15/08/2011

Space disco

Parce que c'est les vacances, et parce qu'on ne s'en lasse pas, voici une nouvelle fois ce grand classique de la science-fiction musicale, hommage vibrant à Robert Heinlein :

 

14/08/2011

Le Pêcheur

jl0609-1975.jpgClifford D. Simak

The Fisherman, (1961)

Opta, 1966

Traduit par Jean Rosenthal

 

 

A la base du roman, un prétexte technique déjà dépassé (ou sur le point de l'être) lors de sa parution en 1961 : nous savons à présent que les ceintures de Van Allen n'empêchent pas les vols spatiaux habités. Peu importe — toutes sortes de raisons physiques ou économiques pourraient mener à un futur comme celui que Simak envisage, où l'espèce humaine, au rebours des plans élaborés par la SF, est bloquée sur Terre. L'originalité ici est que la parapsychologie vient au secours de l'exploration interstellaire : le projet Hameçon a rassemblé des gens capables de projeter leur esprit sur d'autres planètes, et même de téléporter de petits objets. Banni par les USA, qui entretiennent une peur superstitieuse des talents parapsychologiques, Le Hameçon, installé au Mexique, est devenu un acteur majeur de l'économie mondiale. Ses innovations technologiques se vendent dans des comptoirs installés un peu partout, et approvisionnés par téléportation.

Shepherd Blaine est un des explorateurs télépathiques du Hameçon. Lors d'une rencontre avec un extraterrestre, il hérite d'une copie complète de l'esprit de celui-ci — et, dès lors, se considère (avec raison) comme un homme traqué, car le Hameçon fait disparaître ceux de ses employés considérés comme contaminés. Dès la dixième page, Blaine est donc en fuite, bénéficiant d'une série de coups de main trop opportuns pour être fortuits.

Simak replonge ainsi dans sa ruralité de prédilection, et l'essentiel du livre est une sorte de road movie, si on prend le road movie, dévoué qu'il est à l'exploration des paysages de l'Ouest américains (et de ses habitants les plus primitifs), pour la forme contemporaine du western. Western auquel Simak emprunte plus que des lieux : du vocabulaire (dans le texte original), des personnages comme le shérif ou le prêtre et des épisodes comme l'attaque de la diligence (un camion) par des Indiens (ce sont des jeunes télékinètes, ne pinaillons pas) ou le lynchage d'un prisonnier défendu plus ou moins mollement par le shérif. Blaine, certes, a acquis des pouvoirs extraterrestres sur le déroulement du temps, mais il ne s'en sert que de façon parcimonieuse, un coup chacun, histoire de réserver des surprises au lecteur.

Le pêcheur est une illustration classique du thème des mutants ; comparés à diverses minorités défavorisées (Amérindiens, mais aussi Noirs ou, explicitement, Juifs), ceux qui détiennent des pouvoirs parapsychologiques sont victimes d'un racisme américain qui nuit aussi à la prospérité même de ceux qui en sont coupables. C'est un livre daté — les voitures circulent sur coussin d'air, sont munies d'ailerons tout droit copiés sur les Cadillac de 1958, et, quand il faut communiquer d'une ville à l'autre, on décroche le téléphone et on demande un numéro à l'opérateur... Quant à la manière dont le Hameçon traite ses agents mentalement contaminés par l'étranger, elle sort tout droit des fantasmes de la guerre froide et des romans d'espionnage (y compris la station balnéaire où les agents “grillés” habitent une cage invisible). C'est aussi un livre généreux, prêchant la tolérance envers la différence, et plus qu'agacé par le comportement du monde des affaires.

On ne prétendra pas que ce soit un roman majeur, ni magistralement exécuté au niveau de l'intrigue (tous les fils ne sont pas recousus) ou des sentiments (parfois tissés de clichés). Il fournit un cas d'école du fonctionnement de la SF de cette époque, qui s'affranchissait du bon goût littéraire, en négligeant les aspects prosaïques du vécu quotidien ou de l'affectivité pour coudre à la va-vite des pans entiers de mythologies populaires existantes (western, espionnage) et tirer de cet assemblage de fortune sa propre mythologie (les mutants, la sagesse venue des étoiles).

A la différence de bien des auteurs, Simak introduit des ingrédients religieux dans son cocktail mythique. Les pouvoirs psi sont vus autant sous l'angle du miracle que celui de la science ; le contempteur des télépathes, Finn, est présenté comme un prêcheur itinérant, tandis que le Père Flanagan (catholique, à noter) fournit à Blaine une aide qui est (la seconde fois) telle coïncidence qu'elle relève de la Divine Providence ; enfin les efforts de Blaine pour sauver une communauté de mutants incrédules envers le péril, et son départ découragé de la ville, suivent le canevas du récit de Lot. A cela près que Sodome, ici, n'est pas une cité pécheresse — Simak était trop gentil pour endosser un concept pareil.

Pascal J. Thomas

13/08/2011

L'Œuvre du Diable

medium_diable.jpgMichel Pagel

J'ai lu, 2004 

 

     Ce roman plonge ses racines à plus d'un titre dans la deuxième moitié des années 80. Tout d'abord parce que les premiers titres de « La Comédie inhumaine » sont parus à cette époque, mais aussi parce que la plupart d'entre eux s'y déroulent en temps réel. Cela se passait au sein de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir et leur publication a fait de Michel Pagel le représentant le plus atypique de la Génération perdue, laquelle brillait déjà par son atypisme.

     Pour mémoire, la caractéristique principale de cette poignée d'auteurs fut d'avoir raison trop tôt. Alors que la « tendance » était à une S-F « littérairement » privilégiant la forme, ils s'obstinaient à vouloir raconter des histoires ; ce fut tout naturellement qu'ils trouvèrent un espace de liberté au Fleuve Noir, s'y installant peu à peu sous la direction « historique » de Patrick Siry avant de s'imposer au tournant de la décennie sous la tutelle bienveillante de Nicole Hibert. Comme Michel Pagel, j'ai appartenu à ce vague groupe, en compagnie de Claude Ecken, Michel Honaker, Richard Canal, Jean-Marc Ligny et Jean-Claude Dunyach. Les deux derniers de la liste avaient été publiés dans la collection « Présence du Futur », place forte des « littératurants », avant de passer au Fleuve Noir ; quant à Canal, il avait sorti un premier roman en grand format — ce qui était exceptionnel à l'époque — aux éditions La Découverte. Plus tard, nous avons été rejoints par Laurent Genefort, Ayerdhal et Don Hérial, certains d'entre nous ont pseudonymisé quelques livres, et la Génération perdue s'est diluée à la fin de l'année 1991 avec le changement de direction à la tête d'« Anticipation ». Le bilan de ces quatre années est clairement positif, et il est paradoxal de constater que cette période s'est achevée alors que la mode, avec un bon lustre de retard, était passée au « retour au récit » — un retour inutile pour Michel Pagel qui ne s'en était jamais écarté.

 

     Puisqu'il avait les mains libres, il en a profité. Pour mettre sur pied les bases d'un cycle de romans fantastiques où Dieu et le Diable auraient leur rôle à jouer. Et où, accessoirement, il pourrait régler ses comptes avec la religion catholique. Après avoir tordu le cou aux contes de fées dans les quatre volumes des Flammes de la nuit (récemment réédité chez J'ai lu), le moment était venu de s'attaquer à un morceau encore plus gros. Cela donna Le Diable à quatre, mélange très réussi d'horreur et d'humour, Sylvana, une histoire de vampire toute en finesse, Désirs cruels, premier recueil de nouvelles de l'histoire de la collection, et Les Antipodes, où l'on assistait, au milieu d'autres horreurs, à la naissance du fils de Dieu et de la fille du Diable.

 

     Nous y voilà. Non seulement Pagel met en scène deux des principales icônes de l'imaginaire mystique, mais il leur donne une progéniture, dont il nous invite à découvrir le destin dans L'Œuvre du Diable, conclusion (provisoire ?) de La Comédie inhumaine. Il fallait oser un truc pareil, il l'a fait. Il fallait aussi le réussir — mission accomplie. La petite quinzaine d'années qui sépare Les Antipodes du présent roman lui a permis de mûrir peu à peu son projet. De toute manière, il n'avait aucune raison de se presser : il était bien obligé d'attendre que la progéniture en question atteigne un âge où il deviendrait possible de leur faire vivre des aventures un tantinet crédibles sur un certain plan — je suis certain que vous pouvez sans peine deviner lequel. On ne s'étonnera donc pas que L'Œuvre du Diable possède une certaine complexité, voire une complexité certaine. Il faut dire qu'entre-temps, Pagel a ajouté deux opus à sa noire Comédie : Nuées ardentes, fondement de certains aspects du cycle, et L'Ogresse, livre d'une rare perfection formelle. Il fallait réunir tout ça et le faire tenir debout — ce qui n'avait rien d'évident. Là encore, Pagel l'a fait. Et il l'a fait avec brio, maestria, tout ce que vous voudrez, profitant d'un autre espace de liberté, cette fois aux éditions J'ai Lu — un espace qui s'est malheureusement refermé, lui aussi, les bonnes choses n'ont qu'un temps.

 

     Tout sépare bien entendu les deux adolescents. Eve, la fille du Diable, est une adolescente délurée — avec un père pareil, vous pensez ! — , alors qu'Emmanuel, le fils de Dieu, a été élevé au Vatican. Mais ils ont tous deux des pouvoirs, et, s'ils ne savent pas s'en servir, ils auront largement l'occasion d'apprendre au cours de ce roman dont la longueur se justifie par la richesse des péripéties et le soin apporté à la caractérisation des personnages ; le fantastique repose avant tout sur eux, un vieux renard comme Michel Pagel le sait bien. Or, des personnages, Eve et Emmanuel vont en rencontrer une pléiade, dont naturellement bon nombre que l'on a pu croiser au détour de l'un ou l'autre volume du cycle. Et c'est notamment là que le solide métier de l'auteur apporte un plus incontestable. Car jamais les indispensables « résumés des épisodes précédents » ne sombrent dans la lourdeur ou, justement, le résumé. Je veux dire que l'on n'a à aucun moment l'impression d'avoir manqué quelque chose si l'on n'a pas lu les volumes précédents ; les rappels indispensables sont insérés en douceur, au même titre que les informations inédites. Non seulement, on peut lire L'Œuvre du Diable sans avoir connaissance du reste, mais cette lecture donne envie de découvrir le contenu exact des autres volets de La Comédie inhumaine. En effet, en dépit de l'épaisseur du roman, Pagel a appliqué ce que j'appellerais le principe d'économie : il lui arrive peut-être de s'attarder un peu sur une description ou sur la psychologie d'un personnage, mais, en ce qui concerne l'intrigue, il va droit à l'essentiel avec une sobriété héritée de son apprentissage au Fleuve Noir, du temps où une histoire devait tenir dans un certain format pour pouvoir être publiée.

 

     Ce n'est pas le moindre paradoxe de ce livre où ils sont légion. Les lecteurs s'attendant au traditionnel combat entre le Bien et le Mal, vont avoir une — grosse — surprise. Eve et Emmanuel ne correspondent pas non plus à l'idée qu'on pourrait se faire de la fille du Diable et du fils de Dieu. Et les retournements abondent à tous les niveaux, tant à l'intérieur de la mécanique du roman et du cycle que sur des plans plus généraux. Ainsi, l'abondance et la précision du vocabulaire lié au catholicisme romain créent une dimension ironique qui imprègne littéralement le récit. Après le mort-vivant du Diable qui se parfume parce qu'il a « tout de même rendez-vous avec une dame », voici Dieu qui fait de l'auto-stop. Et l'un des sommets du livre est cette scène extraordinaire où le Diable explique, pince-sans-rire, sa conception quasi matérialiste du monde : il n'y a pas de transcendance, pas de vie après la mort, pas d'Enfer ni de Paradis. Un tel paradoxe résume à mon sens très bien l'esprit de cet excellent roman, étonnante pierre de faîte d'une construction littéraire originale et intelligente.

 

     La Génération perdue ne l'a pas été pour tout le monde.

 

Roland C. Wagner

12/08/2011

Incandescence

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Greg Egan
Gollancz
300 p.

Pour beaucoup d’auteurs de Science-Fiction, le lointain futur est un endroit bien pratique où ils peuvent situer des univers plus proches du beau royaume des désirs du cœur que du triste empire des informations que nous possédons sur le monde.
Après tout, si la SF est une littérature extrapolative, c’est bien parce que partant d’un point A, le présent selon l’auteur, on arrive à un point Z, le futur, toujours selon auteur, dont les choix ne peuvent que jeter une lumière singulière sur notre époque et sur la nature profonde de l’humanité.
Les événements racontés dans Incandescence se situent donc dans un bon million d’années, dans la ligne de l’univers décrit dans Diaspora, "Les Tapis de Wang" et "La Plongée de Planck". En anglais, deux nouvelles "Riding the Crocodile" et "Glory", situées dans l’univers de l’Amalgame sont parues dans un recueil de quatre novellas Dark Integers and other stories (Subterranean Books). Il vaut mieux selon moi avoir lu la première avant d’entamer le roman. D’abord parce que le couple héros de cette novella et leur découverte font référence 300 000 ans après pour les personnages d’Incandescence, et surtout parce qu’elle pose l’univers de manière beaucoup plus vivante que le début un peu pataud du roman.
Dans le lointain futur, la civilisation de l’Amalgame occupe le disque de la galaxie. Les problèmes qui assaillent l’humanité ont été résolus depuis si longtemps qu’on en parle même plus : les citoyens de l’Amalgame, qu’ils soient nés des processus naturels de l’évolution ou qu’ils aient été créés artificiellement, ont accès à tout, peuvent tout et possèdent tout, y compris changer d’enveloppe corporelle, modifier leur personnalité et leur esprit, posséder des copies de secours d’eux-mêmes, vivre ou non dans des réalités virtuelles et ainsi de suite. Il va sans dire qu’ils sont pratiquement immortels. Cela ne va pas sans problème existentiels, surtout au sein d’une civilisation qui a catalogué et décrit jusqu’à la moindre molécule de l’univers.
Leila et Jasim, les deux héros de "Riding the Crocodile", ont vécu ensemble pendant 10 309 ans , ils ont fait tout ce qu’il possible de faire dans leur civilisation, il ne leur reste plus qu’à partir en beauté, d’une mort qui soit un couronnement significatif de leur vie et qui se caractérise par une découverte. Il existe en effet un mystère dont l’Amalgame n’est jamais venu à bout. Le centre de la galaxie est occupé par une civilisation dénommée « the Aloof », les Lointains et pour cause : en un million d’années, ils n’ont jamais daigné communiquer et ont systématiquement repoussé toute tentative de s’introduire dans leur domaine. Leila et Jasim choisissent donc d’observer le centre de la Galaxie et finissent, après quelques milliers d’années de travail, et tout en redéfissinant leur relation, par pouvoir s’enregistrer et s’envoyer dans le réseau de communication de ses énigmatiques voisins.
300 000 ans après, pour Rakesh, Leila et Jasim sont des références. Le malheureux traîne son ennui dans un « scape » à l’intérieur d’un node « quelques mètres cubes de processeurs dérivant dans l’espace interstellaire…» lorsqu’il rencontre Lahl, à qui les Aloof ont permis d’examiner un météore contenant de mystérieuses traces d’ADN. Ayant trouvé ce qu’il cherchait pour que sa vie prenne enfin un sens, Rakesh décide de suivre la piste indiquée. Ce qui signifie ni plus ni moins que quitter tout ce qu’il a connu jusqu’alors : dans l’univers de l’Amalgame, on ne voyage pas plus vite que la lumière : visiter les autres mondes signifie donc voyager dans le futur sans espoir de retour.
Cependant, à l’intérieur d’un petit monde de roche transparente baignant dans un flux nommé l’« Incandescence », Roi, une citoyenne presque ordinaire, est recrutée par Zak. Zak est un solitaire qui tente de découvrir pourquoi et comment on change de poids quand on voyage d’un bout à l’autre de leur monde. Il éveille la curiosité de Roi et la détourne de son équipe d’agriculteurs. Le roman est donc bâti, de manière fort classique, sur deux lignes narratives : d’un côté Rakesh et Parantham tentent de retrouver le peuple qui a laissé des traces d’ADN qui intriguent les « Aloof », de l’autre Roi et Zak s’efforcent de comprendre la nature de leur monde et de ses lois.
Le plus étonnant est qu’au début, on est plus intéressé par Roi que par Rakesh : d’une part parce que les premiers chapitres ne sont pas d’une lecture aussi agréable que Riding the Crocodile, qui décrit la civilisation de l’Amalgame de manière bien plus vivante et détaillée, d’autre part parce que Roi est une héroïne selon le cœur d’un amateur de SF : une créature un peu en marge de sa société, dans un environnement délicieusement exotique lancée dans une quête pour la compréhension et la connaissance. Bizarrement, et alors que je ne suis pas très sûre d’avoir tout compris des expériences de Zak, c’est parce que j’avais envie de savoir ce qu’il allait arriver à Roi que j’ai persisté dans la lecture d’un début de roman somme toute laborieux. Peut-être un coup d’œil au site de l’auteur aidera-t-il les lecteurs plus à l’aise que moi en physique ou en mathématiques (ce n’est pas difficile !) à comprendre ces chapitres. L’article intitulé The Big Idea, paru en juillet sur le blog de John Scalzi a le mérite d’éclaircir parfaitement les choses « Incandescence est né de l’idée selon laquelle la théorie de la relativité générale, qui de manière générale est considérée comme l’un des sommets de la réussite intellectuelle de l’humanité, aurait pu être découverte par une civilisation pré-industrielle ne possédant ni machines à vapeur, ni lumières électrique, ni postes de radio, et absolument aucune tradition astronomique. » Les chapitres pas vraiment digestes du début montrent donc nos héros en train de réinventer Newton et Einstein avec des cailloux et des bouts de ficelles. Personelllement, l’idée m’amuse beaucoup même si je suis incapable de suivre le détail des expérience.
Mais passé ce début, et une fois dans le livre, on a comme Rackesh envie de savoir qui étaient les ancêtres de Roi et comment leur petit astéroïde s’est retrouvé en orbite autour d’un trou noir. Les choses se corsent de manière délicieuse lorsque Roi et Zak comprennent que le sort de leur peuple dépend de leurs recherches. Voir des créatures à six pattes tenter d’empêcher leur monde de disparaître tout en réinventant les lois de la physique est un plaisir dont on ne saurait se passer.
Car si les héros des deux intrigues ne se rencontrent pas à la manière que l’on attendrait, ils ont des points communs évidents. Pour des gens comme Rakesh, la connaissance et la découverte de la nouveauté sont tout ce qu’il reste à des êtres qui ont résolu tous les problèmes de la survie immédiate. Pour Roi , Zak et leurs équipiers, la survie tout court dépend de leurs recherches, et la curiosité intellectuelle de Roi, qui l’encombrait avant sa rencontre avec Zak, s’avère vitale. Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que dans un cas comme dans l’autre, on assiste, ni vu ni connu, à la disparition du politique au sens large : dans la civilisation de l’Amalgame, l’abondance des biens et des connaissances permet à tout individu de vivre la vie qu’il désire en toute liberté sans avoir à participer aux intrigues et aux querelles de palais qui remplissent des dizaines de romans. Pour les créatures du Splinter, c’est la biologie qui détermine les structures de base de la société et qui dirige ses mœurs : les intrigues de palais n’y ont probablement jamais existé, et l’action collective est rapide, y compris lorsqu’un changement radical s’avère nécessaire. Comme souvent chez Greg Egan, le lecteur est libre d’en tirer les conclusions qu’il désire.
Et ledit lecteur peut passer outre un début de roman plutôt maladroit et pas très digeste en sachant qu’en fin de compte il pourra vivre une aventure de l’esprit autour du thème de la connaissance et une aventure spatiale mouvementée autour d’un trou noir — par ces temps de disette Science-Fictive, c’est un plaisir qu’on ne saurait bouder.


Sylvie Denis

 


11/08/2011

Lovecraft et l'affaire Shaver (2)

amaz_4509.jpgVotre rédacteur en chef a des centaines de livres à lire, certains aussi difficiles à se procurer que ceux que vous citez, mais il ne sait pas quand il aura fini de les lire. En tout cas, ce sera fait. Cependant, nous publions votre lettre (avec certaines suppressions judicieuses bien que vous ne mentionnuez rien en ce qui concerne leur publication) afin de permettre à ceux de nos lecteurs qui pourraient entreprendre ces recherches de le faire et de nous tenir au courant. À titre personnel, nous vous écrirons à propos des mystérieuses déclarations que vous faites et nous pensons que l'"intérêt particulier" dont vous parlez est aussi le nôtre. Votre emploi des guillemets autour de "underground deros" nous inétresse beaucoup, car c'est exactement ce que nous aurions fait, compte tenu de ce que nous savons maintenant ! Si vous comprenez à quoi nous faisons allusion, nous serions heureux de recevoir une autre lettre de votre part, à titre privé et non pour publication.

Ces deux textes appellent bien évidemment de nombreuses remarques.

Tous ceux qui sont familiers avec le monde de Lovecraft auront reconnu plusieurs mots célèbres inventés par le maître de Providence, parfois déformés cependant. Le "Necronomicon" devient le "Necrominicon", "Arkham" se transforme en "Arkton" et, de façon bénigne, "Das Unausprechlichen Kulten" en "Das Inausprechlichen Kulten". Pour quelles raisons ?

amaz_4609.jpgJe vois deux explications possibles. La première est que le mystérieux auteur de la lettre a sciemment déformé ces termes pour brouiller les pistes, n'osant pas faire une allusion trop directe à l'univers littéraire de Lovecraft. Mais, dans ce cas, pourquoi n'a-t-il pas transformé l'orthographe de "Von Juntz", "Miskatonic" et "Abdul Alhazred" ? La deuxième hypothèse est plus prosaïque : les typographes d'Amazing Stories ont involontairement estropié ces expressions…

En tout cas, l'énigmatique John Poleda s'est bien amusé en envoyant cette lettre, de toute évidence écrite pour se moquer des allégations de Shaver et montrer qu'il n'était pas dupe. C'était un spirituel clin d'œil aux nombreux lecteurs d'Amazing Stories qui devaient connaître l'œuvre de Lovecraft.

amaz_4602.jpgLa réponse du rédacteur en chef est assez énigmatique. Pourquoi ces suppressions dans le texte de la lettre ? Était-ce parce que Lovecraft y était cité nommément ? Il est bien évident que Palmer ne pouvait pas ignorer l'œuvre de Lovecraft (8). Il semble que Palmer laisse entendre qu'il a compris la plaisanterie. Maintenant, n'était-il pas dangereux depublier une telle lettre qui risquait de troubler les lecteurs et de semer de graves soupçons sur la véracité des affirmations de Shaver ? Je me demande si, à l'époque, Palmer envisageait de donner à l'affaire Shaver l'incroyable dévelopement qu'on lui a connu ensuite. Il se peut qu'au début de l'affaire, Palmer ait simplement cherché à lancer un de ces canulars dont il existe des précédents célèbres (9). La publication de la lettre serait alors un moyen subtil de faire comprendre aux lecteurs intelligents qu'il ne prend pas ces histoires au sérieux et que la farce va bientôt se terminer, Palmer tenant à montrer ainsi qu'il ne coupait pas les ponts avec l'authentique fandom de la science-fiction. Qui sait ? On peut même imaginer que Palmer a lui-même écrit la lettre pour plaisanter (10). Malheureusement, l'avenir montrera que, loin de rassurer les fans, Palmer allait s'efoncer de plus en plus dans l'hétéroclistisme.

amaz_4803.jpgLe plus amusant est que certains des lecteurs les plus naïfs d'Amazing Stories ont dû partir en quête du mystérieux Necrominicon, alias Necronomicon, conservé à la bibliothèque de l'Université du Miskatonic à AKton, alias Arkham.

Quelles conclusions tirer de cette curieuse affaire ? Essentiellement l'importance des liens qui relient la littérature de l'imaginaire à l'hétéroclistisme. Il faudra bien un jour analyser ce phénomène avec rigueur et ne pas se contenter, comme je le fais moi-même avec ce modeste article, d'en souligner les aspects anecdotiques et plaisants. Imaginons un instant que, dans "Open Letter to the World", Shaver ait cité Lovecraft en plus de Merritt. À l'époque, le nom de Merritt était plus connu que celui de Lovecraft, mais quand on voit aujourd'hui l'intérêt que suscite le maître de Providence, on frémit à l'idée de ce qui serait advenu de sa réputation littéraire si son nom avait été plus intimement associé à l'affaire Shaver. Je fais donc mienne la recommandation de Michel Meurger qui pense qu'il est nécessaire, dans toute étude lovecraftienne, de distinguer avec le plus grand soin esthétique et éthique.

 

Joseph Altairac


(8) Raymond A. Palmer (1910-1977) créa en 1930 The Comet, peut-être le premier fanzine de science-fiction. Rien de ce qui touchait à cette littérature ne pouvait lui être étranger, les écrits de Lovecraft encore moins que d'autres.

(9) Un autre canular des plus fameux est celui commis dans le New York Sun par Richard Adam Locke (1800-1871) en 1835. Locke avait rédigé de faux bulletins d'observations astronmiques décrivant toute une civilisation de Sélénites ailés. L'affaire, à laquelle on donne parfois le nom de The Moon Hoax (Le canular lunaire), fit grand bruit Il en existe des traductions française : on consultera à ce sujet l'Encyclopédie de Versins à l'entrée "Locke".

Trois semaines avant le commencement du canular de Locke paraissait dans le Southern Litterary Messenger un texte aujourd'hui célèbre d'Edgar Allan Poe, "The Unparalleled Adventure of One Hans Pfaall" (Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall), sur un fantaisiste voyage en ballon vers la Lune. En 1848, Poe tenta de renouveler un canular comparable à celui de Locke en publiant dans le New York Sun le compte-rendu d'une prétendue traversée de l'Atlantique en ballon. Ce texte est bien connu sous le titre de The Balloon Hoax (Le canard au ballon).

Est-il nécessaire de rappeler la célébrissime émission radio d'Orson Welles (1938) qui, bien que ne relevant pas vraiment du canular, n'en eut pas moins des résultats spectaculaires ?

(10) Si un lecteur de cet article possède des renseigements sur cet énigmatique John Poleda, qu'il nous écrive !

 


Études lovecraftiennes n° 5.

10/08/2011

Les Danseurs de la Lune double

9_51.jpgC'est le titre de la nouvelle de Sylvie Denis parue dans Galaxies n°9 et nominée pour le prix Rosny de cette année. On peut la télécharger ici.

Lovecraft et l'affaire Shaver (1)

amaz_4503.jpgL'affaire Shaver est encore relativement mal connue en France, certainement du fait qu'elle concerne le magazine Amazing Stories dans la deuxième moitié des années 1940 et que cette revue n'a pas bénéficié d'édition française. Il n'est donc pas inutile d'en faire un bref résumé. Le lecteur désireux d'approfondir le sujet se reportera à mon article "L'affaire Shaver" (1) ainsi qu'à d'autres sources aisément accessibles, tant françaises qu'anglo-saxonnes (2).

De quoi s'agit-il au juste ? Ray Palmer, le rédacteur en chef d'Amazing Stories, se met à publier dans sa revue, à partir de mars 1945, toute une série de textes signés d'un certain Richard S. Shaver. Le problème est que ces textes ne se présentent pas comme des histoires de science-fiction "ordinaires", mais comme des témoignages à peine romancés ! Shaver serait en "contact" avec des êtres mystérieux, qu'il appelle les "Deros", vivant dans de gigantesques cavernes souterraines. Dans un lointain passé, à l'époque de la Lémurie (le premier texte de Shaver s'intitule "I Remember Lemuria" !), les anciens maîtres de la Terre ont dû s'exiler dans l'espace et ont abandonné de formidables machines. Les "Deros" sont des êtres humains qui ont découvert ces machines et utilisent les vestiges de cette super-science pour semer le mal sur la Terre ! Shaver prétend également avoir découvert un étrange alphabet, le "mantong", qui serait à l'origine de toutes les langues humaines.

amaz_4706.jpgTout ceci, comme on le voit, constitue un assez délirant scénario de science-fiction, mais le problème est que Shaver semble croire à ses histoires et que le rédacteur en chef d'Amazing Stories ne fait rien pour l'en dissuader, bien au contraire ! La première revue de science-fiction au monde se transforme peu à peu en une sorte de tribune ouverte aux "hétéroclites" (3) de tout poil ; le courrier des lecteurs se remplit de lettres délirantes de demi-fous prétendant être eux aussi en contact avec ces êtres malfaisants, ou d'explorateurs illuminés affirmant avoir découvert les gigantesques cavernes qui leur servent d'habitations, pour ne rien dire des divagations les plus ahurissantes sur les civilisations disparues, à côté desquelles les études de James Churchward sur Mu semblent des modèles de sérieux et de retenue. Bientôt, les soucoupes volantes pointent le bout de leur nez car, on s'en doute bien, des "Deros", héritiers d'anciennes races émigrées vers les étoiles, aux mystérieux objets volants pilotés oar des extraterrestres, il n'y a pas loin… Comme aurait dit Carrouges, nos anciens dieux nous reviennent sur des soucoupes ! (4)

Il faut avouer que ces histoires à dormir debout remportèrent un certain succès, et les tirages d'Amazing Stories s'envolèrent durant l'affaire Shaver. Les lecteurs eurent même droit à un numéro entièrement consacré à Shaver (5).

amaz_4804.jpgPourant, en avril 1948, Palmer mit le holà à cette histoire, peut-être harcelé par les fans de science-fiction furieux du nouveau visage que prenait leur revue ou, plus probablement, rappelé à l'ordre par les éditeurs d'Amazing Stories. Palmer quittera la direction d'Amazing Stories en 1949 et créera sa propre revue de science-fiction, Other Worlds, mais aussi et surtout des magazines consacrés aux faits mystérieux et aux soucoupes volantes.

Mais quel rapport avec Lovecraft ? Tout d'abord, certains chercheurs sérieux pensent que Shaver s'est inspiré de Lovecraft lorsqu'il a "inventé" ses histoires de "Deros" et d'anciens maîtres de la Terre contraints de quitter notre planète et laissant derrière eux des traces de leur passage. Dans une certaine mesure, ces créatures peuvent faire penser au panthéon d'extraterrestres de Lovecraft. C'est notamment l'avis de l'érudit Michael Ashley, une autorité de premier plan dans le domaine des pulps et des magazines anglo-saxons de science-fiction (6). C'est fort possible, mais Shaver a pu s'inspirer à d'autres sources que Lovecraft, car ce dernier n'est pas le seul, loin de là, à avoir imaginé que la Terre était peuplée dans le passé d'étranges civilisations non humaines. Les textes de cette teneur ne manquaient pas, spécialement dans les colonnes d'Amazing Stories dont Shaver était un lecteur assidu. On cite assi souvent le nom de Mme Blavatsky et la "théosophie".

amaz_4506.jpgIl me semble également très significatif que, dans son "Open Letter to the World" (sic !), un texte d'introduction publié dans le numéro d'Amazing Stories de juin 1945 pour mieux préciser sa démarche, Shaver cite Merritt et ses deux ouvrages The Moon Pool (Le Gouffre de la Lune) et The Face in the Abyss (Le Visage dans l'abîme). D'après Shaver, Merritt disait de façon romancée ce qu'il n'osait pas présenter comme des choses vraies, de peur de ne pas être pris au sérieux ! On peut aller loin avec un tel type de raisonnement. Michel Meurger a d'ailleurs montré dans un article récent (7) que la même mésaventure est arrivée à Lovecraft en France dans les années 1950, certains critiques n'hésitant pas à présenter Lovecraft comme une sorte de prophète illuminé.

On le voit, Shaver, en quelque sorte de son propre aveu, s'inspira au moins autant de Merritt que de Lovecraft. Il n'en reste pas moins que ce dernier va jouer, indirectement bien entendu, un rôle fort pittoresque dans l'affaire Shaver. En effet, dans le courrier des lecteurs du numéro de septembre 1945 d'Amazing Stories paraît une curieuse lettre reproduite ici intégralement, suivie de la réponse de la rédaction de la revue.

 

LE NECROMINICON

Monsieur,

Dans la perspective de vos recherches sur la Lémurie, peut-être pourriez-vous consulter le Necrominicon d'Abdul Alhazred, ainsi que le singulièrement célèbre Das Inausprechlichen Kulten de Von Juntz.

Ces deux ouvrages se trouvent dans la section réservée de l'Université du Miskatonic à Arkton, dans le Massachusetts.

Je suis diplômé en sciences occultes de cette université et je me suis trouvé en conflit avec les "Deros souterrains" de Mr. Shaver dès l'obtention de mon diplôme en 1935.

La traduction du septième chapitre du Necrominicon en utilisant l'"alphabet lémurien" devrait aider grandement à découvrir les tables manquantes.

Je regrette profondément que l'intérêt particulier que je porte à (passage supprimé par le rédacteur en chef pour d'excellentes raisons) m'empêche de vous aider concrètement dans vos recherches, mais cette allusion devrait suffire à un cerveau aussi fertile que celui de Mr. Shaver. Et je suis pratiquement sûr qu'après la lecture des ouvrages que j'ai mentionnés plus haut beaucoup de choses aujourd'hui encore obscures et confuses deviendront plus claires.

John Poleda (adresse supprimée)

 

Joseph Altairac



(1) "L'affaire Shaver", in Encrage n° 17, janvier/février 1988.

(2) Voir notamment l'article "Cultes marginaux" dans l'Encyclopédie visuelle de la science-fiction, sous la direction de Brian ASh (Albin Michel, 1977).

(3) Je reprends le terme employé par Pierre Versins dans son Encyclopédie. "Les Hétéroclites", écrit-il, "fous littéraires ou scientifiques, magiciens ou sectaires religieux, sont les plus proches parents des auteurs de science-fiction. Plus proches encore que les écrivains fantastiques qui, au moins, se présentent eux-mêmes comme irrationnels" (p. 415). Une assertion un peu rapide qui, me semble-t-il, mériterait discussion.

(4) D'après le titre d'un article de Carrouges : "Nos anciens dieux nous reviennent sur des soucoupes : l'homme moderne, les soucoupes volantes et la nouvelle âme mythologique", in Arts, 16 octobre 1952.

(5) L'effarant numéro de juin 1947.

(6) Voir l'introduction à son anthologie The History of Science Fiction Magazines, Part 3, 1946-1955 (New English Library, 1976), p. 23.

(7) Dans Études lovecraftiennes n°s 3 & 4 : "Anticipation rétrograde" : primitivisme et occultisme dans la réception lovecraftienne en France de 1953 à 1957.


Études lovecraftiennes n° 5.


Deuxième partie

09/08/2011

Une page d'un vieux "Planet Stories"

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08/08/2011

Deux ou trois détails à propos de Sturgeon (2)

ldp7033.jpgOn le voit, ce qui intéresse Sturgeon, c'est l'être humain, avec ses problèmes et ses défauts, ses peines, sa souffrance. En humaniste, il cherche, à travers ses textes, à éduquer, explique sans relâche ce qui lui semble important et nécessaire pour faciliter la communication humaine. Il se montre d'ailleurs très prudent quand il écrit, parce que « les petites choses qu'on lance comme ça peuvent changer la vie des gens et c'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles j'écris si peu. »

C'est peut-être cet exercice mental consistant à se demander comment le lecteur interprétera son récit qui permet à Sturgeon d'adopter les différents points de vue des interlocuteurs qu'il met en scène. C'en est même devenu un tic d'écriture qui alourdit parfois le texte ou le rend confus. Mais c'est aussi une technique narrative qui a donné naissance à d'excellentes nouvelles comme L'homme qui a perdu la mer.

Ce qui frappe dans l'écriture de Sturgeon, c'est l'abondance des détails, le temps qu'il prend pour décrire avec minutie des actions qu'une seule phrase suffirait à exprimer. Dans L'autre Célia, Slim s'introduit dans sa chambre et fouille un sac : « C'était un sac noir, ni neuf ni coûteux, de cette couleur indéfinissable qu'acquiert avec le temps une basane non entretenue. Il était pourvu d'une fermeture à glissière et la serrure n'en était pas fermée. Slim l'ouvrit. Il découvrit à l'intérieur une boîte de carton toute neuve contenant mille feuilles de papier blanc, bon marché, pour machine à écrire. un ruban d'un bleu brillant l'entourait qui portait un diamant blanc avec la légende : Nonpareil, l'ami de l'écrivain — 15 % de fibre de coton — Marque déposée. » Pour remettre les affaires en place, l'auteur aurait pu se contenter d'une ellipse mais il répète, dans l'ordre inverse, chaque action exécutée par son personnage : « Slim (...) remit le papier dans la boîte et la boîte dans le sac qu'il replaça à l'endroit exact où il l'avait découvert. » Plus loin dans le texte, l'opération est répétée et décrite avec la même minutie que précédemment. On objectera que ce luxe de détails contribue à illustrer la minutie du personnage. Mais ce tic apparaît dans d'autres récits.
castant22.jpgDans Parcelle brillante par exemple, un homme soigne une jeune fille blessée qu'il a recueillie. Tous les soins qu'il prodigue sont décrits d'une façon redondante, avec un luxe de détails qui étonne. Le même souci d'exhaustivité est adopté pour retracer la vie de Wheeler dans Le scalpel d'Occam comme si à chaque fois Sturgeon craignait de ne pas se montrer suffisamment explicite.
Pour Sturgeon, il s'agit là d'un effet de réalisme, qui permet l'identification du lecteur au personnage. « Je pense que le secret d'un écrivain qui réussit, qui réussit à avoir un large public, c'est la faculté d'écrire une histoire comme s'il s'agissait d'une lettre, et d'une lettre adressée à une personne précise. » confie-t-il à Patrick Duvic (1) avant de livrer ses techniques d'écriture, dont celle-ci : « Quand je décris un lieu, j'écris comme si j'y étais. Je veux dire que, quand deux personnages sont en train de parler dans une chambre, je connais la chambre. Je ne le dis pas toujours, mais je sais quels tableaux il y a au mur. (...) On a conscience de toutes ces choses, sans avoir à en parler, et même sans les mentionner, le lecteur sent une présence, une épaisseur, à cause de ça. Alors, quand j'écris, c'est à cette personne qui est une personne à trois dimensions, et je suis près d'elle quand je lui parle... »
Technique d'écriture, mais dans un souci de présence, de contact avec le lecteur, de lien à établir. A preuve, ce luxe de détails ne concerne que les passages traitant de l'homme. Tant de précision demanderait sinon de solides connaissances scientifiques s'il devait situer ses récits dans les futurs éloignés ou sur des mondes hypothétiques à la technologie avancée, ce qui est rarement le cas chez Sturgeon. L'époque choisie est souvent contemporaine à la nôtre, les extra-terrestres débarquent plus volontiers sur la terre que l'homme ne va les chercher dans les étoiles. Quand il s'agit de planter un décor de science-fiction, la plume de Sturgeon se fait soudainement elliptique. Curbstone, « c'est l'autre satellite lent de la Terre qui se traîne au-delà de la Lune. Il fut construit il y a 7800 ans pour les importants transferts interplanétaires, bien qu'il n'en reste plus guère aujourd'hui, naturellement. Il est si facile aujourd'hui de synthétiser n'importe quoi qu'il n'y a plus de demande pour des importations. Nous fabriquons ce dont nous avons besoin à partir d'énergie, et ce n'est pas ce qui manque dans le coin ». Voici en quelques lignes brossée la civilisation de Les Étoiles sont vraiment le styx, de façon très concise, alors que la page suivante consacre un grand paragraphe à la franchise.
castant29.jpg« Le vaisseau cellulaire, tous écrans en batterie, piqua vers l'anse et ne projeta aucune ombre sur l'eau éclairée par la lune, aucune éclaboussure sur la surface qu'il brisait. Ils la firent sortir et elle nagea sans difficulté ; le vaisseau redressa le nez et repartit sans bruit. » Ainsi débute L'éveil de Drusilla Strange, et il n'est plus jamais fait mention du vaisseau spatial dans le récit mais seulement de l'adaptation de Drusilla à cette planète. Ceci montre que la profusion des détails ne se manifeste chez Sturgeon que lorsque le récit est ramené à une dimension humaine. La SF est chez lui prétexte qui permet d'imaginer des situations propres à révéler des émotions humaines. Rien de plus qu'un matériau identique à celui des fables, où l'on voit des animaux parler et vivre comme des humains.
Dorémieux a dit de lui, dans sa préface aux Songes superbes..., qu'il « prenait [la SF] non comme un moteur de rêves à usage externe, mais comme véhicule pour conjurer ses doutes et exorciser ses angoisses. »
Fréquemment, d'ailleurs, les débuts de nouvelles ne plantent pas le décor, considéré comme secondaire, mais le principal trait de caractère du protagoniste central. « Merrihew était un dépanneur. Il n'y avait jamais eu personne comme lui, aussi n'y avait-il aucun qualificatif pour ce qu'il faisait. » (Nécessaire et suffisant). « Slim n'est pas profondément malhonnête (...) il est simplement curieux. » (L'autre Célia). Jamais il n'avait eu une femme près de lui. « (Parcelle brillante). » Je pérorais donc comme à l'ordinaire, trouvant des justifications hautement valables à l'opinion que j'avais de moi. « (Un Égocentriste absolu), etc.
Si Sturgeon épie ensuite son personnage dans ses moindres gestes, c'est pour donner confirmation du trait de caractère. Les détails qu'il livre ensuite ne font que témoigner. Il y a là un aspect didactique propre à ceux qui se sentent investis d'une mission éducative. Sturgeon annonce puis démontre. Très conscient de la nécessité d'enseigner, il estime aussi que la science-fiction est un formidable pédagogique, allant jusqu'à parler de « connaissance-fiction ».
MasqSF058.jpgMais ce luxe de détails montre dans le même temps que la connaissance de l'autre, que Sturgeon souhaite pour nous enseigner la tolérance, passe par l'observation. C'est en béhavioriste accompli qu'il écrit, analysant un personnage d'après son comportement ou d'après les objets qui composent son environnement. Ce n'est pas par hasard si l'un de ses héros, Merrihew, « dépanne » les gens en relevant des détails auxquels personne n'avait prêté attention : les nuances de la parole (Agnès, accès et accent), les objets trouvés dans un appartement (Nécessaire et suffisant).
Ce regard aiguisé transforme tout. il y aurait quelque lassitude à lire Sturgeon si ses nouvelles se truffent de détails dans un seul but démonstratif. Mais si l'on trouve au commencement une personnalité bien définie, le détail dévoile in fine une vérité cachée. Celle-ci agit à la façon d'un boomerang : soit elle opère une transformation sur la personne, comme Drusilla qui apprend à aimer Chan et son monde, soit elle éclaire la personnalité d'un autre personnage. Chris, apprenant que son interlocutrice vient d'un autre monde, découvre dans le même temps qu'il est un homme spatial, qui réunit les caractéristiques propres aux voyages dans les étoiles (Le Claustrophile). De même, l'homme qui a appris à lire les tombes pour découvrir la véritable personnalité de sa femme en apprend davantage sur lui-même. L'effet boomerang est ici particulièrement saisissant : lorsqu'il fait graver sur la stèle le message qu'il adresse à sa femme, son professeur éclate de rire : « ''C'est vous, qui lui dites ça à elle ? '' (...) Alors, je l'ai relue — pas la tombe : elle, je ne la lirais jamais — non, l'épitaphe. J'ai lu ce que me disait ma femme, ce matin-là, ce qu'elle me disait pour la première fois : Repose en paix. (...) Et je suis rentré dormir chez moi — dormir de mon premier sommeil véritable depuis le jour où elle m'avait quitté. » (Celui Qui Lisait Les Tombes)
Entre les deux êtres qui bornent un récit de Sturgeon se tisse, détail après détail, la trame de leurs relations. La connaissance de l'autre est un enrichissement de soi car elle permet avant tout de mieux se connaître. L'abondance des détails, la nécessité de comprendre ne fait que souligner la préoccupation constante de Sturgeon : l'intolérance est le fruit de l'ignorance, la solitude et la souffrance viennent de la difficulté à communiquer avec autrui.
RF008.JPGL'autre est réellement au centre des thèmes de Sturgeon. Il est dommage que ce splendide auteur soit peu ou prou négligé aujourd'hui. Hormis ses deux romans depuis longtemps best-sellers (Cristal qui songe vient d'être réédité chez Librio), ses nouvelles ne sont presque plus disponibles. Il faut saluer l'initiative du Cabinet noir des Belles Lettres, qui a repris à son catalogue deux recueils, La sorcière du marais et L'Homme qui a perdu la mer, et regretter que les autres, qui contiennent pourtant des textes superbes, ne se trouvent plus sur les étagères des librairies. A quand l'intégrale des nouvelles de Sturgeon ?

 

Claude Ecken

07/08/2011

Deux ou trois détails à propos de Sturgeon (1)

galaxie2-103-1972.jpgQui, mieux que Sturgeon, est susceptible d'illustrer le thème de l'Autre ? L'auteur de Cristal qui songe et des Plus qu'humains a construit son œuvre autour de ce thème, de ce qui rapproche et différencie les humains ainsi que les espèces entre elles.

À ses débuts, en 1939, Theodore Sturgeon ne se distingue pas du peloton des auteurs de SF qui composaient les sommaires de Astounding et Unknown. Il écrit surtout des textes humoristiques, des fantaisies où l'élément de SF ou de fantastique est prétexte à une cascade de situations cocasses. Il travaille à l'école de John Campbell, véritable découvreur de talents, qui lança tous les auteurs de l'âge d'or de la SF.

Killdozer, paru en 1944, marque un tournant dans sa carrière. Avec ce récit de bulldozer dévastateur, Sturgeon cesse d'amuser. Il commence à se préoccuper de la nature humaine. Dans ses nouvelles, il met en scène des personnages en proie à la solitude, à cause de leur différence. Ces deux thèmes, le droit à la différence et la souffrance de l'individu isolé, Théodore Sturgeon les développera tout au long de sa carrière. Quelques textes de cette période sont de petits chefs-d'oeuvre : Abréaction, Les Mains de Bianca, Celui qui lisait les tombes.

En 1950, c'est la révélation : Cristal qui songe hisse définitivement Sturgeon au rang des grands écrivains. A travers ce roman souvent autobiographique, l'auteur peint des êtres différents, enfermés dans leur solitude. Ce n'est pas seulement Horty, le gamin qui vit en symbiose avec des cristaux, mais aussi tous les personnages d'un cirque qui vivent en exposant leurs particularités au public. Sturgeon minimise bien vite ces différences. Nous sommes tous logés à la même enseigne, d'une manière ou d'une autre. C'est ce qu'on explique à Zéna : « Cela te faisait de la peine d'être différente de... des autres n'est-ce pas Zéna ? Je me demande si tu t'es jamais rendu compte à quel point tout le monde est pareil à cet égard. Tu sais, les phénomènes, les nains, ont des richesses que pourraient leur envier... Maintenant j'ai compris pourquoi tu voulais tant être grande. C'est parce que tu faisais semblant d'être humaine et que ton chagrin d'être une naine te semblait comme une preuve de cette humanité que tu convoitais. »

RF045.JPGInhumains sont également les enfants de Plus qu'humains, chef-d'oeuvre de Théodore Sturgeon, paru en 1953, une année particulièrement féconde pour lui. Des enfants rejetés par leurs parents à cause de leurs pouvoirs étranges se réunissent pour combattre leur solitude. Janie pratique la télékinésie, les jumelles noires, Beany et Bonnie la téléportation, Bébé, l'enfant mongolien est un génie exceptionnel. Un idiot télépathe au nom transparent de Tousseul se joint au groupe. A eux cinq, ils forment un groupe homogène, une entité bien supérieure à un humain normal. C'est le principe de la Gestalt-théorle que Sturgeon a illustré ici, démontrant qu'une unité est supérieure à la somme de ses composants grâce au jeu des interrelations. il y a aussi Alice Kew, élevée par un père tyrannique qui l'a traumatisée avec ses principes de morale. C'est une autre solitude que celle imposée par des tabous, des règles éthiques qui empêchent l'individu de s'exprimer, solitude plus cruelle encore, car de nature uniquement psychique. Pathétique personnage que Mlle Kew, vivant recluse, incapable de se mélanger à la foule. Elle accueillera les enfants dans sa maison, leur offrant leur refuge, le foyer dont ils sont besoin.

Sturgeon a probablement fait le tour de toutes les différences qui isolent les individus, de tous les Autres possibles : l'extraterrestre (L'Autre Célia, L'éveil de Drusilla Strange, Tiny et le monstre), le mutant, la personne disposant de pouvoirs (Les Plus Qu'humains, Compagnon de cellule, Un Don spécial, la fille qui savait), l'idiot, le demeuré (Les Plus Qu'humains, Parcelle brillante), le malade (Sculpture lente), enfin les attitudes, les caractères qui provoquent le rejet chez l'autre, l'égoïsme, la moquerie, l'autoritarisme, la cupidité, la vanité, l'intolérance...

Généralement, chez les autres auteurs de science-fiction, le thème de l'extraterrestre nous présente un Autre surprenant, effrayant, ou encore incompréhensible. Les différences par rapport à l'humain sont parties intégrantes du récit et ce sont souvent elles qui sont censées provoquer la surprise ou la curiosité du lecteur. Chez Sturgeon, hormis La Merveilleuse Aventure du bébé Hurkle plus quelques textes mineurs, ce n'est pas ce type de différence qui importe. Ses extraterrestres sont plutôt bienveillants, manifestent des sentiments humains au point qu'ils se révèlent souvent plus humains que l'homme. Les inséparables de Dirbanu sont humanoïdes mais s'ils ont choisi la Terre comme asile, c'est parce que leur civilisation est encore plus intolérante que la nôtre en matière d'homosexualité (Monde interdit). Drusilla Strange qui se croit laide est plus belle que n'importe quelle femme. Ce n'est la curieuse nature extraterrestre de Célia qui est le centre du récit (elle change littéralement de peau, transférant le contenu de l'une à l'autre, reliée à la première par le sommet du crâne), c'est la curiosité maladive de son voisin. Le fantomatique extraterrestre de Paradis perdu est en fait un humain issu d'un rameau qui a divergé. Dans Le Claustrophile, ce sont les humains qui sont d'anciens extraterrestres. Le monstre de Tiny se révèle avoir des sentiments humais. Avec Sturgeon, les pistes sont toujours brouillées.

Sur le même principe, on constate que les faibles, les déshérités, les idiots deviennent finalement les héros de l'histoire, voire les sauveurs du monde. Ils cessent, aux yeux des autres, d'apparaître comme des incapables ou des inutiles.

Siles textes de Sturgeon font le tour des divers type de solitude, ils proposent également des remèdes. Un lecteur lui a fait un jour remarquer que toutes ses histoires mettaient en scène un malade et la façon de le guérir. Les nouvelles de Sturgeon peuvent être considérées comme un catalogue de remèdes pour l'âme.

pp5013.jpgAccepter l'autre dans sa différence, le rassurer quant à son sentiment d'exclusion est le premier précepte. Le second tient à la connaissance : accepter l'autre dans sa différence, c'est d'abord le connaître, le comprendre. Sturgeon part souvent en guerre contre les jugements péremptoires. L'éveil de Drusilla Strange traite justement de ces a priori. Drusilla est condamnée par la société intransigeante où elle a grandi à finir ses jours sur une planète laide et grotesque, la Terre. Elle trouve les humains répugnants jusqu'à ce que Luella, une autre condamnée, lui fasse la leçon : le monde d'où elle vient n'est pas idéal de perfection, il serait même l'inverse (« Quand on est là, on se met à drôlement détailler toutes les images. Et vous savez, on s'aperçoit qu'elles sont pleines de rayures et de défauts. »). Être plus évolué ne permet pas de mépriser les autres (« '' Snob '', dit Luellen en s'étirant avec grâce. '' Vous vous croyez supérieure à tout le monde. A lui (...) A moi (...) A tout le monde.'' »). Drusilla doit donc apprendre l'humilité qui aide à tendre vers la perfection, et la tolérance envers les autres : « La Terre est jeune et mal dégrossie, mais elle est forte et belle. Traiteriez-vous un enfant de demeuré parce qu'il ne sait pas parler ou de méchant parce qu'il n'a pas appris à raisonner ? Nous n'avons rien d'autre à apporter à la Terre que notre décadence. Aussi nous préférons l'aider dans ce qu'elle a de meilleur. » Ce renversement de perspective est pour Drusilla l'occasion de voir le monde sous un jour nettement plus sympathique.

Tout au long de ses textes, Sturgeon dispense ce message de tolérance qui passe par la connaissance de l'Autre. Cette connaissance doit être la plus totale possible. Drusilla n'avait qu'une vision fragmentaire de son monde et de la Terre, qui explique son attitude. La quête de la vérité est chez Sturgeon une nécessité. Il insiste souvent sur le renversement de perspective que produit une information exhaustive par rapport à une information partielle. Le même exemple est repris dans plusieurs nouvelles, celui d'un jeune homme se précipitant sur une femme dans la rue, la jetant à terre et la rouant de coups. C'est un acte apparemment condamnable mais en réalité très louable car la robe de la femme s'était enflammée : le jeune homme l'a couchée pour éteindre les flammes. Dans les deux cas, « chaque détail de sa conduite était vrai. La seule différence, c'est la dose de vérité dont est chargé le récit », conclut-il dans Celui qui lisait les tombes.

chutelibre11-1976.jpgL'effort de compréhension met en évidence le problème de la communication, autre préoccupation sturgeonnienne qui tisse la trame des récits. La science-fiction n'est chez lui qu'un prétexte pour mettre en scène des personnages empêtrés dans des problèmes. Théodore Sturgeon demande que l'on se montre compréhensif et tolérant envers tous ceux dont les différences, les particularités inspirent mépris ou méfiance. « Dans son microcosme, chacun avait le droit de mener l'existence qui lui plaisait et d'en tirer tout le parti imaginable », écrit-il dans L'autre Célia. Ceci ne concerne pas seulement les gens diminués physiquement ou au comportement bizarre, mais également ceux dont les moeurs s'écartent de la norme.

Sturgeon part ainsi en guerre contre tous les préjugés, se demandant à chaque fois pourquoi les choses ne sont pas différentes. Il s'attaque aux opinions sectaires, principalement aux tabous sexuels. Les sujets de ses nouvelles seront l'inceste, l'homosexualité, l'adultère et l'amour libre. Une fille qui en a (1957), Si Tous Les Hommes étalent frères, me permettrais-tu d'épouser ta soeur ? (1967), Vénus plus X (1980), Nécessaire et suffisant (1971), sont autant de textes où Sturgeon parle de la sexualité, en essayant toujours de se placer du point de vue des autres.

 

Claude Ecken