d'études, des Pilleurs aux Interprètes, en passant par les Compilateurs et les Flambeaux disposent aussi de machines permettant de voler loin dans les airs, ou de plonger sous les océans. C'est même sur le plan mécanique qu'ils sont le plus efficients, puisqu'ils peuvent produire « des mouvements plus rapides (...) plus puissants, plus violents », et disposent d'instruments « qui produisent de la chaleur par leur seul mouvement ». Mais, de surcroît, ils créent de nouvelles espèces végétales et animales. Ils pratiquent, sans réserve, la vivissection, voire l'expérimentation génétique sur les animaux.

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Toutefois, la clairvoyance de Bacon a ses limites. Ainsi, si, en optique, les Pères de la Maison de Salomon savent décomposer la lumière, la réduire, l'intensifier, s'ils ont fait l'expérience de « toutes les illusions qui peuvent tromper la vue en ce qui concerne la figure, la grandeur, le mouvement et la couleur », ils ne savent rien de la projection d'images, alors même que Johannes Kepler a mis au point la « camera oscura » en 1620. D'une certaine manière, dans son appréhension techniciste de la vie intellectuelle, Bacon a le regard encore tourné vers le passé. C'est à l'Alexandrie hellénistique qu'il pense lorsqu'il façonne son utopie. Celle dont le Moyen-Âge avait fait une « prodigieuse école dans laquelle les savants se consacraient aux sciences les plus techniques, concernant les conduites d'eau, les pompes, les orgues hydrauliques ». Et, étonnamment, en retour, c'est Campanella qui, pour le compte, semble plus audacieux dans sa présentation des techniques optimisées de procréation chez les solariens.

2. Les nouveaux « enfants de la science » : l'eugénisme utopique.

Les solariens de Campanella sont libérés de presque toutes les maladies et dotés d'une longévité surprenante : "Ils vivent au moins cent ans, au maximum cent-soixante-dix ans, mais fort rarement deux cent ans." (C.d.S., p.40). Ce n'est pas uniquement parce qu'ils disposent d'une médecine avancée. C'est aussi l'un des résultats directs d'une procréation dirigée qui s'appuie, une fois encore, sur la philosophie de Telesio qui percevait la chaleur comme l'un des grands principes du vivant. Pour Campanella, la femme n'est pas un simple « réceptacle » de la semence de l'homme, comme le croyait Aristote. Outre l'utérus qui reçoit l'enfant à naître, la femme possède des organes génitaux propres et une semence maternelle. Simplement, par manque de chaleur, elle n'a pu les « projeter à l'extérieur » comme l'homme. Mais, tous les enfants sont le fruit de la rencontre de deux semences et ils ressembleront tantôt plus au père, tantôt plus à la mère.

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La  résultante directe de cette conception, encore novatrice pour l'époque, c'est précisément que la procréation est une affaire de rencontre, d'équilibre, entre deux héritages « génétiques » et Campanella pressent que la science peut, sinon doit, aider à la contrôler. Pour Campanella la génération a pour but le perfectionnement de l'espèce humaine. Elle ne peut pas être laissée au hasard. Elle est très règlementée, par les officers publics concernés, selon les arcanes d'un eugénisme rigoureux ne laissant place à aucun facteur personnel ou affectif, ainsi que le justifie le Bien Commun. Le cadre de la génération est strictement défini, à commencer par un âge nubile minimum : "Les filles ne sont pas exposées à un homme avant qu'elles aient atteint 19 ans et les hommes ne s'adonnent pas à la génération avant 21 ans, ou plus, s'ils ont mauvaise mine." (C.d.S., p.19).
Pour Campanella, cet eugénisme ne revêt toutefois aucune finalité élitiste. Bien au contraire, son but est de rendre l'humanité plus égale, tout en l'améliorant dans sa globalité, la rendant plus intelligente et plus belle, en somme plus harmonieuse : "après force ablutions, ils font l'amour tous les trois soirs, les grandes et belles filles avec les hommes grands et intelligents, les grasses avec les maigres, et les maigrelettes avec les gros, de manière à tempérer les excès." (C.d.S., p.19)
C'est le premier pas vers un « imaginaire biopolitique » qui fera flores dans les formes suivantes de l'utopie : la transformation de l'Homme, à la fois en tant qu'individu et en tant que société.

Chez Francis Bacon, il n'y a pas de démarche eugénique. Toutefois sa conception du mariage et de ses buts, montre qu'il mesure l'importance de la procréation pour la pérennité de la Cité. Ainsi, la « Fête de Famille », cérémonie en l'honneur de « tout homme qui vit assez longtemps pour compter, issus de sa chair, trente descendants vivants, âgés de plus de trois ans », entièrement donnée « aux frais de l'Etat », et portant délivrance d'une chartes de privilèges, prouve que celui-ci se considère « débiteur » de ceux qui garantissent la « prolifération de ses sujets ».

Il apparaît, en définitive, qu'évaluer la place des techniques, et notamment de l'eugénisme, dans l'utopie, c'est évaluer aussi la charge humaniste du récit : s'agit-il de faire le bien de l'humanité en tant qu'ensemble unitaire ou le bonheur des individus qui la composent ?

 

Ugo Bellagamba

30.01.2009

D'où viennent les pouvoirs de Superman ?

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Roland Lehoucq

EDP SCIENCES (2003)

 

Sous-titré « Physique ordinaire d'un superhéros », cet ouvrage dévoile Superman sous un jour aussi inattendu qu'hilarant. Quelle morphologie lui permet de jouir de pouvoirs aussi étonnants ? Ses muscles d'acier supposent une ossature plus résistante que les meilleurs alliages et il vaut mieux ne pas rester dans son dos lorsqu'il se sert de sa force prodigieuse pour lancer des projectiles. L'énergie qu'il dépense pour voler l'oblige à consommer deux repas gargantuesques par seconde, qu'il lui faut donc engloutir avec une rapidité gloutonne : c'est un bâfreur. Ses pouvoirs visuels ne s'expliquent que par des globes oculaires plus grands que la normale, tapissés de bâtonnets qui rendent ses yeux phosphorescents. Ses vêtements doivent aussi posséder d'étonnantes propriétés : il lui faut des talons de drag queen en carbone pour arrêter un train lancé à toute vitesse s'il veut résister à réchauffement dû à la dissipation de l'énergie.

On l'aura compris, chaque pouvoir de Superman est l'occasion d'une leçon de physique, de chimie ou de biologie, pour une fois nullement rébarbative. Les lois de la gravité, le rapport de la force physique avec la masse, le calcul de la force de portance d'une aile, l'activité métabolique des êtres vivants proportionnellement à leur masse sont autant de sujets abordés ici avec humour. Une fois les lois physiques clairement expliquées, elles sont appliquées, chiffres à l'appui, à notre invincible superhéros dont l'anatomie se rapproche davantage de celle d'un monstre de foire que d'un playboy au menton carré.

Roland Lehoucq, astrophysicien au CEA, qui signe les articles scientifiques de la revue Bifrost, ne rate jamais une occasion de marier son intérêt pour la science avec sa passion pour la science-fiction. Les prodigieuses capacités de Superman sont pour lui l'occasion d'écrire le plus comique des ouvrages de vulgarisation scientifique. Les illustrations très gotlibiennes de Thomas Haessig renforcent le côté plaisant de cet ouvrage forcément hors normes !

 

Claude Ecken

29.01.2009

Le père, le fils et la maladie

Avec ce billet commence une réédition raisonnée des chroniques publiées par Roland C. Wagner dans le magazine de jeux de rôles Casus Belli entre 1985 et 1999. Le but de la rubrique étant de conseiller des livres exploitables par les maîtres de jeu pour la réalisation de scénarios, il ne s'agit donc pas — sauf exception — de "véritable" critique comme on pouvait en trouver à l'époque dans le Magazine littéraire, par exemple, mais d'une forme bâtarde de chronique où étaient pris en compte non seulement les qualités littéraires et imaginatives des textes présentés, mais aussi l'éventuelle "jouabilité" de certains de leurs aspects. Laquelle, il faut bien l'admettre, était parfois fourrée au chausse-pied pour justifier la mise en avant d'une œuvre dont les autres qualités rendaient le choix indispensable aux yeux du chroniqueur.

 

Casus Belli n° 57, mai-juin 1990

 

pdf506-1990.jpgDans le rôle du père, tout le monde aura reconnu Norman Spinrad, cinquante ans dont vingt-cinq ou trente de littérature, auteur de Jack Barron et l'éternité et de Rock Machine, qui nous livre avec Les Années fléaux l'un des ouvrages de SF les plus excitants de ces dernières années. "Chair à pavé", le premier texte, qui décrit un New York cauchemardesque, proche de celui de Rock Machine, reste assez anecdotique malgré le désespoir qui s'en dégage. "La vie continue" est une pochade hilarate basée sur le postulat suivant : réfugié politique en France, ses droits d'auteur bloqués aux États-Unis, Norman Spinrad cherche, au milieub d'un ballet d'espions, cmment porter à l'écran son roman Les Avaleurs de vide. À ces deux textes issus d'un recueil paru aux USA, Other Americas, est venu s'en ajouter un troisième, résumé d'un roman que Spinrad n'a pu mener à terme pour des raisons qu'il explique dans sa préface : "Chroniques de l'Âge du Fléau". Une maladie qu'il n'est point besoin de nommer ravage les USA depuis plus de vingt ans — San Francisco a même été transformée en Zone de Quarantaine — quand un savant, qui vient tout juste d'être infecté, découvre un remède… Et c'est une maladie sexuellement transmissible ! Décors, idées de scénarios, percutantes descriptions de personnages, ce recueil dévoile un Spinrad au mieux de sa forme.

jl2735-1990.jpgLe fils, c'est bien entendu William Gibson, quarante-deux ans, une dizaine d'années d'écriture. Dès les années 60, Spinrad était fasciné par l'électronique, la vidéo et la dégradation de la société américaine ; moins politiques que lui mais tout aussi lucide, Gibson, inventeur du cyberespace, a concrétisé sous forme de bits et d'octets les univre spsychédéliques autrefois créés — en littérature, s'entend — par le biais de drogues ou de machines à rêver. Ses deux premiers romans, bien qu'excellents, n'étaient pas exempts de défauts sur le plan de la narration et de la construction — et la traduction n'avait rien arrangé à l'affaire, bien au contraire. Mona Lisa s'éclate (une adaptation bien vulgaire du titre original, Mona LIsa Overdrive) possède les principales caractéristiques de Neuromancien et de Comte Zéro : cyberpace, zaibatsus, pirates informatiques, multinationales, etc. De ce côté-là, peu de choses nouvelles : Gibson s'est contenté d'inventer un nouvel enjeu. Puis la nature de l'enjeu se dévoile… Et, là, on passe à la vitesse supérieure. Ajoutez de remarqubles situations dramatiques, des personnages vivants au possible et un fourmillement de petits détails "qui font vrai" et vous comprenderz pourquoi Mona Lisa s'éclate transcende le cyberpunk — qui n'est, au fond, qu'une étiquette bien commode — pour s'imposer comme un grand roman de science-fiction. Tout simplement.

pdf507-1990.jpgLa maladie, déjà présente chez Spinrad, est au cœur de Rivage des intouchables, le nouveau roman de Francis Berthelot. Il est des thèmes délicats à aborder ; là où son confrère américain avait choici l'optimisme, la vivacité et l'humour, Berthelot a préféré l'intimisme, la lenteur et une froide tristesse. Superbement écrit — trop, peut-être, me souffle-t-on — Rivages des intouchables a quelque chose d'intemporel et d'évanescent qu'il est difficile de saisir tout à fait. Un beau livre, touchant, à conseiller avant tout aux amateurs d'ambiance savamment distillée.

 

Roland C. Wagner

 

27.01.2009

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (3)

B. La science comme méthode

La perception de la méthode scientifique semble différente chez Campanella et Bacon. Si le premier retient surtout l'observation comme clef d'une correcte transmission du savoir (1), le second, plus ambitieux, échafaude, au-delà de l'expérience, une véritable politique de la Recherche, placée sous la responsabilité de l'Etat (2).

1. L'observation, une méthode éducative.

La lecture du De Rerum Natura de Telesio a imprimé en Campanella une admiration sans borne pour cette "philosophia sensibus demonstrata (philosophie démontrée par les sens)"qui repose sur le droit à la libre investigation dans le monde, dans l'homme et dans la nature. C'est pourquoi, de Telesio, on retrouve dans l'éducation campanellienne, le mépris des livres et l'importance de la connaissance de la Nature. Les enfants solariens ne consultent aucun livre : leur éducation se fait toute entière dans ce "musée à ciel ouvert" qu'est la cité elle-même. Campanella condamne les livres comme des "choses mortes" (C.d.S., p.14).

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La Cité du Soleil est donc conçue comme un laboratoire à ciel ouvert. Dès son sevrage, vers deux ans, "l'enfant est remis, comme les autres entre les mains des maîtresses si c'est une fille, des maîtres si c'est un garçon. Ils apprennent l'alphabet, s'exercent à marcher, courir, lutter et comprendre les fresques historiées." (C.d.S., p.22) Ce que Campanella appelle "les fresques historiées" fait référence aux murs des sept enceintes concentriques de la Cité. Elles sont dépeintes de sujets scientifiques, de connaissance historiques et littéraires mises en images, qui permettent aux enfants de s'instruire directement et à chaque instant, en marchant simplement dans les rues. A partir du Temple nodal, dont les murs extérieurs sont recouverts d'étoffes sur lesquelles "l'on peut voir, en bon ordre, chaque étoile représentée et les trois vers qui lui sont consacrés" (C.d.S., p. 7), chaque science à sa place : le premier cercle s'orne d'un côté, de "toutes les figures mathématiques qui dépassent en nombre celles d'Euclide et d'Archimède" et de l'autre, de "la carte du monde, les planches de toutes les provinces avec leur us et coutumes, leurs lois et leurs lettres confrontées avec l'alphabet de la ville." Ce sont les mathématiques, la géographie, l'ethnologie, la linguistique ; le deuxième cercle est décoré, vers l'intérieur, de "toutes les pierres précieuses et non précieuses, les minéraux, les métaux réels ou figurés, avec deux vers d'explication pour chacun" et, vers l'extérieur, de "toutes sortes de lacs, de mers et de cours d'eau, de vins, d'huiles et autres liqueurs..." (C.d.S., p.7). Il s'agit ici de minéralogie, de géographie et même d'oenologie ; le troisième cercle traite de "toutes sortes d'herbes et d'arbres du monde (...) où ces plantes furent trouvées, quelles sont leurs vertus (...) et leur usage spécifique en médecine" d'une part, et de "tous les poissons des fleuves, des lacs et des mers, leurs caractères, leur genre de vie..."(C.d.S., p.8), d'autre part : botanique, pharmacologie et zoologie marine ; le quatrième cercle offre des peintures d' "oiseaux, avec leurs caractères distinctifs..." et de "reptiles, serpents, dragons, vermine, insectes (...) avec leurs conditions de vie..." (C.d.S., p.8). Ce sont l'ornithologie, la zoologie terrestre et même l'entomologie ; le cinquième cercle comprend des images de "mammifères terrestres, dont le nombre est si grand que l'on en reste stupéfait..." (C.d.S., p.8) et qu'il couvre les deux côtés de l'enceinte ; enfin, dans le sixième cercle, le plus vaste, les solariens peuvent accéder à la connaissance de "tous les métiers, leurs inventeurs respectifs et les techniques..." d'un côté de la muraille, et, de "tous les inventeurs au complet des lois, des sciences et des armes (...) Moïse, Osiris, Jupiter, Mercure, Mahomet (...) Jésus-Christ avec les douze apôtre, puis César, Alexandre, Pyrrhus et tous les romains" (C.d.S., p.8), de l'autre. Ce qui, pour conclure, correspond à l' Histoire générale de la science, des religions, des civilisations et des hommes. Ainsi, "les enfants, en jouant, ont tout appris d'une façon historique, sans peine, avant d'avoir atteint dix ans." (C.d.S., p.8), même si, précise Campanella, ils ont aussi des maîtres qui prennent par à l'enseignement, plus poussé, de certaines de ces matières. Il s'agit bien là d'une représentation au sens premier du terme, selon le Littré : « action de mettre devant les yeux ».

Francis Bacon, quant à lui, ne voue pas la même confiance absolue aux sens : l'un des départements de la Maison de Salomon n'est-il pas tout entier consacré « aux erreurs des sens » et à la façon dont on peut les reconnaître ? Si Tommaso Campanella avait pressenti la grandeur de la recherche, persuadé qu'il était que « ce que nous connaissons est minime par rapport à ce que nous ignorons » (C.d.S., p. 73), c'est surtout à Francis Bacon que revient tout l'honneur d'avoir posé les bases d'une véritable politique de recherche scientifique dont la modernité étonne.

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2. « Une certaine idée de la science » : le modèle baconien de la recherche.

En guise de frontispice de La Nouvelle Atlantide, Bacon fit graver l'image d'un vaisseau toutes voiles dehors franchissant les colonnes d'Hercule, limites traditionnelles du Vieux Monde, affirmant implicitement la nécessité de renouveler la pensée en rejetant la philosophie d'Aristote et en optant pour la méthode expérimentale. Et il ne s'agit pas de se restreindre à la Cité, comme chez Campanella. Dans La Nouvelle Atlantide, des délégations de membres de la Maison de Salomon sont envoyés dans tous les pays étrangers, pour observer et « faire connaître les affaires et l'état des pays où on les envoyait, et notamment tout ce qui pouvait concerner les sciences, les ars, les techniques et les inventions du monde entier ». L'observation du monde, telle est l'ambition des altantes. Mais, ce n'est qu'un point de départ.
Chez Bacon, il ne s'agit plus seulement de donner à voir les connaissances scientifiques, mais bien de faire de la cité l'écrin privilégié de leur développement, par le biais d'une activité collective. De ce point de vue, La Nouvelle Atlantide est « la version ramassée, apparemment fabuleuse mais de fait visionnaire, d'une grande idée que Bacon a cherché à promouvoir toute sa vie ». A savoir que la réforme des savoirs ne peut s'opérer sans la réforme des institutions qui sont destinées à les diffuser, ce qui pose la question, au début du Grand Siècle, du destin des Universités. Pour Francis Bacon, les vieilles structures, centrées sur l'enseignement quasi-exclusif de la théologie, ne correspondent plus au monde qui naît des Grandes Découvertes.
C'est que, à ses yeux, la connaissance scientifique ne peut désormais être considérée que comme un « processus ouvert ».
Il faut promouvoir une recherche scientifique libérée de toute contrainte matérielle, de tout dogme religieux, de toute célébrité ankylosante. Le sage, devenu savant, devient finalement un laborantin, travaillant en équipe. De célèbre, il glisse vers l'anonymat pour servir le bien commun. S'inspirant de la fondation, en 1598 à Londres, du Gresham College, dont la vocation évidente était de former aux mathématiques, à l'astronomie et aux différentes sciences et techniques, les futurs navigateurs d'Angleterre, Bacon conçoit la Maison de Salomon comme un institut entièrement consacré à la recherche, placé sous la protection de l'Etat, qui lui garantit les moyens matériels et lui confère sa légitimité. Non seulement « la Maison de Salomon est l'oeil même de ce Royaume » puisqu'elle détient le pouvoir d'envoyer des observateurs « dans toutes les parties du monde », mais, de surcroît, l'île de Bensalem toute entière est un laboratoire : les grottes sont utilisées pour « coaguler, solidifier, réfrigérer, et conserver des corps » ; et, à ciel ouvert, « toutes les expériences possibles concernant les différentes techniques de greffe sur des arbres fruitiers comme sur des espèces sauvages » sont menées dans de grands vergers.
Au-delà de la réflexion sur la réforme des universités, incarnée dès 1605, par Du Progrès et de la promotion du savoir, cette solution alternative de La Maison de Salomon aura une pérennité remarquable, puisqu'elle servira de modèle à la fondation de la Royal Society anglaise. Au fond, le combat intellectuel qui s'exprime dans La Nouvelle Atlantide est celui de la diffusion de la méthode scientifique. Et, aujourd'hui encore, le débat relatif à la place des sciences dans la société, n'est pas clos.

Mais, au-delà du laboratoire, au-delà de diffusion du savoir scientifique et des méthodes pour l'étendre, la représentation de la science chez les « novatores » met de plus en plus l'accent sur le pouvoir de changement qu'elle porte en elle, soit en offrant à ceux qui la maîtrisent de dépasser les règles de la Nature, soit, en devenant le moteur de la dynamique sociale elle-même.

 

Ugo Bellagamba

26.01.2009

La délation selon Dan Simmons

Voici un communiqué de l'estimable et talentueux Jean-Daniel Brèque, loué soit son nom, qui attristera sans doute ceux d'entre vous qui apprécient les œuvres de l'auteur bushiste Dan Simmons. Désolé de faire tomber une idole de son piédestal, mais là, c'est grave, quand même :

 

Traducteur de plusieurs ouvrages de Dan Simmons - de L'ECHIQUIER DU MAL (Denoël, 1992) à TERREUR Robert Laffont, 2008) -, je tenais depuis 2004 une rubrique régulière sur son site web.

Ces derniers temps, j'ai été troublé, révolté et même écouré par les propos des intervenants du forum de ce site, voire de l'auteur lui-même, qui déversaient des flots de haine contre les démocrates, les Arabes, les homosexuels, les écologistes, et cætera.

C'est le 11 janvier dernier qu'est arrivée la goutte d'eau qui a fait déborder le vase : Dan Simmons a encouragé un internaute à dénoncer au FBI une jeune Palestinienne étudiant aux Etats-Unis, qui lui avait confié sa colère devant le massacre de Gaza et son désir de vengeance.

Simmons allait jusqu'à donner le lien du site à contacter pour une dénonciation, ainsi que plusieurs numéros de téléphone, concluant son message par la phrase suivante : « En fait, inutile de les contacter, je l'ai déjà fait (je suppose que son prénom n'est pas celui que vous donnez, mais vous pourrez discuter de cela avec les agents fédéraux qui vont vous rendre visite). »

Le même jour, je lui ai signifié ma décision de cesser toute collaboration avec son site. Il en a pris acte, maintenant son appel à la délation (sa justification tenait en une date, celle du 11 septembre) et concluant - à tort - que j'éprouvais « du mépris » pour son site web, pour sa position et pour lui-même, mais aussi pour son ouvre. En conséquence, me dit-il, il a décidé non seulement de faire effacer de son site web toutes les chroniques que j'avais rédigées - à ce jour (21/1/2009), cela n'est pas encore fait, la gestionnaire dudit site étant en vacances -, mais il en a en outre « contacté Danny Baror, [son] agent littéraire pour l'étranger, et lui [a] demandé de s'assurer (par contrat) que [je] ne [serais] plus jamais en position de traduire DROOD [son dernier roman], ni toute nouvelle ouvre de fiction signée Dan Simmons. »

S'il m'avait demandé de ne plus le traduire, vu la rupture de notre relation de confiance, je l'aurais accepté. Il a choisi de m'imposer sa volonté - une frappe préventive, doublée d'une riposte disproportionnée, ce qui est parfaitement cohérent avec sa posture idéologique. Après avoir informé les éditeurs pour lesquels j'ai récemment traduit ses romans - et que je remercie pour leur soutien -, j'ai décidé de rendre public cet incident, afin que ma position soit claire.

Jean-Daniel Brèque

25.01.2009

Voici l'homme

at169.jpgL'Atalante, 2001

Behold the man, 1968

 

 

L'intrigue de ce roman est suffisamment connue (il s'agit davantage d'imprégnation que de succès littéraire, l'ouvrage étant indisponible en France depuis près d'un quart de siècle) pour être présente dans tous les articles traitant des paradoxes temporels : Karl Glogauer, désireux de rencontrer le Christ, s'aperçoit que nul prophète n'est apparu et finit par être crucifié en son nom et lieu.

Ce paradoxe serait resté anecdotique si Moorcock n'en avait profité pour livrer une réflexion sur les fondements de la religion et ses rapports avec la sexualité. Ayant reçu une éducation religieuse sévère, axée sur une morale rigide exploitée de façon perverse, Glogauer est un agnostique qui se cherche une identité, épousant modes et courants de façon chaotique, un masochiste prompt à s'apitoyer sur son sort, un mystique sans religion. C'est bien parce que Glogauer se demande qui il est qu'il devient apte à jouer le rôle que les circonstances lui assignent. Le baptême manqué de Jean-Baptiste ne l'investit pas d'une dimension divine mais le vide de son identité humaine, condition par laquelle il lui est désormais possible de franchir les étapes qui le feront Fils de Dieu.

Son intronisation est l'objet d'un malentendu. Parce qu'il cherche Jésus de Nazareth, ceux qui l'ont recueilli comprennent qu'il se nomme ainsi. Poussé par des opposants au joug romain, Glogauer n'accomplit sa destinée messianique que par défaut. Moorcock montre comment la vacuité des prophéties les comble de rencontres et d'événements hasardeux propres à les nourrir et les renforcer.

Outre l'aspect fortuit de la naissance du Christianisme, bien des passages paraîtront impies : Marie se console dans les bras de nombreux hommes, les croix deviennent symbole de sexualité : elles sont d'argent pour les femmes, de bois pour les hommes, passages qui vaudront à Moorcock nombre de lettres d'insultes. Il n'y a pourtant pas dans son roman de volonté de blasphémer, mais de dénuder les fondements des pulsions mystiques, introspection psychanalytique à la recherche d'une vérité qui, si elle abolit Dieu, le remplace par l'homme. Ce n'est pas non plus un hasard si Glogauer se prénomme Karl...

 

Claude Ecken

24.01.2009

Rêve de Fer

medium_revedefer.pngNorman Spinrad
The Iron Dream (1972)
(Folio SF n°239)
© 2006 Éditions Gallimard

 

 

 

 

Préface

 

« Through science and technology we will meet the aliens, and they will be us. » (Norman Spinrad — The Neuromantics.)

 

Les dates n’ont rien d’innocent. Sans les charger de quelque signification mystico-ésotérique, il faut bien reconnaître qu’elles influent sur la destinée, au même titre que la géographie. Pour faire simple : avoir vingt ans en 1960 à New York, ce n’était pas du tout la même chose que de les avoir en 1980 à Paris.
Né le 15 septembre 1940 à New York, Norman Spinrad n’a pas encore cinq ans lorsque l’arme nucléaire lancée par son pays détruit Hiroshima, puis Nagasaki. On peut donc considérer qu’il appartient à la génération qui a « toujours » vécu avec l’idée de la Bombe… et le souvenir des camps d’extermination nazis. Né à New York dans une famille juive, on peut supposer qu’il en a été plus marqué que ses contemporains moins directement concernés par cette tragédie.
D’un point de vue  technique, statistique, le baby-boom commence en 1945, avec le retour des hommes partis à la guerre. Mais, si l’on se place sur le plan culturel, il est clair que les enfants nés entre 1940 et 1945 doivent être pris en compte, non comme des baby-boomers à part entière, mais comme les initiateurs de nombre des mouvements qui ont marqué cette génération : les Beatles, Bob Dylan, Jimi Hendrix, quatre Rolling Stones sur cinq, Angela Davis, Huey Newton, Gilbert Shelton… Si Norman Spinrad n’est donc pas un baby-boomer, il est incontestablement l’un des premiers porte-parole de cette génération, et sans doute le premier dans le domaine de la science-fiction, où il introduit notamment le rock’n’roll en 1969 dans « Le Grand Flash ».
J’aurais pu tout aussi bien souligner qu’il a eu quatorze ans en 1954, année marquée par une explosion qui vaut bien celle d’Hiroshima : la naissance du rock’n’roll. Quatorze ans en 1954 valent bien seize ans en 1966 ou dix-sept en 1977 — trois dates majeures de l'histoire du rock : naissance, mutation, retour aux sources et à l’énergie originelle.
medium_rdfsuperl.jpeg Autour de cette date symbolique où Elvis Presley enregistre un disque pour sa maman, il ne faut pas oublier que les années 50, celles de l’adolescence de Spinrad, marquent les débuts de ce qui sera qualifié par la suite de « révolution sexuelle ». Les mouvements jugés provocants du pelvis d’Elvis participent d’une tendance plus générale, où ils côtoient les disques de musique « exotique » et de danse du ventre aux pochettes de plus en plus sexy, ainsi que les tikis, symboles phalliques hawaiiens fièrement plantés à la verticale au fond du jardin — premières audaces montrant que la société étatsunienne commençait déjà à s’extraire du carcan étouffant du puritanisme. C’est aussi au cours de cette décennie que commence à se développer l’intérêt pour les drogues psychédéliques dont l’usage se répandra largement dans les années 60.
La deuxième moitié des fifties voit donc se mettre peu à peu en place le célèbre sex & drugs & rock’n’roll — trinité dont Norman Spinrad saura tirer parti tout au long de sa carrière, le point culminant de cette ligne d’inspiration étant sans doute Rock Machine (1987), avec ses personnages adolescents complètement obsédés, ses drogues électroniques et ses rock-stars synthétiques. De ce point de vue, Spinrad demeure fidèle à une certaine Weltanschauung des années 60, où la musique en général et le rock en particulier constituent un vecteur pour des idées politiques ou de critique sociale.
Par contre, il a quasiment abandonné en chemin la violence extrême et provocatrice qui était une caractéristique majeure de certains textes de ses débuts — cette violence qui, notamment illustrée au cinéma par Sam Peckinpah, était considérée comme un élément de modernité au tournant des années 60-70. Et il semblerait que Rêve de fer marque chez Norman Spinrad l’apogée et la fin de cette tendance, comme s’il avait enfin réussi avec ce livre l’exorcisme qu’il cherchait à réaliser à travers un texte comme Les Hommes dans la jungle.
Quel est le comble de la provocation pour un auteur juif ?
Écrire un roman censé être l’œuvre d’Adolf Hitler.
Voici ce  que Alain Dorémieux écrivait en 1974 dans la défunte revue Fiction dont il était alors rédacteur en chef :
medium_revedeferpocket.jpg « … [Rêve de fer] est une parodie énorme, à la fois délirante et logique, de toute l’heroic fantasy, de tout ce qu’elle contient de fascisme larvaire, de pulsions guerrières, d’images nietzschéennes du surhomme et de la race dominatrice. Autrement dit, dans cet univers où l’hégémonie nazie n’a pas eu lieu, Hitler rêve sur le plan du fantasme l’accomplissement symbolique du nazisme et le projette dans le domaine littéraire de manière pathologique. »
Une parodie, oui. Mais une parodie noire, et d’une violence qui dépasse tout ce que Norman Spinrad a pu écrire auparavant. Le fameux « Et on s’amuse, et on rigole » des Hommes dans la jungle fait place à un implicite « Et on ne s’amuse pas, et on ne rigole pas ». Rêve de Fer ne fait pas rire, pas même sourire, mais plutôt grincer des dents. Quand au roman dans le roman, monstrueuse métaphore d’une histoire — la nôtre — qui n’a pas eu lieu là-bas, il n’est que haine (2), sang et mort.
Pas de sexe, pas de drogues, pas de rock’n’roll.
L’absence de drogues n’a rien de remarquable, et celle du rock’n’roll semble logique : Le Seigneur du Svastika étant censé avoir obtenu le Hugo en 1954, il lui aurait été difficile de se référer à un genre musical qui n’existait pas encore au moment de son écriture. (On peut d’ailleurs se demander si le rock’n’roll est apparu dans cet univers ; en l’absence de données précises, j’aurais tendance à penser que non.) L’absence apparente de sexe, par contre, peut sembler surprenante chez un auteur pour qui décrire les relations sexuelles de ses personnages est l’une des manières de cerner leur psychologie.
S’il n’y a pas de scènes de sexe explicites, le livre abonde en scènes de sexe implicites. Pour un œil aiguisé et averti, Le Seigneur du svastika fait figure d’immense partouze homosexuelle où une sexualité refoulée s’exprime à travers la violence extrême des protagonistes. C’est dans le combat que Feric Jaggar et ses hommes trouvent leur plaisir, et non dans l’union charnelle avec une femme, exclusivement destinée à la reproduction. Ce point et bien d’autres sont détaillés dans la « postface », qui constitue en fait la véritable chute de Rêve de fer en nous donnant un aperçu du monde uchronique où a été écrit Le Seigneur du Svastika. Sans doute rédigée pour éviter toute interprétation tendancieuse de ce livre, cette analyse du roman débouche, à nos yeux de lecteurs de notre univers, sur une véritable interprétation psychanalytique du nazisme — au cas où certains, lisant Le Seigneur du Svastika au premier degré, auraient manqué l’évidence exprimée par d’innombrables indices dans le corps du roman.
medium_rdfgall.jpeg Il s’est pourtant trouvé dans les années 90 au moins un « journaliste » pour accuser Rêve de fer de « révisionnisme » ; apparemment, l’inculture, voire l’illettrisme n’empêchent pas d’écrire n’importe quoi dans un grand hebdomadaire national. En effet, comment une histoire alternative pourrait-elle être révisionniste ? C’est un pur non-sens. (On notera d’ailleurs au passage que les négationnistes ne trouveront aucun grain à moudre dans Le Seigneur du Svastika : non seulement le génocide n’y est pas nié, mais « Hitler » s’en fait l’apologue au nom de la pureté de la race.)
L’uchronie n’a pas de sens moral. L’univers de Rêve de fer n’est ni pire, ni meilleur que le nôtre. Il est différent, voilà tout, et tel est le sens de la postface apocryphe. Tel était également le message de Philip K. Dick à la fin du Maître du Haut Château. Si deux des plus grands auteurs de science-fiction ont pris la peine d’écrire chacun tout un roman pour exprimer cette idée, il doit bien y avoir une raison.
Rêve de fer a été rédigé au début des années 70, à une époque où le souvenir de la Deuxième Guerre mondiale et des camps d’extermination était encore assez présent pour que nul n’éprouve le besoin de rappeler le «devoir de mémoire ». Ce livre procède de la même logique que celle qui, quelques années plus tard, a poussé les punks à porter des insignes nazis — par dérision (2). Un processus de démythification du nazisme avait alors commencé, avec une volonté de le réduire à néant, en le privant notamment de sa symbolique, soit en la détournant — tout comme les nazis ont détourné la svastika — soit en la pulvérisant par le biais de l’analyse psychanalytique. Les punks ont choisi la première voie, mais leur démarche, mal comprise, a débouché sur l’interdiction des emblèmes nazis — interdiction qui en a bien évidemment renforcé le sens et la valeur aux yeux des nostalgiques de la Shoah.
medium_rdfopta.jpeg En choisissant de recourir à l’analyse dans le cadre d’une farce dont la noirceur n’est plus à démontrer, Norman Spinrad s’est prémuni contre toute réinterprétation abusive de son œuvre, contre toute récupération du Seigneur du Svastika par les « fans » de son « auteur ». Alors que le port d’insignes nazis était lourdement chargé d’ambiguïté, il n’y en a aucune dans Rêve de fer. La signification du livre est claire.
D’ailleurs, je ne vois pas comment un individu sain d’esprit pourrait lire Le Seigneur du Svastika au premier degré, et encore moins adhérer aux convictions nauséabondes de ses protagonistes. Non seulement le lecteur ne s’amuse pas et ne rigole pas, mais un sourd malaise ne tarde pas à s’emparer de lui à mesure que l’intrigue progresse et que les intentions de l’auteur supposé (Hitler) se font plus claires. Je n’ai jamais rencontré personne qui ait refermé ce livre avec une image positive du nazisme.
Dans mon cas, il aurait même agi comme un vaccin — ou du moins un rappel — à son encontre lorsque je l’ai lu, vers l’âge de quatorze ans. Par son interprétation psychanalytique exacerbée, il m’a permis de prendre conscience, peut-être pour la première fois, du terrifiant lavage de cerveau, de cette épouvantable implantation de mèmes de haine dont mon père, né en 1922 en Allemagne, a été victime pendant son adolescence.
Merci, Norman.

 

Roland C. Wagner


 

(1) Bien évidemment raciale : il suffit de compter le nombre d’occurences des termes pur/pureté/purhomme et gènes/génétique, qui, seuls ou en association, jouent le rôle de principaux Leitmotive.
(2) Le mouvement punk, qui se caractérisait par une absence d’idéologie, à l’exception du fameux « No Future ! », de même que les Redskins, de gauche comme leur nom l’indique, ne doivent pas être confondus avec les skinheads racistes et fascistes mis en avant par les médias.

21.01.2009

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (2)

I – LA SCIENCE COMME SAVOIR : L'UTOPIE-LABORATOIRE

 

La figure du Sage antique est remplacée, à la Renaissance, par celle du Savant. Celui-ci ne dispense plus sa sagesse sur le forum, mais préfère s'isoler dans son étude pour percer les secrets les mieux gardés du monde. Lieu clos, soumis à des règles rationnelles permettant à l'Homme d'accéder à une véritable connaissance de la nature, le laboratoire présente de nombreux analogies avec l'île à laquelle se réfèrent volontiers les utopistes qui succèdent à Sir Thomas More : comme la fiction utopique, le laboratoire est à la fois extérieur à l'agitation du monde, et investi d'une fonction critique à l'égard de fausses vérités qui y sont diffusées. Comment ne pas évoquer, ici, en guise de modèle, l'île-laboratoire de Tycho Brahé, Uraniborg, « Le Palais d'Uranie », muse de l'astronomie, quie lui offrit Frédéric II du Danemark sur l'île de Ven et qui fut considéré comme le plus important observatoire astronomique de toute l'Europe ? Le laboratoire ouvre donc, naturellement, sur l'image d'une « cité savante », politiquement idéale, socialement équilibrée, parce que dirigée par les sages. Dès lors, la Science est utilisée dans l'utopie, à la fois comme modèle de la cité elle-même (A), ce qui est particulièrement sensible dans La Cité du Soleil, et comme méthode d'éducation, jusqu'à forger une nouvelle manière de « penser le monde », dont la Maison de Salomon est le réceptable le plus évident (B).

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A. La science comme modèle

Si, avec Tommaso Campanella, la nouvelle cosmologie sert de modèle à l'architecture de la Cité elle-même (1), l'auteur n'en recherche pas moins la compatibilité avec la théologie chrétienne (2).

1. Cosmologie et Architecture

La Cité du Soleil de Tommaso Campanella est bâtie en cercles concentriques, plus exactement en "sept grand cercles qui portent le nom des sept planètes (...)" et "l'accès de l'un à l'autre est assuré par quatre routes et quatre portes orientées sur les quatre aires du vent" (C.d.S., p.3). Tommaso Campanella n'a pas, bien entendu, la primeur de la cité bâtie en cercles concentriques. Il ne fait que reprendre la correspondance platonicienne entre l'architecture de la cité et l'architecture du cosmos, qui doit rappeler à l'Homme qu'il participe de l'unité du Monde, et que ses actes se doivent d'en respecter l'Harmonie. L'Atlantide, décrite dans le Critias,  lui fournit un modèle antique évident. Quant à ses contemporains, on peut affirmer que le schéma utopique d'Anton Francesco Doni, traducteur italien de l'Utopie de More, rappelle beaucoup celui de Campanella. Botero, dans ses "Relazioni", raconte la conquête par le Grand Mogol de la ville de Campanel, "fameuse cité qui a sept enceintes de murailles et s'élève sur une montagne sise au milieu d'une plaine", et décrit, ailleurs, le temple mexicain de Vitzipuiztli qui "avait quatre portes tournées vers les quatre parties du monde".

Cependant, c'est bien la cosmologie des novatores qui lui en dicte l'organisation interne, résolument héliocentrique : dans le septième cercle, au coeur de la Cité du Soleil, s'érige le temple du « Métaphysicien », également appelé « Soleil », dans lequel se trouvent "deux mappemondes de grande taille, l'une qui représente le ciel tout entier et l'autre la terre" ; et, sur la face interne de la nef centrale, sont dessinées "les grandes étoiles du firmament, désignée chacune, en trois vers, par son nom et l'influence qu'elle exerce sur les choses terrestres". Quant à la décoration du temple, elle est constituée par sept sphères sur lesquelles brûlent sept lampes portant le nom des sept planètes (à l'époque de Campanella, il s'agit de : Mercure, Vénus, la Terre, la Lune, Mars, Jupiter et Saturne). Le message est transparent : la Cité reproduit harmonieusement la structure de l'univers. Au sens copernicien du terme, car les solariens de Campanella "sont ennemis jurés d'Aristote" (C.d.S., p.51).

Formulée un peu antérieurement à Galilée, cette cosmologie apparaît trop empreinte de métaphysique au regard de la science moderne. Pour le moine stilite, l'Univers forme un Tout indivisible qu'il appelle la "machina mundi" : pierres, plantes, animaux, hommes et étoiles constituent un immense ensemble d'éléments interdépendants, dont les relations sont assurées par un certain nombre de liens occultes et d'influences réciproques. Campanella utilise une métaphore originale : "le monde est un grand animal, et nous sommes en lui...". C'est sans doute parce qu'il fut emprisonné, et donc empéché de poursuivre ses observations sur les plans microscopique et astronomique, qu'il se tourna vers la métaphysique. Et, en en dépit de son acceptation de l'héliocentrisme, il semble que Campanella a toujours été plus défenseur de Galilée que de Copernic, comme le prouvent certaines de ses lettres au pape Urbain VIII. Il entend concilier foi et science.

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2. Le modèle galiléen est-il soluble dans le christianisme ?

22510100677280M.gifAlors même que, dans La Nouvelle Atlantide, Francis Bacon fera en sorte de couper la science de toute forme de « révélation », Tommaso Campanella, lui, cherche à démontrer qu'il n'y a pas d'incomptabilité entre la nouvelle cosmologie et l'essence même de message chrétien. C'est dans son Apologie de Galilée (Apologia pro Galileo, 1616) que Campanella reprend la plume alors qu'il est sur le point d'obtenir une relative liberté que son intervention risque fort de compromettre. Mais, c'est aussi ce qui démontre l'importance de la science et de la liberté philosophique, pour l'auteur de La Cité du Soleil : il suggère au Pape que pour pouvoir intégrer les nouvelles lois naturelles dégagées par cette cosmologie galiléenne, le christianisme doit revenir à sa simplicité première, celle des Evangiles.

Dans un raisonnement en boucle, Campanella pressent que la fin du christianisme est de redevenir une religion naturelle dans laquelle l'homme doit vouer tous ses efforts à "la vraie religion et honorer l'auteur de la vie qui l'habite, chose qui ne peut se réaliser sinon dans l'examen des oeuvres de la création" (C.d.S., p.58). En somme, la science est un chemin vers la divinité et, loin d'être des pré-chrétiens sans foi révélée, les solariens pratiquent un christianisme rationnel et naturel fondé sur la science et l'amour du Dieu créateur... Campanella fait de l'astronomie, une propédeutique à la théologie.

 

Ugo Bellagamba

 

17.01.2009

Les Pulps

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Francis Saint-Martin

Encrage (2000)

 

Tout le monde, en France, connaît les pulps de réputation : dans ces magazines bon marché, imprimés sur du mauvais papier (pulp signifie pulpe de bois), se sont développés la littérature de science-fiction et bien d'autres genres populaires. Des auteurs comme Asimov, Bradbury, Van Vogt, Sturgeon, Heinlein y ont fait leurs débuts. Jacques Sadoul a d'ailleurs consacré plusieurs recueils (chez J'ai Lu) à leurs titres restés célèbres (Amazing, Astounding, etc.) ; quant aux couvertures vives et bariolées, on les retrouve fréquemment dans les ouvrages présentant la science-fiction. On se souvient même de certains rédacteurs en chef exigeants, tel John Campbell. Mais que sait-on de l'aventure éditoriale des pulps, de la façon dont ils furent conçus et dont ils s'imposèrent sur le marché ? Pas grand-chose.

Francis Saint-Martin, en amoureux de la littérature populaire, répare cette lacune avec ce nouvel opus de la collection « Travaux ».

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Faisant suite aux dime novels, fascicules vendus 5 cents qui présentaient des récits populaires, à l'origine dans un but d'édification morale, les pulps ont perduré 60 ans et dominé le marché durant 30 ans, des années 20 au début des années 50. Ils ont abordé tous les genres, avec des thématiques parfois très réduites pour des revues à parution régulière : les histoires de dirigeables, de mariages (!) avaient leurs magazines spécialisés. Soucieux de coller aux goûts du public, les titres naissaient et mouraient à un rythme parfois effréné, couvrant tous les types de récits populaires : western, guerre, policier, S-F, fantastique, aventure, espionnage, sentimental, érotique (bien innocent aujourd'hui), sports... Histoires répétitives issues d'un même moule narratif, littérature au rabais, les pulps ont aussi été un formidable vivier d'auteurs, de récits imaginaires et novateurs où s'est constituée une grande partie de la littérature populaire d'aujourd'hui.

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Car bien sûr, les pulps ne favorisèrent pas que l'éclosion des auteurs de science-fiction. Au rayon policier furent ainsi publiés pour la première fois Raymond Chandler, David Goodis, Dashiell Hammett, etc. De grands héros populaires y sont également nés : Zorro, Tarzan mais aussi The Shadow et Doc Savage. D'autres ont pu entamer une seconde carrière, comme Buffalo Bill ou Nick Carter...

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Avec cet essai, on saura tout de l'extraordinaire dynamisme des pulps, des pratiques commerciales que leurs éditeurs mirent en place et dont certaines perdurent encore dans la presse d'aujourd'hui, ainsi que du contenu de ces magazines. Après avoir survolé l'ensemble de la production, histoire de donner une idée de sa diversité, Francis St Martin s'attache à retracer le parcours du plus grand éditeur du domaine, Street & Smith, évoquant au passage quelques auteurs représentatifs (le plus productif abattait ses cinquante pages quotidiennes !). De même, il présente un illustrateur particulièrement fécond, Walter Baumhaufer, ainsi que les principaux héros et personnages qui ont bercé l'enfance de nos grands et arrière grands-parents.

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On n'avait pas encore publié en France une histoire des pulps, et le fait que cet ouvrage soit commis par un français est remarquable — on savait de Francis Saint-Martin combien il est passionné, vu qu'il a déjà publié aux confidentielles éditions de l'Hydre des pastiches de Doc Savage, l'homme de bronze. Voici un ouvrage qui ne comble pas seulement un grand vide, mais se révèle passionnant à lire tant il fourmille de renseignements sur la constitution de certains pans de la littérature populaire.

 

Claude Ecken

07.01.2009

Crash

 

Préface

 

Tous les historiens de la SF s’accordent pour dire que le fandom est né au cours des années 1930 dans les pages des pulps, par le biais de leur courrier des lecteurs. En indiquant le nom et l’adresse à la fin des lettres publiées, la rédaction a permis aux amateurs de science-fiction de communiquer plus directement entre eux, d’échanger des idées, de se regrouper autour de leur passion commune.
Très vite est apparu le premier fanzine : The Comet, édité par Ray Palmer. D’autres n’ont pas tardé à suivre et, finalement, la première convention de SF a été organisée en 1939 à New York par un groupe de ces fans de la première heure. Le mouvement était lancé, et la Deuxième Guerre mondiale elle-même n’a pas réussi à l’arrêter — tout au plus à le ralentir pendant quelques années. Les fanzines, les conventions, les amateur press associations, ou APAs (que l’on pourrait définir comme des fanzines uniquement composés d’un courrier des lecteurs), ont connu un développement quasi exponentiel pendant les années cinquante et soixante.
En France, le fandom naît une dizaine d’années après la fin des hostilités autour de la librairie parisienne La Balance. C’est là que se réunissaient ceux qui deviendront chez nous les principaux acteurs du genre au cours de la décennie suivante. Les premiers fanzines apparaissent un peu plus tard, mais il faut attendre le formidable mouvement de la presse « parallèle », consécutif à mai 68, pour voir leur nombre devenir conséquent. Beaucoup de ces fanzines des seventies ne se limitent d’ailleurs pas à la SF, mais parlent aussi de bande dessinée, de musique, de politique, etc. Et, si certains ne connaissent qu’un ou deux numéros, d’autres perdurent assez longtemps pour ne publier plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine.
La première convention de SF française, œuvre de Jean-Pierre Fontana par ailleurs éditeur du fanzine Mercury, est organisée à Clermont-Ferrand. Là sera décerné pour la première fois le Grand Prix de la Science-fiction française — devenu depuis Grand Prix de l’Imaginaire. Le prix Rosny, qui ne porte pas encore ce nom, est créé quant à lui en 1980 à la convention de Rambouillet. Quant à la seule APA française, l’AAAPA, elle est fondée à la fin des années 1970 par Pascal J. Thomas.
À ces traits d’union permettant aux amateurs de SF de tisser des liens entre eux vient s’ajouter le Minitel au milieu des années 1980. Chaque forum, chaque serveur dédié à la SF devient comme une APA télématique. Parmi les plus actifs, le forum SF du serveur R-TEL est sans doute celui qui a amené le plus de nouveaux membres au fandom.
Jusque-là, celui-ci a fonctionné par agrégation, chaque nouvelle génération venant s’ajouter aux « survivants » des précédentes. Les choses changent dans les années 1990 : d’une part, il n’existe plus de revue permettant de faire le lien entre les simples lecteurs et le « noyau dur » des fans ; d’autre part, le Minitel, en tant que mode de communication, a atteint ses limites. Le seul phénomène nouveau est la création, pendant la première moitié de la décennie, du club Présences d’Esprit — et l’apparition consécutive de ce que certains nommeront le « deuxième cercle » : une frange d’amateurs passionnés mais moins viscéralement impliqués dans la défense et illustration du genre que ceux qui les ont précédés.
Les années 1990 à 1995 constituent donc une véritable solution de continuité dont le fandom « historique » ne se remettra jamais. Certes, Cyberdreams, première revue à apparaître après la Grande Césure, est co-dirigée par Sylvie Denis, pilier de l’AAAPA, et Francis Valéry, maître d’œuvre d’Ailleurs & Autres, mais le groupe dont ils faisaient partie n’existe pour ainsi dire plus : les anciens fans sont devenus des pros, ou bien ils ont « gafiaté » — c’est à dire quitté le fandom. Au passage, c’est un certain esprit qui a disparu, et le fandom qui se cristallise dès lors n’a, au départ, que peu de liens avec celui qui l’a précédé.
Vers la fin du millénaire, l’arrivée d’Internet déclenche une nouvelle expansion fanique. Pendant que les sites commencent peu à peu à éclore sur le wèbe, un groupe d’amateurs éclairés et motivés se constitue autour du forum Usenet fr.rec.arts.sf. Il donnera notamment naissance à l’association Noosfère, dont on a pu suivre la naissance en direct sur le forum en question, et dont le site est, aujourd’hui encore, l’un des plus visités en langue française. Comme au temps du Minitel, un nouveau média a suscité l’apparition d’une vague de passionnés.
Toutefois, le phénomène ne prend vraiment de l’ampleur qu’au XXIe siècle, avec une prolifération de sites possédant chacun leur forum. Certains sont l’émanation de groupes faniques déjà constitués, d’autres fédèrent un public tout à fait neuf… Mais, fondamentalement, il n’y a pas grand chose qui différencie ces tribus d’internautes des communautés télématiques des années 1980 ou des fanzineux des seventies. Les groupes ont tendance à se ressembler et se structurer de la même manière ; seul le média a changé — et, avec lui, la vitesse de transmission de l’information, bien entendu.
Une anthologie non-professionnelle peut être assimilée à un fanzine, le matériel rédactionnel en moins. En France, la première vague d’anthologies « faniques » date de la deuxième moitié des années 1970. Les guillemets signifient que je regroupe sous cette appellation aussi bien celles relevant de l’amateurisme de base, c’est à dire non rémunérées, que celles qui, bien qu’éditées par des amateurs, payaient symboliquement leurs collaborateurs — dont le meilleur exemple est, à la charnière des années 1970 et 1980, la série Mouvance, œuvre commune de Raymond Milési et Bernard Stéphan.
À cette époque, réaliser un fanzine ou une anthologie relevait du chemin de croix. La solution la moins onéreuse consistait à taper la maquette sur des stencils à la machine à écrire, en corrigeant les fautes avec le fameux « red corflu » à l’odeur toxique, et à trouver une machine à ronéotyper — le plus souvent manuelle — pour imprimer le tout. Si l’on voulait que la publication soit illustrée, il était nécessaire de faire préparer des stencils électroniques par un professionnel, ce qui augmentait naturellement le coût. Il était également possible de recourir à une petite machine offset dite « de bureau ». Ou d’aller voir un imprimeur et de payer le prix fort — surtout si l’on choisissait de faire photocomposer le texte.
La baisse du coût des photocopies, au début des années 1980, a entraîné l’abandon progressif de la ronéo, tandis que l’offset de bureau subsistait un peu plus longtemps. Puis l’arrivée des premiers ordinateurs à traitement de texte et des imprimantes à jet d’encre a permis d’obtenir un résultat d’aspect quasiment « professionnel » en économisant les frais de la photocomposition. Les fanzines au sens large des années 1990 ne ressemblent guère à leurs ancêtres. D’ailleurs, la notion de fanzine elle-même s’est diluée au fil du temps, à mesure que se développaient de nouvelles solutions pour améliorer la présentation sans augmentation de coût de fabrication, et certaines publications amateures ont aujourd’hui une apparence bien plus professionnelles que d’autres méritant ce titre parce qu’elles rémunèrent leurs collaborateurs.
Le stade — pour l’instant — ultime de cette évolution est à mon sens la présente anthologie, qui n’a rien coûté à ses auteurs sinon un peu de travail de relecture et de mise en page. Oubliés, la ronéo, l’offset, les photocopies, les agrafes, la machine à encoller, le massicot, les stencils, la photocomposition, les enveloppes, les timbres, etc. Les textes arrivent sous forme électronique, il n’y a plus qu’à les corriger, les ordonner et les livrer au lecteur. À charge à celui-ci d’imprimer lui-même l’objet s’il préfère lire sur papier que sur écran. Et c’est la même chose pour les illustrations qui posaient autrefois tant de problèmes techniques et financiers : on peut même s’offrir la couleur, ça ne coûte pas un centime de plus !
Je pense qu’on peut parler ici de véritable révolution, bien que je n’aime guère employer ce terme. Si le fandom a été victime d’une solution de continuité au niveau des individus pendant la première moitié des années 1990, sur le plan technique et médiatique — j’emploie cet adjectif dans son sens le plus basique : qui a rapport au médium —, la césure a eu lieu au tournant du millénaire. Là où le Minitel se contentait d’accélérer la communication au prix d’un certain inconfort sur le plan de la lecture, le wèbe a multiplié cette accélération et amélioré le confort de lecture et facilité la réalisation d’entités livresques et je pourrais continuer longtemps ainsi mais je suis déjà très en retard sur cette préface.
L’objet virtuel — ou pas, si vous l’avez imprimé — que vous êtes en train de lire était impossible, impensable il y a seulement dix ou quinze ans. Naguère, c’est seulement au prix d’efforts physiques — ceux d’entre vous qui ont déjà employé une machine à écrire même pas électrique ou tourné pendant des heures la manivelle d’une ronéo en ont assurément conscience — et/ou de sacrifices financiers que l’équivalent de cette anthologie pouvait être porté à la connaissance du public. Aujourd’hui, tout est devenu si simple que la principale difficulté consiste à trouver assez de textes et à les réunir.
Ce qui explique sans doute le caractère tribal de la présente anthologie, émanation d’un site et d’un forum et reflet de la convivialité au sens large qui y règne. Le thème lui-même, celui du « crash », est indissociablement lié à la vie de la tribu en question, l’une des nombreuses tribus composant désormais le fandom SF. Certains ont traité ce thème par le biais de l’humour, d’autres avec un grand sérieux. On trouve des textes décrivant les circonstances menant à un crash, d’autres se déroulant pendant le crash en question, d’autres enfin situés après, voire bien après. Sur le plan de la longueur, les nouvelles vont de la vignette à chute à la quasi novella. La plupart se déroulent sur Terre dans un avenir plus ou moins proche, tandis que d’autres jouent se projettent dans un univers de space opera. Robots, extraterrestres, changement climatique, réalité virtuelle… les thèmes abordés sont variés, tout comme l’écriture et les influences.
En tout état de cause, il me semble que cette anthologie montre bien à quel point le fandom est « fractal » : chacune de ses parties est un reflet de la totalité. Certes, on ne trouve pas dans ces textes tout ce qui fait la SF, mais ils présentent une variété, une diversité suffisante pour que l’on puisse prendre leur ensemble comme un exemple de la variété et de la diversité du fandom lui-même, de la science-fiction elle-même. Et cela, tout en concédant que l’anthologie possède une identité globale reflétant tout à fait l’esprit particulier régnant à bord de ce vaisseau fanique virtuel baptisé le Cafard cosmique qui vogue chaque mois vers de nouvelles aventures.

 

Roland C. Wagner

 

L'anthologie Crash du Cafard Cosmique est téléchargeable ici.

 

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